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Full text of "Oeuvres complètes de Diderot, revues sur les éditions originales, comprenant ce qui a été publié à diverses époques et les manuscrits inédits, conservés à la Bibliothèque de l'Ermitage, notices, notes, table analytique"

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WELLESLEY COLLEGE 




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Horsford Fund 



ŒUVRES COMPLÈTES 



DE 



DIDEROT 



CORRESPONDANCE 
11 

LETTHES A M"'' VOLLAND — LETTRES A L'ABBÉ LE MONMER 

LETTRES A M"'^ JODIN 
CORRESPOÏNDANCE GÉNÉRALE 



^ 



ANCIENNE MAISON J. CLAYE 



PARIS. — IMPRIMERIE A. QUANTIN ET C 



RUE saint-bexoit 



ŒUVRES COMPLÈTES 



DE 



DIDEROT 



REVUliS SUR LHS ÉDITIONS OIUGINALliS 

COMPRENANT CE QUI A ÉTÉ PUBLIÉ A DIVERSES ÉPOQUES 

ET I, KS MANUSCRITS INÉDITS 
CONSERVÉS A I. A BIHI.IOTHÈQUE DE L'SKMlTAaE 

NOTICES, NOTES, TABLE ANALYTIQUE 

ËlUDE SUR DIDEROT 



p A n 



J. ASSÉZAT ET*MAU^AÎ^E TOURNEUX 



TOMIi DIX-NEUVIÈME 




PARIS 

GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS 

0, RUE DES SAINTS-PÈRES, 6 

187G 



ë'SSSl 






1 



LETTRES 



A MADEMOISELLE VOLLAND 



FIN 



Paris, le 3 novembre 17G0. 

Ce lundi matin, M™^ d'Aine a renvoyé dans son équipage, 
à Paris, un de ses parents, avec un homme d'afTaires qui lui est 
attaché. J'ai profité de l'occasion pour m'en revenir, le Baron 
m'ayant assuré qu'il ne ferait ici aucun voyage dans le courant 
de la semaine. M"»^ d'Aine, que j'ai trouvée seule au bas de 
l'escalier, m'a dit : « J'avais compté sur vous pour jusque après 
la Saint-Martin ; mais je vois ce que c'est. » Je n'en suis pas 
convenu, quoique cela fût vrai. 

Nous nous sommes bien embrassés, M'"« d'Aine et moi; je 
l'ai remerciée de mon mieux. Elle m'a dit que la chambre que 
j'occupais serait dorénavant appelée la mienne, et que je ne 
pourrais jamais m'installer ni trop tôt, ni pour trop longtemps. 
Nous avons eu, le Baron et moi, deux moments fort doux : l'un 
en nous retrouvant quand j'arrivai au Grandval , l'autre en nous 
séparant aujourd'hui. Il avait, ces deux jours-là, l'air touché : 
la première fois de plaisir, la seconde fois de peine, j'ai gagné 
de l'intimité avec M""^ d'Holbach. J'ai eu quelque occasion de 
m'apercevoir qu'elle avait conçu beaucoup d'estime pour moi. 

XIX. \ 



2 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

J'ai été flatté de voir que mon témoignage donnait du poids à des 
récits qu'on lui faisait, et qu'elle avait de la répugnance à 
croire. Elle m'a vu partir avec peine. Elle ne doutait pas qu'un 
mot d'elle ne me retînt, mais elle ne l'a pas dit. Et le père 
Hoop? Nous nous sommes baisé les joues, serré les mains, et 
bien promis de nous rapprocher incessamment. Je lui ai con- 
seillé, en attendant, d'aller prendre l'air sur les lieux hauts. 
Me voilà donc de retour à Paris. J'arrive, et je retrouve 
Jeanneton convalescente de plusieurs abcès k la gorge, pour 
lesquels elle a été soignée plusieurs fois, et qu'il a fallu ouvrir 
à la lancette, les uns après les autres; ma femme au vin de 
quinquina, pour une fièvre réglée dont elle a eu les premiers 
accès dans les premiers jours de mon départ, et qu'on n'a point 
encore pu déraciner ; la petite fille avec le nez galeux, la fièvre, 
et les amygdales enflées : ainsi me voilà dans un hôpital, et je 
suis où je dois être, car je ne me porte pas trop bien. J'ai l'esto- 
mac tout à fait dérangé. J'avais pris sur moi de ne plus paraître 
à table le soir ; ils m'entraînèrent hier malgré moi. Il y avait des 
poires excellentes, j'en mangeai une, et puis une autre, et une 
troisième : je les sens aujourd'hui à six heures comme si je 
sortais de table. Le thé n'y a rien fait ; mais cela finira comme 
toutes les indigestions, et puis je me porterai bien, et ce sera 
pour longtemps; car me voilà rendu à ma vie ordinaire et 

sobre. 

Tout en arrivant à Paris, je suis accouru sur le quai des 
Miramionnes; car il fallait que j'eusse vos lettres, s'il m'en était 
venu quelques-unes, et que je les empêchasse d'aller me chercher 
au Grandval où je n'étais plus, et où j'avais assuré avant-hier à 
Damilaville que je resterais jusqu'à mardi. Damilaville n'y est 
pas; il dîne chez une amie. En attendant qu'il revienne et que 
je vous lise, je vous écris. 

Combien de tournées j'ai déjà faites depuis que je suis rentré 
dans cet enfer! Combien j'ai vu de monde! Quelle vie en com- 
paraison de celle des champs! Je ne serais- pas ici, si j'avais 
pensé que c'est lundi, et que Grimm est arrivé de la Chevrette. 
Mais je me console de cette distraction. Si je ne suis pas avec 
lui, du moins je m'entretiens avec vous. Damilaville, qui est 
très-pressé de me voir, m'a fait dire par son domestique que 
si je ne me hâtais pas d'aller à lui, il se hâterait de venir à 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 3 

moi. Je l'ai prié très-instamment, par un petit billet, de rester 
où il était; que je n'avais que faire de lui avant deux ou trois 
heures. J'emploierai la moitié de ce temps à écrire à mon amie; 
et quand je lui aurai rendu compte de toutes mes heures, j'em- 
ploierai celles qui me resteront à rêver avec elle; je la cher- 
cherai dans le salon, je me placerai à côté d'elle, je la serrerai. 
Auparavant, je l'aurai longtemps regardée sans qu'elle m'ait 
vu, sans que personne me gênât; car je me suppose invisible. 
Je me suis fait une physionomie de l'abbé Marin tout à fait 
singulière. Je veux qu'il ait la tête ronde, un peu chauve sur 
le haut; le front assez étendu, mais peu haut; les yeux petits, 
mais ardents ; les joues un peu ridées, mais vermeilles ; la bouche 
grande, mais riante; presque point de menton, guère de cou, 
le corps rondelet, les épaules larges, les cuisses grosses, les 
jambes courtes. Je vous entends tous jaser. Je vous vois tous 
selon vos attitudes favorites : je vous peindrais, si j'en avais le 
temps; mon amie serait droite, derrière le fauteuil de sa mère, 
en face de sa sœur, avec ses lunettes sur le nez. Elle parlerait; 
sa sœur, la tète appuyée sur sa main, et son coude posé sur la 
table, l'écouterait en faisant les petits yeux. L'abbé serait assis, 
les mains posées sur les genoux, mal à son aise; car la chaise 
est haute, et ses pieds touchent à peine au parquet ; mais il ne 
restera pas longtemps dans cette contrainte, car je présume que 
l'abbé aime ses aises. Et votre conversation, est-ce que je ne la 
ferais pas? Est-ce que je ne ferais pas parler chacun selon le 
caractère que je lui connais, et l'abbé selon celui que je lui prête ? 
Que je suis aise! Damilaville ne vient point, et j'aurai encore 
le temps de tourner la page et de la remplir. J'en remplirais 
vraiment bien une douzaine d'autres, si je me mettais à répon- 
dre à vos deux dernières lettres, et à vous rendre vos dernières 
conversations. Nous avons eu ici un homme bien connu : c'est 
Dieskau, dont je crois vous avoir parlé quelquefois. Cet homme 
a commandé longtemps en Canada, et avec honneur. Il est 
criblé de blessures. Malgré les indispositions qui l'affligent et 
l'affligeront toute sa vie, il est gai. C'a été un ami intime du 
fameux maréchal de Saxe. Nous avons eu un jeune marin, très- 
expérimenté, appelé M. Marchais. La première fois je vous dirai 
tout ce que j'ai retenu de leurs conversations. Le père Hoop 
est enfourné dans la lecture de l'histoire de ses bons amis les 



Z, LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

Chinois, qu'il a vus si longtemps à Canton. J'y reviendrai donc 
encore à ces Chinois, pour vous en dire des choses qui vous 
feront sûrement plaisir. 

Mais voilà Damilaville revenu. Je suis arrivé trop tard. Pour 
la première fois, il avait été diligent, et deux de vos paquets 
étaient partis ce matin pour le Grandval, en même temps que 
j'en revenais. Voilà un plaisir différé jusqu'à demain. Adieu, 
mon amie; je vous embrasse. Mais revenez donc; la Marne 
paraît vouloir m' exaucer. Si les pluies continuent, elle ne tar- 
dera pas à flotter au bas de votre terrasse. Dans la position 
fâcheuse où je me trouve, vous regretterez bien de n'être pas 
ici. Demain ou après, j'irai voir M"^ Boileau, et peut-être M''^^ de 
Solignac, mais je ne réponds de rien. Mon respect à qui vous 
savez bien. Mes caresses les plus tendres à qui vous savez bien 
encore. 



LI 

A Paris, le G novembre 1760. 

La belle journée que celle de la Toussaint! En profitcàtes- 
vous? A huit heures du matin, étiez-vous habillées? aviez-vous 
mis vos chaperons et pris vos bâtons? Je suis sûr que non. Vous 
dormiez, paresseuses que vous êtes, et je dormais aussi, pares- 
seux que je suis. J'entendis frapper à ma porte : c'était l'Écos- 
sais. 11 entre, ouvre mes rideaux, et dit : « Allons, debout; 
c'est sur les lieux hauts que le soleil est beau avoir. M. xMarchais 
sera de la partie. » Ce M. Marchais est un jeune marin dont je 
vous ai déjà parlé. Chemin faisant, je lui demandai quel âge il 
avait. « Trente ans, me dit-il. — Trente ans! repris-je avec 
étonnement. Vous en paraissez au moins quarante-cinq. Qu'est-ce 
qui vous a vieilli si vite? — La mer et la fatigue. » Ah! chère 
amie, quelle peinture ils me firent delà vie de la mer! La peau 
se ride et se noircit, les lèvres se sèchent, les muscles s'élèvent 
et se raidissent; en moins de trois ou quatre voyages, on res- 
semble très-bien à un Triton, tels qu'on les peint aux Gobelins. 
On ne mange que du pain dur et des viandes salées. Souvent 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 5 

un manque d'eau, et puis des tempêtes qui vous tiennent vingt- 
quatre heures de suite entre la mort et la vie. Il est impossible 
que vous vous fassiez une juste image d'un équipage après une 
tempête. A ce propos, l'Écossais nous dit : « Imaginez que nos 
voiles étaient déchirées, nos nicàts rompus, nos matelots épuisés 
de fatigue, le vaisseau sans gouvernail, abandonné aux Ilots, le 
vent nous portant avec fureur droit contre des rochers; douze 
autres et moi assis en silence dans la chambre du capitaine, la 
tête baissée, les bras croisés, les yeux fermés, en attendant à 
chaque minute le naufrage et la mort. On est bien vieux quand 
on a passé une entière journée dans ces transes-là. Ce fut un 
matelot ivre qui nous sauva. Il y avait à fond de cale une vieille 
voile, pourrie et criblée de trous; il alla la chercher, etla tendit 
comme il put. Les voiles neuves, qui recevaient toute la masse 
du vent, avaient été déchirées comme du papier. Celle-ci, en 
arrêtant et en laissant échapper une partie, résista, et conduisit 
le bâtiment. 11 rasa le pied de rochers terribles, mais il n'y 
toucha pas... » On ne profite de rien ; pourquoi n'aurait-on pas 
des voiles percées pour les gros temps? 

Nous gagnâmes le haut de la cote au milieu de cette tem- 
pête, et nous nous trouvâmes à la hauteur de Chennevières, où 
nous dirigeâmes notre course, dans le dessein d'embrasser les 
petits enfants, mais ils étaient encore dans leurs berceaux. Nous 
nous contentâmes de lever leur couverture et de les regarder : 
c'est un spectacle qui touche. Après avoir cajolé un peu la nour-' 
rice, que Raphaël aurait prise pour un modèle de la Vierge, à 
ce que disait Marmontel, la première fois qu'il la vit, et l'avoir 
un peu dédommagée de nos mauvaises plaisanteries par nos lar- 
gesses, nous traversâmes la plaine de Champigny à Ormesson- 
d'Amboile, et nous regagnâmes le Grandval, où nous trouvâmes 
le baron de Dieskau, qui avait saisi ce jour de beau temps pour 
s'acquitter, avec M'"*" d'Aine et le Baron, de la promesse qu'il 
leur avait faite de les venir voir. Ce fut une reconnaissance entre 
lui et le jeune Marchais. Ils s'étaient connus à Québec. 

Je crois vous avoir déjà parlé du baron de Dieskau. Si vous 
lisiez les gazettes, vous y auriez trouvé son nom avec un éloge. Il 
commandait, il y a quatre ou cinq ans, aux environs de Québec 
et de Montréal, une poignée de Français et de Canadiens ; il fut 
attaqué par un corps considérable d'Anglais et de sauvages 



G LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

iroquois. L'inégalité du nombre ne l'effraya point , il tint 
ferme; tous ses gens furent taillés en pièces; il demeura, lui, 
étendu sur le champ de bataille, balafré en plusieurs endroits, 
et une jambe rompue. Il en eût été quitte pour cela; mais après 
l'action, lorsqu'on dépouillait les morts, une déserteur français, 
qui lui remarqua quelque signe de vie, au lieu de le secourir, 
lui lâcha son mousquet dans le bas-ventre, et il en eut la vessie 
crevée, les parties de la génération endommagées, et il vit avec 
une jambe trop courte de quatre à cinq pouces, avec un faux 
urètre pratiqué à la cuisse, par lequel il rend les urines, si vous 
voulez appeler cela vivre. 

Le général ennemi avait eu les côtes cassées. Le joli métier! 
On les transporta tous deux dans la même tente. Jamais l'An- 
glais ne voulut qu'on visitât ses blessures avant qu'on eût pansé 
celles de son ennemi. Quel moment la bonté naturelle et l'hu- 
manité choisissent-elles pour se montrer ! C'est au milieu du 
sang et du carnage. Je vous en citerais cent exemples. 

En voilà un de général à général; en voulez-vous un de 
soldat à soldat? Le voici, comme le baron de Dieskau nous l'a 
raconté. Deux soldats camarades se trouvèrent l'un à coté de 
l'autre à une action périlleuse. Le plus jeune, tourmenté du 
pressentiment qu'il n'en reviendrait pas, marchait de mauvaise 
grâce; l'autre lui dit : « Qu'as-tu, l'ami? Comment, mordieu! je 
crois que tu trembles! — Oui, lui répondit son camarade, je 
crains que ceci ne tourne mal, et je pense à ma pauvre femme 
et à mes pauvres enfants. — Remets-toi, répond le vieux caporal ; 
va, si tu es tué, et que j'en revienne, je te donne ma parole 
d'honneur que j'épouserai ta femme, et que j'aurai soin de tes 
enfants. » En effet, le jeune soldat fut tué, et l'autre lui tint 
parole. C'est un fait certain; car le baron ne ment pas. 

Mais savez-vous ce qui s'est passé au commencement de 
l'affaire de M. de Castries et du prince héréditaire, sous les murs 
de Wesel, tout à l'heure? Ce M. de Castries est l'ami de Grimm; 
ainsi je vous laisse à penser combien ce succès, le plus impor- 
tant que les Français aient eu dans toute cette guerre, a fait de 
plaisir à celui-ci. M. de Ségur, qui commandait l'aile gauche, 
est attaqué dans l'obscurité par le jeune prince. Les deux troupes 
étaient à bout touchant. M. de Ségur allait être massacré. Le 
jeune prince l'entend nommer, il vole à son secours. M. de Ségur, 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 7 

qui ne sait rien de cela, l'aperçoit à ses côtés, le reconnaît, et 
lui crie : « Eh ! mon prince, que faites-vous là? mes grenadiers, 
qui sont à vingt pas, vont faire feu. — Monsieur, lui répond le 
jeune prince, j'ai entendu votre nom, et je suis accouru pour 
empêcher ces gens-là de vous massacrer. » Tandis qu'ils se par- 
laient, les deux troupes entre lesquelles ils étaient font feu en 
même temps. M. de Ségur en est quitte pour deux coups de 
sabre, et il reste prisonnier du jeune prince, qui cependant a 
été obligé de se retirer, et deux jours après de lever le siège 
deAVesel. Ne serez-vous pas étonnée de la générosité de ces deux 
hommes, dont l'un ne voit que le péril de l'autre, et qui s'ou- 
blient si bien que c'est un prodige qu'ils n'aient pas été tués au 
même moment? On avait raconté ce fait àGrimm; il ne le croyait 
guère, mais il lui a été confirmé par M'"*" de Ségur même, qu'il 
trouva, il y a quelques jours, chez M'"^ GeofïVin. Ainsi point de 
doute encore sur celui-ci. 

Non, chère amie, la nature ne nous a pas faits méchants; 
c'est la mauvaise éducation, le mauvais exemple, la mauvaise 
législation qui nous corrompent. Si c'est là une erreur, du moins 
je suis bien aise de la trouver au fond de mon cœur, et je serais 
bien fâché que l'expérience ou la réflexion me détrompât jamais; 
que deviendrais-je ? Il faudrait, ou vivre seul, ou se croire sans 
cesse entouré de méchants ; ni l'un ni l'autre ne me convient. 

Le procédé généreux du général anglais, celui des deux 
soldats, celui de M. de Ségur et du jeune prince héréditaire, 
s'amenèrent l'un par l'autre. On demanda lequel des deux, de 
M. de Ségur et du prince héréditaire, s'était montré le plus 
généreux. Belle question à discuter entre Uranie et sa sœur! 

Le baron de Dieskau, continuant toujours son récit, dit qu'à 
peine le général Johnson et lui avaient été pansés que les chefs 
des sauvages iroquois entrèrent dans leur tente. 

Il y eut entre eux et Johnson une conversation fort vive. Le 
baron de Dieskau, qui ignorait la langue iroquoise, n'entendait 
pas ce qu'ils se disaient, mais il voyait aux gestes qu'il s'agissait 
de lui, et que les sauvages demandaient à l'Anglais quelque 
chose qu'il leur refusait. Les sauvages se retirèrent mécontents, 
et le baron de Dieskau demanda à Johnson ce que les sauvages 
voulaient, « Dy Godl lui répondit Johnson, ce qu'ils veulent! 
venger sur vous la mort de trois ou quatre de leurs chefs, qui 



8 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

ont été écharpés dans l'action, vous avoir, vous brûler, vous 
fumer et vous manger. Mais ne craignez rien, cela ne sera pas. 
Ils menacent de me quitter, ils peuvent faire pis; mais ou vous 
vivrez, ou ils nous égorgeront tous deux. » 

Tandis qu'ils s'entretenaient ainsi, lesrsauvages rentrèrent; 
la contestation recommença, mais avec moins de chaleur; peu 
à peu les sauvages s'apaisèrent. Avant de se retirer, ils s'appro- 
chèrent du baron, lui tendirent la main, et la paix fat faite. 
Mais ils n'étaient pas hors de la tente, que le général Johnson 
dit au baron : (( Mon ami, si vous vous croyez en sûreté, vous 
avez tort; malgré vos blessures, il faut sortir d'ici, et vous porter 
à la ville. » En même temps on entrelace quelques branches 
d'arbre, on l'étend dessus, et on le porte à la ville, au milieu 
de quarante soldats qui l'escortent. Le lendemain les sauvages, 
instruits de cette évasion, vont à la ville, s'introduisent dans la 
maison où il était soigné; ils avaient leurs poignards cachés sous 
leurs vêtements; ils fondent sur lui, et ils l'auraient égorgé, 
s'il n'avait promptement été secouru. Il y eut seulement deux 
ou trois blessures d'ajoutées à celles qu'il avait déjà. 

Eh bien! me direz-vous, où est la bonté naturelle? Qui 
est-ce qui a corrompu ces Iroquois? Qui est-ce qui leur a inspiré 
la vengeance et la trahison? Les dieux, mon amie, les dieux; 
la vengeance est chez ces malheureux une vertu religieuse. Ils 
croient que le Grand-Esprit, qui habite derrière une montagne 
qui n'est pas trop loin de Québec, les attend après leur mort, 
qu'il les jugera, et qu'il estimera leur mérite par le nombre de 
chevelures qu'ils lui apporteront. Ainsi, lorsque vous voyez un 
Iroquois étendre un ennemi d'un coup de massue, se pencher 
sur lui, tirer son couteau, lui fendre la peau du front, et lui 
arracher avec les dents la peau de la tête, c'est pour plaire à 
son Dieu. Il n'y a pas une seule contrée, il n'y a pas un seul 
peuple où l'ordre de Dieu n'ait consacré quelque crime. 

Les Canadiens disent que les montagnards écossais sont les 
sauvages de l'Europe, Vous voyez bien qu'il faut lire tout ceci 
comme une conversation. 

(( Gela est assez vrai, dit le père Hoop, nos montagnards sont 
nus, ils sont braves et vindicatifs; lorsqu'ils mangent en troupe, 
sur la fin du repas, où les têtes sont échauffées par le vin, et où 
les vieilles querelles se rappellent et les propos deviennent inju- 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 9 

rieux, savez-vous comme ils se contiennent? Ils tirent tous leurs 
poignards et les plantent sur la table, à côté de leurs verres. 
Yoilàla réponse au premier mot injurieux. » 

Le prétendant, dont les Anglais ont mis la tête à prix, qu'ils 
ont chassé, pendant plusieurs mois, de montagne en montagne, 
comme on force une bête féroce, a trouvé la sûreté dans les 
cavernes de ces malheureux montagnards, qui auraient pu passer 
de la plus profonde misère à l'opulence en le livrant, et qui 
n'y pensèrent seulement pas; autre preuve de la bonté natu- 
relle. 

11 n'est pas nécessaire de vous avertir que je suis toujours 
notre conversation, vous vous en apercevez bien. Le père IToop 
avait un ami à la bataille qui se donna entre les montagnards 
écossais, commandés par le prétendant, et les Anglais. Cet ami 
était parmi ceux-ci; il reçoit un coup de sabre qui lui abat une 
main; il y avait une bague de diamant à l'un de sesdoigis : le 
montagnard voit quelque chose qui reluit à terre, il se baisse, 
il met la main coupée dans sa poche, et continue de se battre. 
Ces hommes connaissent donc le prix de l'or et de l'argent, et 
s'ils ne livrèrent pas le prétendant, c'est qu'ils ne voulaient 
point d'or à ce prix. 

Vous voyez, mon amie, que nous faisions très-bien les hon- 
neurs de la maison à ceux qui nous visitaient. T^ous avions un 
militaire, et nous l'avons fait parler guerre, tout son bien aise. 
Nous avons appris de lui des choses que nous ne savions pas; 
nous avons été polis; ce qui vaut beaucoup mieux que de lui 
avoir répété celles que nous savions, et qu'il pouvait ignorer. 

Le baron de Dieskau a servi longtemps sous le maréchal de 
Saxe. Il avait coutume de passer l'automne avec lui au Piple, 
maison voisine du Grandval, qui appartient maintenant à M'"*" de 
La Bourdonnaye. Cette femme y passe toute l'année, seule avec 
son amant; vous ajouterez en vous-même : Que lui faut-il de 
plus? 

Il nous parla beaucoup du maréchal, de ses occupations, de 
ses amours, de ses campagnes, des actions périlleuses auxquelles 
il avait eu part, des nations qu'il avait parcourues, etc., etc. 

Ah! mon amie! quelle différence entre lire l'histoire et 
entendre l'homme! Les choses intéressent bien autrement. D'où 
vient cet intérêt? Est-ce du rôle de celui qui raconte, ou du rôle 



10 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

de celui qui écoute? Serait-ce que nous serions flattés de la pré- 
férence du sort qui nous adresse à celui à qui tant de choses 
extraordinaires sont arrivées, et de l'avantage que nous avons 
sur les autres par le degré de certitude que nous acquérons, et 
par celui que nous serons en droit d'exiger, lorsque nous redi- 
rons à notre tour? On est bien fier, quand on raconte, de pou- 
voir ajouter : Celui à qui cela est arrivé, je l'ai vu; c'est de lui- 
même que je tiens la chose. 11 n'y a qu'un cran au-dessus de 
celui-là, ce serait de pouvoir dire : J'ai vu la chose arriver, et 
j'y étais. Encore ne sais-je s'il ne vaut pas mieux quelquefois 
appuyer son récit de l'autorité immédiate d'un personnage impor- 
tant que de son propre témoignage, si un homme n'est pas plus 
croyable quand il dit : Je tiens la chose du maréchal deTurenne, 
ou du maréchal de Saxe, que s'il disait : Je l'ai vue. Quoiqu'il 
puisse aussi facilement mentir sur un de ces points que sur 
l'autre, il me semble que du moins il nous trouve plus disposés 
à recevoir pour vrai un de ces mensonges que l'autre. Dans le 
premier cas, il faut qu'il y ait deux menteurs, et il n'en faut 
qu'un dans le second; et entre les deux menteurs, il y a un per- 
sonnage bien important. D'ailleurs tout le monde peut avoir le 
livre que je lis, mais non converser avec le héros. H n'y a point 
de vanité à avoir un livre, mais il y a de la vanité à avoir appro- 
ché, à avoir conversé avec un grand homme. 

On nous mortifie donc beaucoup, quand nous citons, et qu'on 
ne nous croit pas?... Sans doute. Demandez-le à M'^'" Boileau. 
Premièrement, on conteste nos connaissances, et on ne raconte 
souvent que pour citer ce qu'on connaît. Secondement , on 
nous accuse d'imbécillité ou d'imposture, si nous voulons per- 
suader aux autres ce que nous ne croyons pas; d'imbécillité, si 
nous sommes de bonne foi, et que nous croyions vraiment une 
chose absurde. Et puis, vaut-il mieux être menteur qu'imbécile? 
On peut se corriger du mensonge, mais non de l'imbécillité. On 
ne ment plus guère, quand on s'est départi de la prétention 
d'occuper les autres. le beau marivaudage que voilà! Si je vou- 
lais suivre mes idées, on aurait plus tôt fini le tour du monde 
à cloche-pied que je n'en aurais vu le bout. Cependant le monde 

a environ neuf mille lieues de tour, et Et que neuf mille 

diables emportent Marivaux et tous ses insipides sectateurs tels 
que moi! 



LETTRES A MADEMOISELLE VULLAND. 11 

Le baron de Dieskaii a toute la peine imaginable de se lever 
de son fauteuil, et il lui eût été plus aisé, il y a dix ans, d'aller 
sous la ligne ou sous le pôle, qu'il ne lui serait facile aujourd'hui 
d'aller au bout d'une de nos allées. Nous lui avons fait compa- 
gnie tout le jour. J'ai joué aux échecs avec lui. Il a joué au passe- 
dix avec le Baron. Hier, il a fait la martingale avec nous. 

Nous nous sommes couchés de bonne heure. Le ciel nous 
promettait un beau lendemain; et voilà le vent qui s'élève, les 
étoiles qui disparaissent, un déluge qui tombe, et les arbres qui 
nous garantissent à l'occident, frappés les uns contre les autres, 
de faire un fracas terrible, et nous de nous renfermer et de nous 
presser autour du foyer. Nous avons passé le dimanche comme 
nous avons pu. 

Le baron de Dieskau nous a quittés sur les cinq heures. 
Nous nous sommes tous mis en bonnet de nuit et en déshabillé, 
avec la permission des femmes, qui ont arrangé que nous sou- 
perions debout dans le salon, en faveur de notre Baron qui est 
indisposé, et, en attendant, nous avons repris notre causerie. 
J'ai cru que de ma vie je ne vous reparlerais des Chinois, et m'y 
voilà revenu; mais c'est la faute du père Hoop; prenez-vous-en 
à lui, si je vous ennuie. 

11 nous a raconté qu'un de leurs souverains était engagé dans 
une guerre avec les Tartares qui sont au nord de la Chine. La 
saison était rigoureuse. Le général chinois écrivit à l'empereur 
que les soldats souffraient beaucoup du froid. Pour toute réponse, 
l'empereur lui envoya sa pelisse, avec ce mot : « Dites de ma 
part à vos braves soldats que je voudrais en avoir une pour 
chacun d'eux. » 

Le père Hoop a remarqué que les Chinois sont les seuls peu- 
ples de la terre qui aient eu beaucoup plus de bons rois et de 
bons ministres que de mauvais. (( Eh ! père Hoop, pourquoi 
cela? a demandé une voix qui venait du fond du salon. — C'est 
que les enfants de l'empereur y sont bien élevés, et qu'il n'est 
presque jamais arrivé qu'un mauvais prince soit mort dans son 
lit. — Comment! lui dis-je, le peuple juge donc si un prince est 
bon ou mauvais? — Sans doute, et il ne s'y trompe pas plus 
que des enfants sur le compte de leur père ou de leur tuteur. 
A la Chine, un bon prince est celui qui se conforme aux lois; un 
mauvais prince est celui qui les enfreint. La loi est sur le trône. 



12 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

Le prince est sous la loi, et au-dessus de ses sujets. C'est le 
premier sujet de la loi. » 

Le père IIoop a racoiité que les mandarins disaient un jour 
à un empereur : u Seigneur, le peuple est dans la misère, il 
faut aller à son secours. — Allez, dit l'empereur; il faut y courir 
comme à une inondation ou à un incendie. — 11 faudra pro- 
portionner les secours aux besoins. — J'y consens, pourvu que 
l'examen ne prenne pas trop de temps, et ne soit pas trop scru- 
puleux. Surtout qu'on ne craigne pas que la libéralité excède 
mes intentions. » 

Il dit qu'un autre empereur assiégeait Nankin. Cette ville 
contient plusieurs millions d'habitants. Les habitants s'étaient 
défendus avec une valeur inouïe ; cependant ils étaient sur le 
point d'être emportés d'assaut. L'empereur s'aperçut, à la cha- 
leur et à l'indignation des officiers et des soldats, qu'il ne serait 
point en son pouvoir d'empêcher un massacre épouvantable. 
Le souci le saisit. Les officiers le pressent de les conduire à 
la tranchée; il ne sait quel parti prendre; il feint de tomber 
malade; il se renferme dans sa tente. Il était aimé; la tristesse 
se répand dans le camp. Les opérations du siège sont suspen- 
dues. On fait de tous côtés des vœux pour la santé de l'empe- 
reur. On le consulte lui-môme. (( Mes amis, dit-il à ses géné- 
raux, ma santé est entre vos mains; voyez si vous voulez que 
je vive. — Si nous le voulons! Seigneur, parlez, dites vite ce 
qu'il faut que nous fassions. Nous voilà tous prêts à mourir. — 
Il ne s'agit pas de mourir, mais de me jurer une chose beau- 
coup plus facile. — Nous le jurons. — Eh bien! ajouta-t-il en 
se levant brusquement, et tirant son cimeterre, me voilà guéri. 
Marchons contre les rebelles, escaladons les murs, entrons dans 
leur ville ; mais que, la ville prise, il ne soit pas versé une 
goutte de sang. Yoilà ce que vous m'avez juré et ce que j'exige », 
et ce qui fut fait. 

L'Y-Wang-Ti (c'est toujours le père lïoop qui parle) a fait 
bâtir la grande muraille qui sépare la Chine de la Tartarie, qui 
a six cents lieues de circuit, trois mille tours, trente pieds de 
haut, quinze d'épais ; aui laisse entrer et sortir des fleuves sous 
des rochers, qui traverse un bras de mer, qui passe par des 
marais de plusieurs lieues. L'Y-Wang-Ti l'a fait construire en 
cinq ans. C'est le même qui a donné les lois les plus sages de 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 1 



o 



l'univers, qui a délivré de la tyrannie des princes du sang la 
nation qui leur avait toujours été asservie; jusqu'à ses enfants 

qu'il réduisit à la condition de simples sujets Eh bien! ce 

prince fit brider tous les livres, et défendit, sous peine de mort, 
d'en conserver d'autres que d'agriculture, d'architecture et de 
médecine. Si Rousseau avait connu ce trait historique, le beau 
parti qu'il en eût tiré! Gomme il eût fait valoir les raisons de 
l'empereur chinois ! 

L'Y-Wang-Ti disait que, dans un État où il y avait des gens 
qu'on appelle gens à talents, les gens de bien n'étaient que les 

seconds ; que partout où il y avait plus de gloire à penser 

qu'à faire, le nombre de ceux qu'on appelle penseurs devait tou- 
jours aller en augmentant, et avec eux le nombre des oisifs, 

des orgueilleux, des inutileset des fainéants ; que cesjaseurs 

consacrant par des éloges absurdes les anciennes constitutions, 
ils liaient les mains du prince qui ne pouvait rien innover sans 
révolter la nation, quoiqu'il n'y eût pas une loi qui, au bout 

de cinquante ans, ne devînt un abus ; que les productions de 

l'esprit sont froides et maussades lorsque le génie n'est pas 
l'organe des passions, et qu'alors elles sont dangereuses. Le 
beau texte que voilà ! Vous devriez m'aimer à la folie. 

Que dirent de cette logique de l'Y-Wang-Ti les gens du con- 
seil du coffre de fer, qui étaient tous lettrés? Qu'il raisonnait 

comme un barbare. 

Je vous fais grâce de toutes les réflexions qui furent ame- 
nées par ces traits historiques, vous les referez toutes et beau- 
coup d'autres. 

Le Baron, qui est malade, en dépit de la médecine qui s'est 
emparée de lui, trouva fort mauvais que l'Y-Wang-Ti eût épargné 
les livres de médecine. Il disait qu'on ne connaissait pas le corps 
humain, qu'on ne connaissait pas les fonctions des parties, qu'on 
ne connaissait point la nature des substances qu'on donne en 
remèdes, qu'on ne connaissait rien, et qu'il ne comprenait pas 
comment on pouvait faire une science de tant de choses igno- 
rées et inconnues. 

Je lui répondis à la façon de l'abbé Galiani... Des Espagnols 
abordèrent un jour dans une contrée du Nouveau-Monde où les 
habitants grossiers ignoraient encore l'usage du feu. C'était en 
hiver. Ils dirent aux habitants qu'avec du bois et une autre 



U LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

chose ils imiteraient le soleil et allumeraient sur terre du feu 
comme celui qui luisait au soleil. « Vous connaissez donc ce 
que c'est que le bois, dirent les habitants de la contrée aux 
Espagnols? — Non. — Vous connaissez donc le feu qui luit au 
soleil? — Non. — Vous connaissez donc au moins comment le 
feu prend au bois? — Non. — Et quand vous avez allumé le 
feu, sans doute que vous savez l'éteindre? — Oui. — Et avec 
quoi? — x\vec l'eau. — Et vous savez donc ce que c'est que 
l'eau? — Non. — Et vous savez donc comment le feu est éteint 
.par l'eau? — Non. » Les habitants de la contrée se mirent à 
rire, et tournèrent le dos aux Espagnols, qui allumèrent du feu 
qu'ils ne connaissaient pas, avec du bois qu'ils ne connaissaient 
pas, sans savoir comment le feu consumait le bois, et ensuite, 
avec de l'eau qu'ils ne connaissaient pas, ils éteignirent le feu 
qu'ils ne connaissaient pas, sans savoir comment l'eau éteignait 
le feu. 

Sur la fin de notre conversation, lorsque nous étions sur le 
point de nous retirer, je demandai au Baron s'il ne comptait pas 
dans la semaine faire un tour à Paris. 11 me répondit que non. 
« En ce cas, lui dis-je, je profiterai du carrosse de M'"** d'Aine, 
qui ramène demain ces messieurs. » 11 y consentit, et me voilà 
de retour, sur le quai des Miramionnes, pour empêcher vos 
lettres d'aller au Grandval, où elles étaient déjtà! 

Nous avons eu le soir, Damilaville et moi, le plaisir de nous 
embrasser, et il a été doux. C'était le lundi. Le mardi matin, 
nous avons eu, Grimm et moi, le plaisir de nous embrasser, et 
il a été très-doux. Nous avons dîné ensemble. Je lui ai demandé 
des nouvelles de la santé de M'"^ d'Épinay. 

A propos de Pouf, de Thisbé et de Taupin, nouveau person- 
nage important dont vous n'avez point encore entendu parler, 
je vous ferais de bons contes, si j'en avais le loisir. Taupin est 
le chien du meunier; ah! ma bonne amie, respectez Taupin, s'il 
vous plaît. Je croyais savoir aimer, Taupin m'a appris que je 
n'y entendais rien, et j'en suis bien humilié. Vous vous croyez 
peut-être aimée; Taupin, si vous l'aviez vu, vous aurait donné 
quelque souci sur ce point. Il a pris un goût de préférence pour 
Thisbé. Or, imaginez que, par le temps qu'il faisait, tous les 
jours il venait à la porte s'étendre dans le sable mouillé, le nez 
penché sur ses deux pattes, les yeux attachés vers nos fenêtres, 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 15 

tenant ferme dans son poste incommode, malgré la pluie qui 
tombait à seaux, le vent qui agitait ses oreilles, oubliant le 
boire, le manger, la maison, son maître, sa maîtresse, et gémis- 
sant, soupirant pour Thisbé, depuis le matin jusqu'au soir. 
Je soupçonne, il est vrai, qu'il y a un peu de luxure dans le 
fait de Taupin ; mais M'"'' d'Aine prétend qu'il est impossible 
d'analyser les sentiments les plus délicats, sans y découvrir un 
peu de saloperie. Ah! chère amie, les noms étranges qu'on 
donne à la tendresse ! Je n'oserais vous les redire. Si la nature 
les entendait, elle leur donnerait à tous des croquignoles. 

M'"" d'Holbach prétend que Saurin et la dame de la Chevrette 
nous jouent, qu'ils nous mentent, en nous disant la vérité. 

xMe voilà donc installé rue Taranne pour jusqu'à l'automne 
prochain. Jeanneton est hors d'affaire. Sa maîtresse continuera 
encore quelques jours le vin de quinquina. Angélique a le cou 
libre, de l'appétit, de la gaieté, mais, sur le soir, un peu de 
lièvre. Elles se purgeront toutes, les unes après les autres, à 
commencer de demain; c'est l'enfant qui débutera. 

Je crois bien que Racine vous fait grand plaisir : c'est peut- 
être le plus grand poëte qui ait jamais existé, chère amie. Gar- 
dez-vous bien d'attaquer le caractère d'Iphigénie. Sa résignation 
estun enthousiasme de quelques heures. Le caractère est poétique, 
et partout un peu plus grand que nature : si le poëte l'eût intro- 
duite dans un poëme épique, où cet épisode eut été de plusieurs 
jours, vous l'auriez vue agitée de tous les mouvements que vous 
exigez ; elle en éprouve bien quelques-uns, mais toujours tem- 
pérés par la douceur, le respect, la soumission, l'obéissance; 
toutes vos objections se réduisent à ceci : Iphigénie et moi sont 
deux. Le caractère d'Iphigénie était facile à peindre, celui 
d'Achille et celui d'Ulysse faciles, celui de Clytemnestre plus 
facile encore; mais celui d'Agamemnon, dont vous ne me dites 
rien, comment n'y avez-vous pas pensé? Un père immole sa fille 
par ambition, et il ne faut pas qu'il soit odieux. Quel problème 
à résoudre! Voyez tout ce que le poëte a fait pour cela. Aga- 
memnon a appelé sa fille en Aulide; voilà la seule faute qu'il 
ait commise, et c'est avant que la pièce commence. 11 est agité 
de remords, il se lève pendant la nuit; il veut l'empêcher d'ar- 
river en Aulide; il n'y réussit pas, il se désespère de son arrivée, 
ce sont les dieux qui le trompent. Par qui fait-on plaider auprès 



16 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

de lui la cause de sa fille? Par un amant furieux qui la gâte par 
ses menaces, par une mère furieuse qui veut subjuguer son 
époux; on abandonne, au milieu de cela, ce père irrité au plus 
adroit fripon de la Grèce. Cependant il est sur le point de ravir 
sa lille au couteau, lorsque Ériphile dénonce sa faute aux Grecs 
et k Calchas qui la demandent à grands cris, et puis il y a dix 
ans que les Grecs sont devant Troie. Il n'y a pas un chef dans 
l'armée qui n'ait perdu un père, un iils, un frère, un ami pour 
l'injure faite aux Atrides. Le sang des Atrides est-il le seul sang 
précieux de la Grèce? Tout sentiment d'ambition à part, Aga- 
memnon ne doit-il rien aux dieux, ne doit-il rien aux Grecs? 
Que de circonstances accumulées pour pallier l'erreur d'un 
moment! Le secret de cette boîte-là vous a échappé. 

Un peu de repos aura rendu la santé k vos dames. Si j'osais, 
je leur donnerais le conseil que Circé donne à Ascitte : Si seor- 
aim à friUreunâ iwcte dormieris. 

Je sais bon gré à l'abbé Marin de vous amuser. Et l'abbé 
Blanc ne s'en mêle-t-il point? Je ne m'attendais guère à faire 
le nMe d'un père de l'Église et à être cité en chaire. 

Que cette mère est à ^ylaùidre! oui, d'avoir la tête aussi mal 
faite. (Vous devinez bien l'à-propos de cela.) Qu'elle soit juste 
dans la dispensation de ses sentiments, et elle sera heureuse, 
et nous serions heureux aussi. Mais votre abbé Marin traite la 
grande affaire assez lestement, ce me semble; il y a bien plus 
de force et de mérite à lui qu'à un autre. Quelle raison pour 
croire tout cela vrai que de l'avoir prêché toute sa vie! Quoi 
donc? vous voudriez qu'ils se fussent égosillés pour une sottise, 
et qu'ils en convinssent! Cela ne se peut. C'est comme les voya- 
geurs qui ont fait deux mille lieues; et ce sera pour des ciioses 
communes? Va-t'en voir s'ils viennent 

Cela n'est guère poli. Pardon, mon amie. Vous voilà donc 
encore absente pour un mois; je ne vous avais accordé que 
ju.squ'à la Saint-Martin, et je n'aime pas que vous dérangiez 
mon calcul. Il faut que je prenne patience sur nouveaux 
frais. 

En vérité, on est bien mal avec ceux qui ressemblent à Mor- 
physe; ce sont perpétuellement des ruses, des réticences, des 
mystères, des secrets, des méfiances, et puis l'habitude de la 
duplicité et de la dissimulation se prend, la franchise s'évanouit. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 17 

Il est étonnant que cela n'ait pas pris davantage snr vos jeunes 
âmes, et qu'on n'ait pas fait de vous deux bohémiennes. 

Vous n'avez point vu le nain de la dame D parmi les 

autres? C'est qu'elle n'y était pas; est-ce que vous avez oublié 
qu'elle est à couteau tiré avec la vieille fée, sa voisine; elle 
n'était pas à la Chevrette. L'indisposition de sa mère la retenait 
à Paris, tandis que l'ami était au Grandval ; Pouf n'est pour rien 
là dedans. On m'a bien recommandé de me taire sur Pouf, j'ai 
promis et tenu parole. 

Ne vous attendrissez pas trop sur la dame aux bras velus; 
il lui est arrivé ce qui arrivera à celles qui, sans dignité dans le 
caractère, sans respect pour elles-mêmes, ne tiendront pas loin 
ces animaux insolents qu'on appelle jeunes gens. Auparavant 
mon fils' la prenait à bras-le-corps, la tirait sur ses genoux, lui 
maniait les bras, mesurait sa taille fine entre ses mains, et elle 
disait en minaudant : Allons donc, finissez donc ! que vous êtes 
enfant! Et mon fils a fini par lui éplucher les bras à table, en 
présence de vingt personnes. 

Vous ne m'avez rien dit des propos de M. Le Roy; ils étaient 
pourtant bien gais et bien originaux. 

Eh bien! vous êtes donc sûre que M. de Prisye ne s'y trompe 
pas? Mais, puisque vous avez pensé que cette phrase pourrait 
me paraître singulière, pourquoi n'avez-vous pas pensé qu'elle 
pourrait lui paraître aussi singulière qu'à moi? Pourquoi l'avoir 
laissée? Si vous me trompiez, s'il trompait M"^ Boileau, si 
vous étiez deux scélérats, ma foi, comme M. Orgon, je ne croi- 
rais plus aux gens de bien. Il faut que je consulte M"'' Boileau 
là-dessus. Nous verrons ce qu'elle en dira; sauf à vous faire, 
à vous et à lui, un petit secret de sa décision. Si nous nous en 
mêlons une fois, soyez sûre que nous saurons bien aussi vous 
faire des phrases singulières, et que nous serons bien assez traî- 
tres pour vous en demander votre avis. 

Je vous prie, mon amie, plus de comparaison entre Grimm 
et moi. Je me console de sa supériorité en la reconnaissant. Je 
suis vain de la victoire que je remporte sur mon amour-propre, 
et il ne faut pas m'ôter ce pauvre petit avantage-là. 

Pourquoi la louange embarrasse-t-elle? C'est qu'il est contre 

1, Voir t. XVIII, page 516. 

XIX. 2 



18 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

la justice qu'on se doit de la refuser, puisqu'on la mérite, et 
contre la modestie qu'on exige de l'accepter, puisqu'alors ce 
serait se réunir aux autres pour se pi-éconiser. On est décon- 
tenancé, comme il faut toujours qu'on le soit, lorsqu'il fau. 
répondre, et qu'on ne saurait dire ni oui ni non. Je souhaite 
pour moi que ce soit là votre solution. 

Yous voilà donc rappelée à Paris par M. de Fourmont. Ce 
cérémonial-là, de se rendre le maître chez vous, à neuf heures, 
pour vous entretenir de ce que votre sœur savait déjà, est encore 
d'un ridicule que je ne saurais trop louer, tant il est parfait. 
Que ne vous parlait-elle d' amitié en présence de M""" Le 
Gendre? Où était l'inconvénient de cette intimité? Jusqu'à quand 
serez-YOus étrangère dans votre famille? Et le rôle d'Iphigénie 
vous étonne; et vous ne voyez pas que le vôtre est plus dur! 
Agamemnon n'immola sa fille qu'une fois, et Morphyse immole 
la sienne dix fois par jour. Il est plus facile de souffrir une 
grande peine que de souffrir toute sa vie de petites mortifica- 
tions qui se succèdent sans fin. 

Revenez donc; revenez voir en personne la tendresse que 
vous n'avez fait que lire; elle vous attend. 

Non, Damilaville ne décachette point. Aussi celle adressée à 
M. Duval a-t-elle fait le voyage du Granval avec les vôtres. On 
la lui a portée ce matin ; il a répondu sur-le-champ, et cette 
réponse est partie contre-signée. 

Arrivez donc, gros Fourmont. Tâchez donc d'accélérer votre 
lourde allure, et ramenez-moi ma Sophie. 

Jusqu'à présent, j'ai écrit comme si Uranie devait me lire. 
Peut-être y avez-vous un peu perdu ; mais j'ai voulu épargner 
à votre délicatesse le petit déplaisir de sauter des lignes, et de 
celer quelque chose à celle qu'on porte au fond de son cœur. 
Il me semble que cela me coûterait, à moi, et je vous mets sou- 
vent à ma place. 

Quand vous vous séparerez de votre chère sœur, dites-lui 
de ma part, et du ton le plus touché que vous pourrez : 
« Chère sœur, nous nous reverrons tous les trois, nous nous 

reverrons ». 

Vous aurez lundi des nouvelles de M. de Saint-Gény. Dami- 
laville a du en demander aujourd'hui. 

A propos, quatre-vingts livres de café, soixante pour vous et 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 19 

vingt pour moi, à trente-sept sous h livre. La modicité du prix 
m'a rendu la qualité suspecte. VoiLà une phrase cadencée qui 
pue l'Académie. Si vous voulez en sentir tout le ridicule, dites- 
la du ton gascon dont M. Mairan disait à Rendu, son valet de 
chambre, de le tirer d'une mare d'eau : Rendu, sauvez-moi de 
ce déluge, d'une façon quelconque. Je suis un furieux bavard, 
n'est-ce pas, mon amie? Mais nous l'avons essayé, Grimm et moi, 
et nous l'avons trouvé bon. Demandez à madame votre mère si 
elle en veut toujours. Ce traître Damilaville en a quatre-vingts 
livres, de Marseille, dont il ne céderait pas un grain. Ferai-je 
mieux que lui? Oh ! ma foi, je n'en sais rien. 

Vous me direz apparemment ce que M. Duval aura chanté. 
A M. Duval, rue des Vieux-Aurjustins, etc. Quelle diable d'a- 
dresse est-ce là? Gela m'a un peu brouillé. 

Mais est-ce qu'Uranie ne daignera pas prendre la plume un 
jour, et mettre un petit mot de sa main à la fin d'une de vos 
lettres? Un petit mot doux pour celui qui fait tout pour lui mar- 
quer son respect, lui inspirer une haute idée d'elle-même, celle 
qu'il en a, et méi'iter un peu son estime. 

Je ne sais pas ce qu'il y avait dans ma dernière lettre sur 
le vice et sur la vertu d'assez passable, pour que vous ayez osé 
en faire part à madame votre mère. De quoi s'agissait-il? Je 
mets si peu de prétention à ce que je vous écris que, d'un 
courrier à l'autre , la seule chose qui m'en reste , c'est que 
j'ai voulu vous rendre compte de tous les instants d'une vie qui 
vous appartient, et vous faire lire au fond d'un cœur où vous 
régnez. 

Adieu, ma tendre amie. Voilà encore un petit volume. Si 
j'en avais eu le temps, j'y aurais mis une épître dédicatoire. 

Il arriva avant-hier, chez Damilaville, une petite aven- 
ture qui prouve que rien ne gagne comme l'exemple de la 
bonté. 

Un habile garçon, qui s'appelle Desmarets, devait être envoyé 
en Sibérie pour y faire des observations; il n'ira pas. On lui 
préfère un sot appelé l'abbé Ghappe^ Desmarets, Tillet, et un 

^ \. Diderot partageait les préjuges de ses contemporains contre ce savant, à qui 
en peut reproclier des observations légèrement faites ou inutiles, mais qui n'en 
;! f unit pas moins victime de son amour pour la science, dans un voyage3 n Caii- 



20 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

jeune conseiller au Parlement, qui avaient dîné chez Gaudet, 
montèrent, le soir, chez Damilaville, où j'étais. Je connaissais 
Desmarets et Tillet; on se salue, on s'embrasse, et je dis à 
Desmarets : « Que faites-vous ici? je vous croyais à grelotter au 
Kamtchatka, dans un trou de quelque Jakut. » Vous entendez 
sa réponse : « Je suis fâché, pour le progrès des sciences, qu'un 
autre fasse le voyage. » Il ajouta qu'il avait préparé un grand 
nombre d'expériences qu'assurément l'abbé Chappe ne fera pas. 
(( Avez-vous un mémoire bien détaillé de toutes ces expé- 
riences? — Tout prêt. — Savez-vous ce qu'il faut en faire? Le 
porter à l'abbé Chappe. Parce que vous ne pouvez pas faire le 
bien par vous-même, ne devez-vous pas contribuer de toutes 

vos forces pour qu'il soit fait par un autre? » Tout le monde 

fut de mon avis. 

Je ne jjourrais soiilenir cette pensée qu'un liomme a eu cet 

avantage sur 7noi Cet homme est un homme de bien, du 

moins je dois le supposer. Il vous est dévoué, âme et corps, il 
ne vit que pour vous, il étudie toutes vos volontés. C'est vous 
qui faites son bonheur, sa peine, son repos, ses alarmes; son 
sort est attaché au vôtre. Il ferait le tour du monde pour vous 
aller chercher un fétu qui vous plairait ; et, lorsque vous lui 
accordez la seule récompense qu'il se promette, et qu'il s'efforce 
de mériter, vous appelez cela accorder de l'avantage sur soi. 
Est-ce là l'expression? Je m'en rapporte à vous-même, qui avez 
l'esprit juste. En toute autre circonstance, il me semble qu'on 
dirait : c'est retour, c'est équité. Les coquettes laissent prendre 
de l'avantage sur elles; les femmes galantes et à tempérament 
aussi ; les folles, les étourdies, et, en un mot, toutes celles qui 
ne mettent aucun prix honnête à leurs faveurs, et qu'on pos- 
sède sans les avoir méritées. Mais il n'en est pas ainsi des 
autres. 



fornie, le 1- août 1769. Grimm s'est égayé (Corr. litU, mars 17G9) sur le compte 
de rabho et des estampes de Moreau le Jeune qui ornent la première édition de 
sou Voyage en Sibérie fait en 1761. (Debure, 17(8, 3 vol. gr. in-4 et atlas.) VAn- 
tidole contre un mauvais livre, etc., etc., dont il a été question dans une note des 
Lettres à Falconet, a été écrit sous l'inspiration de Catherine et peut-être revu par 
le sculpteur M. Taschereau renvoie aussi à une brochure : Lettre d'un style 
franc et loyal à l'auteur du Journal encyclopédique, 1771, in-12, que nous n'avons 
pu rencontrer. 



. LETTRES Â MADEMOISELLE VOLLAND. 21 

Vous souvenez-vous d'un trait que je vous ai raconté d'un 
de mes amis i? Il aimait depuis longtemps; il croyait avoir mrrilé 
quelque récompense, et la sollicitait, comme elle doit l'être, 

vivement. On le refusait sans en apporter de raisons Il 

s'avisa de dire : « C'est que vous ne m'aimez pas » Cette 

femme aimait éperdument. u C'est que je ne vous aime pas! 
répondit-elle en fondant en larmes. Levez-vous (il était à 
ses genoux), donnez-moi la main » ; il se lève, il Ini donne la 
main, elle le conduit vers un canapé, elle s'assied, se couvre les 
yeux de ses mains sous lesquelles les larmes coulaient toujours, 
et lui dit : « Eh bien ! monsieur, soyez heureux. » Vous vous 
doutez bien qu'il ne le fut pas. Non ce jour-là; mais un autre 
qu'il était à côté d'elle, qu'il la regardait avec des yeux rem- 
plis d'amour et de tendresse, et qu'il ne lui demandait rien, elle 
jeta ses deux bras autour de son cou, sa bouche alla doucement 
se coller sur la sienne, et il fut heureux. 

11 y a une lettre de vous chez Damilaville. Je cours bien vite 
la chercher. Adieu, adieu. 

De Saint-Gény se porte à merveille. C'est un garçon de bien, 
très-aimé, très-considéré. On rend justice à ses talents; mais il 
n'a ni zèle ni activité. On lui reproche de l'indolence et de la 
paresse. 11 faudrait que madame votre mère et la sienne le 
secouassent de temps en temps. Je vous réponds toujours de la 
protection de M. Damilaville pour lui, parce que M. Damilaville 
a de l'amitié pour moi, et qu'il sait l'intérêt que je prends à 
M. de Saint-Gény, et à tout ce qui vous tient par le fil le plus 

léger. 

Mes très-humbles respects à madame votre mère. 

1. C'est l'aventure de Margency et de M""" de Verdelin, racontée par M'^"' d'E i)i- 
nay. Mémoires, 2e partie, chap. VI. 



22 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 



LU 



A Paris, le 10 novembre 17G0. 



Voyez l'attention de M. DamiLaville. C'est aujourd'hui 
dimanche. Il a été forcé de sortir de son bureau. Il ne doutait 
pas que je ne vinsse ce soir; car je ne manque jamais quand 
j'espère une lettre de vous. Il a laissé la clef avec deux bougies 
sur une table, et. entre les deux bougies, la petite lettre de vous 
avec un billet de lui bien honnête. Je vous ai lue et relue; je 
suis seul et je vais vous répondre. 

Je suis bien fâché que madame votre mère soit indisposée. 
Il n'y a qu'un jour à son compte, quoiqu'il y ait bien du temps 
au nôtre, qu'elle est à la campagne. Ce sont d'abord les mau- 
vais temps qui l'ont empêchée d'en jouir; et, quand les mau- 
vais temps vont cesser, car enfin ils vont cesser, s'ils ne doivent 
pas durer toujours, voilà un rhumatisme qui la tient courbée 
sur les tisons. Comment se fait-il qu'elle ait de la gaieté, et 
avec vous? Hier, je disais, avec Damilaville, que quand j'étais 
las de voir aller les choses contre mon gré, il me prenait des 
bouflées de résignation. Alors la douleur d&s hypocondres se 
détend, la bile accumulée coule doucement : le sort ne me 
laisserait pas une chemise au dos, que peut-être j'en plaisan- 
terais. Je conçois qu'il y a des hommes assez heureusement 
nés pour être, par tempérament et constamment, ce que je suis 
seulement par intervalle, de réflexion, et par secousses; 
témoin l'auteur de Zaïdc^ ce petit abbé de La Marre qui n'a- 
vait pas un sou, qui se portait mal, qui n'avait ni habit, ni pain, 
ni souliers; 

Sa culotte, attachée avec une ficelle, 

Laissait voir, par cent trous, un cul plus noir qu'icelle. 

Eh bien ! le soir, sur les onze heures, lorsque tout le monde 
dormait, il contrefaisait, avec une pipe à fumer, les cris d'un 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 23 

enfant exposé; et le matin, sur le point du jour, il mettait en 
train de chanter tous les coqs du voisinage. Au sein de l'indi- 
gence, il était plus heureux que nous». Votre mère a pris son 
parti. Elle aura de la bonne humeur jusqu'à demain. Cette 
espèce de philosophie éphèmèie ne dure pas davantage. 

On parle donc de retour! On remue donc les malles! Le 
courrier prochain m'apprendra peut-être votre départ. Ne vous 
attendre que pour les derniers jours du mois, je ne saurais. 
Yous m'avez mis en train d'espérer. S'il nous est permis d'aller 
au-devant de vous, vous nous le direz apparemm 'ut. Au reste, 
ne faites rien là-dessus de votre mouvement. Si l'on nous ren- 
contre sur la route, qu'on s'y attende, et qu'on l'ait à gré. Oui, 
ce fut un terrible jour que celui que vous rappelez. Mais vous 
aviez de la santé, on pouvait se flatter que vous supportiez la 
fatigue du voyage; on ne craignait pas que vous restassiez mou- 
rante dans une auberge ou sur un grand chemin. Il vint un jour, 
et ce jour était la veille même de votre départ, où j'avais toutes 
ces alarmes. On vous croyait assez de force pour faire soixante 
lieues en poste, dans une voiture très-dure, dans la saison la 
plus fatigante, et vous étiez dans votre lit, et vous ne pouviez 
vous tenir debout, et vous n'auriez pas fait pour toute chose 
au monde le tour de votre chambre, et vous ne pouviez parler. 
Mais laissons cela; ma bile se remuerait trop violemment; je 
ne m'en porterais pas mieux, je n'en serais pas plus content, 
et de celle qui vous entraînait, et de celle qui se portait à sa 
fantaisie, et qui fermait les yeux sur votre état. 

Mais qui est-ce qui vous a envoyé la Confession de Vol- 
taire"-? Vous ne me le dites pas. A propos de Voltaire, il se plaint 

i. Dans les notes si curieuses du libraire Prault sur quelques littérateurs de 
son temps, notes publiées par M. Rathery {Bulletin du bibliophile, 1850, p. 866), 
on trouve celle-ci sur l'abbé de La Marre, que M'i'= Qainault avait surnomme 
Croque-Chenille : « U avait de l'esprit, du feu et de la vivacité; d'ailleurs crapu- 
« leux; sans reproche, je l'ai une fois habillé de piel en cape et lui ai donné 

« soixante-douze livres pour se faire guérir de la v On n'a de lui qu'un petit 

recueil de poésies. Il a fait aussi l'opéra de Zaïde, mis eu musique par Royer, » 
— L'abbé de La Marre, nommé commissaire aux fourrages pendant la campagne 
de 1741, se jeta par la fenêtre, à Egra, dans un accès de fièvre chaude. 

2. Diderot veut parler ici de la Relation de la maladie, de la confession et de 
la fin de M. de Voltaire et de ce qui s'ensuivit, par moi Joseph Dubois (Sélis). 
Genève, 1761 (1760), in-12 ; sorte de contre-partie du pamphlet de Voltaire ayant 
pour titre : Relation de la maladie, de la confession, de la mort et de l'apparition 



2h LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

à Grimm très-amèrement de mon silence. Il dit qu'il est au 
moins de la politesse de remercier son avocat^ . Et qui diable 
l'a prié de plaider ma cause? Il a, dit-il, ressenti la plus vive 
douleur, chère amie; on ne saurait arracher un cheveu à cet 
homme, sans lui faire jeter les hauts cris. A soixante ans pas- 
sés, il est auteur, et auteur célèbre, et il n'est pas encore fait 
à la peine. Il ne s'y fera jamais. L'avenir ne le corrigera 
point. Il espérera le bonheur jusqu'au moment où la vie lui 
échappera. 

Non, je ne sais pas qui est l'auteur de la Confession. Oui, 
je suis dans la grande ville, et si je n'avais pas eu cent fois plus 
de force qu'Adam le jour que la pomme fatale lui fut présentée, 
je serais parti pour la Chevrette; j'y étais appelé par un billet 
doux, et par un billet très-doux ; car il y en avait deux. 

L'enfant, à qui la mauvaise santé ne peut ôter ni la sérénité 
ni la sensibilité, me jeta ses petits bras autour du cou, et m'em- 
brassa, en disant : a C'est mon papa, c'est mon petit papa. » 
Je passai dans mon cabinet où je trouvai une pile de lettres. Je 
les lus. On servit, et nous nous mîmes à table. 

Mes collègues n'ont presque rien fait. Je ne sais plus quand je 
sortirai de cette galère. Si j'en crois le chevalier de Jaucourt, 
son projet est de m'y tenir encore un an. Cet homme est depuis 
six à sept ans au centre de six à sept secrétaires, lisant, dic- 
tant, travaillant treize à quatorze heures par jour, et cette posi- 
tion-là ne l'a pas encore ennuyé. 

Je n'ai rien outré à la peinture de la mala^lie du père Hoop. 
Il a été sur le point de secouer le fardeau. Quand je lui deman- 
dai ce qu'il estimait le plus de la vie, il me répondit : « Pre- 
mièrement de n'y être pas, secondement de se bien porter; 
vous voyez combien je suis chanceux; j'y suis et je me porte 
mal. )) A vous parler vrai, je ne compte pas qu'il finisse natu- 
rellement. 

Vous auriez fait une belle chose sans les contre-seings. Les 
endroits de mes lettres où je vous dis que je vous aime sont 



du jésuite Bertier, suivie de la Relation du Voyage de frère Garassise, neveu du 
père Garasse, successeur du frère Bertier, et de ce qui s'ensuit en attendant ce 
qui s'ensuivra. Genève, 1760, in-12. 

i . Cette lettre de Voltaife ne se trouve pas dans sa Correspondance. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 25 

ceux qui vous plaisent le plus; c'est, dites-vous, la seule chose 
qu'il y ait clans les vôtres, c'est-à-dire qu'elles sont pour moi 
partout comme les miennes dans les lignes qui vous eu parais- 
sent excellentes. Ne suis-je pas bien à plaindre? Mes lettres sont 
variées, et les vôtres le seront, et plus agréablement encore que 
les miennes, quand vous pourrez vous résoudre, comme moi, à 
m'envoyer vos conversations d'Isle. Vous verrez que ce que 
vous, M'"*^ Le Gendre et madame votre mère direz sur un sujet 
ou de goiit, ou de caractère, ou d'affaire, ou d'histoire, ou de 
morale, ne vaudra pas mieux que les boutades de l'Ecossais, 
que les folies de M""= d'Aine, que l'originalité du Baron, et que 
mon marivaudage, car je marivaude, Marivaux sans le savoir, et 
moi le sachant. 

Je n'ai point encore fait de feu. Tant que celui de nature me 
suffira, je me passerai de l'autre. 

Cette sobriété d'un jour n'a pas duré davantage. Damilaville 
ne l'a pas voulu. Nous dînâmes hier ensemble depuis deux 
heures et demie jusqu'à neuf heures du soir. A neuf heures son- 
nantes nous prenions le plus délicieux café du monde. Oh ! la 
bonne chose pour la santé qu'une débauche de bon vin! 

Mon ami est l'homme le plus inabordable. Il a un froid, un 
sec, un renfermé qui déconcerte la première fois ; à la centième 
comme à la première, quand cela lui convient. 

Le nom de Pouf vous fait rire, vous paraît ]3ien imaginé. Le 
petit animal tout rond, gros comme le poing, ressemble parfai- 
tement à son nom. 

Je n'entends rien non plus à la ligne où il s'agit de fête et 
de messe, sinon que quelquefois je vous commence la veille une 
lettre que je continue le lendemain, comme si c'était le même 
jour. Voilà la clef d'une infinité d'autres endroits. 

Oui, il ne tiendra c|u'à Uranie d'aimer sa fille à la folie. Je 
crois en avoir le secret, mais ce sera pour une autre fois. 

Bonsoir, mes bonnes amies; si vous aimiez autant que moi, 
et que vous le sentissiez comme je fais dans ce moment, vous 
seriez trop heureuses. Je prends votre main, je la mets dans la 
sienne, et je les serre toutes deux. 



26 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 



LUI 

A Paris, le il novembre 1760. 

J'étais venu ici dans le dessein d'y trouver une lettre et d'y 
répondre. J'ai eu la lettre. Je l'ai lue avec le plaisir que toutes 
me donnent, mais il ne m'a pas été possible de vous faire ré- 
ponse. 

J'ai trouvé Tliiriot, un ami de Voltaire ; c'est un bon homme, 
mais d'une mémoire cruelle. Il s'est mis à nous réciter des vers 
de tous les poètes du monde, et il était près de neuf heures 
quand il nous a quittés. 

Le moyen de passer ici le temps qu'il me faudrait pour vous 
entretenir des peines que se donne Uranie, et y apporter la 
consolation qu'elle peut attendre de moi ! Je me suis fait une 
loi de rentrer de bonne heure, du moins jusqu'à ce que tout le 
monde se porte mieux à la maison. Je vous écris seulement 
ce billet pour prévenir l'inquiétude que mon silence pourrait 
vous causer. Bonsoir, ma tendre amie. Jeudi, je tâcherai de ré- 
parer la brièveté de celle-ci. Si vous la comparez avec la 
précédente, vous ne manquerez pas de dire que je suis extrême 
en tout. Je ne sais si cela est aussi généralement vrai qu'on 
pourrait le croire; mais en tendresse, en attachement, en estime, 
en respect pour vous, quelque extrême qu'on veuille me suppo- 
ser, je ne ferai mentir personne. Un mot de moi à Uranie. Elle 
voit sa fille d'un air trop sévère. Quand elle aura causé là-dessus 
avec elle-même pendant une matinée, elle retrouvera sa fille à 
moitié corrigée. Avant que d'accuser l'enfance d'une autre, je lui 
demande de se rappeler la sienne. Qu'est-ce que la sensibilité? 
L'effet vif sur notre âme d'une infinité d'observations délicates 
que nous rapprochons. Cette qualité, dont la nature nous donne 
le germe, s'étouffe ou se vivifie donc par l'âge, l'expérience, la 
réflexion. Nous serions tous bien honteux si nos parents avaient 
tenu registre de toutes les choses dures, cruelles même, que 
nous avons dites ou faites, quand nous étions jeunes. Nous ver- 
rions, dans l'histoire de nos premières années, l'excuse des pre- 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 27 

mières années de nos enfants que nous jugeons si sévèrement. 
Un peu de patience, il en a fallu tant avoir avec nous. Je ne me 
tiens pas quitte par ce petit nombre de lignes. Le sujet est trop 
important pour n'y pas revenir. Bonsoir, mon amie, l)onsoir. Ne 
•perdez rien de votre amour. Pour peu que vous en diminuassiez, 
vous ne me payeriez plus de retour. 



LIV 



A Paris, le 21 novembre 17G0. 



Les gens du monde n'ont point d'honneur : ils font trop 
d'affaires et de trop importantes; ils s'écartent d'abord un peu 
du droit chemin, puis encore un peu, et de petits écarts en 
petits écarts réitérés, bientôt ils se trouvent tout à fait égarés, 
et ce qu'ils ont fait avec succès devient l'unique règle de ce 
qu'ils ont à faire. "Vous voyez bien à quoi je réponds. Mais ce 
qui me confond, c'est cette espèce de bienfaisance malhonnête 
avec laquelle ils se prêtent à arranger à leur mode les aiïaires 
des gens scrupuleux. On dirait, ou qu'ils n'ont pas assez de leurs 
propres iniquités, ou qu'ils croient expier celles-ci par celles 
qu'ils veulent bien commettre en faveur des autres. Il semble 
qu'ils se disent en eux-mêmes : Vous voyez bien, si ma morale 
est mauvaise, au moins j'ai la même pour moi et pour mes 
amis. 

11 y avait donc bien de la tendresse, du respect, de l'estime 
dans cette lettre de rappel? Les sentiments qu'il nous a vu 
prendre de sa moitié, à nous qui sommes censés nous connaître 
en mérite, n'ont pas peu contribué à lui inspirer ceux qu'il en a. 
Il a cru pouvoir estimer un peu celle que nous adorons. Elle a 
cru longtemps que la seule chose qu'elle désirait en son mari, 
c'était de l'estimer ce qu'elle valait; elle s'est trompée. Il en est 
venu là, et je gage qu'elle n'en est pas plus éprise. 

Vous voilà donc seule à présent , mais heureusement ce ne 
sera pas pour longtemps; tout m'annonce un retour prochain. 
Ces travaux projetés sur la rivière de Larzicourt sont ou différés 



28 LETTKES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

ou moins inquiétants , puisqu'on cherche des chevaux ; mais je 
ne veux plus compter sur rien. Je suis trop mal à mon aise 
lorsqu'une lettre vient détruire les espérances que j'avais con- 
çues sur la précédente. On dirait que Morphyse a deviné que 
vous m'écrivez tout, et qu'elle se fait un jeu de vous montrer à 
celui que vous aimez et devons ravir à ses souhaits, d'une poste 

à l'autre. 

Vous faites aussi des débauches de table! Cela vous convient 
fort. Et qui est-ce qui vous a permis de vivre comme ceux qui 
se portent bien ? Me voilà tout à fait dérangé. J'ai eu les intes- 
tins brouillés, des envies de vomir, de la fièvre, de l'insomnie ; 
je devais être émétisé aujourd'hui. J'étais trop échauffé pour 
qu'on l'osât ; c'est partie remise. En attendant, je vais, je viens, 
je ris, je cause, je me plains, et demain il n'y paraîtra plus. 
Mais vous, vous payez de quinze mauvais jours un petit verre 
de vin et une cuisse de perdrix de trop. Tout le monde se porte 
bien, excepté moi et Angélique. Yous ai-je dit que cette petite 
étourdie-là s'était arraché un ongle du gros orteil? Il n'en fallait 
pas davantage pour mettre en péril le pied d'un autre enfant 
moins sain. Elle n'en a pas été alitée plus d'un jour. 

J'ai lu à M. Grimm la comparaison que vous nous avez faite 
(XlJypcrmncstre avec Tancrcdc; il trouve que cela n'est pas si 
faux qu'il en faille rougir. 

Je n'oublierai pas votre billet de loterie. M-- Le Gendre 
ne se lasse donc pas d'inviter la fortune. J'en suis bien aise... 
Mais la fortune en use avec elle comme la cliente en use avec 

ses amants. 

Nous ne sommes pas à Bouillon, mais il est décidé que nous 
imprimerons en pays étranger, et que je n'irai pas. Ma présence 
donnera le change à nos ennemis, et rien n'empêchera, avec 
trois ou quatre contre-seings dont nous disposons, que les 
feuilles ne nous viennent et que nous ne puissions avoir l'ou- 
vrage à notre aise. 

Vous n'avez pas répondu juste à mon raisonnement en 
faveur de la médecine. La sensibilité on l'insensibilité des êtres 
sur lesquels on opère ne fait rien à la certitude ou à l'incertitude 
des expériences. 

Ma sœur a un étrange procédé avec moi. Je vous ai dit, il y 
a deux mois, qu'elle m'avait envoyé un compte avec des modèles 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. -29 

de quittances ; j'ai transcrit les quittances au bas du compte, 
j'ai renvoyé le tout, et depuis je n'ai entendu parler de rien. Ce 
maudit saint ^ l'aurait-il pervertie ? Malheur à la famille dans 
laquelle il y aura un saint ! 

A moi, mes gendres, est d'autant plus plaisant qu'il y a 
longtemps que le danger est passé -. 

Caliste chancelle, et ce pauvre Colardeau, qui en est l'au- 
teur, est désespéré ^ Voici encore quelques beaux endroits que 
je me rappelle. Caliste dit de son abominable amant : Mais qui 
peut le rappeler auprès de moi? La jalousie? Lui, jaloux! Ce 
lui, jaloux ! est beau. Et comme cette enchanteresse de Clairon 
le dit! Quand sa confidente l'invite à donner la main à un 
époux qui lui est présenté par son père : Moi, dit-elle, j'irais 
porter î72es affronts en dot à mon époux ! et à un ami de Lotario, 
qui lui laisse apercevoir qu'il sait son malheur : Éloignez-vous, 
vous m' avez fait rougir-, ne inc voyez jmnais. Et ces deux vers- 
ci, qu'en direz-vous ? 

La nature, crois-moi, dans le sein d'une mère, 
Pousse un cri plus plaintif que dans celui d'un père. 

Je me suis grippé, à l'occasion de cet endroit, avec le mari 
de ma bonne amie, M™*" Riccoboni, et lui avec moi, sans 
nous connaître. Toutes les nuits il m'en revient des bribes qui 
me font tressaillir. 

A propos de la maladie de M'"'' Helvétius, croiriez-vous 
bien que ces Jésuites, qui ont si cruellement persécuté son 
mari, ont eu le courage de lui faire visite? Je voudrais bien 
■pouvoir vous rendre les propos qu'il leur a tenus avec sa brusque 
bonhomie; il n'y a pas un mot à perdre : « Mais comment. Pères, 
c'est vous ! Vous êtes des hommes incompréhensibles. Vous vous 
croyez faits pour tout subjuguer, amis, ennemis. — Nous en 
sommes bien fâchés, nous n'avons pu faire autrement. — Je sais 



1. Son frère le chanoine. 

2. Allusion à l'aventure de nuit de M'"<= d'Aine. Voir précédemment, t. XVllI, 
page 515. 

3. Caliste fut jouée, pour la première fois, le 12 novembre 1760, et obtint dix 
représentations. 



3 0- LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

bien que vous seriez d'honnêtes gens, si cela dépendait de vous. 
Il y a beaucoup d'autres gens dans- la société qui sont exacte- 
ment dans le même cas ; cela ne dépend pas d'eux ; ce sont 
des cofjuins à qui je pardonne de l'être, mais je ne les vois 
pas. » 

Que pensez-vous de cela ? Le reste ne me revient pas, mais 
il est exactement comme l'échantillon que voilà. 

Vous savez apparemment que le capitan bâcha ou l'amiral 
du sultan, qui va tous les ans, au nom de son maître, recueillir 
le tribut dans les îles de l'Archipel, s'en revenait avec dix à onze 
millions, lorsqu'un mouvement de dévotion le fit relâcher à une 
petite île appelée Lampédouse, où les chrétiens et les musul- 
mans ont un petit temple commun ; et que, tandis qu'il était en 
oraison , les esclaves chrétiens qui étaient sur son bord , au 
nombre de deux cents, ont assommé, avec leurs chaînes, les 
esclaves turcs, ont mis à la voile, et s'en sont allés à Malte, où 
ils ont été bien reçus, et où l'on a accordé la liberté à cinq es- 
claves turcs qui avaient généreusement aidé les esclaves chré- 
tiens à massacrer leurs confrères. Récompense bien placée ! A 
votre avis ? 

M. et M'"* de Buffon sont arrivés. J'ai vu madame. Elle n'a 
plus de cou ; son menton a fait la moitié du chemin ; devinez ce 
qui a fait l'autre moitié ? moyennant quoi ses trois mentons 
reposent sur deux bons gros oreillers. Elle me paraît avoir un 
peu oublié ses douleurs. Je ne dînai point avec elle; j'avais 
promis à M""' d'Épinay, à l'ami Grimm et à l'abbé Galiani. 

L'abbé est petit, gras, potelé : un certain Ascylte, de votre 
connaissance, un ceitain Lycas, aussi de votre connaissance, 
s'en seraient bien accommodés autrefois. Il nous disait à ce pro- 
pos qu'un jour il voyageait dans un coche public; c'était en 
hiver. D'abord, on ne sut avec qui l'on était; mais lorsque le 
jour commença à paraître, il se trouva à côté d'un Jésuite; deux 
filles à coté d'un Bernardin et d'un Bénédictin, et celui-ci à côté 
du secrétaire d'un sénateur napolitain. 11 ne se passa rien dans 
la matinée, sinon que les deux moines faisaient tous leurs efforts 
pour se rendre agréables aux deux filles. Chacun alla dîner de 
son côté. La soirée fut comme la matinée, c'est-à-dire même 
galanterie de la part des moines. Le souper se fît en commun 
Après le souper, lorsqu'il fallut se retirer, le Jésuite s' approc ' 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 31 

de l'abbé, et lui dit : « Monsieur, il ne parait pas que nous 
sommes là en bonne compagnie : vous devriez demander une 
chambre à deux lits pour nous. » L'abbé obligeamment la demanda, 
et l'obtint. On mit les deux filles dans une autre chambre àdeux 
lits, les deux moines dans une troisième chambre à deux lits, 
et le secrétaire du sénateur dans un cabinet, seul. Chacun retiré, 
le Jésuite entreprit l'abbé de conversation, de son lit au sien. 
Tandis que l'abbé et le Jésuite causaient, un des moines atten- 
dait que l'autre moine fût endormi, afin d'aller trouver les filles. 
Le Bernardin fut le plus pressé ; il se lève sur la pointe du pied, 
il va dans la chambre des filles, il rencontre un lit, il tàte, il 
était vide : une des filles, qui l'occupait, était allée causer avec 
le secrétaire. Il va cà l'autre lit, il y trouve l'autre fille, et se 
place à côté d'elle. Cependant le Bénédictin s'avançait sur ses 
pas; il arrive droit au lit du Bernardin et de la fille; ce fut le 
Bernardin qui lui tomba sous la main ; il le happe par le cou, il 
le traîne au milieu de la chambre, et se met à sa place. L'autre 
se relève, et s'en va tomber à coups de poing sur son rival ; il 
frappe à tort à travers; la fille en reçoit un dans l'œil, et se met 
à faire des cris affreux. Les deux moines, en chemise, se battent, 
et font aussi des cris affreux. Le Jésuite, qui causait avec l'abbé, 
effrayé, se lève, court au lit de l'abbé et lui dit : « Monsieur, 
entendez-vous ces cris? Je me meurs de peur; de grâce, faites- 
moi une petite place à côté de vous. » Le moyen, ajoute l*'al)bé, 
de renvoyer ce pauvre Jésuite! il avait si peur! Et pendant 
que le Jésuite se rassure, quoique le bruit augmente, l'hôte 
monte. On laisse une des filles couchée avec le secrétaire, on 
enferme l'autre sous clef, on sépare les deux moines, et le reste 
de la nuit se passa fort bien. 

Le père Hoop se porte un peu mieux. Il m'a dit, à l'occa- 
sion du nouveau roi d'Angleterre, une histoire très-cynique. 
Adieu, ma tendre amie, il se fait tard. Je vous écris chez Dauii- 
laville. Je me porte mal. Je n'aime point à me faire attendre, 
je m'en vais. M. Gaschon a envoyé chez moi ce matin savoir 
comment je me portais. Je lui ai donné rendez-vous pour di- 
manche matin chez M"'' Boileau. S'il se porte bien, si je me porte 
bien, si je me porte mieux, nous causerons un peu gaiement. 
Vous vous doutez bien qu'il sera aussi un peu mention de vous. 

Adieu, j'ai les yeux faibles, la tète fatiguée; j'écris sans 



32 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

savoir ce que j'écris : revenez me mettre à la raison. Malgré 
toutes les promesses que je me suis faites de ne me plus pro- 
mettre rien, je ne sais pourquoi je me flatte que cette lettre sera 
la dernière que je vous écrirai. Adieu. J'ai reçu ce matin un 
billet de M. Grimm, qui est charmant. Le comte de Lauraguais 
m'est venu voir. Savez-vous l'accident arrivé à sa femme? Elle 
voulait prendre des gouttes d'Hoffmann ; on s'est trompé de bou- 
teille, et on lui a donné quatre-vingt-quatre gouttes de lauda- 
num. Elle n'en mourra pas. Bonsoir, ma bonne amie; adieu. Je 
ne saurais vous quitter tant qu'il me reste un quart d'heure, et 
que je suis à côté de vous, ou tant qu'il me reste une ligne de 
papier blanc, et que je vous écris. 



A Paris, le 25 novembre 17G0. 

C'est, je crois, vendredi passé que je devais prendre l'émé- 
tique. Ils disaient tous que c'était le seul remède aux défaillances 
et aux envies de vomir dont je suis attaqué tous les matins, 
depuis environ deux ans. Mais j'eus la fièvre le soir, la nuit fut 
mauvaise, et je me trouvai si échauffé, si brûlant, quand on 
m'apporta le purgatif, que je vis trop d'imprudence à le prendre. 
Depuis j'ai vécu sobrement, j'ai pris du thé, j'ai humecté, et je 
guérirai, si je ne me trompe, par le seul régime. Je dîne seul ; 
quelque frugal que soit le repas que je fais, il est suivi d'un ujal 
de tête, léger à la vérité, mais signe d'uu estomac qui fatigue, 
et qui digère avec peine. Laissons là ma santé, qui se raccom- 
modera plus aisément encore qu'elle ne s'est dérangée, pourvu 
surtout que la faculté ne s'en mêle pas. Or, elle ne s'en mêlera 
pas ; je crains ses formules. 

J'allai chez M"" Boileau, où j'espérais que l'ami Gaschon m'au- 
rait précédé : point d'ami Gaschon. xM"''Boileau, en jupon court 
et en casaquin blanc, blanc si vous voulez, était chez M""" Ber- 
ger. Le fils de M. de Solignac s'écrivait à la porte ; sur mon nom 
il sortit; je lui demandai des nouvelles de monsieur son père, 
de madame sa mère ; sa mère était à la messe. Cependant 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 33 

M"* Coileau descend, je la vois traverser la cour sur la pointe 
du pied; je laisse M. de Solignac le fils, et je la vais trouver 
chez elle. Nous causâmes d'abord de vous, puis d'elle, de M., de 
Prisye, de moi, de M'"" Le Gendre, de madame votre mère, de 
vos affaires, de votre absence, de votre retour. Nous y serions 
encore, mais M'"^ de Solignac arriva au milieu de notre ra- 
mage et le rendit un peu plus réservé. Je lui dis que j'aurais 
eu l'honneur de lui présenter mon respect plus tôt, que j'étais 
venu, entre deux voyages à la campagne, dans ce dessein, qu'elle 
n'y était pas, et que je m'y étais fait écrire par M. de Solignac; 
et puis le bavardage banal commença. Je ne sais comment je 

m'en tirai, je lui demandai des nouvelles de madame et de 

vous surtout, si elles étaient fraîches. Elle me répondit qu'elle 
en avait de trois jours par madame sa mère, mais non par vous. 
Est-ce que vous négligeriez de lui écrire? Elle se leva; je lui 
demandai la permission de lui faire une visite; elle me l'accorda, 
et elle s'en alla, appelée par les soins que demandait d'elle 
M"'' de Solignac attaquée d'un érysipèle. 

M"*" Boileau n'était ni habillée ni emmessée, et elle dînait 
en ville, ce qui nous sépara promptement. Je donnai à M. Gas- 
chon trois quarts d'heure dont M"'' Boileau ne voulait point. Je 
le trouvai. Oh ! combien nous dîmes de folies! Je le quittai pour 
me rendre à dîner chez le Baron ; mais nous nous retrouve- 
rons, rue Pavée, M"*^ Boileau et moi, après-demain. II faut pour- 
tant que j'aie vu M™^ de Solignac chez elle avant votre retour, 
que l'on ne croit pas ici aussi voisin que vous l'imaginez. En 
vérité, je jure qu'avec ces malles descendues, ces chevaux de- 
mandés, madame votre mère vous joue. 

Je dînai chez le Baron avec l'auteur de Cali.stc. 11 n'a pas 
une once de chair sur le corps; un petit nez aquilin, une tète 
allongée, un visage effilé, de petits yeux perçants, de longues 
jambes, un corps mince et fluet; couvrez cela de plumes, ajou- 
tez à ses maigres épaules de longues ailes, recourbez les ongles 
de ses pieds et de ses mains, et vous aurez un tiercelet d'éper- 
vier. Je lui fis beaucoup de compliments sur sa pièce, et ils 
étaient sincères. Nous nous promîmes de nous revoir. Ce sera 
quand il voudra; c'est son affaire. La présence de Saurin ren- 
ferma un peu les amitiés que j'aurais faites à Golardeau, je crai- 
gnis d'allumer de la jalousie; Grimm et Golardeau allèrent sur 
XIX. 3 



2,k LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

les cinq heures à la Comédie. Moi je vins ici sur les sept heures 
chercher une lettre de vous, que j'y trouvai; c'est la quarante- 
deuxième. Morphyse sera donc toujours Morphyse, un groséche- 
veau brouillé de secrets et de mystères. M. Fourmont n'était pas 
encore hier à Paris ; car on n'aurait pas manqué de me le dire. 
Emballez toujours vos chiffons, mais emballez les uns après les 
autres; sans cette précaution, craignez que l'impatience ne vous 
prenne trop violente, lorsque vous n'aurez plus rien à serrer, et 
que le premier pas réel ne se fera point, et que vous aurez fait 
le dernier pas imaginaire vers Paris. 

Je suis bien aise qu'il y ait par-ci par-là, dans mes griffon- 
nages, quelques mots que vous puissiez lire à madame votre 
mère, et qui vous fassent pardonner un peu l'exactitude de ce 
commerce; car je crois que, sans un peu d'intérêt, elle me 
pardonnerait aisément une passion qui vous rendrait malheu- 
reuse. 

Ce vers qui vous plaît tant, et qui me fait tourner la tête, à 

moi ; 

Peut-être que mon père y mêla quelques pleurs S 

croyez-vous bien qu'il y a ici des gens d'un goût assez gauche 
pour oser l'attaquer, et à qui il a fallu que je disse : Grosses 
bêtes, ne voyez-vous pas comme ces pleurs excusent son père, 
dans le moment le plus cruel? Et comme cette réflexion, au 
moment de mourir, fait honneur à cette hlle ! Et puis, quel 
tableau que celui d'un père qui laisse tomber des larmes dans 
la môme coupe où il verse des poisons pour sa fille ! Il n'y a 
rien de sacré pour la sottise, la méchanceté et l'envie; elles 
portent leurs mains sacrilèges sur tout. 

Depuis que je suis revenu de la campagne, il me semble que 
je ne sens plus si bien que je vous aime. C'est un bruit autour 
de moi; ce sont des saccades : c'est un charivari qui m'arrache 
à moi-même. Je ne saurais plus donner d'attention aux mouve- 
ments de cœur. Il faut de la retraite, du repos, du silence aux 
amants. Le tumulte des grandes villes ne fatigue personne 
comme eux. Ils soupirent après la fin du jour; c'est lorsque le 

1. Caliste, acte v. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 35 

sommeil enchaînera tou^|es êtres bruyants qui les distraient et 
qui l^|mportunent qu'ilTse retrouveront avec leur amie. 

Vous voilà donc bien fière de sa bonne humeur. Jouissez-en. 
Pour moi, j'en serais affligé. Je ne pourrais souiïrir de devoir 
à la satisfaction d'une misérable petite fantaisie le prix de mon 
attachement, de mes soins, de ma tendresse, d'une infinité de 
qualités personnelles. Il est bien malheureux qu'elle n'ait pas 
tous les jours des casaquins estropiés à raccommoder;, vous 
seriez dispensée d'être vraie, douce, honnête, attentive, franche, 
soumise, vertueuse, désintéressée ; vous seriez chérie sans toutes 
ces misères-là. 

C'était bien mon dessein de ne pas écrire à ce méchant et 
extraordinaire enfant des Délices^ ; mais comment pourrai-je à 
présent m'en tirer? Voilà-t-il pas que Damilaville et Thiriot 
m'ont mis dans la nécessité de lui faire passer mes observations 
sur Tancrède! 

Le chevalier de Jaucourt. Ne craignez pas qu'il s'ennuie de 
moudre des articles; Dieu le fit pour cela. Je voudrais que vous 
vissiez comme sa physionomie s'allonge quand on lui annonce 
la fin de son travail, ou plutôt la nécessité de le finir. Il a vrai- 
ment l'air désolé. Je serai quitte de mon ouvrage avant Pâques, 
ou je serai mort. Vous en croirez tout ce qu'il vous plaira, mais 
cela sera. Ce qui me prend un temps infini, ce sont les lettres 
que je suis forcé d'écrire à mes paresseux de collègues, pour les 
accélérer. Ils ont la peau si dure, que j'ai beau piquer des deux, 
ils n'en vont pas plus vite; mais, sans l'attention de leur tenir 
sans cesse l'éperon dans le flanc, ils s'arrêteraient tout court. 

Thiriot est un bon homme qui n'est ni suffisant, ni fat. Il a 
une mémoire étonnante, et il aurait assez d'esprit s'il savait 
moins. 11 a tout retenu. Au lieu de dire d'après lui, il cite tou- 
jours; ce qui fatigue et déplaît. 

Je trouve que vous avez envisagé la question de la louange 
sous bien plus de faces que je n'ai fait. Mais vous m'avez seule- 
ment demandé pourquoi elle embarrassait. Il est vrai que vous 
êtes un peu baroque. Mais c'est que les autres ont eu beau se 
frotter contre vous, ils n'ont jamais pu émousser votre aspérité 

1. Voltaire. La lettre que Diderot lui écrivit est du 28 novembre 1760 ; on la trou- 
vei'a dans la Correspondance générale. 



36 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

naturelle. J'en suis bien aise. J'aime i»ieux votre surface angu- 
leuse et raboteuse que le poli maussacîe et commun de ^is ces 
gens du monde. Au milieu de leur bourdonnement sourd et 
monotone, si vous jetez un mot dissonant, il frappe, et on le 
remarque. Tant mieux si elle n'a rien vu de votre trouble; car 
je pense que sa réflexion vous troubla. Ses principes, ses prin- 
cipes! Tout cela vaudrait bien la peine d'être discuté. Je trouve 
qu'elle se permettrait aisément la chose importante, et qu'elle 
se ferait un grand mérite de s'interdire l'accessoire qui n'est 
rien. 

Non, chère amie, vous avez beau prêcher la sobriété, vous 
ne m'ennuierez point; je verrai toujours l'intérêt que vous pre- 
nez à ma santé, et je ne m'en corrigerai pas davantage. Pour- 
quoi voulez-vous que votre sermon m'ennuie? Et puis je mange 
de distraction; que faut-il que j'y fasse? Comment parvient-on 
à n'être pas distrait? 

Je suis fâché que vous n'ayez pas pu parler à votre sœur de 
mon avis sur le philosophe. Peut-être c'est ce qu'il y a de mieux 
et de singulier dans ma lettre. J'insiste. Un homme aimable, 
qui resterait froid à côté d'une femme à prétention, finirait par 
en être haï. On ne sait jamais ce que feraient ceux qui cherchent 
à droite et à gauche des appuis à leur malhonnêteté secrète. Je 
hasarde cette phrase, parce que j'espère que vous ne vous rap- 
pellerez point l'endroit de votre lettre auquel elle a rapport. 
Mais je m'aperçois que je vous écris d'humeur, et j'en ai en 
effet. 

Vous savez que ce pauvre La Condamine a perdu ses oreilles, 
à Quito, en mesurant un angle de Téquateur et du méridien, 
pour déterminer la figure de la terre. Il court une place vacante 
à l'Académie française, et on lui objecte sa surdité. Ne trouvez- 
vous pas cela bien cruel? Il ne lui manquait qu'à perdre les 
yeux dans les sables brûlants des bords de la rivière des Ama- 
zones, et puis ils auraient dit que cet homme n'était plus bon 
qu'à noyer. Ces injustices me désespèrent. D'Alembert vient de 
faire une action qui trouve des apologistes. Vous savez que La 
Condamine est l'apôtre de l'inoculation en France; eh bien! à 
la rentrée publique de l'Académie des sciences, d'Alembert vient 
de lire un Mémoire que tous les sots doivent prendre pour un 
écrit contre l'inoculation, et que tous les gens d'esprit disent 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLI-AND. 3? 

*. 

n'être pas pour. Je n'en sais rien. Je ne l'ai pas entendu. Je 
laisse Là les équations, je juge du procédé. 

Est-ce toujours le li décembre que vous partez? Et cette 
lettre sera-t-elle enfin la dernière? Votre lettre ne sera remise 
à M"" Boileau qu'après-demain ; mais aussi elle lui sera remise 
de la main à la main. M'"'^ d'Épinay a eu un accès de migraine 
dont elle a pensé périr. J'allai la voir le lendemain. Nous pas- 
sâmes la soirée tête à tête. La sévérité des principes de son 
ami^ se perd; il distingue deux justices, une à l'usage des sou- 
verains. Je vois tout cela comme elle, cependant je l'excuse tant 
que je puis. A chaque reproche, j'ajoute en refrain : Mais il est 
jeune, mais il est fidèle, mais vous l'aimez, et puis elle rit. Nous en 
étions là lorsque Saurin entra. Comme il était réservé! comme 
ilétait froid! comme il était révérencieux ! et comme, un moment 
après, il était violent, emporté, bourru, impoli! Il est plus clair 
que le jour qu'il en est tombé amoureux. Ce n'est pas là son 
allure ordinaire. Saurin sortit, et l'abbé Galiani entra, et avec 
le gentil abbé, la gaieté, l'imagination, l'esprit, la folie, la plai- 
santerie, et tout ce qui fait oublier les peines de la vie. Dieu 
sait les contes qu'il fit. A propos des faux jugements que nous 
portons sur le préjugé que la chose étant communément comme 
nous l'attendons, elle ne sera point autrement; il disait qu'un 
voiturier qui menait, avec ses chevaux et sa chaise, le public, 
fut appelé au couvent des Bernardins pour un religieux qui avait 
un voyage à faire. Il propose son prix, on y tope; il demande 
à voir la malle, elle était à l'ordinaire. Le lendemain, de grand 
matin, il arrive avec ses chevaux et sa chaise; on lui livre la 
malle, il l'attache. Il ouvre la portière ; il attend que son moine 
vienne se placer. Il ne l'avait point vu ce moine ; il vient enfin. 
Imaginez un colosse en longueur, largeur et profondeur. A peine 
toute la place de la chaise y suffisait-elle. A l'aspect de cette 
masse de chair monstrueuse, le voiturier s'écrie : « Une autre 
fois je me ferai montrer le moine. » Tous les jours nous de- 
mandons à voir la malle, et nous oublions le moine. Une femme 
a les yeux charmants, la plus jolie bouche, des tétons à affoler : 
voilà la malle. Il nous vint à Grimm et moi, en même temps, 
une bonne application de ce conte. La comédienne Lepri n'au- 

1. Grimm. 



38 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

rait pas été dans le cas de s'écrier : Ah! sccllcrato! ai elle se fût 
fait montrer le moine. » 

Et puis à propos de ce qu'il ne faut point faire faire son rôle 
à un autre, il racontait qu'un général d'ordre fit une visite à 
un cardinal dans un moment où, en petite veste, la tête nue et 
déshabillé, il s'amusait avec ses amis. Jamais visite ne lui sembla 
plus à contre-temps. 11 en prit de l'humeur. Il fallait s'habiller 
décemment, ou renvoyer le général. Mais il n'était guère pos- 
sible de prendre ce dernier parti. Un des amis du cardinal lui 
dit : « Monseigneur, laissez-moi faire. Je vais prendre vos habits, 
et dans un moment je vous débarrasse de ce maudit général, d 
Le cardinal y consentit, et voilà la toque jetée sur sa tête, et la 
barrette jetée sur les épaules du représentant de Son Éminence. 
Mais Son Éminence était grasse et replète, et son représentant 
était un petit homme maigre et tluet. Ajoutez que le général 
avait vu, par hasard, une fois ou deux Son Éminence ; aussi le 
premier mot dont il le salua, c'est qu'il le trouvait bien changé. 
« 11 est vrai, lui répondit le faux cardinal; c'est l'effet d'une 
maladie vénérienne qu'on n'a jamais bien pu guérir.» Et l'Emi- 
nence vraie, qui était aux aguets pour voir comment son repré- 
sentant s'en tirerait, et qui entendit cette réponse, d'oublier 
son déshabillé indécent, et de se jeter tout au milieu du salon, 
et de crier au général : a Cet homme ne sait ce qu'il dit; c'est 
moi qui suis Son Éminence, et qui n'ai point eu le mal qu'il me 
donne, mais bien la honte de vous recevoir dans l'état où vous 
me voyez. » J'en aurais bien un autre meilleur à vous faire, 
mais je n'en ai pas le temps, et puis cela ne vous amuserait 
peut-être pas autant écrit que cela nous amuse récité. Sans cela, 
je vous peindrais un archevêque contrefaisant une duchesse 
dans le lit de la duchesse, et se faisant donner le pot de chambre 
par un cardinal. Mais pour cela il faut savoir, comme l'abbé, 
tous les propos de l'archevêque en duchesse, tous les propos 
du cardinal trompé, les sonnettes tirées, et personne ne venant, 
les sonnettes toujours tirées et personne toujours ne venant, le 
besoin pressant de la duchesse, enfin l'offre officieuse du car- 
dinal, et la manière dont il est détrompé. 

Adieu, ma tendre amie! je vous embrasse de toute mon 
âme. J'ai la folie de croire que cette lettre vous rencontrera à 
Vitry-le-François. Ah! c'est bien une folie! Madame se porte 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 39 

assez bien, Angélique à merveille, moi couci couci. La chère 
sœur m'a enfin répondu; je mens, car sa réponse est adressée 
à madame. Le saint prêtre n'a pas encore fait tout le mal qu'il 
a à faire, mais je vois qu'il est en bon train. Ce tempérament, 
qu'ona imaginé pour ne le point offenser, montre toute la fai- 
blesse qu'on aura s'il insiste, et il insistera. Si les choses en vien- 
nent à un certain point, je vais en province, je vends mon patri- 
moine, et j'oublie des gens qui ne méritent pas un frère tel que 
moi. Les oublier ! je ne sais ce que je dis, je ne le saurais jamais ; 
c'est comme si j'avais à me plaindre de vous, et que je disse dans 
un moment de dépit : Voilà qui est fait, je ne l'aimerai plus. 

J'ai reçu, ce matin, la visite de M. de Buffon. J'irai un de ces 
soirs passer quelques heures avec lui. J'aime les hommes qui 
ont une grande confiance en leurs talents. Il est directeur de 
l'Académie française, et, en cette qualité, chargé de trois ou 
quatre discours de réception; c'est une cruelle corvée. Que dire 
d'un M. de Limoges^? Que dire d'un M. Watelet-? Que dire 
des morts et des vivants? Cependant il n'est pas permis de les 
offenser par le mépris; il faudra donc qu'il les loue, et il disait : 
« Eh bien! je les louerai, je les louerai bien, et l'on m'ap- 
plaudira. Est-ce que l'homme éloquent trouve quelque sujet sté- 
rile? Est-ce qu'il y a quelque chose dont il ne sache pas parler?» 
C'est bien par désintéressement que je loue cette confiance : car 
je ne l'ai point. Tout m'effraie au premier coup d'œil, et il faut 
que je sois de cent coudées au-dessus d'une besogne, quand 
je ne la trouve pas de cent pieds au-dessus de moi. 

Adieu, ma tendre amie, quand est-ce que je vous embras- 
serai vraiment? Sera-ce demain, après, ou après? Cela me fera 
bien autant de plaisir qu'à vous : car votre absence a bien été 



1. M. de Coetlosquet, ancien évêque de Limoges, dont l'élection était assurée, eut 
la délicatesse de se retirer pour faire place à La Condaniine, qui fut eu effet élu 
en remplacement de Vauréal. Buffon reçut La Condamiue le 21 janvier 1761. Sa 
courte réponse est fort remarquable. M. de Coetlosquet fut bientôt récompensé de 
son bon procédé. Il fut élu à la place de l'abbé Sailier; mais comme il ne fut reçu 
que le 9 avril 17G1, Buffon, ayant alors quitté ses fonctions de directeur, ne pro- 
nonça pas la réponse qu'il avait préparée lors de la première candidature de M. de 
Coetlosquet et qu'un peu plus tard il eût trouvé l'occasion d'utiliser. On peut la 
lire dans ses OEuvres. (T.) 

2. Watelet, élu à la place de Mirabaud, fut en effet reçu par Buffon, le 19 jan- 
vier 1761. La réponse de ce dernier se trouve également dans ses OEuvres. (T.) 



hO LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

pour moi aussi longue que la mienne pour vous. Tenez, la pre- 
mière fois qu'on nous séparera, prenons le parti de ne nous 
plus aimer. 



LVI 

Paris, le 1"' décembre 1700. 

Non, je ne vous attends plus. Je souffre trop à être trompé. 
J'ai remis votre lettre à M"*^ Coileau. J'ai plaisanté M. de Prisye 
sur les dernières lignes de celle que je lui ai envoyée de vous. 
Tout cela s'est fort bien passé, et je suis chargé de vous pré- 
senter les amitiés de tout le monde. On vous aime ici et on vous 
y estime beaucoup. Ce n'est point un compliment flatteur qu'on 
veuille me faire. 

Voici donc de nouvelles brouilleries qui s'apprêtent '^; vous 
en jugerez par un arrêt du Parlement, que je vous envoie. Autre 
nouvelle qui vous fera plus de plaisir. On joue à présent à Mar- 
seille le Pcre de Famille. Je suis désolé de ne pouvoir vous 
envoyer la gazette qui fait mention de son succès. Toutes les 
têtes en sont tournées. Entre autres choses qu'on y dit, et qui 
me font plaisir, c'est qu'^i j^cùie la première scène est-elle j'ouce, 
qrCon croit être en famille, et qu'on oublie qiion est devant an 
théâtre. Ce ne sont plus des tréteaux, cest une jnaison particu- 
lière. Si ces gens-là ont parlé d'après l'impression, il faut qu'elle 
ait été bien violente. Jamais aucune pièce n'a été louée comme 
elle est là. On la rejoue pour une actrice à qui on fait le ca- 
deau de la recette d'une représentation. Un mot encore là-dessus : 
c'est qu'on ajoute que la difficulté de la déclamation et du jeu 
n'a pas, à beaucoup près, autant dérouté les acteurs qu'on le 
craignait. 

Malgré moi, malgré vous, il a bien fallu écrire à cet illustre 
réfugié du lac^% 11 a écrit deux lettres charmantes, l'une à 
Thiriot, l'autre à Damilaville ; elles sont pleines des choses les 



1. Pour la publication de l'Encyclopédie. 

2. Voltaire. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLÂND. h\ 

plus douces et les plus obligeantes. Thiriot a été chargé de me 
remettre les vingt volumes reliés de ses œuvres. Je les reçus 
mercredi; vendredi mon remerciement était fait, il était en che- 
min pour Genève le samedi. Damilaville et Thiriot disent qu'il 
est fort bien. C'est une critique assez sensée de son Tancrhle, 
c'est un éloge de ses ouvrages, surtout de son Histoire univer- 
selle ', dont ils pensent que j'ai parlé sublimement; c'est une 
excuse de ma paresse, c'est une exhortation à nous conserver 
une vie que je regarde comme la plus précieuse et la plus ho- 
norable à l'univers : car on a des rois, des souverains, des juges, 
des ministres en tout temps; il faut des siècles pour recouvrer 
un homme comme lui, etc. 

Trois hommes, M. de Limoges, M. Watelet, M. de La Conda- 
mine, concourent pour entrer à l'Académie. Il n'y avait que deux 
places vacantes ; M. de Limoges, à qui la première était assurée, 
s'est retiré, afin qu'aucun de ses deux concurrents n'eût le désa- 
grément d'un refus. Cela est bien honnête. Il se fait cent mille 
actions comme celle-là par jour. -JNous nous sommes arraché le 
blanc des yeux, Helvétius, Saurin et moi. Hier au soir ils préten- 
daient qu'il y avait des hommes qui n'avaient aucun sentiment 
d'honnêteté, ni aucune, idée de l'immortalité ; nous plaidions 
avec chaleur, comme il arrivera toujours quand on aura des 
femmes pour juges. M'"« de Valory, M""" d'Ëpinay, M""' d'Holbach 
siégèrent. J'avouais que la crainte du ressentiment était bien la 
plus forte digue de la méchanceté, mais je voulais qu'à ce motif 
on en joignît un autre qui naissait de l'essence même de la vertu, 
si la vertu n'était pas un mot. Je voulais que le caractère ne s'en 
effaçât jamais entièrement^ même dans les âmes les plus dégra- 
dées ; je voulais qu'un homme qui préférait son intérêt propre 
au bien public sentît plus ou moins qu'on pouvait faire mieux, 
et qu'il s'estimât moins de n'avoir pas la force de se sacrifier ; je 
voulais, puisqu'on ne pouvait pas se rendre fou à discrétion, 
qu'on ne pût pas non plus se rendre plus méchant; que si 
l'ordre était quelque chose, on ne réussît jamais à l'ignorer 
comme si de rien n'était ; que, quelque mépris que l'on fît de 
la postérité, il n'y eût personne qui ne souffrît un peu si on 
l'assurait que ceux qu'il n'entendrait pas diraient de lui qu'il 

1. U Essai sur lus mœurs. 



k2 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

était un scélérat. Cela fut vif; mais ce qui me plut singulière- 
ment, c'est qu'à peine la dispute fut-elle apaisée, que ces 
honnêtes gens-là, sans s'en apercevoir, dirent les choses les 
plus fortes en faveur du sentiment qu'ils venaient de combattre. 
Ils disaient d'eux-mêmes la réfutation de leur opinion, mais 
Socrate, à ma place, la leur aurait arrachée ; puis il aurait mis 
leur discours du moment en contradiction avec leur discours du 
moment précédent, puis il leur aurait tourné le dos en souriant 
finement. Chère amie, si vous vouliez faire usage de cette mé- 
thode avec la finesse, le sang-froid, la justesse que vous avez, 
personne n'y réussirait comme vous, et vous seriez mon Aspasie. 
Cette Aspasie-là-de Socrate n'était pas si sage que vous. J'ai mille 
choses à faire. Je devrais être à l'Hôtel des Fermes, je devrais 
être chez le caissier de M. de Saint-Julien, je devrais être chez 
M""' d'Épinay, et je suis avec vous, et je ne saurais vous quitter. 
Adieu, mon amie. Ah ! vous ne m'aimez pas comme je vous 
aime. Vous ne prenez pas le retard de votre retour comme moi. 
Tant mieux : vous seriez trop à plaindre, si vous étiez aussi 
malade d'amour que moi. 11 est fait, ce portrait qui me ressem- 
ble ; il sera chez Grimm demain. C'est lui qui m'aura. Adieu, 
adieu. 



LVII 

A Paris, le 12 septembre 17GI. 

J'ai l'âme flétrie de tous côtés. Il y avait environ vingt-cinq 
jours que je n'avais aperçu mon enfant, je l'ai trouvée tout à 
fait empirée. Elle grasseyé, elle minaude, elle grimace ; elle 
connaît tout le pouvoir de son humeur et de ses larmes ; elle 
boude et pleure pour rien ; elle a la mémoire pleine de sots 
rébus; elle est dégingandée; on n'en peut venir à bout; 
le goût du travail et de la lecture, qui lui était naturel, 
se perd. Je vois tout cela, et je m'en désolerais, si l'effet de ma 
présence depuis quelques jours ne me laissait espérer quelque 
réforme. Elle est grande, elle est assez bien de visage, elle a de 
l'aptitude à tous les exercices du corps et de l'esprit ; Uranie ou 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. /i3 

sa sœur en aurait fait un sujet surprenant. Sa mère, qui s'en 
est emparée, ne soulTrira jamais que j'en fasse quelque chose. 
Eh bien ! elle ressemblera à cent mille autres, et si efle a un sot 
mari, comme il y a cent mille à parier contre un que cela arri- 
vera, elle en sera moins mécontente que si une meillem*e éduca- 
tion l'eût rendue plus difficile. 

Autre sujet de peine. Cette terrible révision est finie. J'y ai 
passé vingt-cinq jours de suite, à dix heures de travail par 
jour. Mes corsaires ont tous leurs manuscrits sous les yeux. 
C'est une masse énorme qui les effraye. Ils surfont eux-mêmes 
mon travail, et moi je dis : a Donc, je n'en obtiendrai rien. La 
conséquence est juste. S'ils avaient envie de le payer, ce travail, 
ils le déprimeraient. » Je suis si sûr de ma logique, que je ne 
m'attends à rien, mais à rien absolument. Si par hasard je me 
suis trompé, je ne rougirai point d'en convenir; mais je ne me 
trompe pas, je gage ce qu'on voudra. 

Grimm arrive ce soir de la Chevrette. Je lui avais promis 
d'aller au Salon, et de lui esquisser un jugement rapide des 
principaux morceaux qui y sont exposés ; le dégoût, l'ennui, la 
mélancolie m'ont empêché de lui tenir parole, et c'est encore 
un chagrin pour moi. 

Connue je finissais hier la lettre que je vous écrivis, arriva 
l'abbé de La Porte, ami du directeur des eaux de Passy, qui 
nous raconta les détails suivants de l'aventure de la petite 
Hus \ Mais je suis bien maussade aujourd'hui pour entamer 
une chose aussi gaie ; n'importe, quand vous l'aurez lue, vous 
fermerez ma lettre, et vous en ferez de vous-même un meilleur 
récit. 

M. Bertin - a une maisonnette de 50,000 à 60,000 francs 
à Passy ; c'est là qu'il va passer une partie de la belle saison 
avec M"<^ Hus. 

Cette maison est tout à côté des vieilles eaux. Le maître 



1. M''-^ Hus, dont parle le neveu de Rameau, on sait en quels termes (voir t. V, 
p. 404), d'abord actrice à la Comt^die-Française, puis à Saint-Pétersbourg, épousa 
en 1775 un sieur Lelièvre. Elle avait eu du comte Markoff une fille qui fut légiti- 
mée et mari('e au prince Dolgorouky. On a parfois confondu M"'= Hus avec sa 
mère, qui fit représenter sans succès à la Comédie-Italienne, en 1756, un acte 
intitulé Plutus rival de l'Amour. 

2. Trésorier des parties casuelles. 



hk LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

de ces eaux est un jeune homme beau, bien fait, leste d'aclion 
et de propos, ayant de l'esprit et du jargon, fréquentant le 
monde, et en possédant à fond les manières. 11 s'appelle \ielard. 
Il y avait environ dix -huit mois que l'équitable M"" Hus avait 
rendu justice dans son cœur au mérite de M. Vielard, et que 
M. Vielard avait rendu justice dans le sien aux charmes de 
M"' Hus. Dans les commencements, M. Bertin était enchanté 
d'avoir M. Vielard ; dans la suite il devint froid avec lui, puis 
impoli, puis insolent ; ensuite il lui fit fermer sa porte, ensuite 
insulter par ses gens. M. Vielard aimait et patientait. Il y eut 
avant-hier huit jours que M. Bertin s'éloigna de M"' Hus sur les 
dix heures du matin, pour aller de Passy à Paris. 11 faut passer 
sous les fenêtres de M. Vielard. Celui-ci ne s'est pas plus tôt 
assuré que son rival est au pied de la montagne, qu'il sort de 
chez lui, s'approche de la porte de la maison qu'habite xM"" Hus, 
la trouve ouverte, entre, et monte à. l'appartement de sa bien- 
aimée. A peine est-il entré que toutes les portes se ferment 
sur lui. M. Vielard et M"'' Hus dînèrent ensemble. Le temps 
passe vite; il était quatre heures du soir c{u'ils ne s'étaient pas 
encore dit toutes les choses douces qu'ils avaient retenues de- 
puis un temps infini que la jalousie les tenait séparés. Ils 
entendent le bruit d'un carrosse qui s'arrête sous les fenêtres ; 
ils soupçonnent qui ce peut être. Pour s'en assurer, Vielard 
s'échappe par une garde-robe, et gi-impe par un escalier dérobé 
au haut d'un belvédère qui couronne la maison ; de là il voit 
avec effroi descendre M. Bertin de sa voiture ; il se précipite à 
travers le petit escalier ; il avertit la petite Hus, et remonte. Il 
sortait par une porte et M. Bertin entrait par une autre. Le voilà 
à son belvédère, et M. Bertin assis chez M"'' Hus; il l'embrasse, 
il lui parle de ce qu'il a fait, de ce qu'il fera : pas le moindre 
signe d'altération sur son visage. Elle l'embrasse, elle lui parle 
de l'emploi de son temps et du plaisir qu'elle a de le revoir 
quelques heures plus tôt qu'elle ne l'attendait. Même assu- 
rance, même tranquillité de sa part. Une heure, deux heures, 
trois heures se passent. M. Bertin propose un piquet, la petite 
Hus l'accepte. Cependant l'homme du belvédère profite de 
l'obscurité pour descendre, et s'adresser à toutes les portes qu'il 
trouve fermées. Il examine s'il n'y aurait pas moyen de franchir 
les murs ; aucun, sans risquer de se briser une ou deux jambes. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. Zt5 

II regagne sa demeure aérienne ; M"' Hus, de son côté, a, de 
quart d'heure en quart d'heure, des petits besoins. Elle sort, elle 
va de son belvédère dans la cour, cherchant une issue à son 
prisonnier, sans la trouver. M. Bertin voit tout cela sans rien 
dire; le piquet s'achève; le souper sonne; on sert; on sou])e. 
Après le souper, on cause. Après avoir causé jusqu'à minuit, on 
se retire, M. Bertin chez lui. M"' Hus chez elle. M. Bertin dort 
ou paraît dormir profondément. La petite Hus descend, va dans 
les offices, charge sur des assiettes tout ce qui lui tombe sous 
la main, sert un mauvais souper à son ami, qui se morfondait 
au haut du belvédère, d'où il descend dans son appartement. 
Après souper, on délibère sur ce qu'on fera. La fin de la délibé- 
ration, ce fut de se coucher, pour achever de se communiquer 
ce qu'on pouvait encore avoir à se dire. Ils se couchèrent donc ; 
mais comme il y avait un peu plus d'inconvénient pour M. Vie- 
lard à se lever une heure trop tard qu'une heure trop tôt, il 
était tout habillé, lorsque M. Bertin, qui avait apparemment fait 
la même réflexion, vint sur les huit heures frapper à la porte 
de M""^ Hus ; point de réponse. Il refrappe, on s'obstine à se taire. 
Il appelle, on n'entend pas. Il descend, et tandis qu'il descend, 
la garde-robe de M"*^ Hus s'ouvre, et Vielard regrimpe au belvé- 
dère. Pour cette fois, il y trouve en sentinelles deux laquais de 
son rival. Il les regarde sans s'étonner, et leur dit : a Eh bien ! 
qu'est-ce qu'il y a ? Oui, c'est moi, pourquoi toutes les portes 
sont-elles fermées ? » Gomme il achevait cette courte harangue, 
il entend du bruit sur les degrés au-dessous de lui. Il met l'épée 
à la main, il descend, il rencontre l'intendant de M. Bertin, 
accompagné d'un serrurier; il présente la pointe de l'épée à la 
gorge du premier, en lui criant : a Descends, suis-moi et ouvre, 
oxi je te tue. » L'intendant, elïrayé du discours et de la pointe 
qui le menaçait, oublie qu'il est sur un escalier, se renverse en 
arrière, tombe sur le serrurier, et le culbute. L'intrépide Vie- 
lard profite de leur chute, leur passe sur le ventre, saute le reste 
des degrés, arrive dans la cour, va à la principale porte où il 
trouve un petit groupe de femmes qui jasaient tout ])as. Il leur 
crie d'une voix troublée, d'un œil hagard, et d'une épée qui lui 
vacillait dans les mains; « Quon m ouvre! » Toutes ces femmes 
effarouchées se sauvent en poussant des cris. Vielard aperçoit la 
grosse clef à la porte, il ouvre ; le voilà dans la rue, et de la 



46 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

rue, en deux sauts, chez lui. Deux heures après on aperçoit 
M. Bertin qui regagnait Paris dans sa voiture, et deux autres 
heures après M""^ Hus en fiacre, environnée de paquets, qui 
regagnait la grande ville, et le lendemain un fourgon qui trans- 
portait tous les débris d'un ménage. 11 y avait quinze ans qu'ils 
vivaient ensemble ; M. Bertin en avait eu une poussinée d'en- 
fants. Ces enfants, une vieille passion le tireront ; il suivra; il 
demandera à rentrer en grâce, et il sera exaucé pour dix mille 
écus ; voilà la gageure que je propose à quiconque voudra \ 

Je répondrai une autre fois à votre numéro 25 que je reçois. 
Écrivez sur-le-champ, ou plutôt faites écrire par Uranie sur 
la première lettre que vous écrirez à M. Yialet : Oui vraiment, 
oui V Anjou, et le plus tôt que faire se pourra. Il entendra ces 
mots, il les baisera. Je serai servi promptement, et j'en aurai 
l'obligation à Uranie. yVjoutez, si vous voulez, qu'il y a dans sa 
lettre un diable m'emporte qui m'a fait mourir de rire ; croyez 
qu'il peut compter sur mon dévouement en tout et partout. 



LVIll 

A Paris, le 17 septembre 1701, 

J'ai l'âme toute renversée. Je ne vous écris que pour vous 
empêcher de prendre de l'inquiétude. Vous savez le mal sen- 
sible que me causent l'injustice et la déraison ; eh bien, imagi- 
nez qu'il a fallu en supporter un débordement qui a duré plus 
de deux heures à s'écouler. Mais dites-moi quel avantage il en 
reviendra à cette femme, lorsqu'elle m'aura fait rompre un 
vaisseau dans la poitrine, ou dérangé les fibres du cerveau ? 
Ah ! que la vie me paraît dure à passer ! combien de moments 
où j'en accepterais la fin avec joie 1 Ne vous offensez pas de ces 
sentiments. Vous êtes loin de moi, et mon cœur est encore tout 
gonflé. Dans trois ou quatre heures je dormirai. Demain je re- 
trouverai l'amour au fond de cette âme que l'impatience et 

1. Diderot eût perdu la gageure; voir ci-après la lettre lxii. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. kl 

l'indignation occupent maintenant et tourmentent, les furies s'en 
seront allées pendant le sommeil ; la tendresse et tout son doux 
cortège reprendra sa place, et je ne voudrai plus mourir. Je 
vous plaignais d'être séparées ; je vous plains d'être l'une à 
côté de l'autre, sans jouir de ce bonheur. 

Ce que vous me dites de l'enterrement et du testament de 
Clarisse S je l'avais éprouvé; c'est seulement une preuve de 
plus de la ressemblance de nos âmes. Seulement encore mes 
yeux se remplirent de larmes. Je ne pouvais plus lire, je me 
levai, et je me mis à me désoler, à apostropher le frère, la 
sœur, le père, la mère et les oncles, et à parler tout haut, au 
grand étonnement de Damiiaville qui n'entendait rien ni à mon 
transport ni à mes discours, et qui me demandait à qui j'en 
avais. 11 est sûr que ces lectures sont très-malsaines après le 
repas, et que vous choisissez mal votre moment; c'est avant la 
promenade qu'il faudrait prendre le livre. Il n'y a pas une 
lettre où l'on ne puisse trouver deux ou trois textes de morale 
à discuter. 

Uranie, Uranie, chère sœur, vous négligez votre santé! 
vous perdez votre estomac et vos forces sans ressource ; vous 
serez infirme à la fleur de votre âge, et vous quitterez la vie 
au moment où vos conseils, votre indulgence et vos secours 
seraient si nécessaires au petit sauvage. Ce fut quand Télé- 
maque fut chez Calypso qu'il eut besoin de Minerve, et vous 
risquez de l'abandonner dans le vestibule de la caverne en- 
chanteresse. Vous êtes juste. La vie est une mauvaise chose. 
Nous en convenons avec vous, elle et moi. Mais il faut la con- 
server en faveur de ceux à cjui on a eu le malheur de la 
donner. 

Non, je ne suis pas pressé de ces fragments; vous me les 
renverrez quand il vous plaira. Je m'étais presque engagé d'aller 
retrouver, à la Chevrette, mes pigeons, mes oies, mes poulets, 
mes canetons et le cher cénobite. C'est une partie remise. Je 
viens de recevoir de Grimm un billet qui blesse mon âme trop 
délicate. Je me suis engagé à lui faire quelques lignes sur les 
tableaux exposés au Salon ; il m'écrit que, si cela n'est pas prêt 
demain, il est inutile que j'achève. Je serai vengé de cette 

1, Clarisse Harlowe. 



k?> LETTRES A MADEMOISELLE VOLLÂND. 

espèce de dureté, et je le serai comme il me convient. J'ai tra- 
vaillé hier toute la journée, aujourd'hui tout le jour. Je pas- 
serai la nuit et toute la journée de demain, et, à neuf heures, il 
recevra un volume d'écriture. 

Il a l'air un peu sot, notre ami Saurin. 

Les Cacouacs ' ? c'est ainsi qu'on appelait, l'hiver passé, 
tous ceux qui appréciaient les principes de la morale au taux 
de la raison, qui remarquaient les sottises du gouvernement et 
qui s'en expliquaient librement, et qui traînaient Briochet le 
père, le fdset l'abbé dans la boue. Il ne vous manque plus que 
de me demander ce' que c'est que Briochet. C'est le premier 
joueur de marionnettes qui ait existé clans le monde. Tout cela 
bien compris, vous comprendrez encore que je suis Cacouac en 
diable, que vous l'êtes un peu, et votre sœur aussi, et qu'il n'y 
a guère de bon esprit et d'honnête homme qui ne soit plus ou 
moins de la clique. 

Vous croyez qu'un jour Saurin saura tout. Il ne sera pas de 
bonne humeur ce jour-là'-. 

Oui, la Clytemnestre^ du comte de Lauraguais est en vers, 
et quelquefois en très-beaux vers. Lorsqu'il me les lisait, je lui 
disais : a Mais, monsieur le comte, c'est une langue que cela; 
où l'avez-vous apprise? » On dit qu'il a à côté de lui un 
nommé Clinchant qui la sait. Mais que m'importe à moi que les 
beaux vers soient de Clinchant ou du comte? le point impor- 
tant c'est qu'ils soient faits, et ils le sont. 

On répand, depuis quelques jours, la mort de M"^ Arnould; 
cela mérite confirmation. En attendant, l'abbé Raynal m'a fait 
son oraison funèbre, en me récitant quelques traits d'une con- 



1. M^'' VoUand avait sans doute demandé à Diderot la signification de ce mot. 
Moreau, l'iiistoriograplie, qui était fort hostile aux encyclopédistes, fit paraître un 
Nouveau Mémoire pour servira l'histoire des Cacouacs (Amsterdam, 1757, in-12), 
où Montesquieu, Voltaire, Buffon, Rousseau, d'Alembert, Diderot et autres sont 
peints comme professant des principes pernicieux pour la société et la tranquillité 
publique. L'année suivante (1758), on vit paraître Catéchisme et décisions de cas 
de conscience à l'usage des Cacouacs, avec un discours du patriarche des Cacouacs 
pour la réception d'un nouveau disciple. A Cacopolis (Paris), 1758, in-12. Cette 
plaisanterie est attribuée à l'abbé Giry de Saint-Cyr, de l'Académie française. (T). 

2. Voir ci-après, p. 64. 

3. 1761, in-8°, non représentée. C'est Malfilàtre, et non Clinchant, qui fut le 
collaborateur de Lauraguais. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. /|9 

versation qu'elle avait eue avec M"" Portail, et où il m'a semblé 
que celle-ci avait fait le rôle de catin, et la petite actrice celui 
d'honnête femme. « Mais, mademoiselle, vous n'avez point de 
diamants. — ïNon, madame, et je ne vois pas qu'ils soient fort 
essentiels à une petite bourgeoise de la rue du Four. — Vous 
avez donc des rentes?— Des rentes! et pourquoi, madame? 
M. de Lauraguais a une femme, des enfants , un état à sou- 
tenir, et je ne vois pas que je puisse honnêtement accepter la 
moindre portion d'une fortune qui appartient à d'autres plus 
légitimement qu'à moi. — Oh! par ma foi, pour moi je le 
quitterais. — Cela se peut, mais il a du goiit pour moi, j'en ai 
pour lui. C'a peut-être été une imprudence que de le prendre; 
mais puisque je l'ai faite, je le garderai... » Je ne me souviens 
pas du reste. Il me reste seulement l'idée qu'il était aussi mal- 
honnête de la part de la présidente, et aussi honnête de la 
part de l'actrice. 

Votre morale et votre religion sont bonnes. Je n'en ai pas 
une autre, et je m'en tiens là. Adieu, mes bonnes amies ; com- 
mencez-vous à entrevoir dans l'éloignement la possibilité de 
votre retour? Je vous embrasse toutes deux, M'"^ Le Gendre 
sur ses joues vermeilles; car elle a seule le secret d'avoir des 
chairs fraîches et fermes et des joues vermeilles avec une mau- 
vaise santé. 



LIX 

A Paris, le 22 septembre 1761. 

Eh bien! voilà un bon effet de cette lecture. Imaginez que 
cet ouvrage est répandu sur toute la surface de la terre, et que 
voilà Richardson l'auteur de cent bonnes actions par jour. 
Imaginez qu'il fera le bien de toutes les contrées, de longs 
siècles après sa mort. 

Ces deux femmes-là se ressemblaient si fort d'esprit,*^ de 
caractère, qu'il était difficile que l'une ne se reconnût pas dans 
l'autre... 

Toute la vie d'Uranie se serait passée à dire à un jeune 

XIX. k 



50 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

homme : Mon ami, voyez combien je suis estimable! combien 
je suis aimable! eslimez-moi tant qu'il vous plaira, mais 
gardez-vous bien dem'aimer; et le jeune homme aurait fini par 
en perdre le repos, la tête et la vie. 

Où f étais CCS jours derniers qu'il faisait si beau? J'étais 
enfermé dans un ap])artement très-obscur, à m'user les yeux, 
à collationner des planches avec leurs explications, à achever 
de m'hébéter poui- des gens qui ne me donneront pas un verre 
d'eau lorsqu'ils n'auront plus besoin de moi, et qui ont dès à 
présent bien de la peine à garder avec moi la mesure. 

Vous voilà bien fière d'avoir tremblé que miss Hovve ne 
tombât entre les mains de l'anji Lovelace, et vous me croyez 
bien humilié d'avoir découvert au fond de mon cœur un sen- 
timent aussi horrible que celui que je vous ai avoué. Affaire 
de goût, mon amie; envie de compliquer le roman, et puis 
c'est tout. Cette fille pétulante ne fait que causer; j'aurais 
voulu la voir en action. Clarisse est un agneau tombé sous la 
dent d'un loup, et qui n'a pour se garantir que sa pusillani- 
mité, sa pénétration, sa prudence; miss Howe aurait été plus 
le fait de Lovelace. Ces deux êtres-là se seraient donné du fil 
à retordre. Un beau jour, Lovelace aurait fait l'insolent, et 
miss Howe lui aurait arraché la peau du visage avec ses 
ongles, et peut-être crevé un œil avec la pointe de ses ciseaux. 
Clarisse tourne ses mains contre elle-même, dans un moment 
de désespoir. Dans un pareil moment, où l'on n'est plus à soi, 
miss Howe, machinalement, d'instinct, simplement, parce 
qu'elle était la fille de son père et de sa mère, aurait tourné 
les siennes contre son persécuteur. Si les choses s'étaient 
faites comme je le souhaitais, Clarisse eût été sauvée. Il est 
fort incertain que notre sublime brigand fût venu à bout de 
miss Howe; il aui'ait eu au moins une oreille déchirée; et 
vous, trouvez-vous qu'il valait mieux que tout se passât 
comme il s'est passé? A la bonne heure, j'y consens. Je n'au- 
rais pas été fâché, pour sauver Clarisse, d'aventurer un peu 
son amie. J'ai pensé comme cette amie a cent fois pensé elle- 
même. Mes souhaits la portaient où elle était tentée d'aller. 
Cela ne vous convient pas ; n'en parlons plus. 

Tout ce que vous faites pour Morphyse est fort beau; je le 
loue. Elle ne vous en chérit pas davantage; mais vos devoirs 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 51 

sont remplis, et vous vous en estimez plus. Et puis je ne sais 
si l'on n'en acquiert pas une force qu'on n'aurait pas sans 
cela. On craint de gcâter ce qu'on a fait de bien, et l'on en 
supporte plus facilement l'humeur et ses bourrasques... Quand 
je me porte bien, je suis plaisant et gai. Je me porto mal, je 
digère difficilement, la vésicule du fiel est gonllée, quand je 
moralise. Yotre sœur vous aime bien; j'admire comme elle se 
prête à votre délire. iNe levons pas tout à fait ce petit rideau; 
c'est bien assez 'd'en avoir écarté un point. Si vous saviez, mon 
amie, combien les discours les plus passionnés sont maussades 
pour ceux cpii les écoutent de sang-froid! Uranie nous voit 
tous deux dans la caliutte à travers les barreaux; elle vient 
s'appuyer sur le trou, et causer gaiement avec nous. C'est la 
sagesse qui fait un tour aux Petites-Maisons, et qui dissimule 
aux habitants du lieu, par humanité, qu'ils sont fous. Je ne 
sais si elle gagne quelque chose à la folie que je vous ai 
donnée ; mais je suis sûr, par un grand nombre d'expériences, 
que je perds toujours quelque chose aux sentiments que sa 
présence vous inspire dans le premier moment. Si cela n'est 
pas, dites-moi pourquoi j'en ai fait dix fois l'observation, et 
cela à des intervalles très-éloignés. 

Vous comptez encore sur quelques beaux jours que vous 
n'aurez pas. Adieu les jolies promenades! adieu les petites cau- 
series solitaires ! adieu la verdure des vordes. Nous avons déjà 
vu du feu. Hier nous allâmes voir le palais de M. d'Ârgenson. 
Le maître n'y était pas, et nous y arrivâmes au moment où un 
autre ministre disgracié, M. Rouillé, venait d'y expirer. "Voyez 
la rêverie oii ces circonstances ont dû me jeter. 

Non, ce ne sont pas des indigestions, mais des ardeurs 
d'entrailles que je prends, courbé des journées entières sur un 
bureau. 

Je vous prie de demander à Uranie pourquoi elle ne crève 
pas les yeux à ses enfants. L'ignorance est la mère de toutes 
nos erreurs. Est-il bon de connaître la vérité? Est-il bon 
d'aimer la vertu? Est-il important de connaître le bien et le 
mal, le prix des choses de la vie, ce que l'on se doit à soi- 
même et aux autres? ou vaut-il mieux errer dans les ténèbres, 
n'avoir aucune idée arrêtée, faire le bien par sottise, le mal 
sans savoir pourquoi, tomber dans le mépris, vivre sans consi- 



52 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

dération, et cœtera, et cœtera? Voilà à peu près à quoi se réduit 
l'observation d'Uranie. Les lumières sont un bien dont on peut 
abuser, sans doute. L'ignorance et la stupidité, compagnes de 
l'injustice, de l'erreur et de la superstition, sont toujours des 
maux. 

Je ne crois pas avoir traité l'article de M. Vialet légèrement. 
J'avais comparé ce qu'on appelle des faveurs avec la vie d'un 
homme de bien qu'on avait compromise par une conduite indis- 
crète, et j'avais prononcé qu'à mes yeux ces choses n'étaient 
pas d'un prix à comparer; et je persiste. 

M. l'ambassadeur* vient d'en user un peu durement avec 
moi. 11 me demande un mot sur les tableaux: je vais les voir, 
je reviens, j'écris, j'écris un volume; je passe les jours et les 
nuits pour le contenter; vous verrez, par sa lettre, comme j'y 
ai réussi; je vous l'envoie. Il faut que vous sachiez que je lui 
avais écrit un mot où je lui disais de ne me pas parler de 
reconnaissance, parce que ce propos semblait en exiger de 

moi. 

Vous ne me verrez pas cette année à Islel et qui sait cela? 
-Nous allons publier un volume de planches; il faut voir com- 
ment il réussira. 

Je vous ai déjà dit que M. Rouillé était mort à Neuilly dans 
le palais d'Argenson, dimanche, sur les trois heures-. Voici 
encore des nouvelles. Je fais de mon mieux pour vous donner 
de l'importance. Le roi vient d'accorder le commandement du 
Languedoc à M. le duc de Fitz-James. II. de Garaman a enlevé 
un camp des ennemis, leur a tué, pris beaucoup de monde, 
s'est emparé d'un drapeau, de trois pièces de canon, et de 
tous les équipages. Un M. de VignoUes, colonel d'une troupe 
légère, y a reçu une blessure mortelle. M. Glermont d'Amboise 
est mort. M. le baron de Montmorencv a le commandement de 



i. Allusion au titre de chargé d'affaires de la ville de Francfort qu'avait Grimm 
et peut-ùtrc à ses airs hautains. Ailleurs Diderot l'appelle le marquis. Un jour, 
ayant trouvé chez un brocanteur une enseigne représentant un houx avec cette 
devise : Semper frondescit, il renvoya à Grimm, qui accepta le sobriquet de houx 
toujours vert, comme il avait accepté celui de Tijran-le-hlanc que Gauffecourt lui 
donnait pour railler à la fois son fard et ses allures despotiques. 

2. Antoine-Louis Rouillé, comte de Jouy, ministre de la marine, puis des affaires 
étrangères, né le 7 juin 1689, mort le 20 septembre 176L 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 53 

la lioLirgogne à la place de M. de Tavaiines. Les EiifaDls de 
France seront baptisés à la lin du mois. M. le duc de Berri 
aura pour parrain le roi de Pologne, électeur de Saxe, et pour 
marraine Madame; M. le comte de Provence, pour parrain le 
roi de Pologne, duc de Lorraine, et M'"'' Victoire pour marraine; 
M. le comte d'Artois, pour parrain M. le duc de Berri et pour 
marraine M"" Sophie ; la petite xMadame, pour parrain M. le 
duc d'Orléans, et pour marraine M"" Louise. Tous les bureaux 
de la marine cassés au Havre, à Dunkerque, etc. On n'en a 
plus que faire. Toutes ces choses ingénieuses-là ne sont pas de 
moi au moins ; c'est une lettre de la cour que je vous copie, 
mot pour mot. 

M"'' Arnould est plus violente et plus aimable que jamais. 
On l'avait tuée au Marais. Le comte, son MyrtiM, s'en va à 
Genève avec une Ipldgcnie en Tauridc en poche-. Je l'ai vu 
dimanche passé, et je n'ai jamais vu d'amour-propre plus 
intrépide. « Eh bien! que dites-vous de ma Clylemnestre? 

— Qu'il y a de beaux vers. — Voltaire m'a écrit que son 
Oresle n'était qu'une froide déclamation, une plate machine en 
comparaison. — 11 vous a écrit cela? — Dix fois au lieu d'une. 

— Oh ! je vous proteste que le perfide n'en croit pas un mot. — 
Eh bien! il a tort. » Qu'en dites- vous? Voilà ce qu'on appelle 
une tête tournée. Tant mieux, morbleu! tant mieux, c'est 
comme cela qu'il faut être, et cent fois plus ridiculement 
encore épris de soi, pour faire une grande chose; car c'est en 
se croyant capable qu'on la fait, ou du moins qu'on la tente. 
Adieu, mes amies. Voilà une bien mauvaise lettre, bien froide, 
pas un petit mot ni d'amitié ni d'amour. Cela est bien mal. Je 
commets là une faute que je ne vous pardonnerais pas. Je sens 
pourtant là bien des sentiments accumulés. Quand tout cela se 
répandra-t-il dans votre sein? Adieu, âmes célestes. Seriez-vous 
des âmes célestes, si la nuit avec ses ténèbres... V Vous entendez, 
Uranie. 



1. Lauraguais. 

2. H lie mit jamais sans doute ce projet à exécution. On ne connaît du moins 
de Lauraguais que sa Clyteumestre dont Diderot a parlé dans sa Ictti'c précé- 
dente, et sa Jocasle. Paris, Debure, 1781, in-8. (T.) 



5k LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAN D. 



A Paris, le 28 sei)teinbrt! 1701. 

Depuis plus de huit jours, je n'avais pas entendu parler de 
vous, et, ne faisant pas grand fonds sur votre santé, je craignais 
que ces occupations domestiques, qui se renouvellent sans 
cesse, ne l'eussent encore dérangée. Gomment! vous ne pourrez 
jamais vous rappeler que vous n'êtes qu'un tissu de chène- 
vottes, et qu'une huitaine de complaisances, aussi mal entendues 
de la part de celle qui les a que de celle qui les accorde, peut 
vous briser sans ressource ? 

M'"" d'Epiiiay, dont vous m'avez tant de fois demandé des 
nouvelles, se porte assez bien. Elle me souhaite plus à la Che- 
vrette qu'elle ne m'y attend, et elle a raison. Grimm me paraît 
en user bien avec elle ; leur vie de campague est tout à fait 
douce ; ils ont peu de monde, et ils font de longues prome- 
nades 

Allons, mes amies, courage ! Détruisez, purgez le monde de 
tous les êtres malfaisants. Je vois que vous vous êtes arrogé la 
toute-puissance et la souveraine justice. Pourriez-vous me dire 
si Murphyse vit encore? Rassurez-moi sur tous vos parents et 
tous vos amis; rassurez-moi sur vous-mêmes. Au premier 
mécontentement, au premier malentendu, celle qui gagnera 
l'autre de vitesse restera toute seule jusqu'au moment où, se 
rappelant le meurtre de tant de gens sur lesquels elle n'avait 
aucun droit, qu'elle a jugés sur une action, dont elle a prévenu 
le repentir, elle exerce l'acte de destructeur sur elle-même, 
monstre plus hideux qu'aucun de ceux qu'elle aurait anéantis. 
Yoici ce que c'est. Vous trouvez que le monde va mal; vous 
vous mettez à la place de celui qui l'a fait et qui le gouverne, 

et vous réparez ses sottises Vous jugez les actions des 

hommes! vous! "Vous instituez des châtiments et des récom- 
penses entre des choses qui n'ont aucun rapport; vous pronon- 
cez sur la bonté et sur la malice des êtres : vous avez lu sans 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 55 

doute au fond des cœurs ? Vous connaissiez toute l'impétuosité 
des passions, vous avez tout pesé dans vos balances éternelles... 
lites-voiis bien sûres l'une et l'autre de n'avoir pas commis 
quelques actions injustes, que vous vous êtes pardonnées, parce 
que l'objet en était frivole, mais qui marquaient au fond plus de 
malice qu'un crime inspiré par la misère ou par la fureur?... Je 
vous prie, mes amies, de vous défaire incessamment d ' votre 
charge de lieutenant-criminel de l'univers. Les magisirats , 
assistés de l'expérience, des lois, des conventions qui les con- 
traignent quelquefois, et les auiorisent à juger contre le témoi- 
gnage de leur conscience, tremblent encore quand ils ont à 
prononcer sur le sort d'un accusé. Et depuis quand a-t-il été 
permis à un autre être qu'à Dieu d'être en même temps lejuge 
et le délateur? 

C'est que ce Lovelace est d'une figure charmante, qui vous 
plaît comme à tout le monde, et que vous en avez dans l'esprit 
une image qui vous séduit ; c'est qu'il a de l'élévation dans l'âme, 
de l'éducation, des connaissances, tous les talents agréables, 
de la légèreté, de la force, du courage; c'est qu'il n'y a rien de 
vil dans sa scélératesse; c'est qu'il vous est impossible de le 
mépriser ; c'est que vous préférez mourir Lovelace, de la main 
du capitaine Morden, que vivre Solmes; c'est qu'à tout prendre, 
nous aimons mieux un être moitié bon, moitié mauvais qu'un 
être indifférent. Nous espérons de notre bonheur ou de notre 
adresse d'esquiver à sa malice, et de profiter, dans l'occasion, 
de sa bonté. Croyez-vous que quelqu'un sous le ciel eût osé 
impunément faire souffrir à Clarisse la centième partie des 
injures que Lovelace lui fait? C'est quelque chose qu'un persé- 
cuteur qui, en même temps qu'il nous tourmente, nous protège 
contre tout ce qui nous environne et nous menace. Et puis, 
c'est que vous avez un pressentiment que cet homme, qui s'est 
endurci pour une autre, se serait adouci pour vous. 

La première question n'est pas de savoir si l'homicide est un 
bien ou un mal ; c'est ce qui est bien ou mal qui mérite 
punition ou récompense, grâce ou peine de mort; si celui que 
vous détruisez de votre autorité n'eût pas fait plus de bien au 
monde par une seule action, qu'il n'a jamais pu y faire de 
désordres. C'est que vous décidez de plusieurs choses très- 
obscures. Qui est-ce qui vous a dit qu'il fût permis d'ôter la vie 



56 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

à qui que ce soit au monde, à moins qu'on en veuille à la 
nôtre?... S'il est permis de tuer pour un vol, il n'y a rien pour 
quoi on ne puisse tuer : on tuera pour une épingle. Si l'homi- 
cide ordonné par les lois n'était pas une convention à laquelle 
nous avons tous souscrit, je ne sais comment on pourrait le 
justifier. A quoi servent les lois, si vous vous mettez à leur 
place, et si vous sévissez pour des crimes inconnus? Qui est-ce 
qui vous justifiera aux yeux des hommes? J'ai bien peur que 
votre solution ne vous embarrasse que parce que vous avez fait 
entrer dans le problème des conditions impossibles. Restez dans 
la nature; ne sortez pas de votre condition; supposez l'ordre 
nécessaire, et vous verrez que tous vos fantômes s'évanouiront 
si le crime est inconnu, et que rien ne justifie votre châtiment ; 
ne voyez-vous pas que celui qui s'arroge le même despotisme 
que vous peut sévir contre vous, sans blesser ni l'humanité, 
ni la justice, ni sa conscience, ni les lois? Appuyez sur cette 
réflexion, que sans mission, sans caractère, vous jugez de toute 
la vie d'un homme sur quelques instants. Hélas ! ce malheureux 
que vous anéantissez pour une action, qui vous a dit qu'il n'en a 
pas par-devers lui plusieurs pour lesquelles vous le ressusci- 
teriez, mieux connu de vous? Ne vous êtes vous assise sur le tri- 
bunal que pour exterminer? — Vous laissez en sûreté les gens 
de bien. — Mais ce n'est pas de ceux-là qu'il s'agit, c'est de la 
foule, qui est alternativement bonne ou mauvaise. Faites d'a- 
bord le triage de leur mérite et de leur démérite, et puis après 
vous prononcerez. 

Votre migraine était une indigestion. Mais à quoi sert donc 
que vous ayez la sagesse à côté de vous, si vous faites tout ce 
qu'il vous plaît? Uranie, Uranie, vous oubliez votre devoir, et 
c'est à vous que je m'en prendrai. Ici je lui disais : Je ne veux 
pas que vous mangiez davantage, et elle m'obéissait. L'amitié 
serait-elle moins attentive ou moins absolue que l'amour? 

Savez-vous comment je me suis vengé de Grimm? D'abord 
il a lu le volume sur les tableaux, et il l'a trouvé rempli d'idées 
fines et très-agréables. Pendant qu'il le lisait, je lui faisais 
deux autres morceaux, que je viens de lui envoyer, l'un sur les 
prohabilités des événements, l'autre sur les avantages ou les 
désavantages de l'inoculation, sujets de deux mémoires que 
d'Alembert vient de publier avec d'autres opuscules malhéma- 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 57 

thiques^ Voilà ce que j'ai fait hier en atteiulant impaliemmcnt 
de vos nouvelles; j'ai lu en même temps un ])eu d'histoiie. Je 
ne suis plus surpris de l'impression que l'histoire fait sur le 
Baron; elle a produit le même effet sur moi. Il n'y a pas un 
homme de bien sur mille scélérats, et l'homme de bien est 
presque toujours victime. Vous exterminez, en lisant Clarisse; 
moi j'exterminais de mon côté, en lisant les guerres civiles de 
Naples, sons Henri de Lorraine, dnc de Guise. Il n'y avait guère 
de jour que cet homme vertueux ne fît couper la tête , et 
pendre par le pied. J'étais bien plus sévère que lui; combien 
de têtes et de pieds qu'il épargnait et que je faisais sauter et 
percer! En vérité, je crois que le fruit de l'histoire bien lue est 
d'inspirer la liaine, le mépris et la méfiance avec la cruauté. 

Voici la suite de l'histoire de M"'' Hus, puisque vous me la 
demandez. Elle donnait des fêtes à son amant; Brizard en était 
toujours; un certain mauvais comédien appelé Dauberval avait 
tenté inutilement d'en être; il était à Passy lors de l'aventure 
en question. On l'ignorait encore à Paris, lorsqu'il y revint; la 
première chose qu'il fait, c'est d'aller chez Brizaid et de lui dire : 
« Camarade, vous ne savez pas? M"'' Hus vient de donner une 
fête charmante à M. liertin ; tous les amis secrets en étaient : 
pourquoi pas vous? Est-ce que vous êtes brouillés? » A ce pro- 
pos il ajoute tous ceux qui pouvaient engager Brizard à se plain- 
dre à M"« Hus. Ce qui arriva. Le lendemain, Brizard s'habille ; 
il va chez M"" Hus. Après quelques propos vagues : « Gomment 
vous portez- vous? Quand retournez-vous à Passy? » etc. h Mais 
vous ne parlez pas d'une fête charmante que vous avez donnée 
hier à M. Bertin ; il n'est bruit que de cela. » A ces mots, M"" Hus 
s'imagine que Brizard la persillé; elle se lève et lui applique 
deux soufflets. Brizard, fort étonné, lui saisit les mains; elle crie 
qu'il est un insolent qui vient l'insulter chez elle. On s'explique 
et il se trouve que c'est Dauberval qui est un mauvais plaisant, 
et W^" Hus une impertinente qui a la main leste. 

Je travaille toujours; ce sont des figures que j'explique. Les 
libraires ont rougi de leur dureté; je crois qu'ils m'accorderont 
pourtant par volume de [)lanches le même honoraire mesquin 
qu'ils me font par volume de discours; si je ne m'enrichis pas, 

\. Voir ces deux morceaux, t. L\, p. 19-2 et '207. 



58 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLÂND. 

au moins je ne m'appauvrirai pas. A propos, ma bibliothèque est 
comme vendue; ce sont MM. Palesy, de Farges et un troisième 
qui la prennent^ 

Mais vous ne m'avez rien dit d'un papier de Voltaire que je 
vous ai envoyé la dernière fois. 

J'ai enfin cette ti'agédie allemande, et l'agréable, c'est que je 
ne la tiens pas de M. de Montigny. Je reçois de temps en temps la 
visile de deux petits Allemands; ce sont deux enfants tout à fait 
aimables et bien élevés. Je leur ai témoigné l'envie de connaître 
cet ouvrage, et ils me l'ont traduit en deux ou trois jours ; je ne 
sais encore ce que c'est. Il est difficile qu'un ouvrage dont Grimra 
fait un cas surprenant ait été défiguré au point de ne pas mériter 
de vous être envoyé... Je vous rendrai si intéressante là-bas que 
je me susciterai quelque autre rivale qu'Uranie, qui nous cou- 
pera l'herbe sous le pied à tous deux. Adieu. Soyez plus sage, 
et vous vous porterez mieux. Vous souhaiteriez que le moine 
blanc et Morphyse s'entendissent : vous ne voulez donc pas 
revoir Paris? 



LXI 



A Paris, le 2 octobre 1701 , 



Ils sont venus à Paris précisément comme j'en sortais, et 
nous'ne nous sommes point vus; seulement, à mon retour de la 
campagne, j'ai trouvé deux billets, un d'elle et l'autre de lui. 

J'ai passé deux jours à Massy avec le mari et la femme- ; nous 
nous sommes beaucoup promenés. M'"" Le Breton est mille fois 
plus folle qu'il ne convient à son âge, à sa piété et à son carac- 
tère. Je voudrais bien savoir ce que cette femme a été dans sa 
jeunesse. Elle était fort liée avec une M""' de la MartlUière ; 
ainsi à la juger d'après le proverbe^ tout serait dit. Vous savez 



1. Co niarclié ne se nîalisa pas. Ce ne fut qu'en 1705 que Diderot vendit sa 
bibliothèque à l'impératrice Catherine. 

2. Avec Le Breton et avec sa femme. 

3. Dis-Diui qui tu hantes et je te dirai qui tu es. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 59 

ou vous ne savez pas que je m'amuse quelquefois à jouer le 
passionné auprès d'elle; elle ne s'y méprend pas, ni son mari 
non plus, et cela donne un tour plaisant et gai à la conversa- 
tion. Il commence à faire froid; hier nous étions autour d'un 
bon feu. Il était fait des douves d'un vieux tonneau, celle de la 
bonde nous présentait son ouverture tout enflammée. La vieille 
extravagante me dit : « Philosophe, il y a longtemps (jue vous 
sollicitez mes faveurs, voici le moment de les obtenir; tenez, 
allez vous purifier là, et je vous accepte. » 

Ce cénobite^ est un personnage très-heureux qui s'est établi 
dans un coin de la basse-cour. Il boit, il mange, il s'engraisse à 
vue d'oeil ; il sort peu; je ne saurais vous dire s'il réfléchit beau- 
coup. Je le crois de la secte d'Épicure. Sa gaieté, au sortir de 
sa cellule, me donne la meilleure opinion de l'emploi qu'il y 
fait de son temps. Nous l'allions visiter deux fois par jour ; 
je vous assure qu'il ne se souciait guère de nous. Quand il était 
très-jeune, il n'avait point de nom: je l'ai appelé Antoine ou 
don Antonio. C'est la fermière qui a soin de sou entretien et 
de sa nourriture; il n'est pas difficile; ce n'est pas qu'il ne 
gronde souvent, mais c'est moins d'humeur que par un tour 
de caractère qui lui est propre. Si le reste de son histoire vous 
intéresse, je m'en instruirai; je suis peu curieux, je jouis des 
gens, sans m'informer qui ils sont ni d'où ils viennent. Un de 
ces jours que je témoignais à mon hôtesse de Massy combien 
j'étais surpris de ses inégalités, elle me fit une réponse assez 
singulière : « C'est, me dit-elle, ma foi, qu'il n'y a point de 
dévots, et qu'il n'y a que des hypocrites. On a beau, ajouta-t- 
elle, se mettre àgenoux. prier, veiller, jeûner, joindre les mains, 
élever son cœur et ses yeux au ciel, la nature ne change pas, 
on reste ce que l'on est. Un homme prend un habit bleu, il 
attache une aiguillette sur sur son épaule, il suspend à son 
côté une longue épée, il charge de plumes son chapeau; mais 
il a beau affecter une démarche fière, relever sa tête, menacer 
du regard, c'est un lâche qui a tous les dehors d'un homme de 
cœur. Quand je suis réservée, sérieuse, composée, c'est que je 
ne suis pas moi. J'ai un air d'église, un air du monde, un air 
de comptoir, un air de maîtresse, voilà ma vie grimacière; ma 

3. Un porc de la funiie de Massy. 



GO LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

vie réelle, mon vrai visage, mon allure naturelle, je la prends 
rarement, mais c'est autre chose ; je la garde peu, mais alors je 
dis bien des sottises, et je ne m'arrête que parce qu'il me semble 
que j'entends encore ma mère qui me dit : Eh bien, petite fille! 
et puis je me renferme, et me voilà sous le voile. Quand je suis 
moi avec les autres, il est rare que je ne m'en repente pas à 
l'église. Avec tout cela les gens que j'aime le mieux, ce sont ceux 
avec qui je suis le plus sujette à revenir à ma malhonnêteté de 
nature. Quand on me gêne, je suis belle et pudique comme une 
grenade fichée. » 

Le comte de Lauraguais a laissé là M"*^ Arnould. Au lieu de 
se reposer voluptueusement sur le sein d'une des plus aimables 
fdles du monde, une folle vanité l'agite et le promène de Paris 
à Montbard, de Montbard à Genève. 11 est allé là avec un rou- 
leau de beaux vers tout faits par un autre, mais qu'il refera à 
côté de Voltaire, pour lui persuader qu'ils sont de lui. C'est 
une singulière créature. Il s'est attaché deux jeunes chimistes, 
lin jour il s'éveille à quatre heures du matin, il va les éveiller 
dans leur grenier, il les prend dans son carrosse. Les chevaux 
les avaient conduits à Sèvres qu'ils n'avaient pas encore les 
yeux ouverts. Il les fait entrer dans sa petite maison ; quand ils 
y sont, il leur dit : « Messieurs, vous voilà ici ; il me faut une 
découverte, vous ne sortirez pas qu'elle ne soit faite. Adieu, je 
reviendrai dans huit jours ; vous avez des vaisseaux, des four- 
neaux et du charbon; on vous nourrira.; travaillez. » Gela dit, 
il referme la porte sur eux et le voilà parti. 11 revient, la décou- 
verte s'est faite, on la lui communique, et au même instant le 
voilà convaincu qu'elle est de lui ; il s'en vante ; il est tout fier, 
même vis-à-vis de ces deux pauvres diables à qui elle appar- 
tient, qu'il traite avec mépris comme des sots, et qu'il fait 
mourir de faim. Encore, s'il disait : Vous avez du génie et point 
d'argent ; moi j'ai de l'argent, et je veux avoir du génie, enten- 
dons-nous ; vous aurez des culottes et j'aurai de la gloire. 

Je ne sortirai point de Paris en automne. Les ennuis succè- 
dent aux ennuis. J'use mes yeux sur des planches hérissées de 
chilTres et de lettres, et, au milieu de ce pénible travail, la 
pensée amère que des injures, des persécutions, des tourments, 
des avanies en seront le fruit; cela n'est-il pas agréable? L'ami 
Grimm aura beau prêcher, il n'en sera ni plus ni moins ; je ne 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 01 

saurais plus me repaître de fumée. Un repos délicieux, une 
lecture douce, une promenade dans un lieu frais et solitaire, 
une conversation où l'on ouvre son cœur, où l'on se livre à 
toute sa sensibilité, une émotion forte qui amène des larmes 
sur le bord des paupières, qui fait palpiter le cœur, qui coupe 
la voix, qui ravit d'extase, soit qu'elle naisse ou du récit d'une 
action généreuse, ou d'un sentiment de tendresse, de la santé, 
de la gaieté, de la liberté, de l'oisiveté, de l'aisance : le voilà, le 
vrai bonheur, je n'en connaîtrai jamais d'autre. Il faut seule- 
ment jeter les yeux à quelques lieues de soi, prévoir le moment 
où les yeux de ma petite fille s'ouvriront, où sa gorge s'arron- 
dira, où sa gaieté tombera, où elle commencera à devenir sou- 
mise, où il s'élèvera dans ses sens un trouble inconnu, dans son 
cœur un je ne sais quel désir. Ce sera alors aussi le temps des 
rêves pendant la nuit, des soupirs éiounés, des regards furtifs 
sur les hommes pendant le jour, et celui de partager ma petite 
fortune en deux. Il faudra que ce que je lui en céderai suffise à 
son aisance, et que ce qui m'en restera suffise à la mienne. 
Adieu, mes bonnes amies. Disputez bien sur Clarisse. Soyez 
sûres que c'est vous qui sentez juste. Morphyse a une ou deux 
vues de côté qui la font dire tout de travers. Je vous embrasse 
de toute mon âme. Les sentiments de tendresse et d'amitié que 
vous m'avez inspirés font et feront à jamais la partie la plus 
douce de mon bonheur. 



LXII 

A Paris, le 7 octobre 1761. 

J'attendais avec impatience ce numéro 32. Je craignais que 
votre complaisance ne vous eût conduite, soit à la promenade, 
soit au loin, et que vous n'eussiez été incommodée de ces pre- 
miers froids. L'hiver nous rend visite en automne... Tout est 
raccommodé ; cela s'est fait comme vous le désiriez, mais par 
hasard, sans que nous nous en soyons mêlés ni l'un ni l'autre.. . 
Mes amies, évitons toute notre vie la logique des ingrats. Vous 
n'avez oublié aucune des conditions qui vous dispensent de la 



62 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

gratitude, mais pas un seul mot de celles qui l'exigent. Il ne 
s'agit pas de votre rôle seulement, mais il faut aussi considérer 
celui du Lienfaiteur. Je vous demande à présent ce qu'il s'est 
proposé. A-t-il voulu vous servir ? A-t-il voulu vous obliger ? 
Vous a-t-il fait un sacrifice? Vous a-t-il préférée? S'est-il donné 
du soin, privé de quelque chose? Vous a-t-il distinguée d'une 
indiflérente ? S'est-il montré votre serviteur, votre ami ? Et 
qu'importe si, par des vues particulières qu'il ignorait, et qu'il 
devait ignorer, comme l'aversion que vous aviez pour son atta- 
chement, le mépris que vous faisiez de sa personne, il vous 
vexait au lieu de vous obliger? Si c'est un méchant qui se venge 
pour un bienfait, haïssez-le ; si c'est un homme officieux qui 
vous sert, plaignez-vous des circonstances qui vous lient mal- 
gré vous à un méchant; mais reconnaissez le bienfait. Il y a 
deux sortes d'amis : les uns qui sont de notre choix; c'est l'es- 
time, la vertu, la conformité de caractère, tout ce qui inspire 
le respect, la confiance, la vénération, tout ce qui constitue la 
sympathie entre d'honnêtes gens, qui nous les concilie. Ce sont 
deux instruments que Nature avait accordés à l'unisson. Ils se 
sont trouvés l'un près de l'autre; les cordes du premier ont été 
pincées, et les cordes du second ont frémi. Ils ont senti en 
même temps la douceur intime et délicieuse de ce frémisse- 
ment; ils se sont approchés, ils se sont touchés, ils se sont 
unis : cela s'est fait en un instant. Il y a des amis que le hasard 
nous donne; nous les tenons de tout ce qui se renferme sous 
le mot de nécessités de la vie. Vous tombez au fond d'une 
rivière, un scélérat se met à la nage et vous conserve la vie au 
péril de la sienne. Voilà, sinon un ami, du moins un bienfaiteur 
que la ch-constance vous donne. Que ferez-vous de cet homme? 
Son caractère ne sera point un reproche poar vous; mais vous 
exemptera-t-il de la reconnaissance ? Même dans la supposition 
qu'ennuyée de la vie vous vous fussiez jetée dans la rivière, il 
ne sait pas que vous vouliez périr, et, parce qu'il l'ignorait, 
fallait-il qu'il demeurât spectateur oisif et tranquille de votre 
péril? Qu'a fait votre père pour vous ? Comparez-le avec ce que 
ce scélérat a fait de son côté. En voilà là-dessus bien plus qu'il 
n'en faut. Suppléez le reste... Les libertins sont bien venus 
dans le monde, parce qu'ils sont inadvertants, gais, plaisants, 
dissipateurs, doux, complaisants, amis de tous les plaisirs; c'est 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLÂND. 63 

qu'il est impossible qu'un homme, se ruine sans en enrichir 
d'autres ; c'est que nous aimons mieux des vices qui nous ser- 
vent en nous amusant, que des vertus qui nous rabaissent en 
nous chagrinant; c'est qu'ils sont remplis d'indulgence pour 
leurs défauts, entre lesquels il y en a aussi que nous avons ; 
c'est qu'ils ajoutent sans cesse à notre estime par le mépris que 
nous faisons d'eux ; c'est qu'ils nous mettent à notre aise ; c'est 
qu'ils nous consolent de notre vertu par le spectacle amusant 
du vice ; c'est qu'ils nous entretiennent de ce que nous n'osons 
ni parler ni faire ; c'est que nous sommes toujours un peu 
vicieux; c'est qu'ordinairement les libertins sont plus aimables 
que les autres, qu'ils ont plus d'esprit, plus de connaissance 
des liommes et du cœur humain ; les femmes les aiment, parce 
qu'elles sont libertines. Je ne suis pas bien sûr que les femmes 
se déplaisent sincèrement avec ceux qui les font rougir. Il n'y 
a peut-être pas une honnête femme qui n'ait eu quelques mo- 
ments où elle n'aurait pas été fâchée qu'on la brusquât, surtout 
après sa toilette. Que lui fallait-il alors? Un libertin. En un mot, 
un libertin tient la place du libertinage qu'on s'interdit : et 
puis ils sont si communs que, s'il fallait les bannir de la so- 
ciété, les dix-neuf vingtièmes des hommes et des femmes en 
seraient réduits à vivre seuls. On les reçoit, parce qu'on ne 
veut pas trouver les portes fermées. On est, on a été, et peut- 
être un jour sera-l-on libertin. Que cela soit ou non, on a été 
tenté de l'être. A tout hasard, une femme est bien aise de 
savoir que, si elle se résout, il y a un homme tout prêt qui 
ménagera sa vanité, son amour-propre, sa vertu prétendue, et 
qui se chargera de- toutes les avances. C'est trop peu de la 
violence même cju'on souhaite pour excuse. Presque tous les 
libertins sont galants, orduriers, et cœtera. J'entends, vous 
approuvez mes sentiments par leur conformité avec ceux d'Ura- 
nie ; cela esL moins obligeant pour moi que pour^Uranie, dont 
la façon de penser n'a pas besoin auprès de vous de mon 
autorité. 

j^Hc Arnould? Eh bien ! M"'' Arnould a renvoyé, chez M. de 
Lauraguais, chevaux, éc|uipages, vaisselle d'argent, bijoux, 
linge, en un mot tout ce cruelle avait à son amant. Cela me 
déplaît plus que je ne saurais vous le dire. Cette fille a deux 
enfants de lui ; cet homme est de son choix ; il n'y a point eu 



06 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

là de contrainte, de convenance, aucun de ces motifs qui for- 
ment les engagements ordinaires. S'il y eut jamais un sacre- 
ment, c'en fut un; d'autant plus qu'il n'est pas dans la nature 
qu'un homme n'épousera qu'une femme. Elle oublie qu'elle 
est mariée. Elle oublie qu'elle est mère. Ce n'est plus un amant, 
c'est le père de ses enfants qu'elle quitte. ]\'P^ Arnould n'est à 
mes yeux qu'une petite gueuse. Elle a été se plaindre chez M. de 
Saint-Florentin que le comte l'avait menacée de l'empoisonner. 
A peine était-il sorti de Paris qu'il était suivi d'une lettre qui 
lui annonçait sa rupture'. A peine cette lettre était-elle partie, 
qu'elle s'arrangeait avec M. Bertin, et qu'elle signait les articles 
de sa nouvelle prostitution '-. Je suis enchanté de m'être refusé 
à sa connaissance. 

Et Af^" Nus? M. Bertin, en la quittant, lui a laissé tout ce 
qu'elle avait à elle. 11 a fait mieux, il lui a fait demander l'état 
de ses dettes, qu'elle a enflées jusqu'à une somme exorbitante; 
M. Bertin a payé sans discussion. Je ne sais pourquoi je vous 
entretiens de toutes ces misères-là. 

M""-" d'Épinay est à Paris. J'ai soupe hier au soir avec elle, 
Grimm et l'ami Saurin, qui avait de la gaieté et de l'embonpoint. 
Cependant l'histoire de sa chère moitié est publique. Il n'est 
question que de l'enfant. Le problème, c'est dé savoir si on 
lui en fera confidence ou non. Nous devioirs aller, Grimm, son 
ami et moi, passer quelques jours au Grandval; c'est une partie 
rompue par l'indisposition de M'"^ d'Esclavelles, mère de 
M'"*" d'Épinay, raison qui la rappelle à la Chevrette. Cepen- 
dant nous partirons, Grimm, d'Alinville, Saurin et moi, le matin, 
et nous serons revenus le soir. Notre voyage sera gai. Je vous 



\. Voici cette lettre telle cju'elle est rapportée dans les Mémoires de Favart, 
t. I, p. 195 : « Monsieur mon cher ami, vous avez fait une fort belle tragédie, qui 
est si belle que je n'y comprends rien, non plus qu'à votre procédé. Vous êtes 
parti pour Genève afin de recevoir une couronne de lain-iers du Parnasse do la 
nuiin de M. de Voltaire; mais vous m'avez laissée seule et iibandonnée à moi-même ; 
j'use de m:i liberté, do cette liberté si précieuse aux philosophes, pour me passer 
de vous. Ne le trouvez pas mauvais : je suis lasse de vivre avec un fou qui a dis- 
séqué son cocher, et qui a voulu être mon accoucheur dans l'intention sans doute 
de me disséquer aussi moi-même. Permettez donc que je me mette à l'abri de votre 
bistouri encyclopédique. » 

2. Voir sur les démêlés de Sophie et de Lauraguais la deuxième édition du 
charmant livre de MM. E. et J. de Concourt : Siphie Arnould d'après sa corres- 
pondance et ses mémoires inédits. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 65 

prie, mon amie, de parler à M. Vialet de ses ardoisières comme 
d'une chose importante pour moi. S'il ajoutait à ce service de 
la célérité, il en doublerait le mérite. Il me faut planches et 
discours. Vous pouvez beaucoup sur lui; servez-moi, mettez- 
vous en quatre à cette aflaire. Dites à M. Vialet qu'il a une 
bonne et sûre connaissance dans l'abbé Le Bossu ([ue j'ai vu 
chez d'Alembert. 

C'est une petite veuve du faubourg qui est venue demander 
à dîner à ma femme. En dînant, je disais à cette petite veuve : 
« Que faites-vous de votre veuvage? — Hélas I presque rien. 

— Est-ce que vous ne vous remarierez pas? — Je n'en sais 
rien. — Quoi ! point d'amoureux! — Oh ! pardonnez-moi, j'en 
ai vraiment deux : l'un est un philosophe de chien qui donne 
dans le respect très-humble à périr ; je m'en déferai, à ce que 
je crois ; je veux quelque chose qui me fasse plaisir. — L'autre? 

— L'autre, il n'y a qu'à le laisser aller, il va tout seul. — Et 
qu'en ferez-vous de celui-ci ? — Je le garderai un certain temps, 
et puis après j'en ferai ce qu'on fait de certaines bêtes veni- 
meuses qu'on écrase sur la piqûre qu'elles ont faite, pour en 
guérir. « Cela est plaisant, qu'en dites-vous ? Eh bien ! quelle 
impression croyez-vous que ce mot ait faite sur ma dévote de 
femme? Elle en a ri à gorge déployée, par la raison que l'image 
du libertinage ne déplaît pas même aux femmes vertueuses. 
Adieu, mes amies, mes tendres, mes uniques amies. Tout ce 
que je vois, tout ce que j'entends, tout ce que j'apprends ajoute 
à l'estime, à la tendresse que je vous porte. Vous me dégoûtez 
de tout. Adieu, adieu. Damilaville crie comme un fou que je re- 
tarde le commissionnaire qui porte la lettre à la poste. 



LXIII 

A Paris, le 12 octobre 1761. 

e commence par l'article des nouvelles. En voici une vraie, 
s'il en fut jamais; ce sont toutes les lettres d'Espagne, toutes 
celles de Lisbonne, toutes les bouches de la ville qui l'annon- 

XIX. ^ 



66 LETTRES A MADEMOISELLE YOLLAND. 

cent. Enfin, la grande affaire de Portugal est terminée. Les 
Jésuites, jugés en première instance par le tribunal de l'Inqui- 
sition, et renvoyés ensuite par-devant les juges civils, ont été 
brûlés vifs, au nombre de vingt-sept, avec six juifs et deux 
Français, tous conspirateurs. Il ne fallait rien de moins pour 
justifier la conduite de Garvalho^ C'est la relation de ce procès 
qu'il faut attendre à présent. 

Non, mon amie, votre bouquet ne m'est parvenu que le len- 
demain de ma fête ; il ne m'en a pas été moins agréable; vous 
seriez infiniment moins intéressée à tous les souhaits que vous 
me faites que je ne les en croirais pas moins sincères. 

Je devais partir le mardi pour aller au Grandval avec Grimm, 
d'Alinville et Montamy. J'annonçai mon voyage. Au premier 
mot, je vis le visage de la mère et celui de l'enfant s'al- 
longer. L'enfant avait un compliment tout prêt, et il ne fallait 
pas que la peine de l'avoir appris fût perdue ; la mère avait 
projeté un grand dîner pour dimanche : tout s'est arrangé ; j'ai 
fait mon voyage, et je suis revenu pour me faire haranguer et 
fêter. L'enfant a prononcé sa petite harangue à ravir. Au milieu, 
comme il se trouvait quelques mots de prononciation difficile, 
elle s'est arrêtée, et m'a dit : « Mon papa, c'est que je suis 
brèche-dent » ; en eiïet les deux dents du devant lui sont tom- 
bées. Elle a continué. Sur la fin, comme elle avait un bouquet 
à me présenter, et qu'elle ne retrouvait point encore ce bou- 
quet, elle s'est arrêtée une seconde fois pour me dire : (( Voici 
bien le pis de l'histoire, c'est que mon œillet s'est égaré. » 
Elle a achevé sans se déferrer, puis elle s'est mise à la quête 
de sa ïleur qui est venue la dernière. Nous dînâmes hier en 
grande compagnie. Madame avait rassemblé toutes ses amies. 
Je fus très-gai, je bus, je mangeai. Je fis à merveille les hon- 
neurs de ma table. Au sortir de table, je jouai, je ne sortis 
point. Je reconduisis tout le monde entre onze heures et mi- 
nuit; je fus charmant, et si vous saviez avec qui! quelles 
physionomies 1 quelles gens ! quels discours ! quelle joie ! On 
tremblait un peu sur la manière dont j'en userais. On rendait 
plus de justice à mon goût qu'à mes égards et à ma complai- 



1, Marquis de Pombal, premier ministre de Jean VI. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 67 

sance : ce n'est pas qu'on eût bon nombre de preuves de l'un 
et de l'autre... 

Elles arrivent quand elles peuvent ces lettres, et mes ré- 
ponses aussi. Mais laissons là les contre-temps auxquels vous ne 
pouvez remédier, et jugez seulement de mon exactitude par la 
vôtre... Vous avez bien fait de vous promener. C'est cette pro- 
menade dans les champs qui secoue tout le corps, qui est saine, 
et non ces allées et ces venues du Palais-Royal, qui fatiguent 
sans exercer... 

Que je vous voie encore tuer quelqu'un sans savoir jusqu'où 
l'on est coupable, quel rapport il y a entre la faute et le châti- 
ment, et ce que le coupable deviendra dans la suite ! Si ce mor- 
ceau Sur les jjrobabilitcs n'est pas envoyé à la reine de Suède, 
au prince Ferdinand, au roi de Prusse, car ce sont là les cor- 
respondants de mon ami', vous le verrez quand il en sera 
temps ; Uranie lira ce qui concerne l'inoculation. Vous aurez 
aussi vos chansons écossaises ; j'en ai le recueil en entier. Celles 
qu'on a traduites sont belles ; celles que l'on a laissées ne le 
sont guère moins ; mais ce qu'il y a de singulier, c'est que pres- 
que toutes sont des chants d'amour et funèbres. La première 
fois, je vous traduirai la première intitulée : Shylvieet Vinivcla. 
Ce qui me confond, c'est le goût qui règne là, avec une simpli- 
cité, une force et un pathétique incroyables. Un guerrier par- 
tant pour la guerre dit à celle qu'il aime : « Mon amie, donnez- 
moi le casque de votre père. » L'amie répond : « Voilà son 
épée, sa cuirasse, son casque. Ah! mon ami, mon père était 
couvert de ces armes lorsqu'il perdit la vie... » 

J'irai jeudi dîner avec mes petits Allemands ; ils sont char- 
miants. Je n'ai rien à faire à la tragédie qu'ils m'ont traduite; 
elle vous plaira comme elle est, j'en suis sûr, et vous l'aurez 
incessamment. 

Non, chère amie, vous avez beau dire, je ne saurais me 
méfier de personne jusqu'à un certain point. Je suis trop hon- 
teux quand ma méfiance se trouve mal placée. Le Breton en 
usera bien avec moi; cela me suffit. J'ai seulement l'attention 
de tourner mes quittances de manière à ce qu'on n'en puisse 
abuser dans aucune circonstance, 

\. Grimm. 



68 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

Oui, Uranie a bien de l'amitié, bien de l'estime pour moi ; 
cependant elle n'a pas daigné ajouter une fleurette à votre 
bouquet. 

Eh bien! ne revoilà-t-il pas que ces maudites occupations 
qui nous ont indisposés recommencent. 

M. Bertin n'est pas racommodé; il ne se racommodera pas. 
Les amis y mettent bon ordre. 

Ma bibliothèque ajoutera sept ou huit cents livres de rente 
foncière à mon revenu. Qu'on me la laisse, ou qu'on l'enlève à 
l'instant, peu m'importe. 

Bon, il y a plus d'un an et demi que nous sommes excom- 
muniés. C'est l'édition qu'on a faite à Lucques de notre ouvrage 
qui nous a attiré une bulle, et c'est la haine qu'on nous porte 
qui a réveillé cet événement, à présent que l'on sait que tout 
est fini, et que nous paraîtrons malgré vent et marée. 

Vraiment oui, elle dit tout cela devant son mari ^ Elle a 
cinquante ans passés, et elle se regaide comme hors de page, 
et ses propos comme sans conséquence. 

M. de Lauraguais est de retour de Genève. Il a passé huit 
jours auprès de Voltaire. « Nous avons bien fait, dit-il, de nous 
séparer ; deux grands poètes ne peuvent se souffrir plus long- 
temps. » Ce n'est pas cela, c'est la bonne foi qu'il y met qui 
fait rire. Il a fait deux amphigouris et un coq-à-l'âne satiiique 
sur la désertion de M"^ Arnould. Quand cela sera imprimé, il 
n'y paraîtra plus. Quant à présent, il faut lui rendre la justice 
qu'il en paraît désespéré. Si ce n'est que sa vanité qui souffre, 
il en a beaucoup, et de la bien sensible. 

Nous avons eu un petit moment de froid, Grimm, Damila- 
ville et moi ; ils allaient au spectacle, et mes affaires m'appe- 
laient ailleurs. Ils boudaient, lorsque nous nous sommes sé- 
parés. 

Bonjour, ma tendre amie; portez-vous bien; aimez-moi 
comme vous êtes aimée. 

Voici aussi une question. Un fripon décrété va consulter un 
avocat, s'il peut se constituer prisonnier en sûreté ; l'avocat 
examine son affaire, et lui dit que oui, qu'il l'en tirera. Point 
du tout : le prisonnier risque d'être pendu. Au milieu de son 

1. M"** Le Breton. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. (^9 

péril, il envoie chercher son avocat, et lui dit : » Mais, monsieur, 
on dit que je serai pendu. — Je le savais, lui répond froide- 
ment l'avocat, c'est ce que vous méritez. » Cet avocat a-t-il 
bien ou mal fait? Il y a là de quoi disputer trois jours et trois 
nuit sans cesseï-. Je vous embrasse mille fois, mille fois. 



LXIV 

A Paris, le l'J octobre 1761. 

J'ai commencé mes tournées en même temps que vous les 
vôtres, lin jour à Massy, deux jours à la Chevrette, deux autres 
au Grandval. Je ne vous dis rien de ces petits voyages : ils ont 
été trop courts pour donner lieu à des scènes amusantes. 

Me suis-je trompé, mon amie, lorsque j'ai pensé qu'on ne 
sentait de la reconnaissance des services reçus que quand l'ami- 
tié s'alïaiblissait? Je vous en dirai des raisons qu'Uranie trou- 
vera au fond de son cœur; vous les lui demanderez... On se 
soulage d'un bienfait qui pèse par un bienfait beaucoup plus 
grand. Cette dette une fois payée, on est quitte. 

J'ai vu et revu le comte de Lauraguais. Il soutient toujours, 
à cor et à cri, l'honnêteté de son amie. Il est sûr qu'il en est 
fou. Il vient de faire en son nom une plaisanterie en prose qui 
ne m'a pas déplu. Si j'osais, je vous ferais l'horoscope de cet 
homme. 11 court après la considération ; il en exige plus qu'il 
n'en pourra jamais obtenir; il s'ennuiera, et finira par casser sa 
mauvaise tête d'un coup de pistolet. 

Nous craignons qu'on n'accuse Voltaire de toutes ses nou- 
velles extravagances ; mais après tout, qu'est-ce que cela peut 
faire à Voltaire ? Celui qui publie des ouvrages aussi hardis que 
la Lettre de M. Gouju ' et tant d'autres s'est mis apparemment 
au-dessus de toute frayeur... A propos de cette Lettre de 
M. Goujuy les jansénistes viennent d'en donner une édition. 
En vérité, je crois qu'un janséniste foulerait aux pieds un cru- 

1. Lettres de Charles Gouju à ses frères, dans les Facéties de Voltaire, 



70 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

cifix, à condition d'égorger impunément un jésuite. Mais si ces 
gens-là n'aiment pas la religion, pourquoi se détestent-ils tant 
les uns les autres pour des misères de religion ? Combien de 
sortes diverses de folies parmi les hommes ! Il est vrai que j'ai 
mon grelot aussi, mais c'est un grelot joli : c'est vous qui me 
l'avez attaché. Rien n'est plus commun qu'un fou qui tient un 
propos sage. C'est la réflexion que je faisais sur moi-même en 
catéchisant le comte, c'est ce que je fais communément en caté- 
chisant les autres; je profite au moins des conseils que je leur 
donne. 

Vous vous trompez, votre retour n'est pas aussi éloigné que 
vous l'imaginez. Puisque votre mère voyage, elle s'ennuie... Je 
redoute pour vous le moment où vous vous séparerez de votre 
chère sœur. 

II faut pourtant que j'aille voir M'"'' de Solignac. 

Sitôt ma lettre reçue, mettez sous enveloppe les fragments 
de Clarisse, et me les renvoyez. M'"" d'Épinay me les rede- 
mande. 

On ne jouera pas le Droit du seigneur: Grébillon, qui n'aime 
pas Voltaire, trouve l'ouvrage indiscret*. 

chère amie, combien votre absence me coûte à supporter ! 
J'ai des journées d'un ennui qui m'accable, alors je me déplais 
partout. Je cherche dans ma tête quelque endroit où je pourrais 
me réfugier ; je tourne d'abord autour de Paris, peu à peu je 
m'éloigne, et je finis par arriver ou m'arrêter où vous êtes. 
Revenez donc à moi, puisque je ne saurais aller à vous. Je n'ai 
presque plus le courage de vous écrire des nouvelles. Il faut 
cependant que vous sachiez que M. Pitt est disgracié. Cela vaut 
mieux pour nous que deux batailles gagnées. Le père Mala- 
grida a été en effet supplicié, comme faux prophète, par une 
sentence de l'Inquisition. On dit que le procès des autres se 
poursuit. On en brûlera tant qu'on voudra; pourvu qu'on n'en 
condamne aucun comme coupable de régicide, la Société s'en 
souciera comme d'un zeste. 

Ma femme s'est mise sur le pied de faire des petites fêtes 
chez elle; j'en suis toujours, et je tâche d'en faire de mon mieux 
les honneurs. Si vous connaissiez un peu les convives qu'elle me 

1. Grébillon était censeur dramatique. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 71 

donne, vous verriez combien il faut que je prenne sur moi... 
Ce sont aussi des soirées bien maussades et bien bruyantes que 
celles que je vais passer chez Le Breton. Je vous peindrais les 
personnages; si j'étais en gaieté, je vous réjouirais de mon 
ennui. Hier j'eus une prise très-forte avec le maître de la mai- 
son. On était en train de déchirer un honnête homme de notre 
connaissance : c'est Cramer, libraire, de Genève. J'interrompis 
finement la médisance, et je dis que je souiïrais avec impatience 
qu'on parlât mal d'un honnête commerçant étranger, par la 
mauvaise opinion que cela pouvait me donner de tout honnête 
commerçant français. On trouva je ne sais quoi d'injurieux dans 
ce propos ; on s'échauffa, et il était une heure du matin, qu'à 
travers les cris je n'avais pas encore pu faire comprendre à ces 
sots-là qu'il n'y aurait rien de plus convenable que mon discours, 
tenu à Genève, en faveur d'un commerçant français, et qu'en 
conséquence il n'y avait rien à y reprendre, tenu à Paris en 
faveur d'un commerçant genevois; qu'il était bien étrange à 
M. Le Breton de trouver offensant à sa table ce qu'on trouverait 
généreux à moi d'avoir dit à la table de M. Cramer. Ils eurent 
le temps de mettre de l'eau dans leur vin pendant la nuit, et le 
lendemain ils me firent excuse de leur chaleur déplacée de la 
veille. 

Adieu, mes tendres amies, nous sommes dans les grandes 
affaires jusqu'aux oreilles. L'homme d'ici chancelle; sa place est 
importante, elle sera sollicitée, et nous préparons de loin nos 
batteries pour qu'on ne nous l'enlève pas. Nous tenons des 
lettres, des placets, des mémoires tout prêts. Si Damilaville 
devenait un de ces matins M. le directeur général du vingtième, 
je crois que son amie en mourrait de chagrin. Elle aimerait 
mille fois mieux le posséder petit commis à mille écus de gages 
par an que de risquer de le perdre. M. le directeur a vingt 
mille livres de rente. L'amour inspire de singulières idées ; il 
est vrai que notre ami Damilaville est un peu vain, mais c'est 
un honnête homme. 

Je harcèle notre imprimeur ; je voudrais bien qu'il m'ac- 
cordât quelques jours de relâche que j'irais passer au Grandval. 
L'amitié que le Baron me porte l'exige, plus encore les égards 
que je dois à M'"* d'Aine... 

Ne soyez point surprise du décousu de tout ceci ; Thiriot, 



72 LETTRES A MADEMOISELLE V OLLAND. 

Damilaville et quelques autres font un bruit horrible au milieu 
duquel je vous écris. C'est une incommodité à laquelle je suis 
souvent exposé; mais ici, du moins, je ne crains point que la 
curiosité s'approche de moi sur la pointe du pied, et vienne, 
penchée sur mon épaule, lire les lignes que je lui dérobe. Adieu, 
encore une fois. Ni moi non plus, je ne désire que d'être aimé 
autant que j'aime... Je suis un peu inquiet de la santé d'Angé- 
lique^ C'était comme une fluxion qui lui prenait l'œil, la tête, la 
joue et l'oreille droite; à présent c'est une toux sèche, avec de la 
douleur de gorge, et un bruit rauque qui me chiffonne ; demain 
peut-être cela ne sera plus rien, mais il y aura autre chose, et 
on est pire tous les jours. 

Comme je vous embrasserais toutes deux, si j'étais là !... 
Ne m'oubliez pas auprès de M. Vialet. 



LX\ 



A Paris, le 25 octobre 1761. 



Voyons si je parviendrai à vous écrire un mot. Me voilà dans 
l'état d'un corps sain, ou je n'y serai jamais. Depuis plusieurs 
jours, j'ai supprimé toute nourriture solide, et il ne me reste 
pas la moindre impureté ; car où serait-elle encore ? et comment 
serait-elle produite ? J'ai souffert des tranchées bien cruelles et 
sans savoir à quoi m'en prendre ; car j'ai été sobre comme un 
anachorète. Le ton gai dont je vous parle de mon indisposition 
vous rassurera sur ses suites, et le premier courrier vous appren- 
dra que ce n'est plus rien. Sans le caractère de philosophe dont 
il faut soutenir la dignité, surtout aux yeux du vulgaire qui 
nous entoure, je vous assure que j'aurais crié plus d'une fois, 
au lieu qu'il a fallu soupirer, se mordre les lèvres et se tordre. 
Si je ne craignais de me perdre dans votre esprit, je vous 
avouerais que j'ai même fait par forfanterie quelques mauvaises 

1. Sa fille. 



LETTRES A MADEMOISELLE YOLLAND. 73 

plaisanteries. N'en dites mot ; elles m'ont fait un honneur 
infini. 

Eh non! cette femme n'est pas heureuse. Est-ce que le bon- 
heur est fait pour les âmes d'une certaine trempe? Dites comme 
moi ; elle se désespère dans des moments où l'on ne soupçonne 
pas seulement la faute qu'on a commise. Si elle se plaignait, 
on entendrait à peine ce qu'elle veut dire. Aussi prend-elle le 
parti de soufirir et de se taire. Nous y dînions la semaine pas- 
sée, lorsque notre repas fut troublé par une aventure effroyable. 
Imaginez un enfant qui se présente à sa mère dans un tour- 
billon de feu. Si cette femme eût été seule, l'enfant était bridé, 
elle peut-être et toute la maison; car, à cette vue, elle ne fit 
que pousser un cri et tomber évanouie. Voilà à quoi sert la sen- 
sibilité, quand elle est excessive. Vous devinez de reste la cause 
de cet accident. Le lendemain, notre ami envoya savoir comment 
elle se portait; mais il fallait venir. 

Vous avez fait un voyage bien maussade. L'unique ressource 
en ces occasions, c'est de tout regarder d'un œil ironique. Je 
me souviens de m'être trouvé fort bien dans un château tel 
que celui que vous me peignez. Tout nous apprêtait à rire, jus- 
qu'aux pots de chambre qu'on avait remplacés par des pots de 
fleurs de faïence, dont on avait bouché les trous du fond avec 
des bouchons de bouteille. On réduirait à bien peu de choses 
les misères de la vie, si on les envisageait du côté ridicule, 
car la méchanceté est toujours ridicule par quelque endroit ; 
mais c'est que l'indignation s'en mêle, on est offensé, ou l'on 
se met à la place de celui qui l'est, et l'on se fâche au lieu de 
rire. 

Nos deux petits Allemands ont tant fait qu'ils m'ont entraîné 
à leur auberge. Leur dîner fut détestable ; cela ne l'empêcha 
pas d'être gai. Ils prétendirent qu'il avait été apprêté d'après 
les maximes d'Apicius Ca^lius, ce fameux gourmand romain, qui 
se tua parce qu'il ne lui restait plus que deux millions, avec 
lesquels, selon lui, il était impossible à un honnête homme de 
vivre. Mais une chose qui m'aurait fait oublier les mets les plus 
grossiers, c'est la vue de deux jeunes hommes pleins d'inno- 
cence, d'esprit et de candeur, et s'aimant d une amitié qui se 
montrait à chaque instant de la manière la plus douce et la plus 
fine. Ils me récitèrent quelques-uns de leurs ouvrages; il fallait 



Ik LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

voir quel plaisir ils avaient à se préférer l'un à l'autre: « Cette 
prose est charmante. — Eh, non, mon ami, c'est celle que 
vous avez écrite sur tel sujet qu'il faut entendre, pour être dé- 
goûté de la mienne. Dites-nous-la » Le plus jeune, qui 

s'appelle Nicolaï, nous récita la fable suivante : « Sur la fin de 
l'été, des fourmis, les plus laborieuses du canton, avaient rempli 
leurs magasins ; elles regardaient leurs provisions avec des yeux 
satisfails, lorsque tout à coup le ciel s'obscurcit de nuages, et 
il tombe sur la terre un déluge d'eau qui disperse tous les grains 
amassés à si grande peine, et qui noie une partie du petit 
peuple. Celles qui restaient, poussant leurs plaintes vers le ciel, 
disaient, en demandant raison de cet outrage : « Pourquoi ce 
(( déluge? à quoi servent ces eaux? » Et, pendant que ces four- 
mis se plaignaient, Marc-Aurèle et toute son armée mouraient 
de soif dans un désert. » Méditez cela, mes amies. L'autre, qui 
s'appelle M. de La Fermière, nous dit qu'un père avait un 
enfant. Il avait tout fait pour le rendre heureux; mais il s'aper- 
cevait bien que tous ses soins seraient inutiles, si le ciel ne les 
secondait en écartant les circonstances malheureuses. Il alla au 
temple ; il s'adressa aux dieux, il les pria sur son enfant : 
« Dieux, leur dit-il, j'ai fait tout ce que je pouvais ; l'enfant a 
« fait tout ce qu'il pouvait, remplissez aussi votre fonction. » 
Les dieux lui répondirent : a Homme, retourne chez toi ; nous 
« t'avons entendu ; ton fils et toi, vous jouirez du plus grand 
« bonheur que les mortels puissent se promettre. » Ce père, 
bien satisfait, s'en retourne ; il trouve son fils mort, et il tombe 
mort sur son fils. Il faut que la vie soit en effet une mau- 
vaise chose : car cette prière, j'en devinai la fin, et je ne l'ai 
presque récitée à personne qui n'en ait deviné la fin comme 
moi. 

Si j'étais à côté d'Uranie, je lui baiserais la main pour la 

fleur posthume qu'elle me présente; acquittez-moi Eh bien! 

il vous vient donc quelquefois des idées folles? Continuez de vous 
bien porter, et conservez-moi cette santé. 

Vous devez avoir à présent la lettre de M. Vialet. Je vous l'ai 
dit cent fois, et vous ne vous corrigez point; vous vous pressez 
toujours trop de me gronder. Le morceau Sur les probabilités 
est un grimoire qui ne vous amusera pas. Les chansons écos- 
saises sont entre les mains de xAI. de Saint-Lambert qui ne rend 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 75 

rien, parce qu'il communique tout ce qu'on lui prête à 
M"" d'Houdetot, qui perd tout. Grimm a le morceau que j'ai 
traduit. Je tremble de vous envoyer Miss Sara Sampson \ de 
peur qu'il ne vous en arrive comme à moi, et que si l'on venait, 
comme on vient de me faire, à décacheter le paquet, on ne le 
taxât, et qu'il ne vous en coûtât une vingtaine de francs. Malgré 
cela, nous risquerons, si vous l'ordonnez. Il y a cent à parier 
contre un que nous réussirons ; voyez. 

Vous n'aimez pas que mes amis, les hommes les plus volon- 
taires du monde, et surtout Grimm, le plus volontaire d'entre 
eux, me boudent de ce que je m'émancipe quelquefois à faire 
ma volonté; ni moi non plus, je ne l'aime pas. Mais soyons 
justes. Ont-ils eu tort de prendre et d'exercer un empire que 
je leur abandonnais? Aurais-je , à leur place, été plus sage, 
plus discret qu'eux? N'y a-t-il personne que je domine sans 
en avoir d'autre droit que la faiblesse de celui qui se laisse 
dominer? 

Ne me parlez pas de cette petite guenon de M"' Arnould. S'il 
lui restait l'ombre du sentiment, la lettre d'excuse que le comte 
vient de lui écrire, en lui faisant six mille livres de pension, la 
ferait crever de douleur. C'est une lettre bien faite; c'est une 
excuse bien cruelle. Il n'aurait jamais cru qu'il fût un jour dans 
le cas de mettre un prix à sa tendresse, et cœtera, et cœtera. Le 
texte est beau, comme vous voyez. Il vient de publier un nou- 
vel amphigouri ; c'est M"' Arnould qu'il promène chez des 
prêtres, chez l'archevêque, chez M. de Rombaude, et enfin chez 
l'ami Pompignan. Le morceau de Pompignan est assez bien. Il 
l'avait vu la nuit en vision : c'est avec elle qu'il doit consom- 
mer l'effet de la grâce anliphilosophique. Gomme l'Antéchrist 
doit naître d'une religieuse qui apostasie et d'un pape sans 
mœurs, le destructeur de la philosophie moderne doit naître 
d'un poëte qui a renoncé à toute vanité, et d'une actrice qui 
a quitté le péché, etc., encore : car il suffit de vous mettre 

sur la voie. 

Vous jugez bien vite mon avocat. Uranie, je vous le 
recommande; prenez un peu sa défense. Aurez-vous donc bien de 

1. Pièce anglaise dont Diderot n'a pas publié la traduction. Voir la note de la 
page 434, tome VIII. 



76 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

la peine à prouver que le comble de la perfection est de préférer 
l'intérêt public à tout autre, et le comble du désordre de pré- 
férer l'intérêt étranger, quel qu'il soit, au personnel, à l'intérêt 
public? Quoi! rien au monde ne doit-il nous faire tromper la 
confiance qu'on a en nous? Oserez-vous bien avouer ce prin- 
cipe généralement? Car, après tout, c'est le seul moyen que l'on 
puisse employer contre mon avocat. 

Enfin vous l'avez donc deviné, mon cénobite'! c'est bien de 
ma faute ; il n'a tenu qu'à moi de vous y intéresser plus d'un 
mois, sans que vous trouvassiez le mot de l'énigme ; mais, si je 
vous trompais jamais, je voudrais que ce fût en matière plus 
grave. Oh! quel bond vous faites en arrière! Rassurez-vous, je 
ne vous tromperai jamais. 

A propos d'Uranie et de vous, qu'elle y prenne garde ; rien 
n'est si indécent que cette occupation. Quand les idées sont 
douces, agréables, la manivelle va doucement ; sont-elles 
violentes, impétueuses, colères, la manivelle va comme le 
vent. 

Nous avons fait un dîner sous les chevaux -, un dîner chez 
Montamy, un autre je ne sais où. N'allez pas imaginer que ce 
sont ces dîners qui m'ont tué; encore une fois, j'ai été sobre au 
grand scandale des convives. Le Baron, qui était du dîner, 
avait eu l'intention d'écrire à Le Breton, pour qu'il me laissât 
respirer un moment que j'irais passer au Grandval. Tout était 
arrangé; nous avions redoublé de voiles, et, après cela, l'indis- 
position importune qui me retient; plus de Chevrette, plus de 
Grandval, plus de Massy, et puis il fait un temps, un temps! 
Mais, quelque temps qu'il fasse, je suis bien avec mes amis. S'il 
m'était donné d'aller passer la mauvaise saison à Isle, je vous 
jure que ce serait bien la plus belle. Eh bien! c'est donc pour 
la fin du mois prochain, ou le milieu, ou la fin de l'autre! car 
le premier mot de Morphyse est bien loin de son dernier mot. 
Adieu, mes amies; portez-vous bien. 11 n'y a personne au monde 
qui vous estime plus que moi ; il n'y a personne au monde que 
j'estime plus que vous. 



1. Noir la note do la page 59. 

ti. A l'entrée des Chauips-Él^sces. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 



28 octolji'e 1701. 

Il y a trois jours que j'ai cette lettre toute prête. Je l'écrivis 
chez Le Breton, au milieu des douleurs les plus aiguës que ma 
colique m'eût encore fait souflrir. Je comptais la porter le soir 
même chez Damilaville, mais le mal, le mauvais temps et 
l'heure m'en empêchèrent. Le lendemain, j'ai été alité. Hier, 
on me purgea. Aujourd'hui, jour de Saint-Simon, me voilà de- 
bout, habillé, arrivant ici, et ne ressentant plus de mon mal 
qu'une douleur sourde dans le ventre ; et, comme la diarrhée, 
les clystères, la boisson et la médecine m'ont entièrement 
affaibli, je ne marche pas trop ferme. Le repos et les aliments 
répareront tout en un moment. 

Voilà un second coup de fouet que M. de Pompignan vient 
de s'attirer de l'homme de Genève, pour son maussade et imper- 
tinent conte qu'il a intitulé Éloge historique de M. de Bour- 
gogne \ 

Joignez mes adieux aux vôtres, en quittant Eranie. Puis- 
qu'elle nous a tous deux quand elle a l'un ou l'autre, en quittant 
l'un ou l'autre, elle nous quitte tous deux. Revenez. L'ennui et 
le malaise m'accablent. Je passe une partie des nuits à vous 
parler et à vous écrire, comme si je ne devais plus vous revoir. 
Cela n'est pas gai, mais cela est du moins fort tendre. N'allez 
pas compter ces instants entre les plus mauvais. Je sens alors 
combien vous m'êtes chère, et, par l'effet que je produis sur 
vous, je vois combien je suis chéri. Je vous ai dit des choses 
très-douces; j'ai vu toute votre sensibilité, et le lendemain 
j'espère de vous revoir. Qui amant^ ipsi sibi somnia fingunt. 
Le prémontré vous expliquera cela tout courant ; ce latin est 
encore à sa portée. Si cependant il s'était promis de plaire à 
l'une ou à l'autre, il prendrait cela pour un persiflage. Voyez, 
car il faut tout prévenir et prévoir. 



i. 1701, iii-8. Le premier coup de fouet était /es Car à M. Le Franc de Poni' 
pignan (octobre 1761) ; le second, les Ah! Ah! à Moïse Le Franc de Pompignan; 
du ipème mois de la même année. (T.) 



78 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 



LXVI 



Paris, le 25 juillet 1762. 



Je croyais avoir rétabli la paix clans notre société. Je me 
suis trompé. La clame de la Briche^ exige des excuses et des 
réparations; le silence aurait tout arrangé; mais ils n'ont pas 
voulu se taire, et voilà une femme qui ne reparaîtra plus parmi 
nous et un homme qui s'en exclura, parce qu'il s'y croira obligé 
par décence; et puis des caquets sans fin. J'en ai des vapeurs; 
au reste mon parti est tout pris, c'est de me tenir à l'écart et 
d'attendre le moment de refaire le rôle de pacificateur, le seul 
qui me convienne, et de tenir m.es doigts dans mes oreilles, 
afin d'ignorer le mal qu'ils vont dire les uns des autres. 

L'ami Le Roy boude toujours M'"*^ de... Il fallait donc qu'il 
se crût bien sûr de son fait. U est venu dîner avec nous jeudi. 
Il avait le visage de la mauvaise conscience. Il se proposait de 
monter à cheval sur le soir avec sa bien-aimée, qui ne s'en est 
pas souciée, et il n'en a boudé que davantage; mais M"^ de... 
dit que les boudeurs se corrigent eux-mêmes, quand on ne 
les regarde pas. 

Je ne sais où en sont les affaires de Suard, mais il me semble 
un peu remis. Serait-ce qu'il y a des remords qui s'étouffent 
par la répétition du crime? Je ne sais, mais si je vous étais une 
fois infidèle, il me semble que je ne m'en tiendrais pas là; il 
ne faut donc pas commencer. 

M. Suard nous présenta un Français tout frais débarqué de 
Copenhague. Cet homme nous débita des choses incroyables de 
l'amour des peuples pour leur souverain et de l'amour du 
souverain pour les peuples. On dirait que c'est chez le Danois 
que le patriotisme s'est réfugié. Voici une scène dont il a été 
témoin, et que vous voudriez bien avoir vue. C'était à l'instal- 
lation de la statue équestre du roi, sur une des places publiques 
de la capitale ; le concours du peuple était immense. Le mo- 

1. M"'' d'Épiiiay. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 70 

iiarque était venu accompagné de toute sa cour. A peine avait-il 
paru, que voilà tout à coup deux à trois cent mille voix qui 
s'élèvent et qui crient à la fois : Vive notre roi! vive noire bon 
roi! vive notre niaitre, notre ami, notre père! et le souverain, 
partageant aussi tout à coup le transport de son peuple, d'ou- 
vrir la portière de son carrosse, de s'élancer dans la foule, de 
jeter son chapeau en l'air, et de s'écrier : Vive mon jjeiiple ! 
vivent mes sujets! vivent ?nes amis! vivent mes enfants! et d'em- 
brasser tous ceux qui se présentaient à lui. Ah! mon amie, que 
cela est rare et beau ! L'idée de ce spectacle me fait tressaillir 
de joie, mon cœur en palpite, et je sens les larmes en tourner 
dans mes yeux. Ce récit nous a tous également attendris. Je 
relis cet endroit de ma lettre et il m'attendrit encore. Convenez 
que ce chapeau jeté en l'air marque une âme bien enivrée. Quel 
est d'entre ses sujets le fortuné qui est resté possesseur de ce 
chapeau? Si c'était moi, on m'en donnerait sa forme toute pleine 
d'or que je n'échangerais pas. Quel plaisir j'aurais de le mon- 
trer à mes enfants, mes enfants aux leurs, et ainsi de suite jus- 
qu'à ce que la famille s'éteignît! Combien l'heureux moment 
qui m'en aurait rendu possesseur se serait répété! combien je 
raconterais de fois la chose avant que de mourir! Croyez-vous 
que quelqu'un osât jamais le mettre sur sa tête? Cet effet ne 
serait-il pas mille fois plus précieux que l'épée de César Borgia, 
où l'on voit encore des gouttes de sang? L'histoire de cette 
journée fera verser des larmes de joie dans deux cents ans, 
dans mille ans d'ici : qu'elle fut belle pour le monarque! qu'elle 
fut belle pour ses sujets! Voilà le bonheur que j'envie aux maîtres 
de la terre; causer l'ivresse d'un peuple immense, la voir, la 
partager: c'est pour en mourir de plaisir. Au milieu de cette 
allégresse publique, il fallait avoir peixlu son père, ou avoir été 
trahi de sa maîtresse pour être triste. 

M. Suard part demain pour la Chevrette. Assis au frais à 
côté de lui, sur une chaise, aux Tuileries, je lui disais : « Vous 
êtes mieux, ce me semble, et je m'en réjouis. — Oui, me ré- 
pondit-il, je suis mieux dans ce moment, mais peut-être que 
demain au soir je serai plus mal. » A qui en veut-il? est-ce à 
la dame de la Briche, est-ce à la dame de...? Celle-ci ne se 
tient pas d'aise de se croire délivrée de l'autre; mais elle paraît 
regretter sincèrement son ami. 



80 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLÂND. 

Il y a quinze jours qu'il régnait dans cette maison une con- 
corde charmante : on riait, on plaisantait, on embrassait, on se 
disait tout ce qui venait à la bouche; les hommes étaient 
aux genoux des femmes, les amants s'en amusaient, les époux 
n'y prenaient pas garde. Aujourd'hui on est sérieux; on se 
tient écartés les uns des autres, on se fait en entrant, en 
passant, en sortant, des révérences et des compliments; on 
s'écoute, on ne se parle guère, parce qu'on ne sait que se 
dire, et qu'on n'ose se dire ce qu'on sait; on met de l'im- 
portance à tout, parce qu'on n'est plus innocent : je vois tout 
cela et je péris d'ennui. 

M""' Geoffrin était venue sur le midi; elle se proposait de 
dîner, mais saisie tout à coup de cet ennui qui la gagnait, sans 
qu'elle s'en aperçût, étonnée comme l'eût été quelqu'un qui 
n'aurait plus reconnu les visages, s'appliquant peut-être à elle- 
même l'embarras des autres, elle regarde, elle se damne sur sa 
chaise; elle veut être plaisante, personne ne la seconde, à peine 
on lui sourit ; elle se tait, fait des nœuds, bâille une fois ou deux, 
se lève et s'en va. Et l'abbé Follet qui lui crie : « Madame, vous 
nous quittez? » Et elle qui lui répond : « Il n'y a personne au- 
jourd'hui, une autre fois je reviendrai. » Adieu nos jolis sou- 
pers des lundis. Ceux qui ne savent pas encore le mot de l'énigme 
se parlent à l'oreille et se demandent qu'est-ce qu'il y a de 
nouveau ici. Dans quinzaine ils le sauront, et Dieu sait ce qu'ils 
en diront eux et les autres. J'entends tous les propos d'avance, 
et je m'en afflige. 

M. Suard revient après-demain de la Briche ; je suis curieux 
de la mine qu'il en rapportera : allongée, tout est dit ; gaie, 
tout est encore dit. Uranie, qu'en dites-vous? J'ai de la peine à 
croire qu'on soit bien fait pour l'amitié, quand on n'est point 
fait pour la tendresse; sait-on aimer un homme quand on ne 
sait pas connaître la misérable condition des femmes, et prendre 
sur soi les soins si délicats et si doux d'en consoler une au 

moins? 

Ma huitième! vous vous trompez, chère amie, c'est la 
neuvième, ou il y en a une d'égarée; comptez bien; voici ma 
douzième lettre. Un mot de réponse là-dessus; il y a dans ces 
lettres tant de choses que je n'écris que pour mon amie, que 
j'ignore pour le reste de la terre! 



LETTRES A MADEMOISELLE XOLLAND. 81 

Le livre de Boulanger est très-rare ici*; nous en avons fait 
venir, par la poste, deux ou trois exemplaires qu'on nous a 
soufflés. Sachez d'Uranie si l'épître dédicatoire est à son exem- 
plaire. Nous aurons Emile pour peu de chose, et je ne tarderai 
pas de l'envoyer à Morphyse. 

Je n'ai pas encore vu M. Duval, et je me le reproche. 

Hier j'aperçus FayoUe et Mélanie aux Tuileries, Mélanie en 
beau taffetas blanc, mais fort changée; Fayolie plus vermeil que 
la rose au matin, et entre le frère et la sœur, une jeune personne 
assez grande, mesquinement vêtue, mais d'une figure et d'une 
taille qui se faisaient remarquer. Je ne sais qui elle est. Je ne 
pense pas l'avoir jamais vue ni chez vous ni chez M'"^deSolignac. 

Je vous parlerai une autre fois de mon nouvel arrangement 
avec mes libraires, si vous m'en faites ressouvenir. 

M'"^ Diderot a été fort malade de la petite poste; c'est ainsi 
qu'ils appellent la maladie courante. Elle se porte mieux; il ne 
lui est resté qu'une douleur vers le pli de l'aine, et qu'une mau- 
vaise humeur qui chassera de chez moi la pauvre Jeanneton ; 
il est impossible qu'elle tienne; j'en suis fâché, les domestiques 
passables ne sont pas communs 

Je ne suis plus surpris que vous vous fassiez au séjour d'Lsle; 
on est heureux partout où l'on fait le bien : aimer ou faire le 
bien, c'est, comme vous savez, ma devise. Vous pensez juste, 
il ne suffit pas de faire le bien, il faut encore le bien faire. 
Continuez. Soulagez les malheureux; c'est le vrai moyen de 
vous consoler de mon absence. Je disais au Baron, lorsqu'il perdit 
sa première femme, et qu'il croyait qu'il n'y avait plus de bon- 
heur pour lui dans la vie : « Sortez de chez vous, courez après 
les malheureux, soulagez-les, et vous vous plaindrez après de 
votre sort, si vous l'osez. » 

Rousseau, dont vous me parlez encore, fait un beau vacarme 
à Genève. Les peuples, irrités de la présomption de l'auteur et 
de ses ouvrages, se sont assemblés en tumulte, et ont déclaré 
unanimement au consistoire des ministres que la Profession de 
foi du Vicaire savoyard était la leur. Eh bien! voilà un petit 
événement, de rien en lui-même, qui aura fait abjurer en un 
jour la religion chrétienne à vingt mille âmes. Oh! que ce 

1. Recherches sur l'origine du despotisme orimtal. Genève, 1701, iii-12. 
XIX. G 



82 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

monde-ci serait une bonne comédie, si l'on n'y faisait pas un 
rôle ; si l'on existait, par exemple, dans quelque point de l'es- 
pace, dans cet intervalle des orbes célestes où sommeillent les 
dieux d'Épicure, bien loin, bien loin, d'où l'on voit ce globe sur 
lequel nous trottons si fièrement gros tout au plus comme une 
citrouille, et d'où l'on observât, avec le télescope, la multitude 
infinie des allures diverses de tous ces pucerons à deux pieds, 
qu'on appelle des hommes! Je ne veux voir les scènes de la vie 
qu'en petit, afin que celles qui ont un caractère d'atrocité soient 
réduites à un pouce d'espace et à des acteurs d'une demi-ligne 
de hauteur, et qu'elles ne m'inspirent plus des sentiments d'hor- 
reur ou de douleur violents. Mais n'est-ce pas une chose bien 
bizarre que la révolte que l'injustice nous cause soit en raison 
de l'espace et des masses? J'entre en fureur si un grand animal 
en attaque injustement un autre. Je ne sens rien, si ce sont 
deux atomes qui se blessent; combien nos sens influent sur notre 
morale! Le beau texte pour philosopher! Qu'en dites-vous, 
Uranie? 

C'est précisément parce que cette Profession de foi est une 
espèce de galimatias, que les têtes du peuple en sont tournées. 
La raison, qui ne présente aucune étrangeté, n'étonne pas assez, 
et la populace veut être étonnée. 

Je vois Rousseau tourner tout autour d'une capucinière où 
il se fourrera quelqu'un de ces matins. Rien ne tient dans ses 
idées; c'est un homme excessif qui est ballotté de l'athéisme au 
baptême des cloches. Qui sait où il s'arrêtera? 

Le texte courant de nos causeries, c'est tantôt la politique, 
tantôt la religion ; nous rabâchons notre catéchisme. Le plaisant 
de cela, c'est que Gros-Jean remontre à son curé; il lui prêche 
ses propres sermons. Qu'il aille, qu'il aille; n'est-on pas trop 
flatté de retrouver ses opinions dans l'âme de ses amis? 

Je vous embrasse de tout mon cœur. Je vous souhaite inces- 
samment celle à qui vous ouvrirez votre âme, et à qui vous 
parlerez de moi. Voilà ma douzième; je persiste. 

Les journées très-chaudes sont suivies de soirées très-fraîches. 
Veillez sur votre santé; ne vous exposez pas au serein; vous 
connaissez quelle méchante petite poitrine de chat vous avez et 
à quels terribles rhumes vous êtes sujette. Si Uranie était à côté 
devons, je serais plus tranquille. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND, 83 

J'attends avec impatience votre réponse à ma dernière lettre. 
Étes-vous toujours seule? Adieu mille fois, et mille baisers de 
loin qui n'en valent pas un de près. 



LXVII 

Paris, ce 28 juillet 17G2. 

Voici encore tout plein de bâtons rompus... Si vous ne 
vous rappelez pas vos propres lettres, celle-ci sera pire qu'un 
chapitre de l'Apocalypse. 

Voilà donc une de mes lettres perdue; et qui sait ce qu'iî y 
a dans cette lettre, en quelles mains elle est tombée, et l'usage 
qu'on en fera? Gomus ne perfectionnera-t-il pas son secret? Ce 
Comus est un charlatan du rempart qui tourne l'esprit à tous 
nos physiciens. Son secret consiste à établir de la correspon- 
dance d'une chambre à une autre, entre deux personnes, sans 
le concours sensible d'aucun agent intermédiaire. Si cet homme- 
là étendait un jour la correspondance d'une ville à une autre, 
d'un endroit à quelques centaines de lieues de cet endroit, la 
jolie chose! Il ne s'agirait plus que d'avoir chacun sa boîte; 
ces boîtes seraient comme deux petites imprimeries, où tout ce 
qui s'imprimerait dans l'une, subitement s'imprimerait dans 
l'autre... Trêve de plaisanterie, si Morphyse, si Damilaville, 
ou M. Gillet...; vous m'entendez, après tout, tant pis pour les 
deux premiers : ils n'auraient eu que ce qu'on gagne à écouter 
aux portes. 

A présent, que tout est sens dessus dessous chez M...., 
on m'y voit peu ; je ne veux pas qu'on me fasse parler. Ils 
ont brouillé leur écheveau, qu'ils le débrouillent. Les longues 
soirées que j'allais passer là, je les emploie à lire, à prendre le 
frais sur le bord de la rivière, à voir, de la pointe de l'île, les 
eaux de la Marne qui viennent de vous à moi, et à leur deman- 
der des nouvelles des pieds blancs de celle que j'aime; et puis 
quand la tête est prise de ces idées-là, on ne saurait s'en tirer ; 
elles sont si douces ! Gomme les heures coulent ! que le temps 



Sh LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

est court ! la nuit est venue qu'on n'en est pas à la moitié de 
ce qu'on avait à se dire. 

Si je reste à la maison, je fais répéter à l'enfant ses leçons 
de clavecin. Les jolis doigts qu'elle aura! de l'aisance, de la 
mollesse, de la grâce; je voudrais que vous la vissiez à côté de 
moi, tout à l'heure. Elle fit hier une petite indiscrétion dont il 
n'est pas en mon cœur de lui savoir mauvais gré. Comme nous 
étions tête à tête, elle me dit tout bas à l'oreille : « Mon papa, 
pourquoi est-ce que maman m'a défendu de vous faire souvenir 
que c'est demain sa fête...? » Le soir, je présentai à la mère 
un bouquet qui ne fut ni bien ni mal reçu. Elle avait hier ses 
amis à dîner. Si Uranie eût été derrière la tapisserie, et qu'elle 
m'eût entendu : « Comment, aurait-elle dit en elle-même, ce 
commérage peut-il se trouver dans la même tête à côté de cer- 
taines idées? » 11 est vrai que je fus charmant et bête à ravir. 

J'étais invité à la Briche pour dimanche et pour lundi. C'est 
l'autre bout de l'écheveau qu'il ne faut pas tenir. 

Je ne vous ai point; j'évite mes amis, et j'ai des accès de 
vapeurs que je vais dissiper dans l'île. En m'occupant à tromper 
la peine d'une autre, j'oublie la mienne. Je vous le dis; je le 
dis à tous les hommes ; lorsque vous serez mal avec vous-même, 
faites vite quelque bonne œuvre. Grimm perd les yeux sur les 
vôtres; gardez-vous de me dire du mal de l'homme de mon 
cœur. Le moment approche où je vais apprendre ce que valent 
nos protestations, nos serments, nos souhaits, l'estime que nous 
faisons de nous-mêmes; bref, si je sais être ami; si je ne me 
retrouvais pas moi, combien je me mépriserais! Si mon ami 
devient aveugle, je vous prends à témoin de ma conduite. Venez 
me connaître, venez connaître votre amant ; car ce qu'il fera 
pour son ami, il l'eût fait pour sa maîtresse; et je ne crois pas 
qu'il eût fait pour sa maîtresse ce qu'il n'auia point eu la force 
de faire pour son ami ! Le triste moment pour mon ami ! Le 
grand moment pour moi, si je ne me trompe!... 

J'ai représenté aux libraires que je portais seul un fardeau 
que je partageais auparavant avec un collègue ; que ma sujétion 
s'était accrue, et qu'il ne fallait pas que mon sort empirât. Nous 
en sommes aux couteaux tirés ; mais j'ai l'équité pour moi, et 
je me suis promis d'être ferme. 

Si le projet de l'abbé Raynal allait réussir en même temps, 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 85 

je ne saurais que faire de toute ma richesse. Savez-vous qu'il 
s'agit de me faire pensionnaire du Mercure pour quinze cents 
livres, à condition de fournir une feuille tous les mois ! Il y a 
déjà plus d'un mois que cette agréable perspective dure ; c'est 
un bonheur que M. de Saint-Florentin ne m'ôtera pas : quand 
nous échouons, nous avons du moins espéré. 

Ceux qui marchandent ma bibliothèque en ont fait faire de 
leur tète une ap[)réciation qui est de mille livres au-dessous de 
la mienne. La différence n'est pas forte; mais* qu'importe? Si 
l'affaire manque, mon Homère et mon Platon me resteront... 

Peu à peu vous me rappellerez toute ma vie. Tenez, je ga- 
gerais cent contre un que mon aversion pour ces sortes de 
créatures vient moins d'éducation, de goiit honnête, de délica- 
tesse naturelle, de bon caractère, que de deux aventures qui 
me sont arrivées à un âge propre à recevoir des impressions 
fortes. Je ne sais pourquoi je ne vous en ai jamais dit un mot, 
je n'y repense pas sans avoir la chair de poule. Ah ! que la Vénus 
des carrefours m'est hideuse!... Une fois je fus invité à souper 
dans une maison un peu suspecte, mais que je ne connaissais 
pas sur ce pied. Un des fds de Julien Le Roi^ en était. Il y avait 
d'autres hommes et des femmes. Je fus placé à table à côté de 
la maîtresse de la maison. On fut gai. J'étais jeune et fou; je 
plaisais, et je m'en apercevais à des regards et à d'autres signes 
qui n'étaient pas équivoques. On se sépara tard ; je ne sais 
comment cela se fit, mais je restai seul avec la maîtresse de la 
maison ; en ayant, selon toute apparence, à passer la nuit dans 
un appartement où il n'y avait qu'un lit, j'espérais qu'on m'en 
offrirait poliment la moitié, car c'était une femme polie. On la 
délaçait, j'aidais à la déshabiller, lorsqu'on heurta violemment à 
la porte : c'était le jeune Le Roi, qui revenait à toutes jambes 
m' apprendre l'état de la personne aimable et facile avec laquelle 
j'étais, et le péril de ses faveurs. J'étais descendu pour lui 
parler; je ne remontai pas... Voici le second tome. J'avais une 
petite chambre au coin de la rue de la Parcheminerie; je la vois 
d'ici. Au-dessus de moi logeait une fille entretenue par un ofii- 
cier; elle s'appelait Desforges. Son amant partit pour la cam- 
pagne de /i4 -; je fis connaissance avec elle un jour qu'il faisait 

1 . Fameux horloger, né à Tours en 1G8G, mort à Paris eu 1759. 

2. 1744. 



86 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

chaud. Je la trouvai étalée sur une bergère dans le plus grand 
déshabillé; je m'approchai des pieds du lit et des siens; je pris 
les bords de la gaze qui la couvrait et je la levai ; elle me laissa 
faire. Je lui dis qu'elle était belle ; et à ma place et à mon âge 
il était trop difficile de ne pas la trouver telle. Je me disposais 
à appuyer mon éloge, lorsque, interposant sa main entre ses 
charmes et mon désir, elle m'arrêta tout court par ce discours 
étrange : « Mon ami, voilà qui est fort beau (ou fort bien, je 
ne sais lequel des deux elle a dit) ; mais je ne suis pas sûre de 
moi, et je ne sais, ajouta-t-elle, pourquoi je serais désespérée 
que tu eusses à te plaindre de ma complaisance. Il y a là, de 
l'autre côté de ma porte, un grand benêt qui me presse ; la pre- 
mière fois je le laisserai aller, et nous saurons si tu peux ac- 
cepter sans conséquence fâcheuse ce que je ne suis que trop 
disposée à t' accorder. » L'expérience se fit, le grand benêt 
voisin en fut malade à mourir ; et j'échappai par une grâce 
spéciale de la Providence, qui ne m'a jamais fait que le bien de 
me sauver du mal, à un accident dont les libertins se rient, 
mais qui me fait frissonner... 

Gardez-vous bien de communiquer ces historiettes à Uranie ; 
vous rempliriez son âme d'un trouble qui ne la quitterait plus; 
elle verrait son fds environné des mêmes périls sans se pro- 
mettre pour lui le bonheur qui m'en a sauvé. 

Adieu, mon amie. Vous voyez bien que ce n'est là qu'un 
fragment d'une lettre que je n'ai pas le temps d'achever. Il est 
tard, il faut que je sois contre-signe ; et si je ne me hâte pas de 
courir sur le quai des Miramionnes, je n'y trouverai plus per- 
sonne. Adieu encore une fois, mon amie; aimez-moi malgré tout 
ce que je vous confie. Que m'importe de devoir ce que je puis 
avoir de qualités estimables à la nature ou à l'expérience, 
pourvu qu'elles soient solides, que jamais la vanité ne les dé- 
pare, et que je reste plus convaincu que je ne l'ai été de ma 
vie qu'elles sont infiniment au-dessous du prix et de la récom- 
pense que vous y mettez ! Adieu pour la troisième fois. Mon 
respect, mon dévouement, mon amitié la plus tendre à Uranie, 
si vous avez le bonheur de la posséder. 

L'homme à qui cette fille demandait la grâce de lui faire un 
enfant, souriait, plaisantait, disait peu de chose; l'affaire lui 
paraissait importante. Il demandait du temps pour s'y résoudre, 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 87 

et l'on n'en était point offensée. Je devine une partie des rai- 
sons qui le faisaient balancer. Si vous me les demandez, après 
votre décision, je vous les dirai. A dimanche la suite de ce ba- 
vardage. C'est toujours ma treizième; je suis têtu. 



LXVITI. 

Le 31 juillet 1702. 

Je continue; et pour en venir à ce que vous pensez sur le 
jeu, je suis plus indulgent que vous. Je permets qu'on pousse 
du coude son ami. Je m'y attends. Tout ce que la passion 
inspire, je le pardonne. Il n'y a que les conséquences qui me 
choquent. Et puis, vous le savez, j'ai de tout temps été l'apolo- 
giste des passions fortes ; elles seules m'émeuvent. Qu'elles 
m'inspirent de l'admiration ou de l'effroi, je sens fortement. 
Les arts de génie naissent et s'éteignent avec elles ; ce sont 
elles qui font le scélérat, et l'enthousiaste qui le peint de ses 
vraies couleurs. Si les actions atroces, qui déshonorent notre 
nature, sont commises par elles, c'est par elles aussi qu'on est 
porté aux tentatives merveilleuses qui la relèvent. L'homme 
médiocre vit et meurt comme la brute. 11 n'a rien fait qui le 
distinguât pendant qu'il vivait ; il ne reste de lui rien dont on 
parle, quand il n'est plus; son nom n'est plus prononcé, le 
lieu de sa sépulture est ignoré, perdu parmi les herbes. D'ail- 
leurs les suites de la méchanceté passent avec les méchants, 
celles de la bonté restent, comme je disais une fois à Uranie. 
S'il faut opter entre Racine méchant époux, méchant père, ami 
faux et poëte sublime, et Racine bon père, bon époux, bon ami 
et plat honnête homme, je m'en tiens au premier. De Racine 
méchant que reste-t-il? Rien. De Racine homme de génie? 
L'ouvrage est éternel... 

Vous vous trompez; elle n'est point coquette! mais elle 
s'est aperçue que cet intérêt vrai ou simulé que les hommes 
protestent aux femmes les rend plus vifs, plus ingénieux, plus 
attentionnés, plus gais; que les heures se passent ainsi plus 



88 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

rapides et plus amusées; elle se prête seulement : c'est un 
essaim de papillons qu'elle assemble autour de sa tête; le soir 
elle secoue la poussière qui s'est détachée de leurs ailes, et il 
n'y paraît plus. Cette femme est originale ; elle a des choses 
très-fines, et tout à côté des naïvetés. Peu de monde, mais en 
revanche rien de cette uniformité si. décente et si maussade qui 
donne à un cercle de femmes du monde l'air d'une douzaine 
de poupées tirées par des fils d'archal. A propos d'un petit 
réduit que j'espérais obtenir à Madrid, je lui disais : a Je le 
meublerai comme il conviendra; vous en aurez la clef, et vous 
irez vous y reposer. » Suard ajouta : a Pourquoi pas quand il 
y sera? » Elle répondit : a Je le voudrais bien; mais cela ne se 
peut pas » ; cela avec un air, un son de voix et des yeux ! puis 
se tournant du côté de Suard, elle ajouta : « Mais voyez-vous 
comme cela glisse sur lui? — Gela est vrai, dit Suard; mais 
pourquoi ? — Par une raison, dit-elle, dont je l'estime infini- 
ment et qui vous ferait rougir. » 

Toutes les idées que vous avez eues me sont aussi venues 
par la tête ; mais je les ai chassées comme des suggestions du 
malin esprit. Les menées obscures d'un homme dégénèrent tôt ou 
tard en une espèce de fumée qui en enveloppe plusieurs autres. 

Le Baron jette feu et flamme de ce qu'on ne me voit point. 
J'irai demain, quoique je sois invité de passer la journée à 
Massy. La dame de Massy est toujours aussi folle ; elle avait 
tout à l'heure dans son comptoir, à côté d'elle, une femme assez 
jolie et que je remarquai. « Allons donc, m'a-t-elle dit tout 
bas, vous faites comme si vous ne vous y connaissiez pas » ; et 
puis, en haussant les épaules : « de petits yeux, de gros tétons, 
beauté de province. » 

Ce n'est pas Gaschon, c'est l'abbé... Cette pauvre femme 
de risle m'a conté touie sa déconvenue; c'est une pitié qui 
fend le cœur. Séduite, grosse, moribonde, abandonnée, et mille 
autres traits moins atroces et plus vils; ainsi il n'y a plus un 
grain d'estime. L'amour s'en va à tire-d'aile; il n'y a plus que 
la vanité qui souffre; et la preuve, c'est que quand je lui ai bien 
montré l'ingratitude de son amant, elle souffre moins. Il y a 
quelques jours qu'elle était malade, lui menacé de le devenir, 
et elle lui disait d'un ton charmant : «. Qui est-ce qui vous soi- 
gnera? Vous devriez bien attendre que je me porte mieux. » Au 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLÂND. 80 

demeurant, les confidences de sa rivale recommencent. Quelle 
position ! Que feriez-vous en pareil cas? — En pareil cas ! si 
vous étiez obsédée d'amants ! moi, je m'en irais chercher une 
femme moins occupée. 

Non, Saurin ne sera plus des nôtres ; il y a un certain beau- 
frère dont il craint la rencontre. On dit que sa femme est grosse ^ 
Avant son mariage il détestait les femmes grosses. Voilà un sen- 
timent bien dénaturé! qu'en dites-vous? Pour moi, cet état m'a 
toujours touché. Une femme grosse m'intéresse; je ne regarde 
pas même celles du peuple, sans une tendre commisération. 

Notre despote-, par la défense qui vous blesse, voulait pré- 
venir la tracasserie qu'il prévoyait. Sa dame vient de m'écrire 
qu'on lui a fait bien du mal; j'entends tout ce que cela signifie. 

Vous allez donc avoir le jeune et vermeil Fayolle? S'il était 
curieux, lui? 

Je vous écris aujourd'hui samedi, afin que ma lettre parte 
demain. Autre cas de conscience qu'il faut que je vous propose 
avant que de la fermer : celui-ci m'embarrasse plus que le pre- 
mier. Une femme sollicite un emploi très-considérable pour son 
mari; on le lui promet, mais à une condition que vous devinez 
de reste. Elle a six enfants, peu de fortune, un amant, un mari; 
on ne lui demande qu'une nuit. Refusera-t-elle un quart 
d'heure de plaisir à celui qui lui offre en échange l'aisance 
pour son maii, l'éducation pour ses enfants, un état convena- 
ble pour elle? Qu'est-ce que le motif qui la fait manquer à son 
mari, en comparaison de ceux qui la sollicitent de manquei" à 
son amant? La chose a été proposée tout franchement par un 
certain homme qui serrait une fois les mains à une certaine 
femme de mes amies : on lui a accordé quinze jours pour se 
déterminer... Comme tout se fait ici! un poste vaque, une 
femme le sollicite; on lève un peu ses jupons; elle les laisse 
retomber, et voilà son mari, de pauvre commis à cent francs 
par mois, M. le directeur à quinze où vingt mille francs par an. 
Cependant quel rapport entre une action juste ou généreuse, et 
la perte voluptueuse de quelques gouttes d'un fluide? En vérité 
je crois que Nature ne se soucie ni du bien ni du mal ; elle 

1. Voir la lettre iaii. 

2. Grimni, sans doute. 



90 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

est toute à deux fins : la conservation de l'individu et la pro- 
pagation de l'espèce. 

A propos de cela, pourriez-vous me dire pourquoi il y a de 
beaux vieillards et point de belles vieilles? 

Voilà le billet de loterie que vous m'avez demandé. 

Qui est-ce qui a manqué à Yialet? sont-ce ses protecteurs? 
est-ce l'abbé de Breteuil? Nous sommes toujours à ses ordres. 

Les libraires viennent enfin de m'accorder, outre la rente 
de quinze cents livres qu'ils nie font jusqu'à la fin de l'ouvrage, 
outre trois cent cinquante livres par volume de planches, et il 
y en aura quatre, outre trois cent cinquante livres par volume 
de discours, et l'on peut compter sur huit, les cinq cents livres 
par volume de discours qu'ils faisaient à d'Alembert; ce sera 
environ quinze mille francs dans l'intervalle de cinq ans, sans 
compter mon petit pécule de province, et la négociation de l'abbé 
Raynal qui n'est pas tout à fait désespérée. 

Enfin ma sœur se sépare au mois de septembre d'avec ce 
maudit saint i qui la faisait damner. Cette conduite ingrate l'a 
brouillé avec son évêque et avec tous ses amis. Il se relègue 
dans le fond d'un de nos faubourgs, au milieu de la plus vile 
canaille de la ville, et il se voue à entendre, le reste de sa vie, 
depuis quatre heures du matin jusqu'à midi, et depuis deux 
heures après midi jusqu'à huit heures du soir, les impertinences 
d'une vingtaine de bégueules qu'il dirige. Yoilà-t-il pas une vie 
bien utile à la société ? 

Cet Horace en question, dont la couverture me sera si pré- 
cieuse et que je regarderai plus souvent et avec plus de plaisir 
que le livre, je ne l'ai pas encore : ce sera pour le courant de 
la semaine prochaine, à ce que dit M'"^ Vallayer, en me regar- 
dant d'un œil tendre qui ne ment pas. 

Adieu, chère et bonne amie. La chère sœur est-elle arrivée? 
II me semble que ce mal de sein ne m'inquiète guère et que 
c'est une alfaire de circonstance ; quant au reste, qui est-ce qui 
n'a pas eu les pieds un peu gonflés par les chaleurs qu'il a fait? 
Lorsque notre Uranie sera auprès de vous, je ne m'informerai 
plus du tout de votre santé. Tout se porte bien autour de moi. Je 
suis charmé de ma petite, parce qu'elle raisonne tout ce qu'elle 

1. Sou frère l'abbé. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 91 

fait. « Angélique, ce passage vous embarrasse? regardez sur 
votre papier. — Le doigté n'est pas écrit sur mon papier, et 
c'est là ce qui m'arrête. — Angélique, je crois que vous passez 
une mesure. — Comment la passerais-je puisque j'en tiens 
encore l'accord sous mes doigts ? » Quel dommage que l'édu- 
cation réponde si mal aux talents naturels! La jolie femme que 
ce serait un jour! Mais cela n'entend du soir au matin que des 
quolibets, des sottises; quoi que j'en fasse dans la suite, il res- 
tera toujours quelques vestiges de cette première incrustation 
mauvaise. Si cela appartenait à M'"*^ Le Gendre, quelle joie elle 
éprouverait lorsque cette enfant se jetterait à son cou, les bras 
ouverts, en lui disant : « Maman, baisez-moi ! Je vois bien que 
vous êtes encore fâchée, car vous ne me baisez pas de bon 
cœur! » Adieu, ma bonne amie, n'oubliez pas celui que rien ne 
distrait de vous. Samedi quatorzième lettre. 



LXIX 

Ce 4 août 1762. 

Vous me rendez attentif à tous les moments de ma journée. 
Un dévot qui doit compte à son directeur de ses pensées, de ses 
actions, de ses omissions, ne s'épie pas plus scrupuleusement. 

J'ai commencé ma semaine par me quereller avec M. de La... 

Je ne saurais m'accommoder de ces gens stricts; ils ressem- 
blent à ces écureuils du quai de la Ferraille qui font sans cesse 
tourner leur cage, les plus misérables créatures qu'il y ait. Je 
laisse un peu reposer la mienne. 

J'avais donné un manuscrit à copier à un pauvre diable. Le 
temps Jpour lequel il me l'avait promis expire, et mon homme 
ne reparaissant point, l'inquiétude m'a pris; je me suis mis à 
courir après lui; je l'ai trouvé dans un trou grand comme ma 
main, presque privé de jour, sans un méchant bout de bergame 
qui couvrît ses murs, deux chaises de paille, un grabat avec 
une couverture ciselée de vers, sans draps, une malle dans un 
coin de la cheminée, des haillons de toute espèce accrochés au- 



92 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

dessus, une petite lampe de fer-blanc à laquelle une bouteille 
servait de soutien; sur une planche une douzaine de livres 
excellents. J'ai causé là pendant trois quarts d'heure. Mon 
homme était nu comme un ver, maigre, noir, sec, mais serein, 
ne disant rien, mangeant son morceau de pain avec appétit, et 
caressant de temps en temps sa voisine sur ce misérable châlit 
qui occupait les deux tiers de sa chambre. Si j'avais ignoré que 
le bonheur est dans l'âme, mon Épictète de la rue Hyacinthe 
me l'aurait bien appris. 

Deux mots plaisants : l'un de Piron, à l'occasion de l'aven- 
ture du prince de Bauffremont; vous la savez cette aventure, 
mais si par hasard vous ne la savez pas, comment vous la 
du-ai-je? Il était à Saint- Hubert avec le roi; parmi les gardes il 
y avait un jeune Suisse à qui il voulait persuader à toute force 
qu'avec un joli garçon il y avait cent occasions où l'on pourrait 
se passer d'une jolie femme. Le roi a mal pris la chose. On a 
envoyé M. de Bauflfremont dans ses terres ; il a été privé du 
cordon bleu qu'il était sur le point d'obtenir, et Piron a dit : 
« qu'il ne s'en est fallu que de l'épaisseur d'un Suisse qu'il ne 
l'ait eu. » 

Il y a quelques jours que M. *** disait à sa nonchalante 
moitié, qu'il tracassait et qui ne s'en émouvait pas davantage : 
« Madame, vous ne savez ni vous défendre, ni crier; vous êtes 
de toutes les femmes que je connaisse la plus propre pour un 
viol et la moins propre pour une jouissance. » 

En amour un sot l'emporte communément sur un homme 
d'esprit; on aime mieux dominer un idiot que d'être subjugué 
par un autre ; celui-Là fait valoir l'amour-propre que celui-ci 
mortifie ; et ne vous croyez pas exceptée de la règle ; vous 
m'aimeriez peut-être moins si je le méritais davantage. 

Nous revenions dimanche passé de chez M.***, après sou- 
per, Suard et moi. Le temps s'était rafraîchi, il faisait clair de 
lune; la promenade nous plut et nous la continuâmes jusqu'à 
une heure du matin. Il croit qu'un homme peut devenir amou- 
reux de la femme de son ami sans s'en apercevoir. « Mais, à 
ce propos, lui disais-je, quoi ! est-ce que le soir, le matin, 
quand il se couche, quand il s'éveille, il ne trouve pas qu'elle est 
blanche comme un lis, qu'elle a les yeux charmants, qu'elle est 
d'une taille élégante? Est-ce qu'il ne voit pas sa gorge s'élever 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 95 

et s'abaisser? Est-ce qu'au milieu de cette rêverie-là les senssont 
tranquilles? Allez, celui qui s'y trompe est plus bête... — Mais 
est-ce que vous trouvez cela si bête? — Sans doute... » etc. etc. 
J'ai été témoin, il n'y a pas longtemps, d'une bonne action 
et bien faite. Une pauvre femme avait un procès contre un prêtre 
de Saint-Eustache ; elle n'était pas en état de le poursuivre, un 
honnête homme indigné s'en est chargé. On a gagné ; mais 
lorsqu'on a été chez le prêtre pour mettre la sentence à exécu- 
tion, il n'y avait plus ni prêtre, ni meubles, ni quoi que ce soit. 
Cela n'a pas empêché la pauvre femme de sentir l'obligation 
qu'elle avait à son protecteur ; elle est venue l'en remercier, et 
lui témoigner le regret qu'elle avait de ne pouvoir lui rembour- 
ser les frais de la plaidoirie. En causant, elle a tiré une mau- 
vaise tabatière de sa poche, et elle ramassait avec le bout de 
son doigt le peu de tabac qui restait au fond ; son bienfaiteur 
lui dit : «Ah! vous n'avez point de tabac; donnez-moi votre 
tabatière que je la remplisse. » Il a pris la tabatière et il a mis 
deux louis au fond qu'il a couverts de tabac. Voilà une action 
généreuse qui me convient, et à vous aussi, n'est-ce pas? Don- 
nez ; mais, si vous pouvez, épargnez au pauvre la honte de ten- 
dre la main. 

Nous avons eu, Grimm et moi, lundi matin, une grande 
conversation; je ne vois goutte au fond de son âme, mais je ne 
saurais la soupçonner. C'est, depuis deux ans, toujours à son 
avantage que les choses obscures se sont éclaircies. Sa conduite 
ressemble comme deux gouttes d'eau à celle de Grandisson 
dans les premiers volumes ; il sent bien qu'il a contre lui les 
apparences et le jugement des indilTérents dont il ne se soucie 
guère. Au reste, il dit que si nous allons jamais à Rome, il 
m'expliquera le mystère de sa conduite dans le .Panthéon. 

Je viens de recevoir un billet de cette pauvre M"'' Riccoboni, 
Elle est désolée; elle ne peut digérer les impertinentes satires 
qu'on fait d'elle et de ses ouvrages; elle dit : « Si un coquin 
cassait les fenêtres d'une blanchisseuse, le commissaire en 
ferait justice; on m'ôte mon ouvrage, on m'insulte, et personne 
ne dit mot. » Eh bien! voilà donc le fond de l'âme d'un auteur; 
il veut plaire même à ceux qu'il méprise; l'éloge de mille gens 
d'honneur, d'esprit et de goût ne le console pas de la critique 
d'un sot; il oublie la voix douce et flatteuse de ceux-ci, et le 



94 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

cri importun de celui-là retentit sans cesse à son oreille. On ne 
peut se rf^soudre à une injustice de tous les temps; on veut être 
excepté d'une loi, dure à la vérité, mais qui s'est exécutée 
depuis la création du monde sur tout ce qu'il y a eu de grands 
hommes : il faut que l'homme meure; il faut que l'homme 
supérieur soit persécuté, 

A propos de cette petite fille à laquelle vous promettiez un 
avenir aussi malheureux qu'à sa mère, rassurez-vous, elle n'est 
plus ; je sais à présent ce que c'est que l'excès de la tendresse 
maternelle. On avait eu l'imprudence de laisser monter cette 
malheureuse femme pour être témoin de l'agonie de son enfant, 
elle en a perdu le jugement; elle a été folle, mais folle tout à 
fait, à craindre pendant plusieurs jours que cela ne revînt pas. 
Si je pouvais me rappeler ses discours et ses actions, je vous 
déchirerais l'âme. Je suis toujours de moins en moins content 
du père^ : il avait un billet de cent pistoles à loucher; son 
enfant se mourait, la mère s'en arrachait les cheveux; il n'y 
était pas; c'était moi qui la consolais. Cet événement, qui lui 
cause aujourd'hui tant de peine, n'est peut-être pas le plus 
malheureux de sa vie ; je lui laissais entrevoir cette consolation, 
et elle s'écriait : «Monsieur, laissons cela; c'est ma fille, n'ajou- 
tons pas un avenir cruel à un présent qui est affreux. » 

Voilà un paquet de lettres que je vous envoie. 

Grimm explique tout dans l'aft'aire de M. Vialet. Il prétend 
que nous avons agi avant les protecteurs qu'on avait auprès du 
chancelier, etc. — Cela se peut. — Et qu'il n'y a personne à 
accuser. — J'y consens. 

M. de Prisye est donc à Paris? On n'entend non plus parler 
de moi que si j'étais à la Chine? C'est que j'y suis en effet pour 
ceux que je ne me soucie pas trop de voir. Si l'on me pardonne 
tout à condition que je ne serai pas coupable envers vous, je les 
prends au mot et je reste chez moi. Je ne veux pas que les 
oreilles vous tintent trop fort. Si vous saviez comment je me 
porte; quelles couleurs! quel visage! quel embonpoint! la 
belle santé de reste ! 

Adieu, ma tendre, mon unique amie; venez me faire des 

l.On verra par Ja lettre suivante que c'est Damilaville dont il est ici 
question. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 95 

jours heureux; venez me dire que vous m'aimez; venez me le 
prouver; j'ai quelques moments d'impatience; mais ils sont 
courts, je sens que jamais ils ne m'entraîneront à rien que je ne 
puisse vous avouer : vous êtes et vous serez tout le bonheur de 
ma vie; aucun plaisir que ma Sophie ne le partage. Valeant 
aliœ. Il n'y en a qu'une pour moi. Je date pour vous obéir. 



LXX 

Paris, ce 8 août 17()2. 

Nous avons passé la semaine à consoler cette pauvre femme ; 
j'ai cru qu'elle en perdrait l'esprit. Le premier jour elle n'ouvrit 
la bouche qu'une fois : ce fut pour appeler son enfant. Le lundi 
au soir après souper, elle chantait et ses enfants dansaient en 
rond; on les couche; la plus jeune et la plus aimable, celle 
qu'elle a perdue, dormit comme à l'ordinaire ; on la leva le 
mardi matin, gaie, fraîche et vermeille; à midi la fièvre prend; 
le soir elle est sans connaissance; à minuit elle est morte. Je 
permets de s'affliger à ceux qui perdent des enfants comme 
celui-là; elle était blanche comme la neige, faite à peindre, 
d'une figure tout à fait piquante, et puis de la naïveté, de la 
finesse, de la sensibilité, une originalité de caractère comme on 
ne'l'a point à cet âge. La vie n'est pas une perte pour cet enfant, 
mais l'enfant est une vraie perte potir ses parents ; ils en avaient 
six. C'est celui qui les consolait de l'existence des autres qui 
leur est enlevé. En vérité, je ne sais si cela n'est pas plus cruel 
que de n'en avoir qu'un et de le perdre. Je crains que la mère 
n'en fasse une maladie. Damilaville en est inconsolable. Voilà 
le seul chaînon qui l'attachait rompu. Par honneur, par décence, 
par humanité, nous tiendrons encore quelque temps ; mais gare 
que le peu qui reste de tendresse ne s'en aille avec la douleur. 
Une bonne leçon pour ceux qui ont plusieurs enfants et qui 
laissent percer leur prédilection, c'est que les frères et les 
sœurs n'ont point été touchés de la mort de leur petite sœur. Il 
y a pis : quand on l'a apprise au plus jeune, il s'est mis à rire ; 



96 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

et depuis ils sont tous devenus jaloux et chagrins des regrets 
de leurs parents. Voici un trait de ressentiment d'un enfant qui 
se croyait haï de son père : le père mourut et l'enfant frappait 
d'un fouet le cadavre en l'insultant. J'ai vu cela; je ne sais 
• pourquoi je me rappelle et vous redis cette horreur. Les enfants 
sont vindicatifs et cruels. 

Voici un passage du Métastase qui est bien vrai, et qui 
peint fortement la tendresse des mères; il en introduit une 
qui a perdu son fils, et que l'on cherche à résigner à son sort 
par l'exemple d'Abraham, qui avait conduit le sien sur la mon- 
tagne ; il lui fait répondre : Ah! Dieu n'aurait jamais donné 
cet ordre à sa mère! Nous enlevâmes la nôtre le premier jour, 
et nous la conduisîmes hors de chez elle ; le second jour, nous 
la promenâmes à l'Étoile; le troisième, à Vincennes; deux en- 
droits où j'ai passé des moments tristes et des moments doux. 
Hier, je lui fis compagnie toute la soirée. Damilaville était allé 
à la Briche malgré le mauvais temps; nous y dînerons aujour- 
d'hui. J'aime mieux essuyer les larmes de ceux qui sont mal- 
heureux que de partager la joie des autres. 

Vous devez avoir maintenant à côté de vous la chère sœur 
et votre neveu. Quand vous aurez embrassé notre Uranie mille 
fois pour vous, vous l'embrasserez deux ou trois fois pour moi, 
où vous voudrez, sur les yeux, sur le front, sur les joues; mais 
j'aime mieux sur le front; c'est là que son âme réside. Si la ré- 
solution qu'elle a prise de s'apprivoiser tient encore, dites-lui 
de prendre garde de semer des fleurettes sur une belle étoffe 
pleine et unie. Il faut bien du goût et de l'art pour faire ser- 
penter une guirlande autour d'une colonne sans détruire sa 
noblesse. Toutes ces petites vertus de société auxquelles elle ne 
se pliera jamais de bonne grâce ne vont point avec la franchise 
et la sévérité de son caractère. Madame Le Gendre, mon Ura- 
nie, jolie, polie, attentive, prévenante, afl"able, souriante, souple, 
révérencieuse? Gela ne se peut. Qu'elle reste comme Nature l'a 
faite, grave, sérieuse, noble et pensante. Nature l'a faite grande 
et noble; la voilà qui se fait petite et jolie. Si elle prend pour 
tout le monde cet air charmant qu'elle a pour nous quelquefois, 
comment en serons-nous touchés? 

J'ai bien peur que ce petit neveu, dont vous disposez comme 
il vous plaît, ne se trouve souvent entre ses deux tantes, lors- 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 97 

qu'elles aimeraient bien autant être seules. Si vous vous atta- 
chiez adroitement à lui rendre son ignorance incommode, peut- 
être se déterminerait-il à s'instruire; essayez. 

Honnête ou fripon, il faut donner un écu à Roger, et six 
francs à M"** Clairet. 

Ce que je ferais à votre place? Je n'assoirais pas légère- 
ment le plus grand de tous le soupçons. On n'est pas coupable 
pour n'oser lever les yeux; innocent, on les baisse quelquefois 
pour ne pas regarder celui qui accuse injustement et nous 
offense. 

Les habitants de Genève ont fort embarrassé leurs minis- 
tres; on ne sait encore ce que cela deviendra. 

Les Jésuites ont été jugés vendredi au soir; à minuit, les 
chambres étaient encore assemblées. Aussitôt que les arrêts 
paraîtront, je les ferai partir pour Isle ^ 

Il y a deux nouveaux papiers sur l'affaire des Galas; ce sont 
des espèces de requêtes adressées à M. le chancelier par les 
frères ; si on ne les imprime pas incessamment, je vous les ferai 
copier -. 

Vous êtes étonnée de l'atrocité de ce jugenient de Toulouse; 
mais songez que les prêtres avaient inhumé le fds comme mar- 
tyr, et que, s'ils avaient absous le père, il aurait fallu exhumer 
et traîner sur la claie le prétendu martyr. Il y a un des juges 
qui en a perdu la tête. G'est Voltaire qui écrit pour cette mal- 
heureuse famille. Oh ! mon amie, le bel emploi du génie ! Il 
faut que cet homme ait de l'âme, de la sensibilité, que l'injus- 
tice le révolte, et qu'il sente l'attrait de la vertu. Eh! que lui 
sont les Galas? qui est-ce qui peut l'intéresser pour eux? quelle 
raison a-t-il de suspendre des travaux qu'il aime, pour s'occu- 
per de leur défense ^ ? Quand il y aurait un Christ, je vous 
assure que Voltaire serait sauvé. 

Adieu, ma bonne et tendre amie. Si je vous aime? De toute 



1. L'arrêt d'expulsion des Jésuites est du 6 août 17G2. 

2. Mémoires de Donat Calas pour son père, sa mère et son frère, suivis d'une 
Déclaration de Pierre Calas. Ces deux factums, qui portent la date des 22 et 23 juil- 
let 17G2, sont compris dans les OEuvres de Voltaire. 

3. Voltaire répondait à M. d'Argental, qui lui demandait sa tragédie d'Olympie 
pour la Comédie-Française : « N'espérez point tirer de moi une tragédie que celle 
de Toulouse ne soit finie. » 

XIX. 7 



98 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

mon âme; oui, de toute mon âme, et j'éprouve en vous le di- 
sant une émotion au fond de mon cœur qui m'assure que je dis 
vrai. Vous connaissez bien cet oracle-là. 

Mes deux cas de conscience, quand en aurai-je la décision ? 

Je ne sais ce que l'homme du premier disait à la fille qu'il 
sollicite ; mais j'entendis qu'elle lui répondait : « Quand il^ en 
sera temps, vous habiterez ; d'ici à ce temps, ne vous avisez 
pas seulement de regarder ma porte. » 

Adieu, encore une fois, mes bonnes et tendres amies. Vous 
voilà donc réunies pour deux mois dans mes lettres. Eh bien ! 
chère sœur, je l'aime autant et plus que jamais. Les hommes 
ne sont donc pas aussi méchants qu'on les fait ! Gela ne vous 
séduira-t-il point ? Le bonheur dont elle jouit serait bien fait 
pour vous, si vous vouliez. Mourrez- vous sans savoir ce que c'est 
que de faire un heureux? Hélas! oui. 



LXXI 

Paris, ce 12 août 1762. 

Voilà, mon amie, le billet d'enterrement des Jésuites*. Je 
l'ai rogné le plus court que j'ai pu pour le déguiser à la poste ; 
mais j'ai chiffré toutes les pages. Me voilà délivré d'un grand 
nombre d'ennemis puissants. Qui est-ce qui aurait deviné cet 
événement, il y a un an et demi? Ils ont eu tant de temps pour 
prévenir ce coup, qu'il fallait ou qu'ils eussent bien peu de 
crédit, ou que le roi eût bien résolu leur destruction : c'est le 
dernier qui est le plus vraisemblable. L'affaire du Portugal aura 
jeté sur l'affaire de France quelque lueur qui les aura montrés 
au monarque sous un aspect odieux ; il aura attendu le moment 
de se défaire de gens qui l'avaient frappé, et qu'il voyait sans 
cesse la main levée sur lui ; celui de la banqueroute scanda- 
leuse du père La Valette aura paru favorable - ; ils se mêlaient 

1. L'arrêt prononçant leur expulsion. 

2. Cazotte, quittant la Martinique, où il avait fondé des établissements, pour 
rentrer en France, avait vendu toutes ses possessions au P. La Valette, qui lui en 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 99 

de trop d'affaires. Depuis environ deux cents ans qu'ils existent, 
il n'y en a presque pas un qui n'ait été marqué par quelque 
forfait éclatant. Ils brouillaient l'Église et l'Etat : soumis au 
despotisme le plus outré dans leurs maisons, ils en étaient les 
prôneurs les plus abjects dans la société ; ils prêchaient au 
peuple la soumission aveugle aux rois, l'infaillibilité du pape, 
afin que, maîtres d'un seul, ils fussent maîtres de tous. Ils ne 
reconnaissaient d'autre autorité que celle de leur général ; il 
était pour eux le Vieux de la Montagne. Leur régime n'est que 
le machiavélisme réduit en préceptes. Avec tout cela, un seul 
homme, tel que Bourdaloue, pouvait les sauver; mais ils ne 
l'avaient pas. Ce qu'il y a de plaisant, c'est la bonne foi avec 
laquelle les Jansénistes triomphent de leurs ennemis. Ils ne 
voient pas l'oubli dans lequel ils vont tomber : c'est la fable 
des deux chevrons arcboutés et en querelle avec le faîte de la 
maison. Le maître, impatienté de leur mésintelligence, abattit 
l'un, et l'autre tomba. Les évêques mécontents entendent bien 
mieux leur affaire. Cette boutique de Jésuites contenait toutes 
sortes de denrées, bonnes, mauvaises ; mais elle était bien four- 
nie ; ceux qui la tenaient étaient de grands charlatans ; ils 
amassaient autour d'eux beaucoup de gens, et la barque de 
saint Pierre voguait. Ces événements font bien rire les philoso- 
phes. Au reste, ces bons Pères avaient conservé de l'espérance 
jusqu'à la dernière extrémité, à en juger par la surprise et la 
consternation qu'on leur a vues lorsqu'on leur a signifié les 
arrêts. Plusieurs avaient l'air de malfaiteurs qu'on a condam- 
nés. Un homme de ma connaissance, constitué au milieu d'eux 
par son état et par les circonstances, ne les aimant pas à beau- 
coup près, n'a pu résister au spectacle de leur désespoir, et 
s'est retiré; aujourd'hui même on les plaint; demain on les 
chansonnera; après-demain, on n'y pensera plus : c'est le ca- 
ractère du joli peuple français. 

Toute la matinée d'hier mercredi, ils la passèrent à dire et 



régla le prix (cinquante mille écus) en lettres de change sur la Compagnie de 
Jésus. Le P. La Valette ayant eu peu de succès dans la suite de ces affaires, les 
supérieurs de la Compagnie trouvèrent assez commode de laisser protester les 
lettres de change, Cazotte leur intenta un procès qui fut comme le signal de tous 
ceux qui vinrent fondre sur la Société. (T.) 



100 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

à faire dire des messes dans leurs trois églises, et à demander 
leur conservation à Dieu, qui ne les a pas exaucés. Entre onze 
heures et midi, il y avait dans leur cour un troupeau de dévotes 
qui se tordaient les mains, qui s'arrachaient leurs coiffes, et 
qui hurlaient comme des insensées. Vous vous doutez bien de 
la rumeur que tout cela fait ici. On attend sous quelques jours 
un troisième arrêt du Parlement dont j'ignore l'objet; et, im- 
médiatement après, un édit du roi, confirmatif des arrêts du 
Parlement. 

Il me semble que j'entends et que je vois Voltaire; il lève 
ses yeux et ses mains au ciel, il dit : Niinc dintittis servum 
tuiini, Domine, quia viderunt oculi mei salutaj^e tmim. Cet 
homme incompréhensible a fait un papier qu'il appelle un Éloge 
de Crcbillon. Vous verrez le plaisant éloge que c'est : c'est la 
vérité ; mais la vérité offense dans la bouche de l'envie. Je ne 
saurais passer cette petitesse-là à un si grand homme. Il en 
veut à tous les piédestaux. Il travaille à une édition de Cor- 
neille. Je gage, si l'on veut, que les notes dont elle sera farcie 
seront autant de petites satires. Il aura beau faire, beau dégra- 
der; je vois une douzaine d'hommes chez la nation qui, sans 
s'élever sur la pointe du pied, le passeront toujours de la tête. 
Cet homme n'est que le second dans tous les genres. 

Mais en voilà assez des autres ; un mot de moi. Je passe mes 
jours en deux infirmeries ; ma femme et son domestique sont 
indisposés; celle de Tlsle est tombée dangereusement malade, 
comme je l'avais prévu ; c'est un serrement de gorge qu'on ne 
saurait dissiper. Toutes les huiles, tous les gargarismes, tous 
les nids d'hirondelle de la Sainte-Chapelle n'y feront rien. 

Si Morphyse avait pitié du jeune homme, et que son ennui 
abrégeât votre séjour ! Je rapporte tout à votre séjour à Paris. 

J'ai l'exemplaire de Rousseau i; qu'en ferai-je? Faut-il en 
faire un paquet et vous l'envoyer? 

Ce Comus ^ dont les tours de passe-passe les tracassent, 
n'est pas sorcier, à coup sûr, et cela me suffit. 

Notre chère sœur ne m'oublie pas, j'en suis certain ; mais 
vous oubliez souvent, vous, de me dire qu'elle se souvient de 

1. De VÉmile, publié au mois de juin 1762 

2. Escamoteur célèbre de ce temps. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 101 

moi; cela me fait pourtant grand plaisir, et vous ne l'ignorez 
pas. Vous l'avez donc embrassée, cette chère sœur! Combien vous 
avez eu de plaisir! Gomme le cœur vous a palpité cà toutes deux! 
Comme Morphyse vous examinait! Gomme elle en était jalouse ! 
Comme elle en aura redoublé de froid pour l'une et d'humeur 
pour l'autre ! Gomme elle me venge actuellement de la froideur 
des deux ou trois premières lettres que je vais recevoir ! 

Je vous promets que cela n'est pas trop aisé de rompre son 
caractère, et de se faire petit, petit, petit, pour être de niveau 
avec les autres, leur persuader qu'ils ont autant d'esprit qu'un 
homme à qui l'on en accorde, et les mettre bien à leur aise. 

C'est d'une goutte-sereine que Grimm est menacé; et d'a- 
vance je vous préviens que son bâton et son chien sont tout 

prêts. 

LafTaire de l'abbé Raynal est au diable ^ Ils se moquent de 
moi, et ils me soutiennent tous que l'abbé Raynal ne m'a rien 
promis. Je n'ai pas été trop attrapé; car je n'y comptais pas 
trop. Avec un peu plus de loisir, j'aurais peut-être fait beaucoup 
de châteaux en Espagne que je n'aurais pas vus s'évanouir 
sans peine. Voilà un des grands bonheurs de l'homme occupé : 
l'espérance le leurre moins, le présent l'occupe trop pour qu'il 
se fatigue les yeux à regarder à perte de vue dans l'avenir. Il 
n'y a ni lieu, ni temps, ni espace pour celui qui médite profon- 
dément. Cent mille ans de méditations comme cent mille ans 
de sommeil n'auraient duré pour nous qu'un instant, sans la 
lassitude qui nous instruit à peu près de la longueur de la con- 
tention. 

Adieu, ma bonne amie; je vous embrasse de toute mon âme. 
Comme nos journées passent à présent rapidement! Chère amie, 
dispensez-moi de dater; mais comptez que je vous écris tous 
les dimanches et tous les jeudis sans manquer. 

1. Voir précédemment, p. 84. 



102 LETTRES A M AFJEMOISELLE VOLLÂND. 



LXXII 

Paris, ce 15 août 1762. 

Non, mademoiselle, non, madame de .... n'est point du tout 
coquette. 11 n'y a qu'un imbécile qui puisse se promettre quel- 
que récompense des soins qu'on lui offre et qu'elle accepte; elle 
se moque de toutes leurs singeries, et cela est évident; elle ne 
cherche point à plaire. Rien de faux dans son propos, rien d'ap- 
prêté dans sa parure. Dites-lui comme son mari : « Mais, ma- 
dame, vos tétons ne reviennent pas » ; et elle répond : « Je m'en 
consolerais bien, si j'avais des fesses. Faute de ce, je ne sau- 
rais aller à cheval sans me blesser; cela est triste. » Aux obser- 
vations peu obligeantes qu'elle permet qu'on fasse, et qu'on 
fait quelquefois assez librement sur ce qu'on voit de sa personne, 
elle en ajoute même sur ce qu'on ne voit pas; et je ne me suis 
jamais aperçu que ces confidences lui coûtassent, fussent-elles 
peu naturelles, ou qu'elle fût secrètement fâchée de celles qu'on 
avait risquées, ou de celles qui lui étaient échappées. Une dé- 
claration en forme ne lui plaît ni ne la blesse ; on ne peut pas 
lui reprocher de l'avoir amenée. Au milieu de l'essaim empressé 
de ses serviteurs, elle est également tranquille pour tous; elle 
ne cherche point à semer entre eux des jalousies, des soupçons, 
à les réveiller par des préférences : tout cela se fait bien sans 
qu'elle s'en mêle; elle est absolument sans manège. 

Vous décidez bien vite le second de mes cas de conscience ! 
On a tout fait pour sa passion, et vous voulez qu'on ne fasse 
rien pour le bonheur d'un mari, pour la fortune d'une pépinière 
d'enfants, parmi lesquels peut-être il y en a qui n'appartiennent 
point au mari ! Il ne s'agit pas d'accroître son aisance, il faut 
encore s'exposer à perdre celle qu'on a; et pour répondre à tous 
vos scrupules, on n'exige la récompense qu'après le service 
rendu. Piano ^ di grazia. 

Je ne me tiens pas pour battu sur la question des beaux 
vieillards qui sont, et des belles vieilles qui ne sont pas. Il me 
semble que vous m'avez très-bien prouvé qu'il y avait égale- 



LETTRES Â MADEMOISELLE VOLLÂND. 103 

ment de belles vieillesses en hommes et en femmes ; mais il y 
a bien de la différence entre être un beau vieillard et avoir une 
belle vieillesse. Peut-être n'est-on pas un beau vieillard sans 
avoir une belle vieillesse, et encore dis-je peut-être ; mais on peut 
certainement, et rien n'est plus commun que d'avoir une belle 
vieillesse et n'être pas un beau vieillard. J'y ai rêvé un moment, 
et il me semble qu'il y a des raisons physiques et morales de 
cette distinction des deux sexes dans un âge avancé. Les femmes 
semblent n'être destinées qu'à notre plaisir. Lorsqu elles n ont 
plus cet attrait, tout est perdu pour elles ; aucune idée acces- 
soire qui nous les rende intéressantes, surtout depuis qu elles 
ne nourrissent ni n'élèvent leurs enfants. Autrefois une gorge 
flétrie était encore belle ; elle avait allaité tant d'enfants! Dans 
la douleur, une mère déchirait son vêtement, découvrait sa poi- 
trine, et conjurait son fils par ce sein qui l'avait nourri : ce n est 
plus cela. S'il était possible qu'il y eût une belle tête de vieille, 
les haillons qui la couvrent la dépareraient. Nous, nous avons 
la tête nue ; on voit la forêt de nos cheveux blancs ; une longue 
barbe rend notre visage respectable ; nous conservons sous une 
peau ridée et brunie des muscles fermes et solides. La nature 
douce, molle, replète, arrondie de la femme, toutes quahtes 
qui font qu'elle est charmante dans la jeunesse, font aussi que 
tout s'affaisse, tout s'aplatit, tout pend dans l'âge avance, (.est 
parce qu'elles ont beaucoup de chair et de petits os a dix-huit 
ans qu'elles sont belles ; c'est parce qu'elles ont beaucoup de 
chair et de petits os que toutes les proportions qui forment la 
beauté disparaissent à quatre-vingts ans. Quelle différence de 
front et de joues d'un vieillard et d'une vieille; de leurs bras 
des épaules, de la poitrine, du dos, des cuisses et du reste . 
Nous changeons sans doute comme les femmes avec le temps ; 
mais le temps ne nous décompose pas autant qu'elles. Les pro- 
portions s'altèrent moins partout, parce que partout nous avons 
les chairs plus compactes, les muscles plus durs et toute la 
charpente plus grosse. Les exemples que vous me citez ne sont 
pas de belles vieilles, prenez-y garde; mais de vieilles qui 
paraissent jeunes, qui n'avaient pas leur âge, ou qui avaient 
une belle vieillesse. Une belle vieille a rapport à la beauté; une 
belle vieillesse a rapport à la santé. Je cause librement de tout 
cela avec vous, mes amies, parce que vous avez l'esprit excellent, 



m LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

et que vous vous occupez tous les jours à réparer ce que l'âge 
vous enlèvera, par des qualités solides qui vous resteront mal- 
gré le temps et les années ; un grand sens, une belle âme, un 
cœur noble, sensible et élevé, tels que l'ont mes deux sœurs, est 
exempt de rides, si elles atteignent un âge avancé. Combien 
leur présence rappellera de bons discours et de bonnes actions 
cà ceux qui les auront connues ! mais il n'en sera pas de même 
pour les autres: voilà la différence du rôle qu'on a fait pendant 
la vie. Le nôtre est public. Domestique, il est présumé ; au lieu 
qu'on suppose qu'une femme a vécu sans rien faire, si l'on n'en 
est instruit. J'ai dit. Décidez. 

Ne dites point de mal de mes libraires, ils font tout ce que 
j'ai exigé. Voilà l'équité qn'il faut attendre de tout le monde. La 
générosité consisterait à aller au delà. Reste à savoir si on en 
peut exiger d'un homme dans son état, d'un marchand dans 
son comptoir, d'un procureur dans son étude, d'un libraire dans sa 
boutique; c'est là qu'il vend son temps, son industrie, son savoir- 
faire, et qu'il doit en tirer le meilleur parti possible, s'il veut 
qu'on l'appelle bon commerçant, bon procureur, bon libraire. 
Un homme s'est avisé de faire et de publier une mauvaise 
traduction du Joueur, qui, loin de me nuire, fait au contraire 
désn-er la mienne, qui paraîtra avec Miss Sara Sampson, la 
Fatale Curiosité, le Marchand de Londres, et d'autres pièces 
qui se ressemblent et que je donnerai avec des discours qui 
vaudront peut-être la peine d'être lus \ 

Vous n'avez pas encore cette sœur si aimée, si désirée, si 
nécessaire à votre bonheur, et qui le sait ! qu'est-ce donc qui 
la retient? Si elle n'est pas à côté de vous, elle est aussi fâchée 
que vous. 

Ce n'est pas assez que de faire lire le jeune homme, il faut 
aussi le faire parler sur la lecture, qui en deviendra pour vous 
et pour lui plus instructive et plus intéressante. Au reste, n'ac- 
cusez pas trop les parents ; c'est Nature qui avait commencé 
par ne rien faire qui vaille ; ils ont achevé. Je pardonne au père 
son libertinage, mais je ne saurais lui pardonner son hypocrisie; 
la vilaine bête que c'est! Et puis cet enfant, qui cherche à 



t. YIII. 



1. Voir le Joueur, t. VII, p. 411, et pour les autres pièces la note de la p. 434, 



LETTRES A M A DE MOISEEEE VOLL.\ND. 105 

connaître la turpitude de son père et qui la révèle, me choque 
plus fortement encore que sa vile morale. 

J'ai une foule de choses intéressantes à vous envoyer, la 
suite des papiers sur les Galas, V Éloge de Crêbillon. etc., etc.; 
combien je vous prépare de plaisirs et de peines! N'oubliez pas 
de me demander, après que vous aurez lu l'histoire du père, 
quelle était cette réilexion qui me causait une douleur mortelle; 
mais peut-être la ferez-vous comme moi. 

Nous allâmes hier, Damilaville et moi, à la Briche. J'y étais 
appelé par M'"'' d'Épinay. 

A une autre fois le sujet de ce petit voyage et la description 
de la maison qui est charmante ; c'est là qu'il faut aller 
s'établir, et non dans le sublime et ennuyeux palais de la Che- 
vrette. 

Nous ramenâmes Grimm. Son amie vient le prendre mardi 
à Paris, et le mercredi ils partent ensemble pour Étampes, où 
ils passeront une quinzaine chez M'^'' de Valory. 

Adieu, mon amie, je baise votre front, vos yeux, et votre 
menotte sèche qui me plaît autant qu'une potelée. C'est bien de 
cela qu'il s'agit à quarante-cinq ans ! 

Il y a près d'un mois que je n'ai paru chez le Baron. Il faut 
porter cette lettre sur le quai Saint-Bernard, aller de là à la 
butte Saint-Roch et peut-être revenir de la butte Saint-Roch 
sur le quai, car il n'est pas sûr que le Raron soit à Paris. Adieu, 
celle que j'aimerai tant qu'elle sera, tant que je serai. 

Le jour de Notre-Dame, la fête de ma petite. 



LXXIH 

Paris, le 19 août 1762. 

Combien j'aurais de choses intéressantes à vous dire, si j'en 
avais le temps ! mais la matinée s'est passée tout entière à lire un 
ouvrage sur l'institution publique : c'eût été la chose la plus utile 
et la plus praticable pour un royaume tel que le Portugal, qui se 
renouvelle; pour nous, c'est autre chose. Les mauvais usages, 



106 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

multipliés sans fin et invétérés^ sont devenus respectables par leur 
durée et irréformables par leur nombre. Cette lecture faite, il a 
fallu faire répéter à ma petite sa leçon de clavecin; c'est une 
tâche que je me suis imposée, parce qu'elle me plaît et qu'elle 
lui sert, et à laquelle je ne manque guère. Gela fait, il était dix 
heures; il y avait deux heures au moins que l'on m'attendait à 
l'atelier, où j'ai couru (car on court presque toujours pour arri- 
ver trop tard), et où j'ai trouvé un fardeau d'ouvrage que je 
n'expédierai qu'après avoir écrit un petit mot à mon amie; sans 
cela je serais troublé. Ce devoir si doux qui m'appellerait me 
distrairait de l'autre ; je manquerais à celui-là, et je m'ac- 
quitterais mal de celui-ci. Je vous félicite toutes deux, chères 
sœurs, de vous posséder. Je serai souvent en esprit entre l'une 
et l'autre, mettant vos mains entre les miennes, ne sachant 
laquelle des deux j'aime le plus; autant ami de l'aînée que 
de la cadette ; partageant également mon respect et mon 
estime. 

Eh bien ! ce mal de jambe n'est donc pas encore fini? Vous 
me rendrez fou, si vous n'y prenez garde. Pour Dieu! mon amie, 
dites-moi les choses comme elles sont. 

Arrêtez par de la vérité exacte cette imagination cruelle qui 
m'exagère tout en général, mais surtout les plus petites choses 
qui vous concernent. Cela vous occupe peu ! tant pis. Gela ne 
vous inquiète point du tout ! je ne m'en acquitte que trop bien 
pour tous les deux. 

Je crains que notre Uranie ne soit un peu trop grande pour 
l'enfant; qu'elle ne sache ni jouer à cloche-pied, ni k la main- 
chaude, ni au pied-de-bœuf, ni à cligne-musette, ni à coucou- 
bay, et qu'elle n'imprime, sans le vouloir, un respect qui éloigne 
les marques de la tendresse. Je me plie à tout cela que c'est un 
charme ; il est rare qu'en prenant le hochet, je ne trouve 
l'occasion déplacer une sentence, une petite leçon sur la justice, 
sur la langue quand on parle mal, sur la logique quand on rai- 
sonne faux. Il faut en général se faire petit, pour encourager 
peu à peu les petits à se faire grands. On peut leur dire d'aussi 
bonnes choses sur une poupée, sur une croix de paille, sur un 
chillbn que sur les affaires les plus importantes. En les accoutu- 
mant à être bons dans des riens, ils sont tout prêts k être bons 
dans des cas importants ; mais est-ce qu'il y a des riens pour eux ? 



LETTRES A MADEMOISELLE \ OLE WD. 107 

Toute seule? Cela ne se peut, c'est la femme la plus adroite 
à faire recrue ; il faut voir comme elle fait demander ce qu'elle 
veut. Il est impossible d'avoir une volonté quand il ne lui plaît 
pas qu'on en ait. 

Puisque le récit de bonnes actions vous touche, je vous dirai 
toutes celles qui viendront à ma connaissance ; et, pour vous tenir 
parole tout de suite : M'"*" d'h4)inay avait donné dix-huit sous 
à un petit garçon, pour une journée de travail. Le soir il revient 
à la maison, n'ayant pas un liard. Sa mère lui demanda si on ne 
lui avait rien donné, il répondit que non, et mentit. Cependant 
la chose s'éclaircit; la mère, mieux instruite, voulut savoir ce 
que les dix-huit sous étaient devenus. Le pauvre petit, il les 
avait donnés à un cabaretier chez lequel son père avait passé la 
journée à s'enivrer, et épargné au bonhomme une querelle que 
sa femme n'aurait pas manqué de lui faire. Si on tenait compte 
des bonnes actions, elles seraient plus fréquentes, n'en doutez 
pas. C'est ce qu'on fait aussi à la Chine ; on les y publie à son de 
trompe : elles y ont des récompenses assurées. Nous ne savons 
que punir ; nous arrêtons, tant que nous pouvons, les méchants, 
mais nous ne nous mêlons pas de faire germer les bons : 
peut-être ne faudrait-il guère de châtiments pour le crime, s'il 
y avait des prix pour la vertu. On connnet le crime par intérêt; 
on aimerait autant pratiquer la vertu par le même motif, et il y 
aurait de l'honneur et de la sécurité de plus à gagner. Où l'on 
donne une bourse d'or à l'homme bienfaisant, on n'en doit guère 
voler, 

Grimm et elle sont partis hier pour Étampes; ils y passeront 
dix jours chez M"" de Valory ; ils seront sûrement heureux, au- 
tant qu'il est possible. Avec des procédés, quelque bien obser- 
vés qu'ils soient, on n'a rien à reprendre, et l'on n'est pourtant 
contente de rien ; c'est que ce n'est pas un équivalent : c'est la 
monnaie de la tendresse. Tous les égards du monde ne valent 
pas une caresse, un sourire, un mot doux, même une querelle 
délicate, un reproche obligeant, une petite bouderie sur un re- 
fus même placé, en un mot, toutes ces tracasseries que je fais 
si bien, de propos délibéré, sans être offensé. 

Le temps fera pour lui, j'en suis sûr ; il est déjà moins réservé. 
La honte de pratiquer en ma présence un conseil que je lui 
avais donné ne l'a point arrêté; rien n'arrête cet homme, quand 



108 LETTRI-S A MADEMOISELLE VOLLAND. 

il s'agit de faire bien ou mieux. Nos femmes se sont vues, et 
cela s'est passé à merveille. 

Faites mon compliment cà M. Vialet; dites-lui que je vous ai 
choisie pour mon interprète et mon secrétaire auprès de lui; 
cela ne lui déplaira pas. Il m'a mandé que l'académicien qui 
avait écrit sur les ardoises de la Meuse avait dit tout plein de 
bêtises. Exigez de lui qu'il m'envoie l'état le plus scrupuleux de 
ces bêtises-là, pour en faire usage en temps et lieu. Qu'il s'en 
rapporte surtout à ma prudence, je ne le compromettrai pas ni 
moi non plus; avec de l'honnêteté et l'amour de la vérité tout 
se dit sans blesser personne. 

Vous voyez bien que je réponds à votre dix-huitième et que 
je la suis ligne à ligne. Je n'aurais pas assez de place pour la 
suivre jusqu'au bout, d'autant qu'il y a certains points sur les- 
quels je serai bien aise de m'étendre : j'y reviendrai. Celle-là 
n'ira pas au dépôt sitôt. 

Le capitaine enragera du succès de Yialet; encore un prix 
de gagné, et c'est un homme perdu. Tout cela sera présenté aux 
supérieurs comme des distractions, et le supérieur le croira, et 

le reste vous le devinez. M sera toujours mené par le nez; 

le goût qu'il a pour Uranie y contribuera. On se fait secrète- 
ment un mérite de mille petites injustices faites en faveur du 
mari, ([uand on en veut à sa femme. 

Mais s'il avait fallu trouver aux filles de Morphyse des 
époux dignes d'elles, elles seraient encore à marier toutes trois. 
11 fallait un sylphe à Uranie ; et un grand ange, un ange d'an- 
nonciation à l'aînée; pour vous, l'ami Diogène, mais avec un 
petit bout de draperie bien ou mal attaché, et vous avez en moi 
tous les droits selon les instants; mais le Diogène s'en va tous 
les jours : dans huit ou dix ans, il n'en restera pas le moindre 
vestige. 

Adieu, mon amie; portez-vous mieux. Je vous embrasse de 
tout mon cœur. Quand le Diogène sera parti, vous me céderez 
à Uranie, auprès de laquelle je serai sylphe pendant cinq ou six 
ans, au bout desquels la tète s'all'aiblissant, les préju.gés renais- 
sant sur les ruines du sens commun et de la raison, les cheveux 
blanchissant, le dos se courbant, je donnerai le bras à l'aînée 
pour aller pleurer à l'église toutes les douces folies que j'aurai 
dites à la cadette, et toutes celles que j'aurais voulu faire avec 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAiND. 109 

leur sœur.. Je vous aime comme le premier jour. Je vous désire 
et vous attends comme à notre première séparation. Je vous suis 
fidèle, comme si cela me coûtait beaucoup. 11 n'y a que le mé- 
rite de la difficulté qni manque à tout ce que je fais. Adieu. 



LXXIV 

Paris, ce 22 août 1762. 

J'attends votre dix-neuvième avec bien de l'impatience; car 
qui peut deviner les suites de cet incendie? Il ne faut qu'une 
étincelle assoupie sous la cendre, un peu d'air pour renouveler 
le danger. Je vous vois au milieu des travailleurs, dans l'eau, 
dans la boue, etc. Quelles alarmes vous avez eues! quelle fatigue! 
Vous vous portez bien, dites-vous? Je ne saurais me le per- 
suader. Si vous n'étiez qu'à vingt lieues d'ici, et qu'on pût aller 
et revenir dans un jour de poste, je saurais tout cela par moi- 
même. Vous avez raison, la nuit, tout était perdu; dans la soi- 
rée, les habitants de la campagne étant dispersés, le désastre 
eût été bien plus grand. 

Il y a dans votre récit des circonstances qui me font frémir. 
Comment vont les bras, les pieds, les jambes? Et la chère sœur? 
Je la crois dans un état presque aussi pitoyable que vous. Trois 
femmes, l'une avancée en âge, l'autre faible et délicate, celle-ci 
n'ayant qu'un souffle de vie, portant des fardeaux, se livrant à 
des travaux fort au-dessus des forces des hommes les plus 
robustes! C'est à présent que vous devez sentir votre lassitude. 
Dans le premier jour le corps se soutient par la violence de 
l'activité que le péril lui a donnée ; mais cette activité tombe à 
mesure que la sécurité revient, et l'on est accablé. C'est là du 
moins l'effet des transports de la colère, quand j'en prends trop. 
Je vous suppose à présent étendues dans vos lits, sans pouvoir 
remuer ni pieds, ni pattes. Je suis bien aise que vous ayez vu 
dans cette triste circonstance tous vos domestiques tels que vous 
le souhaitiez. J'envie à l'abbé du Moucets les secours que vous 
en avez reçus. Après vous avoir montré tout son dévouement 



110 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

dans le moment périlleux, il se croira obligé de politesse à vous 
faire compagnie les jours qui suivi ont. 11 sera bien fier d'avoir 
pu vous être bon à quelque chose; j'aurais un autre sentiment 
à sa place. 

Jusqu'à présent je ne vous ai pas chargé d'un seul mot pour 
votre mère. Je vous prie de lui marquer toute la part que je 
prends à son accident. Ah ! ma pauvre amie, comme vous voilà, 
avec vos jambes plus gonflées que jamais, vous traînant avec 
votre bâton. Et la perte des foins, des grains, des bâtiments? 
Cela doit monter haut! 

Je n'ai pas le courage de reprendre la suite de mon journal ; 
j'attendrai que vous me l'ordonniez. Vous me demandez dans 
votre dernière V Éloge de Crébilkmj vous l'avez à présent. On 
a fait un petit volume de mon Éloge de Birhardson, du Testa- 
ment et delà Pomjje de Clarisse^. J'en ai pris deux exemplaires, 
un pour vous, un pour moi. J'espérais joindre à cette lettre la 
suite de l'afiaire tragique des Galas; mais l'impression n'en est 
pas achevée, ce sera pour jeudi prochain. Adieu, mes bonnes, 
mes vraies amies. Je voudrais bien être à côté de vous, pour 
peu que vous me crussiez utile, vous ne doutez point de ce 
que je ferais. Dites un mot. 

C'est après-demain votre fête. Si Uranie pensait à vous pré- 
senter deux fleurs, une pour elle et l'autre pour moi 1 C'est pré- 
cisément comme je ferais à sa place. Voilà qui est arrangé pour 
longtemps : le jour de la Saint-Louis, il y aura toujours soixante 
lieues de distance entre vous et moi. Ecoutez bien tout ce que 
notre chère sœur vous dira; ce sont mes souhaits. Elle sait 
combien ma tendresse fait à votre bonheur; elle vous promettra 
la durée de son amitié ; elle vous désirera la durée de mon 
amour. Je vous réponds de ce point-ci; c'est mon affaire. Tou- 
jours, mon amie, toujours vous me serez chère; faites seule- 
ment que ce toujours dure longtemps. Je l'ai enfin, ce portrait, 
enfermé dans l'auteur de l'antiquité le plus sensé et le plus 
délicat : mercredi je le baiserai, le matin en me levant, et le 
soir en me couchant je le baiserai encore. 

Il n'y a plus de Jésuites ici. On a encore publié quelques ar- 
rêts que je ne vous envoie point. Ils ne signifient pas grand'chose. 

1. Lyon, 17G2, in-12. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 111 



Lxxy 



A Paris, le 2Gaoùt 1762. 



Votre dernière lettre, par laquelle vous m'apprenez qu'enfin 
l'incendie est entièrement éteint, ne me tranquillise point du 
tout. Avec une aussi misérable santé que vous l'avez l'une et 
l'autre, les alarmes, les insomnies, la fatigue que vous^avez 
essuyées, il est impossible que vous ne soyez pas accablées. Vous 
ne me nierez pas que vos jambes ne fussent encore enflées, 
lorsque vous les enfonciez dans la fange et dans l'eau. Tout ce 
que vous avez fait, vous l'avez dû faire; mais a-t-on dû souf- 
frir que vous le fissiez? Le premier effroi passé, ne fallait-il pas 
vous prendre, vous conduire par les épaules dans un des appar- 
tements du château et vous y enfermer, avec l'attention seule- 
ment de tranquilliser vos imaginations troublées, en vous instrui- 
sant d'heure en heure de ce qui se passait? Si j'avais été là, je 
vous avoue que c'est par où j'aurais débuté, protestant que je 
ne remuerais mes deux bras qu'après que vous seriez éloignée. 
Tout est fini, les bâtiments sont renversés; les foins, les blés, 
les avoines, les grains sont en cendres. Mais s'il survient à notre 
chère sœur une fluxion de poitrine qui l'emporte, avec un de 
ces rhumes que nous connaissons, et qui vous éteignent, ne 
vaudrait-il pas mieux que 1e feu fût encore dans les bâtiments 
qui restent, les consumât et le château? On refait ou l'on ne 
refait pas des châteaux et des basses-cours; mais on ne refait 
pas des enfants comme ceux dont on a exposé la vie pour sauver 
des choses qui, toutes précieuses qu'elles sont, ne peuvent 
cependant passer que pour des babioles en comparaison. Comme 
je vous aurais crié : Eh ! laissez brûler, et éloignez d'ici ces 
mains délicates, ces membres faibles qui ne sont pas faits pour 
porter des seaux d'eau, des chevrons brûlés; allez-vous-en mettre 
sur des coussins ces deux pieds enflés; ils y seront beaucoup 
mieux que dans la boue et le fumier. Je ne saurais m'occuper 
du désastre qui s'est fait ici que quand je vous saurai en sûreté. 
Oh! Uranie, comme vous avez été crottée, et jusqu'où? Mais il 



H2 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

n'est pas encore temps de plaisanter. Il faut auparavant savoir 
quelle perte vous avez faite, et que vous m'ayez juré toutes 
deux et chacune sur votre honneur que vous vous portez bien. 

Je n'ai pas le temps de causer davantage avec vous. J'ai 
employé mes trois fêtes à travailler comme un forçat pour d'hon- 
nêtes gens que je connais un peu, qui ont fait une découverte 
importante et à qui je n'ai pu refuser le service de l'exposer. 
Mais pendant que je m'occupais de leur aflaire, la mienne res- 
tait là. Je vous écris de chez Le Breton vis-à-vis d'un tas 
d'épreuves à corriger et après lesquelles on attend. 11 faut 
pourtant que Grimni ait raison; que le temps ne soit pas une 
chose dont nous puissions disposer à notre gré; que nous le 
devons d'abord à nos amis, à nos parents, à nos devoirs, et 
qu'il y a dans la dissipation qu'on en fait, en le prodiguant à des 
indifférents, quelque principe vicieux. Si j'avais été vraiment 
bienfaisant, pourquoi en aurais-je du regret? Il faut que mon 
action ou ma conscience pèche, et j'aime mieux croire que c'est 
mon action. 

Adieu, mes tendres amies, femmes que j'aime de tout mon 
cœur. A présent que vous voilà tranquilles, reposez-vous, net- 
toyez-vous, décrassez-vous. Je suis sûr que vous êtes noires 
comme du charbon, que vous puez la crotte, le fumier et la 
fumée, qu'on ne saurait par où vous prendre sans se gâter. Je 
ne sais ce que je dis; qu'on la jette entre mes bras comme elle 
est, et dans un état pire encore. Adieu, adieu; trouvez, tout à 
travers vos travaux et vos assiduités, un moment pour me dire 
que vous vous portez bien. Mille baisers à toutes deux, sur vos 
mains noires, sales, enfumées, chère sœur; partout où vous le 
permettrez, chère et tendre amie. 



LXXVI 



Paris, le 29 août 1762. 



J'ai fait part à Damilaville de votre accident, et nous avons 
pensé l'un et l'autre que si vous envoyiez un état de votre perte, 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLANI). 113 

un peu exagéré, s'il en est besoin, nous dresserions d'après 
cela un mémoire que quelqu'un présenterait à M. de Gourteille, 
afin d'obtenir une réduction de votre vingtième pour une, deux, 
trois, quatre ou cinq années. Le ministre, qui fait tout par ses 
commis, nous renverrait ce mémoire pour en décider; et nous 
arrangerions la chose comme il vous plairait. Ainsi donc, si cela 
vous convient, que nous sachions tout le dégât que le feu vous 
a fait et par delà, et ce que vous payez de vingtième ; le reste 
est notre affaire. 

Je viens d'achever ce mémoire dont je m'étais chargé pour 
ces pauvres diables qui ont inventé une chose utile. 11 est minuit 
passé, et je ne saurais me résoudre, tout fatigué que je suis, à 
m'endormir sans avoir préparé ma lettre pour demain. Je vais 
reprendre ma réponse à votre dix-huitième à l'endroit où j'en 
étais resté. 

La décision d'Uranie me paraît bien sévère. Quoi donc! ne 
met-elle aucune différence entre une action illicite et une mau- 
vaise action? Ne sera-t-il pas permis de faire par raison ce qu'on 
a déjà fait par passion? Après avoir tout osé pour soi, n'osera- 
t-on rien pour son époux et pour ses enfants? Si l'on a quelque 
reproche à craindre, ne serait-ce pas plutôt celui qu'on se ferait 
à peu près sur ce ton, s'il arrivait que l'on tombât dans la 
misère, qu'avec un peu moins de pusillanimité on aurait sûre- 
ment évitée? Si nous avions notre innocence, peut-être y fau- 
drait-il regarder de fort près avant que de l'échanger contre de 
l'or? Mais, hélas! nous ne l'avons plus; il ne s'agit que d'une 
petite tache de plus ou de moins; d'une infraction de la loi 
civile, la moins importante et la plus bizarre de toutes; d'une 
action si commune, si forte dans les mœurs générales de la nation, 
que l'attrait seul du plaisir, sans aucune autre considération 
plus importante, suffit pour la justifier; d'une action dont on 
loue notre sexe, et dont en vérité on ne s'avise plus guère de 
blâmer le vôtre ; du frottement passager de deux intestins, mis 
en comparaison avec les aisances de la vie; d'une faute moins 
répréhensible que le mensonge le plus léger ; il est bien singu- 
lier, chère sœur, que vous permettiez à un homme engagé par 
le serment libre de la tendresse avec une femme qu'il aime de 
faire un enfant aune autre qu'il n'aime pas, et que vous défen- 
diez un moment de complaisance à une de vos semblables, qui 

XIX. 8 



1U LETTRt:S Â MADEMOISELLE VOLLAND. 

y est entraînée par un motif des plus importants. S'il était ques- 
tion de goûter un plaisir exquis, une volupté délicieuse, un 
transport ravissant, un moment de félicité au-dessus de toute 
idée, peut-être rabattriez-vous un peu de votre jansénisme! Et 
vous ne pensez pas que c'est un dégoût insupportable qui nous 
attend! et que, à tout bien prendre, ce devoir est la véritable 
expiation du plaisir défendu qu'on a pris. J'ai quelquefois entendu 
parler des femmes sur ce point; toutes étaient d'accord que 
c'était un horrible supplice. Eb bien ! nous y voilà résolus. 
L'héroïsme est d'autantplus grand, que le sacrifice de soi-même 
répugne davantage. Combien nous allons mériter, si votre pré«- 
jugé ne s'y oppose plus ! Songez donc que celui qu'on va rece- 
voir dans ses bras est un homme qu'on méprise, et qu'on haït; 
songez qu'il se chargera de tous les frais du péché; songez que 
nous n'y mettrons pas un atome du nôtre; songez que nous 
serons plus passive et plus immobile qu'une statue de marbre; 
songez que, s'il nous échappe quelques mouvements insensibles, 
quelque signe de vie, ce sera d'impatience et non de plaisir; 
songez que ceci est l'ouvrage tout pur de la raison, que le cœur 
et les sens n'y seront pour rien; c'est un acte de pénitence, s'il 
en fut jamais. S'il nous survenait une maladie là, n'y aurait-il 
pas de la folie à se refuser à l'application d'un instrument, s'il 
était nécessaire; et quelle plus fâcheuse maladie que de mourir 
pendant trente ans de soif et de faim? (Quelle différence mettez- 
vous en pareil cas entre un homme de cette trempe et un 
instrument de chirurgie? Et puis, ne dirait-on pas qu'il en soit 
de cette affaire comme du vol, de la calomnie, du meurtre et 
d'une infinité d'autres actions qui sont mauvaises en tout temps 
et partout? Rentrez pour un moment dans l'état de nature; pour 
Dieu, dites-moi ce que c'est. 

A présent, venons à vous, mademoiselle. Eh bien ! vous ne 
voulez donc pas qu'on ait la complaisance pour cette honnête 
créature, qui a le sens assez droit pour sentir que le mariage 
est un sot et fâcheux état, et qui a le cœur assez bon pour vou- 
loir être mère, de lui faire un enfant ? Vous l'appelez tête bi- 
zarre? Vous craignez qu'elle ne prenne du goût pour le plaisir, 
qu'on ne prenne du goût pour elle ? Vous la trouvez présomp- 
tueuse de se croire capable de bien élever. Halte là, s'il vous 
plaît. Elle a l'expérience par-devers elle. Après avoir fait supé- 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 115 

rieurement l'éducation de trois ou quatre bambins qui n'étaient 
pas les siens, elle peut, je crois, se promettre, sans trop présu- 
mer d'elle, d'en bien éduquer un qui lui appartiendra. Je vous 
l'ai déjà dit ; ce n'est point ici une affaire de cœur, moins encore 
une affaire de tempérament. Pour ce blâme public qu'elle en- 
courrait, peut-être elle l'a mis sous ses pieds, u Jamais, dit-elle, 
je ne me persuaderai que de se proposer, avant de sortir de ce 
monde, de remplir la place qu'on quitte, d'un honnête homme 
ou d'une honnête femme, que de s'exposer à perdre la vie pour 
la donner à un autre ; obligation que la différence des sexes im- 
posait avant tout sacrement institué, toute législation publiée ; 
que de se sacrifier à inculquer dans une jeune femme des prin- 
cipes d'honneur et de justice, pendant un grand nombre 
d'années ; que de préparer à la société un bon citoyen, un bon 
père, une bonne mère, un bon mari, ce soit une cause d'op- 
probre ; parce qu'on ne s'assujettit pas à quelques formalités de 
convention qui ne signifient rien, et qui varient d'un peuple à 
un autre; parce qu'on connaît la légèreté du cœur humain, et 
qu'on craint, en faisant un vœu indiscret, de devenir parjure ; 
parce qu'on ne veut pas accepter un tyran ; parce que, n'étant 
pas en état ni d'instruire ni de nourrir plusieurs enfants, on a 
recours au seul moyen possible de n'en avoir qu'un ; parce que, 
n'étant pas mariable par cent raisons plus solides les unes que 
les autres, on ne se marie pas, et parce que, forcée de se sous- 
traire à la loi du prince, qui veut qu'on ne soit féconde qu'à 
telles ou telles conditions, j'obéis à la loi dénature qui veut que 
je sois féconde dès qu'elle ne m'a pas faite stérile. Ce ne sont 
pas de viles petites vues qui me mènent ; ce sont des vues 
grandes et nobles ; je veux être mère, parce que je suis digne 
de l'être. Si vous, monsieur, que j'ai choisi pour me donner 
cet auguste caractère, ne pouvez disposer de vous-même sans 
le consentement d'une autre, consultez-la; mais si elle s'oppose 
à mon désir, je ne vous dissimulerai point que je m'estime plus 
qu'elle et qu'elle ne vous estime pas assez. Je ne crains point 
de perdre mon honneur, ce que j'appelle mon véritable honneur, 
en couchant avec son amant; elle craint, elle, de perdre son 
amant en le laissant coucher avec moi. Dites-lui, une bonne fois 
pour toutes, que je ne vous aime point, et que je ne veux de 
vous que jusqu'au moment où vous cesserez de m'ètre néces- 



IIG LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

saire. C'est avec toute la sincérité d'une honnête fille que je 
vous proteste que, si l'effet pouvait m'être connu après le pre- 
mier essai, je n'en permettrais pas un second pour ma vie ; il 
m'avilirait trop. Ce n'est plus le titre de mère que j'aurais 
voulu, c'est celui de maîtresse ; ce n'est plus un enfant que 
j'aurais ambitionné d'avoir de bonne race et d'élever, c'est du 
plaisir ; ce n'est plus un devoir de nature que j'aurais cherché 

à satisfaire, c'est un commerce illicite que j'aurais formé » 

\oilà ce qu'elle dit à... Je ne sais qu'ajouter! car ce n'est ni à 
son époux, ni à son ami. J'ai cru devoir vous faire mieux con- 
naître cette femme, avant que de m'en tenir à votre décision. 
Encore un mot de réponse là-dessus. 

Grâce à l'interruption que le malheur qui vous est arrivé a 
fait mon journal, j'ai une ample provision de matières ; mais 
j'espère que j'en oublierai les trois quarts et demi, et que je serai 
contraint de prendre les choses au moment où je vous écrirai, et 
de me mettre ainsi tout de suite au courant. Adieu, mes bonnes 
amies. Depuis que je cause avec vous deux, il me semble que 
je cause plus facilement, plus doucement. 



LXXVII 

A Paris, le 2 septembre 4762. 

Avant que de reprendre mon journal, je voudrais bien pou- 
voir vous rendre compte dune conversation qui fut amenée par 
le mot instinct, qu'on prononce sans cesse, qu'on applique au 
goût et à la morale, et qu'on ne définit jamais. Je prétendis que 
ce n'était en nous que le résultat d'une infinité de petites expé- 
riences, qui avaient commencé au moment où nous ouvrîmes 
les yeux à la lumière jusqu'à celui où, dirigés secrètement par 
ces essais dont nous n'avions pas la mémoire, nous prononcions 
que telle chose était bien ou mal, belle ou laide, bonne ou mau- 
vaise, sans avoir aucune raison présente à l'esprit de notre 
jugement favorable ou défavorable. 

Michel-Ange cherche la forme qu'il donnera au dôme de 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 117 

l'église de Saint-Pierre de Rome; c'est une des plus belles 
formes qu'il lut possible de choisir. Sou élégance frappe et 
enchante tout le monde. La largeur était donnée ; il s'agissait 
d'abord de déterminer la hauteur. Je vois l'architecte tâtonnant, 
ajoutant, diminuant de cette hauteur jusqu'à ce qu'enfin il ren- 
contrât celle qu'il cherchait et qu'il s'écriât : La voilà. Lorsqu'il 
eut trouvé la hauteur, il fallut après cela tracer l'ovale sur cette 
hauteur et cette largeur. Combien de nouveaux tâtonnements ! 
combien de fois il effaça son trait pour en faire un autre plus 
arrondi, plus aplati, plus renflé, jusqu'à ce qu'il eût rencontré 
celui sur lequel il a achevé son édifice ! Qui est-ce qui lui a 
appris à s'arrêter juste? Quelle raison avait-il de donner la 
préférence, entre tant de figures successives qu'il dessinait sur 
son papier, à celle-ci plutôt qu'à celle-là? Pour résoudre ces 
difficultés, je me rappelai que M. de La Hire, grand géomètre 
de l'Académie des sciences, arrivé à Rome dans un voyage 
d'Italie qu'il fit, fut touché comme tout le monde de la beauté 
du dôme de Saint-Pierre. Mais son admiration ne fut pas stérile; 
il voulut avoir la courbe qui formait ce dôme ; il la fit prendre, 
et il en chercha les propriétés par la géométrie. Quelle ne fut 
pas sa surprise, lorsqu'il vit que c'était celle de la plus grande 
résistance ! Michel-Ange, cherchant à donner à son dôme la 
figure la plus belle et la plus élégante, après avoir bien tâtonné 
était tombé sur celle qu'il aurait fallu lui donner, s il eût cher- 
ché à lui donner le plus de résistance et de solidité. A ce pro- 
pos, deux questions : Comment se fait-il que la courbe de plus 
grande résistance dans un dôme, dans une voûte, soit aussi la 
courbe d'élégance et de beauté? Comment se fait-il que Michel- 
Ange ait été conduit à cette courbe de plus grande résistance? 
Cela ne se conçoit pas, disait-on ; c'est une affaire d'instinct. Et 
qu'est-ce que l'instinct? Oh! cela s'entend de reste. Je dis à 
cela que Michel-Ange, polisson au collège, avait joué avec ses 
camarades; qu'en luttant, en poussant de l'épaule, il avait bien- 
tôt senti quelle inclinaison il fallait qu'il donnât à son corps 
pour résister le plus fortement à son antagoniste ; qu'il était 
impossible que cent fois dans sa vie il n'eût pas été dans le cas 
d'étayer des choses qui chancelaient, et de chercher l'inclinaison 
de l'étai la plus avantageuse ; qu'il avait quelquefois posé des 
livres les uns sur les autres, que tous se débordaient, et qu'il 



118 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

avait fallu en contre-balancer les efforts, sans quoi la pile se 
serait renversée; et qu'il avait appris de cette manière à 
faire le dôme de Saint-Pierre de Rome sur la courbe de plus 
grande résistance. Un mur est sur le point de se renverser, 
envoyez chercher un charpentier ; lorsque le charpentier aura 
posé les étais, envoyez chercher d'Alembert ou Clairaut; et, 
l'inclinaison du mur étant donnée, proposez à l'un ou cà l'autre 
de ces géomètres de trouver l'inclinaison selon laquelle l'étai 
appuiera le plus fortement, vous verrez que l'angle du char- 
pentier et du géomètre sera le même. Vous avez pu remarquer 
que les ailes des moulins à vent sont de biais, et forment un 
angle avec l'axe qui les soutient ; sans cela elles ne tourne- 
raient pas ; cet angle a une quantité telle que l'aile tournera 
le plus aisément sous un angle de cette quantité. Comment 
se fait-il que quand les géomètres ont examiné celui que l'habi- 
tude, l'usage avaient déterminé, ils ont vu que c'était précisé- 
ment celui que la plus haute géométrie aurait préféré? Affaire 
de calcul d'un côté, affaire d'expérience de l'autre. Or, il est 
impossible que si l'un est bien fait, il ne s'accorde pas avec 
l'autre. 

Actuellement, comment se fait-il que ce qui est solide en 
nature soit aussi ce que nous jugeons beau dans l'art, ou l'imi- 
tation? C'est que la solidité ou plus généralement la bonté est 
la raison continuelle de notre approbation ; cette bonté peut 
être dans un ouvrage et ne pas paraître, alors l'ouvrage est 
bon, mais il n'est pas beau. Elle peut y paraître et n'y pas être, 
alors l'ouvrage n'a qu'une beauté apparente. Mais si la bonté y 
est en effet, et qu'elle y paraisse, alors l'ouvrage est vraiment 
beau et bon. Il faudrait se supposer dans un autre monde, où 
toutes les lois de nature fussent changées, pour qu'il arrivât que 
ce qui est bon et le paraît dans celui-ci ne fût pas beau dans 
celui-là. Mais pour vous dédommager un peu de tout ce que 
peut avoir de sec et d'abstrait ce qui précède, je vais vous 
achever en quatre mots le reste de la conversation. Je dis : 
Cependant, quoi de plus caché, quoi de plus inexplicable que 
la beauté de l'ovale d'un dôme? La voilà cependant autorisée 
par une loi de nature. — Quelqu'un ajouta : Mais où trouver 
en nature de quoi justifier ou accuser les jugements divers que 
nous portons des visages des femmes surtout? Ceci paraît bien 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 119 

arbitraire. — Aucunement, répondis-je ; quelque grande (jue 
soit la variété de nos goûts en ce genre, elle est explicable. On 
peut y discerner et y démontrer le vrai et le faux; rapportez ces 
jugements à la santé, aux fonctions animales et aux passions, 
et vous en aurez toujours la raison. Cette femme est belle, ses 
sourcils suivent bien les bords de l'orbe de son œil; relevez un 
peu ces sourcils dans le milieu, et voilà un des caractères de 
l'orgueil ; et l'orgueil offense. Laissez ces sourcils placés comme 
ils étaient, mais rendez-les très-touflus, qu'ils ombragent son 
œil, et cet œil sera dur; la dureté rebute. Ne touchez [)lus à 
ces sourcils ; mais tirez ces lèvres un peu en avant, et la voilà 
qui boude, et qui a de l'humeur. Pincez les coins de sa bouche, 
et la voilà ou précieuse ou méprisante. Faites tomber ses pau- 
pière, et la voilà triste. Gonflez un peu troi) certains muscles de 
ses joues, et la voilà colère. Fixez la prunelle et la voilà bête. 
Donnez du feu à cette prunelle fixe, et la voilà impudente. 
Voilà la raison de tous nos goûts. Si la nature a placé sur un 
visage quelques-uns de ces caractères extérieurs qui nous 
marquent un vice ou une vertu, ce visage nous plaît ou nous 
déplaît; ajoutez à cela la santé qui est la base, et la plus grande 
facilité à remplir les fonctions de son état. Un beau crocheteur 
n'est pas un bel homme ; un beau danseur n'est pas un bel 
homme ; un beau vieillard n'est pas un bel homme ; un beau 
forgeron n'est pas un bel homme. Le bel homme est celui que 
la nature a formé pour remplir le plus aisément qu'il est possible 
les deux grandes fonctions: la conservation de l'individu, qui 
s'étend à beaucoup de choses, et la propagation de l'espèce qui 
s'étend à une. Si par l'usage, par l'habitude, nous avons donné 
une aptitude particulière à quelques membres aux dépens des 
autres, nous n'avons plus la beauté de l'homme de nature, mais 
la beauté de quelque état de la société. Un dos devenu voûté, 
des épaules devenues larges, des bras raccourcis et nerveux, des 
jambes trapues et fléchies, des reins vastes à force de porter des 
fardeaux, feront le beau crocheteur. L'homme de nature n'a rien 
fait que vivre et propager ; si la nature l'a fait beau, il est resté 
tel. Il semble que les artistes aient voulu nous montrer les deux 
extrêmes dans deux de leurs principaux morceaux de sculpture; 
l'Apollon antique est l'homme oisif, l'Hercule Farnèse est 
l'homme laborieux; tout est outré de ce côté-ci, rien n'excède 



120 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

de l'autre, rien ne montre un essai particulier; il n'a rien fait 
encore, mais il paraît propre à tout : voulez-vous qu'il lutte, il 
luttera; qu'il coure, il courra; qu'il caresse une femme, il la 
caressera. Pour bien peindre, d'abord il faut connaître l'homme 
de nature; il faut connaître ensuite l'homme de chaque profes- 
sion. Mais laissons les êtres vivants; passons aux ouvrages de 
l'art, par exemple, à l'architecture. 

Un morceau d'architecture est beau, lorsqu'il y a la solidité 
et qu'on la voit : qu'il y a la convenance requise avec sa desti- 
nation, et qu'elle se remarque. La solidité est dans ce genre-ci 
ce qu'est la santé dans le règne animal ; la convenance avec les 
usages est dans ce genre-ci ce que sont les fonctions et états 
particuliers dans le genre animal. Mais admirez ici l'influence 
des mœurs, il semble qu'elles deviennent la base de tout : vous 
allez àConstantinople; et là vous trouvez des murs hauts et épais, 
des voûtes abaissées, des petites portes, des petites fenêtres 
hautes et grillées; il semble que plus un édifice, une maison 
ressemble à une prison, plus elle soit belle; c'est qu'en effet 
ce sont des prisons que les maisons où une moitié de l'espèce 
humaine renferme l'autre. Allez en Europe, au contraire, grandes 
portes, grandes fenêtres, tout est ouvert ; c'est qu'il n'y a point 
d'esclaves : et les climats n'y font-ils rien? Pour juger ici de 
quel côté est le bon goût, il faut bien déterminer de quel côté 
sont les bonnes mœurs ; s'il faut abandonner les femmes sur 
leur bonne foi, ou les renfermer ; s'il faut habiter sous les feux 
de la zone torride ou dans les glaces du tropique, ou si la santé 
et la durée de l'homme s'acccommodent mieux d'une zone tem- 
pérée. Un jeune libertin se piomène au Palais-Royal , il voit là 
un petit nez retroussé, des lèvres riantes, un œil éveillé, une 
démarche délibérée, et il s'écrie : Oh ! quelle est charmante! Moi, 
je tourne le dos avec dédain, et j'arrête mes regards sur un 
visage où je lis de l'innocence, de la candeur, de l'ingénuité, 
de la noblesse, de la dignité, de la décence; croyez-vous qu'il 
soit bien difficile de décider qui a tort du jeune homme ou de 
moi ? Son goût se réduit à ceci : j'aime le vice ; et le mien 
à ceci : j'aime la vertu. 11 en est ainsi de presque tous les 
jugements; ils se résolvent en dernier à l'un ou à l'autre de ces 
mots. 

Voilà le gros de notre conversation. Les détails feraient un 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 121 

excellent ouvrage sur le goût, et l'apologie de celui que j'ai pour 
vous, chères sœurs... 



LXXVIII 

A Paris, le 5 septembre 1762. 

Je reconnais toutes les circonstances de votre incendie ; les 
femmes qui pleurent, des honmies qui travaillent, d'autres qui 
regardent ou qui volent, des enfants qui s'éliraient comme si 
l'univers allait périr, de plus jeunes qui jouent comme si tout 
était en sûreté; lorsque la frayeur des suites de cet événement 
pour le reste des bâtiments a été passée, j'ai commencé à trem- 
bler pour votre santé. Vous m'assurez que vous vous portez 
bien toutes, et vous me l'assurez si positivement qu'il faut bien 
que je vous croie. Dites à Uranie que je ne me ferai jamais à 
cette indifférence que je lui vois sur la conservation d'une femme 
qui nous est si chère; cette femme, c'est elle; quelle injure elle 
nous fait à tous! Est-ce bien sincèrement qu'elle nous aime, 
si peu soigneuse de faire durer notre bonheur? Si elle y regar- 
dait de bien près, surtout avec cette délicatesse de penser dont 
elle est douée, elle verrait qu'elle n'est ni assez bonne mère, 
ni assez bonne fdle, ni assez bonne sœur, ni assez bonne amie. 
Nous permettrait-elle de nous conduire comme elle? Peut-elle 
avec quelque équité se permettre ce qu'elle nous défendrait? 
Mais laissons cette corde que j'ai déjà touchée plusieurs fois, 
et à laquelle je reviendrai toutes les fois que je la verrai ou 
saurai souffrante. Elle a beau négliger sa vie ; elle ne la perdra 
pas quand elle voudra, et en attendant elle ne connaîtra pas 
toute l'énergie de son âme. Il faudra que toutes ses fonctions se 
ressentent de la faiblesse de ses organes; elle ne sentira, ne 
pensera, ne parlera, n'agira point avec cette force qu'on ne tient 
que d'une machine bien disposée ; elle sortira de ce monde 
sans avoir connu tout ce qu'elle valait, ni l'avoir montré aux 
autres. Il y a des moments où elle a été satisfaite d'elle-même; 
et elle néglige le moyens de les multiplier. Permettez, Uranie, 
à un homme qui regrette tout le bien que vous pouvez faire. 



122 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

que vous voudriez faire et que votre indisposition habituelle 
vous empêche de faire, de vous demander à quoi vous êtes 
bonne, lorsque votre estomac vous cause des douleurs insup- 
portables et que vos jambes vous défaillent, que votre tête et 
vos idées s'embarrassent? Vous nous donnez l'exemple d'une 
grande patience, mais croyez-vous que vous ne tireriez pas de 
votre santé meilleur parti pour vous et pour nous ? 

Je vous ai déjà obéi, mon amie, et j'ai repris dans mon 
avant-dernière la suite de mon journal. J'aime à vivre sous vos 
yeux; je ne me souviens que des moments que je me propose 
de vous écrire. Tous les autres sont perdus. J'en étais resté, je 
crois, à notre voyage de la Briche. Je ne connaissais point cette 
maison; elle est petite; mais tout ce qui l'environne, les eaux, 
les jardins, le parc a l'air sauvage : c'est Là qu'il faut habiter, et 
non dans ce triste et magnifique château de la Chevrette. Les 
i:)ièces d'eau immenses, escarpées par les bords couverts de 
joncs, d'herbes marécageuses; un vieux pont ruiné et couvert 
de mousse qui les traverse ; des bosquets où la serpe du jardi- 
nier n'a rien coupé, des arbres qui croissent comme il plaît à la 
nature; des arbres plantés sans symétrie; des fontaines qui 
sortent par les ouvertures qu'elles se sont pratiquées elles- 
mêmes ; un espace qui n'est pas grand, mais où on ne se 
reconnaît point; voilà ce qui me plaît. J'ai vu le petit apparte- 
ment que Grimm s'est choisi; la vue rase les basses-cours, 
passe sur le potager et va s'arrêter au loin sur un magnifique 
édifice. 

Nous arrivâmes là, Damilaville et moi, à l'heure où l'on se 
met à table. Nous dînâmes gaiement et délicatement. Après 
dîner, nous nous promenâmes. Damilaville, Grimm et l'abbé 
Raynal nous précédaient faisant de la politique. La révolution 
de Russie embarrassait surtout l'abbé. Le soir, le docteur Gatti, 
que l'indisposition de M. de Saint-Lambert av'ait appelé à San- 
nois, petit village situé à une demi-lieue de la Briche, vint 
souper avec nous, et prendre la quatrième place dans notre voi- 
ture. En attendant le souper, on lut, on joua, on fit de la mu- 
sique, on causa, on causa beaucoup de l'affaire des Jésuites 
qui était toute fraîche. J'osai dire qu'à juger de ces hommes 
par leur histoire, c'était une troupe de fanatiques commandés 
despotiqucment par un chef machiavéliste. L'abbé Raynal, ex- 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 123 

Jésuite, ne fat pas trop content de ma définition; quoiqu'il ail 
imprimé dans un de ses ouvrages que la Société de Jésus était 
une épée dont la poignée était à Rome et la pointe partout. 
Voilà l'esprit humain ; il poursuit dans la prospérité ; il perd de 
vue le méchant dans l'adversité, et le plaint, quand il n'en a 
plus rien à redouter. On se fait un mérite ou de son cou- 
rage ou de son humanité. Notre vanité tire parti de tout. Ce 
n'est pas qu'on ne s'oublie de temps en temps, et qu'on ne 
s'amuse à battre les gens à terre ; témoin ce mot que l'on a dit 
au père Griffet. Après une longue lamentation sur la sévérité 
dont on usait envers eux : « On nous chasse, ajoutait-il ; nous 
sortons dépouillés de nos vêtements, de notre nom et de notre 
état, d'une maison où nous étions entourés des cœurs de nos 
rois. » Quelqu'un continua : « Mon père, voilà ce que c'est que 
de s'être un peu trop pressé d'avoir celui de Louis XV. » 

Nous remontâmes dans notre voiture après souper : ce fut 
le docteur Gatti qui nous défraya. Il nous entretint des charmes 
du séjour d'Italie pour le climat, pour les hommes; les femmes, 
la peinture, la musique, l'architecture, les sciences, les mœurs, 
les beaux-arts, et même la liberté de penser. Il fit une remar- 
que qui me plut : c'est que la dévotion d'une femme donnait 
une pointe à sa passion : « Il faut, disait-il, qu'elle marche, 
pour ainsi dire, sur son Dieu, en allant se jeter entre les bras 
de son amant. Jugez avec quelle impétuosité, quelle fureur, 
quel déluge elle se répand, quand une fois elle a rompu cette 
digue. Sa religion est un sacrifice de plus qu'elle fait à son 
amant ; et puis elle a cela de commode, cette religion, que ce 
même motif qui vous la livre, tant qu'elle est bonne au plaisir, 
avec ces transports qui ajoutent tant à sa douceur, vous en 
délivre quand elle n'est plus bonne à rien. » 

Rien ne tient dans la conversation ; il semble que les cahots 
d'une voiture, les différents objets qui se présentent en che- 
min, les silences plus fréquents achèvent encore de la découdre. 
On parcourut les différents endroits de l'Italie. On s'arrêta sur- 
tout à Venise; le moyen de ne pas s'arrêter dans un endroit 
où le carnaval dure pendant six mois, où les moines même 
vont en masque et en domino, et où, sur une même place, on 
voit d'un côté, sur des tréteaux, des histrions qui jouent des 
farces gaies, mais d'une licence effrénée, et de l'autre côté, sur 



124 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

d'autres tréteaux, des prêtres qui joueut des farces d'une autre 
couleur et s'écrient : a Messieurs, laissez là ces misérables ; ce 
Polichinelle qui vous assemble là n'est qu'un sot; » et en mon- 
trant le crucifix : « Le vrai Polichinelle, le grand Polichinelle, 
le voilà. )) 

Quelqu'un nous raconta, ce fut, je crois, le docteur Gatti, 
deux traits fort différents, mais qui vous feront plaisir. Il faut 
que vous sachiez que les sénateurs sont les esclaves les plus 
malheureux de leur grandeur ; ils ne peuvent s'entretenir avec 
aucun étranger sous peine de la vie, à moins qu'ils n'aillent 
s'accuser eux-mêmes et dire qu'ils ont par hasard trouvé un 
Français, un Anglais, un Allemand, à qui ils ont dit un mot. 
Entrer dans la maison d'un ambassadeur, de quelque cour que 
ce soit, est un crime capital. 

Un sénateur aimait une femme de son rang dont il était 
aimé. Tous les soirs, sur le minuit, il sortait enveloppé dans son 
manteau, seul, sans domestique, et allait passer une ou deux 
heures avec elle. 11 fallait pour arriver chez son amie faire un 
circuit, ou traverser l'hôtel de l'ambassadeur de France. L'amour 
ne voit point de danger, et l'amour heureux compte les moments 
perdus. Notre sénateur amoureux ne balança pas à prendre le 
plus court chemin. Il traversa plusieurs fois l'hôtel de l'ambas- 
sadeur français. Enfin il fut aperçu, dénoncé et pris. On l'inter- 
roge. D'un mot il pouvait perdre l'honneur et exposer la vie de 
celle qu'il aimait, et conserver la sienne : il se tut et fut déca- 
pité. Cela est bien; mais était-il permis aussi à la femme qui 
l'aimait de garder le silence? 

Voici le second trait que je vous ai promis. Le président de 
Montesquieu et milord Chesterfield se rencontrèrent, faisant l'un 
et l'autre le voyage d'Italie. Ces hommes étaient faits pour se 
lier promptement ; aussi la liaison entre eux fut-elle bientôt 
faite. Ils allaient toujours disputant sur les prérogatives des 
deux nations. Le lord accordait au président que les Français 
avaient plus d'esprit que les Anglais, mais qu'en revanche ils 
n'avaient pas le sens commun. Le président convenait du fait, 
mais il n'y avait pas de comparaison à faire entre l'esprit et le 
bon sens. Il y avait déjà plusieurs jours que la dispute durait; 
ils étaient à Venise. Le président se répandait beaucoup, allait 
partout, voyait tout, interrogeait, causait, et le soir tenait re- 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 125 

glstre des observations qu'il avait faites. Il y avait une heure 
ou deux qu'il était rentré et qu'il était à son occupation ordi- 
naire, lorsqu'un inconnu se fit annoncer. C'était un Français 
assez mal vêtu, qui lui dit : « Monsieur, je suis votre compa- 
triote. 11 y a vingt ans que je vis ici ; mais j'ai toujours gartlé de 
l'amitié pour les Français; et je me suis cru quelquefois trop 
heureux de trouver l'occasion de les servir, comme je l'ai au- 
jourd'hui avec vous. On peut tout faire dans ce pays, excepté 
se mêler des affaires d'État. Un mot inconsidéré sur le gouver- 
nement coûte la tète, et vous en avez déjà tenu plus de mille. 
Les Inquisiteurs d'État ont les yeux ouverts sur votre conduite, 
on vous épie, on suit tous vos pas, on tient note de tous vos 
projets ; on ne doute point que vous n'écriviez. Je sais de science 
certaine qu'on doit peut-être aujourd'hui, peut-être demain, 
faire chez vous une visite. Voyez, monsieur, si en eflet vous 
avez écrit, et songez qu'une ligne innocente, mais mal inter- 
])rétée, vous coûterait la vie. Voilà tout ce que j'ai à vous dire. 
J'ai l'honneur de vous saluer. Si vous me rencontrez dans les 
rues, je vous demande pour toute récompense d'un service que 
je crois de quelque importance de ne me pas reconnaître, et si 
\)ni- hasard il était trop tard pour vous sauver, et qu'on vous 
prît, de ne me pas dénoncer. » Cela dit, mon homme disparut 
et laissa le président de Montesquieu dans la plus grande con- 
sternation. Son premier mouvement fut d'aller bien vite à son 
secrétaire, de prendre les papiers et de les jeter dans le feu. A 
peine cela fut-il fait que milord Chesterfield rentra. Il n'eut pas 
de peine à reconnaître le trouble terrible de son ami; il s'in- 
forma de ce qui pouvait lui être arrivé. Le président lui rend 
compte de la visite qu'il avait eue, des papiers brûlés et de 
l'ordre qu'il avait donné de tenir prête sa chaise de poste pour 
trois heures du matin ; car son dessein était de s'éloigner sans 
délai d'un séjour où un moment de plus ou de moins pouvait 
lui être si funeste. Milord Chesterfield l'écouta tranquillement, 
et lui dit : « Voilà qui est bien, mon cher président; mais re- 
mettons-nous pour un instant, et examinons ensemble votre 
aventure à tête reposée. — Vous vous moquez, lui dit le prési- 
dent. Il est impossible que ma tête se repose où elle ne tient 
qu'à un fil. — Mais qu'est-ce que cet homme qui vient si géné- 
reusement s'exposer au plus grand péril pour vous en garantir? 



126 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

Cela n'est pas natiireL Français tant qu'il vous plaira, l'amour 
de la patrie ne fait point faire de ces démarches périlleuses, et 
surtout en faveur d'un inconnu. Cet homme n'est pas votre ami? 

— Non. — Il était mal vêtu? — Oui, fort mal. — Vous a-t-il 
demandé de l'argent, un petit écii pour prix de son avis? — 
Oh ! pas une obole. — Cela est encore plus extraordinaire. 
Mais d'où sait-il tout ce qu'il vous a dit? — Ma foi, je n'en sais 
rien... Des Inquisiteurs, d'eux-mêmes. — Outre que ce Conseil 
est le plus secret qu'il y ait au monde, cet homme n'est pas fait 
pour en approcher. — Mais c'est peut-être un des espions qu'ils 
emploient. — A d'autres ! On prendra pour espion un étranger, 
et cet espion sera vêtu comme un gueux, en faisant une profes- 
sion assez vile pour être bien payée, et cet espion trahira ses 
maîtres pour vous, au hasard d'être étranglé si l'on vous prend 
et que vous le défériez ; si vous vous sauvez et que l'on soup- 
çonne qu'il vous ait averti ! Chanson que tout cela, mon ami. 

— Mais qu'est-ce donc que ce peut être? — Je le cherche, mais 
inutilement. » 

Après avoir l'un et l'autre épuisé toutes les conjectures pos- 
sibles, et le président persistant à déloger au plus vite, et cela 
pour le plus sûr, milord Chesterfield, après s'être un peu pro- 
mené, s'être frotté le front comme un homme à qui il vient 
quelque pensée profonde, s'arrêta tout court et dit : a Prési- 
dent, attendez, mon ami, il me vient une idée. Mais... si... par 
hasard... cet homme... — Eh bien! cet homme? — Si cet 
homme... oui, cela pourrait bien être, cela est même, je n'en 
doute plus. — Mais qu'est-ce que cet homme? Si vous le savez, 
dépêchez-vous vite de me l'apprendre. — Si je le sais ! oh! oui, 
je crois le savoir à présent... Si cet homme vous avait été en- 
voyé par... — Épargnez, s'il vous plaît! — Par un homme qui 
est malin quelquefois, par un certain milord Chesterfield qui 
aurait voulu vous prouver par expérience qu'une once de sens 
commun vaut mieux que cent livres d'esprit, car avec du sens 
commun... —Ah! scélérat, s'écria le président, quel tour vous 
m'avez joué ! Et mon manuscrit ! mon manuscrit que j'ai brûlé ! » 

Le président ne put jamais pardonner au lord cette plaisan- 
terie. Il avait ordonné qu'on tînt sa chaise prête, il monta de- 
dans et partit la nuit niême, sans dire adieu à son compagnon 
de voyage. Moi, je me serais jeté à son cou, je l'aurais embrassé 



LETTRES a MADEMOISELLE VOLLA.ND. 127 

cent fois, et je lui aurais dit : Ah ! mon ami, vous m'avez prouvé 
qu'il y avait en Angleterre des gens d'esprit, et je trouverai 
peut-être l'occasion une autre fois de vous prouver qu'il y a en 
France des gens de bon sens. Je vous conte cette histoire à la 
hâte, mettez à mon récit toutes les grâces qui y manquent, et 
puis, quand vous le referez à d'autres, il sera charmant. 

Adieu, mes amies, je vous embrasse de tout mon cœur. 
Que je serais heureux si je pouvais vous dédommager un ins- 
tant des longues et cruelles alarmes que vous avez eues ! Je 
vous aime toutes deux à la folie. Amant de l'une ou de l'autre, 
il est certain qu'il m'eût fallu l'autre pour amie. 

J'écris cette lettre ce soir. Demain elle sera chez Damilaville, 
où j'espère trouver des papiers que je vous enverrai, et qui 
vous prouveront qu'il y a des hommes au monde plus malheu- 
reux que nous tous, et qu'un sage regarderait la mort comme 
un instant heureux où l'on échappe au vice et à la misère, qui 
nous poursuivent sans cesse et qui nous atteindraient sûrement 
si une vie de quelques siècles leur en laissait le temps. Chère 
sœur, n'allez pas abuser de ces derniers mots pour vous auto- 
riser dans les mépris injustes que vous faites d'un bien qui ne 
vous appartient pas, et qui est engagé cà d'autres par cent pactes 
plus sacrés les uns que les autres. Est-ce que mon amie et moi 
nous n'avons pas quelque hypothèque sur cet effet? Adieu, 
adieu, je vous embrasse bien tendrement. Je finis par ne plus 
plaisanter sur une matière sérieuse. Adieu. 

Vous voilà tout à fait tranquille; c'est quelque chose. Non, 
je ne me suis pas aperçu que votre silence tombât précisément 
au temps de TaiTivée de notre chère sœur ; mais je vois que vous 
en avez fait vous-même la réflexion, que vous vous êtes souve- 
nue des reproches que vous avez mérités plusieurs années de 
suite, et que cette année vous les auriez esquivés sans en être 
moins coupable. Eh ! mon amie, le mal n'est pas d'écrire deux 
ou trois jours plus tard, ni d'écrire froidement ; il y a mille rai- 
sons qui occasionnent ces alternatives dans ceux qui s'aiment le 
plus tendrement. C'est lorsqu'elles sont l'effet de quelque pré- 
férence accordée à un autre qu'elles offensent. Sans l'incerti- 
tude qui vous a servi d'excuse, vous ne m'auriez pas moins 
oublié; un autre n'en aurait pas moins occupé votre âme tout 
entière pendant cinq ou six jours; mais je ne m'en serais pas 



128 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

aperçu. On aiïecte, quand on veut, une chaleur, un intérêt 
qu'on n'a pas. 

Je ne vous écrivis aucune lettre fâché. Je fis comme je ferai 
clans la suite. J'accuserai la difficulté d'envoyer à Vitry, et tous 
les contre-temps qui peuvent empêcher vos lettres de partir à 
temps, et, parties à temps, d'arriver à temps. 

Morphyse est assez disposée dans les occasions importantes 
à me rendre justice; toutes les fois qu'une afiaire exige de la 
confiance, et que j'y peux quelque chose, elle me préfère. Avec 
tout cela elle me mortifie, elle me rend la vie longue et pénible. 
La conduite qu'elle tient ne répond guère à l'estime qu'elle 
m'accorde. Si j'ai quelques instants heureux, je les lui arrache. 
Si mon projet me réussit!.... Mais il ne faut pas vous parler de 
cela; vous n'approuveriez pas mes idées, quoiqu'elles soient 
fondées sur un principe très-raisonnable. C'est celui qu'à qua- 
rante ans passés, une fille a ses amis, ses connaissances, qui 
peuvent très-bien n'être pas les amis, les connaissances de sa 

mère . 

Vous faites sur Gras précisément les mêmes observations que 
je faisais sur vous et sur notre chère sœur. Je vous aime tous 
les jours de plus en plus, de toutes sortes de vertus que je 
vous découvre; et je vois avec satisfaction que la vie d'un bon 
domestique a son juste prix à vos yeux ; le temps, qui dépare 
les autres, vous embellit. 

Je compte peu sur le secours de votre beau-frère; c'est une 
offre de service dont il aura toute la bonne grcâce, et de Ville- 
neuve toute la mauvaise. 

Si je pouvais! Mais il faudra voir. Je serai pauvre pendant 
les années qui suivront : que m'importe? Vous m'entendez; 
adieu encore une fois. Je prends vos deux mains et je les baise, 
l'une en dedans, et c'est la vôtre; l'autre en dessus, c'est celle 
de notre chère sœur. 

J'espère que M. Vialet ne vous refusera pas ce que je lui 
demande. Aussitôt que vous aurez sa réponse, faites-m'en part. 

Cette lettre serait déjà à l'hôtel de Clermont-Tonnerre; mais 
j'attends deux maudits papiers de Voltaire sur les Calas; ils 
seront suivis d'une consultation d'avocats, d'un mémoire, de 
la requête en cassation ; vous aurez tout. 

Il y a quelques jours qu'on donna àDuclos-Delisleun paquet 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 129 

énorme à contre-signer pour madame votre mère. Il était à 
l'adresse d'un Pouillot de Vitry. Y a-t-il à Yitry quelqu'un de 
ce nom-là? 

Mais nos papiers de Calas ne viennent point, Damilaville 
n'est pas à son bureau ; il les aurait eus peut-être, et il aurait 
réparé la négligence du colporteur qui m'en avait promis deux 
exemplaires pour ce matin à neuf heures. Ce sera pour jeudi 
prochain. 

Je vous écris ces dernières lignes sur le quai des Mira- 
mionnes, d'où je m'étais proposé d'aller dîner rue Royale; mais 
le temps est bien vilain et il y a bien loin. 



LXXIX. 

A Paris, le 19 septembre 176'2. 

Pas un mot de vous depuis huit ou dix jours. C'est bien du 
temps pour un homme qui explique toujours votre silence par 
le défaut de votre santé. Lorsque je n'entends pas parler de 
vous aux jours accoutumés, je vous crois malade : retenez bien 

cela. 

Je tiens notre négociation du vingtième pour faite. Cepen- 
dant n'en ouvrez pas la bouche à madame votre mère que cela ne 
soit sûr; il est déplaisant de tromper et d'être trompé. On nous 
remettra cette imposition pour trois ans, avec les années échues, 
s'il y en a (et il serait fort à souhaiter qu'il y en eût plusieurs). 
C'est tout ce que les ordonnances et la règle des bureaux per- 
mettent d'accorder. Il est vrai qu'au bout de trois ans on pré- 
sente un nouveau placet pour trois autres années, et pour trois 
autres encore après celles-ci, et ainsi de suite, selon qu'on 
manque plus ou moins de prudence, et nous en manquerons 
beaucoup, laissez-nous faire. 

On se porte un peu mieux ici ; plus de sang , plus de 
glaire ; mais une humeur diabolique à supporter pour moi, pour 
l'enfant pour les domestiques. 

Enfin le saint frère est séparé de sa sœur; cela s'est fort 

XIX. 



130 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLÂND. 

bien passé. Dans leur partage, il n'a rien demandé, mais l'autre 
lui a tout fourré. 

J'étais invité aujourd'hui d'aller au Grandval avec Suard et 
Damflaville. J'ai refusé cette partie où j'aurais fait un rôle 
que vous devinez bien. Suard n'a jamais vu M'"^ d'Aine. 

Nous allons demain à Marly. Je ne sais si je vous ai dit que 
nous avions été, il y a quinze jours ou environ, à Meudon : c'est 
un assez bel endroit que je ne connaissais pas. 

Je vais vous donner jusqu'au commencement du mois d'oc- 
tobre, que je me renferme pour travailler à des besognes qui 
languissent, et m'occuper un peu de l'éducation de ma petite 
fille. La mère, qui n'en sait plus que faire, permet enfin que je 
m'en mêle. 

Il y a bientôt un mois que je me propose de vous demander 
si M. de Neufond a fait le voyage de province qu'il se proposait 
et, dans le cas que cela soit, si son porte-manteau était bien 
pourvu de linge. 

Il vient de m'arriver une chose qui me donnera une circons- 
pection nuisible à une infinité de pauvres diables de toute 
espèce qui affluaient ici, que je recevais, et qui vont trouver ma 
porte fermée. 

Parmi ceux que le hasard et la misère m'avaient adressés, il 
y en avait un appelé Glénat, qui savait des mathématiques, qui 
écrivait bien et qui manquait de pain\ Je faisais le possible pour 
le tirer de presse. Je lui mandais des pratiques de tous côtés ; 
s'il venait à l'heure du repas, je le retenais ; s'il manquait de 
souliers, je lui en donnais; je lui donnais aussi de temps en 
temps la pièce de vingt-quatre sous. Grimm, M'"^ d'Épinay, 
Damilaville, le Baron, tous mes amis s'intéressaient à lui. Il 
avait l'air du plus honnête homme du monde, il supportait 
même son indigence avec une certaine gaieté qui me plaisait. 
J'aimais à causer avec lui, il paraissait faire assez peu de cas 
de la fortune, des honneurs, et de la plupart des prestiges de 
la vie. 11 y a sept ou huit jours que Damilaville m'écrivit de lui 
envoyer cet homme, pour un de mes amis qui avait un manus- 



\. C'est sans doute l'auteur des deux ouvrages mentionnés par Quérard sous ce 
nom : Du Bonheur de la vie, 1754, in-12; Contre les craintes de la mort, 1757, 
jn-12. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 131 

ci'it à lui faire copier. Je l'envoie ; on lui confie le manuscrit : 
c'était un ouvrage sur la religion et sur le gouvernement. Je 
ne sais comment cela s'est fait, mais le manuscrit est mainte- 
nant entre les mains du lieutenant de police. Damilaville m'en 
donne avis; je vais chez mon Glénat le prévenir qu'il ne compte 
plus sur moi. « Et pourquoi, monsieur, ne plus compter sur 
vous? Je n'ai rien à me reprocher; mais après tout, si je suis 
privé de vos bontés, d'autres me rendent plus de justice. — 
C'est parce que vous êtes noté. — Que voulez-vous dire, mon- 
sieur? — Que la police a les yeux ouverts sur vous, et qu'il 
n'y a plus moyen de vous employer. Je ne vous ai jamais rien 
fait copier de répréhensible ; il n'y avait pas d'apparence que 
cela pût m'arriver ; mais on saisira chez vous indistinctement 
un ouvrage innocent et un ouvrage dangereux, et il faudra 
après cela courir chez des exempts, un lieutenant de police, je 
ne sais où, pour les ravoir. On ne s'expose point à ces déplai- 
sances-là. — Oh ! monsieur, on n'y est point exposé quand on 
ne me confie rien de répréhensible. La police n'entre chez moi 
que quand il y a des choses qui sont de son gibier. Je ne sais 
comment elle fait, mais elle ne s'y trompe jamais. — Moi, je le 
sais, et vous m'en apprenez là bien plus que je n'aurais espéré 
d'en savoir de vous. » Là-dessus je tourne le dos à mon vilain. 

J'avais une occasion d'aller voir le lieutenant de police, et 
j'y vais; il me reçoit à merveille. Nous parlons de différentes 
choses. Je lui parle de celle-ci. « Eh! oui, me dit-il, je sais, 
le manuscrit est là, c'est un livre fort dangereux. — Gela se 
peut, monsieur, mais celui qui vous l'a remis est un coquin. — 
Non, c'est un bon garçon qui n'a pu faire autrement. — Encore 
une fois, monsieur, je ne sais ce que c'est que l'ouvrage; je ne 
connais point celui qui l'a confié à Glénat. C'est une pratique 
que je lui faisais avoir de ricochet; mais si l'ouvrage ne lui 
convenait pas, il fallait le refuser, et ne pas s'abaisser au métier 
vil et méprisable de délateur. Vous avez besoin de ces gens-là. 
Vous les employez, vous récompensez leur service, mais il est 
impossible qu'ils ne soient pas comme de la boue à vos yeux. » 

M. de Sartine se mit à rire, nous rompîmes là-dessus, et 
je m'en revins pensant en moi-même que c'était une chose bien 
odieuse que d'abuser de la bienfaisance d'un homme pour intro- 
duire un espion dans ses foyers. Imaginez qu'il y a quatre ans 



132 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

que ce Glénat faisait ce rôle chez moi; heureusement je n'ai pas 
mémoire de lui avoir donné aucune prise, mais combien n'était-il 
pas facile qu'il m'échappât un mot indiscret sur les choses et 
sur les personnes qui exigent d'autant plus de respect qu'elles 
en méritent moins; que ce mot fût envenimé; qu'il fût redit, et 
qu'il me fît une afiaire sérieuse! N'est-ce pas le plus heureux 
hasard que je n'aie rien écrit de hardi depuis un temps infini! 
Il est certain que si j'avais eu besoin de copiste, je n'en aurais 
pas été chercher un autre que celui que je procurais à mes 
amis. Quand je pense qu'il a été sur le point d'entrer chez 
Grimm en qualité de secrétaire pour toutes ses correspondances 
étrangères, cela me fait frémir d'effroi. Malgré que j'en aie, 
tous ceux qui me viendront à l'avenir avec des manchettes sales 
et déchirées, des bas troués, des souliers percés, des cheveux 
plats et ébouriffés, une redingote de peluche déchirée, ou quel- 
ques mauvais habits noirs dont les coutures commencent à 
manquer, avec le visage et le ton de la misère et de l'honnêteté, 
me paraîtront des émissaires du lieutenant de police, des coquins 
qu'on m'envoie pour m'observer. 

Adieu, mon amie, portez-vous bien. Je vais aujourd'hui 
dimanche dîner dans l'île avec la ferme confiance d'y trouver 
deux ou trois de vos lettres. Je serai tout à fait maussade, si je 
n'en ai qu'une; que serai-je si je n'en ai point du tout? Com- 
bien j'aurais de plaisir à vous voir, et à vous baiser les mains 
à toutes deux! 



LXXX 

A Paris, le 23 septembre 1762. 

Il faut que l'ipécacuanha ne soit pas le remède à cette sorte 
de flux de sang. Une pilule qui n'en contient qu'un demi-grain 
a causé des nausées, des tranchées, des convulsions, et a fait 
reparaître tous les symptômes fâcheux. 

J'avais ouï dire qu'on ne connaissait jamais bien un homme 
sans avoir voyagé avec lui; il faut ajouter : et sans l'avoir gardé 
pendant une maladie longue et sérieuse. 



I 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 133 

Je suis moins excédé de fatigue que d'impatience. J'entends 
les plaintes les plus douloureuses pendant la nuit; je me lève, 
je vais savoir ce que c'est, et ce n'est rien. 

On ne dort pas ; on se ressouvient qu'on a oublié de remon- 
ter sa montre; on sonne; on fait relever une pauvre fille qui 
dort; elle est excédée de fatigue ; et on me l'envoie à deux heures 
du matin pour monter cette montre. Ce sont mille gentillesses 
de cette sorte qu'il est impossible d'excuser par l'état de mala- 
die. Les malades ont des bizarreries : on le sait, leur tête tra- 
vaille, ils attachent quelquefois leur soulagement à des choses 
qui n'ont pas le sens commun; plus ils trouvent de répugnance 
dans ceux qui les environnent, plus ils s'exagèrent l'importance 
de leurs folles idées. Il faut les contenter, de peur d'ajouter la 
maladie de l'esprit à celle du corps; mais qu'importe qu'une 
montre s'arrête ou non? 

A ce propos, n'avez-vous pas remarqué qu'il y a des circon- 
stances dans la vie qui nous rendent plus ou moins supersti- 
tieux? Comme nous ne voyons pas toujours la raison des effets, 
nous imaginons quelquefois les causes les plus étranges à ceux 
que nous désirons: et puis nous faisons des essais sur lesquels 
on nous jugerait dignes des Petites-Maisons. 

Une jeune fille dans les champs prend des chardons en fleur; 
elle souffle dessus pour savoir si elle est tendrement aimée. Une 
autre cherche sa bonne ou mauvaise aventure dans un jeu de 
cartes. J'en ai vu qui dépeçaient toutes les fleurs en roses qu'elles 
rencontraient dans les prés, et qui disaient à chaque feuille 
qu'elles arrachaient : // in aime, un peu, beaucoup, point du 
tout, jusqu'à ce qu'elles fussent arrivées à la dernière feuille, 
qui était la prophétique. Dans le bonheur, elles se riaient de la 
prophétie; dans la peine, elles y ajoutaient un peu plus de foi; 
elles disaient : La feuille a bien raison. 

Moi-même, j'ai tiré une fois les sorts platoniciens.il y avait 
trente jours que j'étais renfermé dans la tour de Vincennes; je 
me rappelai tous ces sorts des anciens. J'avais un petit Platon 
dans ma poche, et j'y cherchai à l'ouverture quelle serait encore 
la durée de ma captivité, m'en rapportant au premier passage 
qui me tomberait sous les yeux. J'ouvre, et je lis au haut d'une 
page: Celte affaire est de nature à finir promptemml. Je souris, 
et un quart d'heure après j'entends les clefs ouvrir les portes 



134 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

de mon cachot : c'était le lieutenant de police Berryerqui venait 
m'annoncer ma délivrance pour le lendemain. 

S'il vous arrivait d'avoir, pendant le cours de votre vie, deux 
ou trois pressentiments que l'événement vérifiât, et cela dans 
des occasions importantes, je vous demande quelle impression 
cela ne ferait pas sur votre esprit! Ne seriez-vous pas tentée de 
croire un peu aux inspirations, si surtout votre esprit s'était 
arrêté à quelque résultat fort extraordinaire, très-éloigné de 
cette vraisemblance? 

Je ne sais plus où reprendre mon journal; je me rappelle 
seulement qu'à l'occasion de l'aventure du président de Montes- 
quieu et de milord Ghesterfield, on en raconta une seconde du 
premier. 11 était à la campagne avec des darnes, parmi lesquelles 
il y avait une Anglaise à qui il adressa quelques mots dans sa 
langue, mais si défigurée par une prononciation vicieuse, qu'elle 
ne put s'empêcher d'en rire; sur quoi le président lui dit : « J'ai 
bien eu une autre mortification dans ma vie. J'allais voir à Blen- 
heim le fameux Marlborough. Avant que de lui rendre ma visite, 
je m'étais rappelé toutes les phrases obligeantes que je pouvais 
savoir en anglais, et à mesure que nous parcourions les appar- 
tements de son château, je les lui disais. Il y avait bientôt une 
heure que je lui parlais anglais, lorsqu'il me dit : Monsieur, je 
vous prie de me parler en anglais, car je n'entends pas le français ^ . » 

Suard, à qui le même président disait un jour, en causant 
religion : « Convenez, monsieur Suard, que la confession est une 
bonne chose. — D'accord, monsieur le président, lui répondit 
Suard ; mais convenez aussi que l'absolution en est une mau- 
vaise. » 

Quelqu'un raconta un trait du roi de Prusse qui marque bien 
de la pénétration et bien de la justice. 11 allait de Wesel, à ce 
que je crois, dans une ville voisine. Il était dans un carrosse ; il 
suivait la grande route, lorsque, sans aucune raison apparente, 
son cocher quitte la route et le conduit tout au travers d'un 
champ nouvellement ensemencé : il fait arrêter. Le propriétaire 
du champ était là ; il l'appelle, et lui demande si par hasard il 
n'aurait pas eu quelque démêlé avec son cocher; cet homme lui 

1. Il y a là une légère erreur : Marlborough est mort en 1722 et Montesquieu 
n'est allé en Angleterre qu'en 1729. Le quiproquo dut se produire entre le fils du 
général et le président. 



LETTUES A MADEMOISELLE VOLLAND. 135 

répond qu'ils étaient actuellement en procès. Le roi, sans lui 
demander qui a tort ou raison dans le procès, fait payer le dom- 
mage et chasse son cocher. 

Nous partîmes lundi matin pour Marly, par la pluie, et nous 
fûmes récompensés de notre courage par la plus belle journée. 
Quel séjour, mon amie! Je crois vous en avoir déjà parlé une 
fois. D'abord, celui qui a planté ce jardin a conçu qu'il avait 
exécuté une grande et belle décoration qu'il fallait cacher jus- 
qu'au moment où on la verrait tout entière. Ce sont des ifs 
sans nombre et taillés en cent mille façons diverses qui bordent 
un parterre de la plus grande simplicité, et qui conduisent, en 
s'élevant, à des berceaux de verdure dont la légèreté et l'élé- 
gance ne se décrivent point. Ces berceaux, en s'élevant encore, 
arrêtent l'œil sur un fond de forêt dont on n'a taillé que la 
partie des arbres qui paraît immédiatement au-dessus des ber- 
ceaux, le reste de la tige est agreste, touffu et sauvage ; il faut 
voir l'effet que cela produit. Si l'on en eût taillé les branches 
supérieures des arbres comme les inférieures, tout le jardin de- 
venait uniforme, petit et de mauvais goût. Mais ce passage suc- 
cessif de la nature à l'art, et de l'art à la nature, produit un 
véritable enchantement. Sortez de ce parterre où la main de 
l'homme et son intelligence se déploient d'une manière si exquise, 
et répandez-vous dans les hauteurs; c'est la solitude, le silence, 
le désert, l'horreur de la Thébaïde. Que cela est sublime ! quelle 
tête que celle quia conçu ces jardins! Sur deux grands espaces 
placés à droite et à gauche, aux deux endroits les plus élevés, 
on trouve deux réservoirs octogones ; ils ont cent cinquante pas 
pour la longueur d'un côté, et par conséquent douze cents pas 
de tour. On y arrive par des allées sombres et perdues, on ne 
les voit, ces pièces immenses, que quand on est sur leurs bords. 
Ces allées sombres et perdues sont décorées de bronzes tristes 
et sérieux; l'un représente Laocoon et ses deux enfiints enlacés 
et dévorés par les serpents de Diane, je crois. Ce père qui souffre 
de si grandes douleurs, cet enfant qui expire, cet autre qui 
oublie son péril et regarde son père souffrant, tout cela vous jette 
dans une si profonde mélancolie, et cette mélancolie concourt 
si merveilleusement avec le caractère du lieu et son effet! Mous 
vîmes aussi les appartements. Ils sont compris dans un corps 
de bâtiment qui fait face aux jardins, et qui représente le palais 



^36 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

du Soleil. Douze pavillons isolés et à moitié enfoncés clans la 
forêt, autour du jardin, représentent les douze signes du zodiaque. 
Il règne dans toutes ces parties des proportions si justes, que 
le pavillon du milieu vous paraît d'une étendue ordinaire; et 
quand vous venez à la mesurer, vous trouvez qu'il a quatre mille 
neuf cents pas de surface. Si l'on ouvre les portes, c'est alors 
que vous êtes surpris par la hauteur et l'étendue. Le milieu de 
l'édifice est occupé par un des plus beaux salons qu'il soit pos- 
sible d'imaginer. J'y entrai, et quand je fus au centre, je pensai 
que c'était là que tous les ans le monarque se rendait une fois 
pour renverser avec une carte la fortune de deux ou trois sei- 
gneurs de sa cour. 

Au milieu de ce jardin et de l'admiration que je ne pouvais 
refuser à Le Nôtre, car c'est, je crois, son ouvrage et son chef- 
d'œuvre, je ressuscitais Henri IV et Louis XIV. Celui-ci montrait 
au premier ce superbe édifice ; l'autre lui disait : « Vous avez 
raison, mon fils, voilà qui est fort beau ; mais je voudrais bien 
voir les maisons de mes paysans de Gonesse. » Qu'aurait-il pensé 
de trouver tout autour de ces immenses et magnifiques palais, 
de trouver, dis-je, les paysans sans toit, sans pain, et sur la 
paille! 

Vos lettres me parviendront franches et plus promptement; 
ainsi nulle inquiétude sur ce point. 

C'est cette succession perpétuelle d'occupations utiles et 
variées qui rend le séjour de la campagne si doux, et celui de 
la ville si maussade à ceux qui ont pris le goût des occupations 
des champs. 

Pourquoi, plus la vie est remplie, moins on y est attoehé? 
Si cela est vrai, c'est qu'une vie occupée est communément une 
vie innocente ; c'est qu'on pense moins à la mort et qu'on la craint 
moins; c'est que, sans s'en apercevoir, on se résigne au sort com- 
mun des êtres qu'on voit sans cesse mourir et renaître autour 
de soi; c'est qu'après avoir satisfait pendant un certain nombre 
d'années à des ouvrages que la nature ramène tous les ans, on 
s'en détache, on s'en lasse ; les forces se perdent, on s'aff'aiblit, 
on désire la fin de la vie, comme après avoir bien travaillé on 
désire la fin de la journée; c'est qu'en vivant dans l'état de na- 
ture on ne se révolte pas contre les ordres que l'on voit s'exé- 
cuter si nécessairement et si universellement; c'est qu'après 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 137 

avoir fouillé la terre tant de fois, on a moins de répugnance à 
y descendre; c'est qu'après avoir sommeillé tant de fois sur la 
surface de la terre, on est plus disposé à sommeiller un peu 
au-dessous; c'est, pour revenir à une des idées précédentes, 
qu'il n'y a personne parmi nous qui, après avoir beaucoup fati- 
gué, n'ait désiré son lit, n'ait vu approcher le moment de se 
coucher avec un plaisir extrême; c'est que la vie n'est, pour 
certaines personnes, qu'un long jour de fatigue, et la mort qu'un 
long sommeil, et le cercueil qu'un lit de repos, et la terre qu'un 
oreiller où il est doux à la fin d'aller mettre sa tête pour ne la 
plus relever. Je vous avoue que la mort, considérée sous ce point 
de vue, et après les longues traverses que j'ai essuyées, m'est 
on ne peut pas plus agréable. Je veux m'accoutumer de plus en 
plus à la voir ainsi. 

Comme j'ignore quand mes malades guériront, que mes 
occupations continuent toujours à me prendre mes matinées, et 
que la bonne partie de mes soirées est prise par mes amis, par 
l'amusement, par la promenade, par l'éducation d'Angélique, 
dont, par parenthèse je ne ferai rien, parce qu'on étouffe en un 
instant tout ce que je sème en un mois, je vais envoyer votre 
lettre pour M°'® Le Gendre par la petite poste. 

Je ne sais si mes lettres se font beaucoup attendre à Isle ; 
mais il est sûr que je me suis fait un devoir d'écrire le jeudi et 
le dimanche, et qu'aucun de mes devoirs n'est ni plus exacte- 
ment rempli, ni avec plus déplaisir. 

La douceur et la violence se concilient à merveille dans un 
même caractère ; je compare ces enfants-là au lait qui est si 
doux, et que la chaleur fait tout à coup gonfler et répandre ; 
retirez le vaisseau, soufflez sur la liqueur, jetez-y une feuille de 
lierre, une goutte d'eau, il n'y paraît plus. 

Mademoiselle, vous attendrez des occasions sûres pour faire 
partir vos lettres; je serai, s'il le faut, dix jours entiers sans en 
recevoir; je m'y résoudrai; mais à une condition, c'est que je 
ne les attendrai plus à certains jours marqués et que je les 
prendrai quand elles viendront. Je souffre trop quand je suis 
trompé ! Je ne suis plus à rien, ni à la société, ni à mes devoirs ; 
mon caractère s'en ressent; je gronde pour rien; je m'ennuie 
de tout et partout ; je suis maussade, et je me fais toutes sortes 
de torts. Il ne faut pas que cela vous gêne ; mais il ne faut pas 



138 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

non plus que vous me rendiez pire que je ne suis; et que, 
parce qu'une lettre de mon amie que j'attendais n'est pas 
venue, je fasse enrager tout ce qui m'entoure. 

Mais est-ce que la construction de cette place de Reims et la 
construction de ce canal ne nous donneront pas des sommes 
immenses? Uranie sera donc incessamment opulente? Inces- 
samment nous aurons donc toutes ces petites commodités 
voluptueuses si essentielles au bonheur, le sopha douillet, les 
gros oreillers, les vases de porcelaine, les parfums et les toiles 
de l'Inde? Nous touchons donc le souverain bien de la main ? 

M. Gaschon avait fait les offres du meilleur de son âme, et 
il était blessé qu'on n'y eût pas répondu. 

Et pourquoi, s'il vous plaît, ne voulez-vous pas que ce soit 
moi qu'on ait choisi pour être le père de l'enfant en question? 
Je n'ai point dit que c'était manquer à celle qu'on aimait que 
de lui demander son aveu. Je pense au contraire que ce serait 
lui manquer que de ne pas le lui demander. 

Adieu, mon amie, je vous salue et vous embrasse de tout 
mon cœur ; il y a bien des moments où votre présence me serait 
nécessaire et douce. 

Mille tendres respects à notre chère sœur ; rappelez-lui, 
toutes les fois qu'elle négligera sa santé, qu'elle manque à ses 
amis, et qu'il ne dépend que d'elle de me faire bien du mal. 
Mais je ne sais pourquoi je me suis nommé là et tout seul. 



LXXXI 

A Paris, le 26 septembre 1702, 

Cette maladie-là a des vicissitudes prodigieuses, au milieu 
desquelles les forces et l'embonpoint disparaissent, et l'on est 
réduit à l'état fluet et transparent des ombres. Ce que je vois 
tous les jours de la médecine et des médecins ne me les fait pas 
estimer davantage. Naître dans l'imbécillité, au milieu de la dou- 
leur et des cris; être le jouet de l'ignorance, de l'erreur, du 
besoin, des maladies, de la méchanceté et des passions ; re- 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 139 

tourner pas à pas à l'imbécillité ; du moment où l'on balbutie 
jusqu'au moment où l'on radote, vivre parmi des fripons et des 
charlatans de toute espèce ; s'éteindre entre un homme qui vous 
tâte le pouls, et un autre qui vous trouble la tête; ne savoir 
d'où l'on vient, pourquoi l'on est venu, où l'on va : voilà ce qu'on 
appelle le présent le plus important de nos parents et de la 
nature, la vie. 

Nous passons une partie de nos journées les plus agréables 
avec un homme dont je ne vous ai jamais parlé : c'est 31. de 
Montamy. On n'est pas plus instruit que lui; on n'a ni plus de 
jugement ni plus de sagesse dans la conduite. Attaché à ses 
devoirs auxquels tout est subordonné pour lui ; fidèle à son 
maître \ à qui il n'a jamais caché la vérité, sans l'offenser ; 
environné d'ennemis et de méchants qui n'ont jamais pu l'en- 
tamer ; allant à la messe sans y trop croire ; respectant la reli- 
gion et riant sous cape des plaisanteries qu'on en fait; espérant 
à la résurrection sans trop savoir à quoi s'en tenir sur la nature 
de l'âme ; c'est du reste un gros peloton d'idées contradictoires 
qui rendent sa conversation tout à fait plaisante. Je vous en 
parle parce que nous allons tous dîner chez lui mercredi pro- 
chain ; et le Baron qui reviendra de Voré, et la Baronne qui 
reviendra du Grandval, et Grimm qui reviendra de Saint-Gloud, 
et M"'*' d'Épinay qui reviendra de la Briche , et les autres, 
comme Suard, d'Alinville et moi, qui ne sommes point sortis 
depuis, et que nous retrouverons là. J'aime toutes ces parties-là, 
et par le plaisir que j'y trouve, et par celui que j'ai de vous en 
entretenir. Le petit abbé ' y sera aussi avec ses contes. Je ne 
sais où il les prend, mais il ne tarit point. Il nous disait, la der- 
nière fois que nous l'avons eu, qu'une femme se mourait, et se 
mourait d'une certaine maladie cruelle qu'on prend avec beau- 
coup de plaisir : le prêtre qui l'exhortait lui disait : « Allons, 
madame, un peu de résignation; offrez à Dieu votre mal. — 
Beau présent à lui offrir ! répondit la malade. » Et qu'un jour 
un de ses amis disait la messe et lui la servait : cet ami était 
un géomètre et par conséquent fort distrait; le voilà qui perd le 
saint sacrifice de vue, se met à rêver à la solution de quelques 



1. Le duc d'Orléans, dont il était premier maître d'hôtel. 

2. Galiani. 



UO LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

équations, et demeure les bras élevés en l'air pendant un temps 
très-considérable, ce qui édifiait fort les uns et ennuyait fort les 
autres. Il était de ces derniers ; il tire son ami le célébrant par 
sa chasuble ; celui-ci sort de sa distraction, mais il ne sait plus 
où il en est de son affaire; il se retourne, et demande à son 
ami : « L'abbé, ai-je fait la consécration? » L'abbé lui répond : 
« Ma foi, je n'en sais rien... » Et le prêtre, tout en colère, lui 
réplique : « A quoi diable pensez-vous donc ?» — Tout cela 
n'est pas trop bon ; mais l'à-propos, la gaieté, y donnent un 
sel volatil qui se dissipe et ne se retrouve plus quand le moment 
est passé. 

On vient d'accorder à l'abbé x\rnaud et à Suard la Gazette 
de France. Voilà donc une petite fortune assurée pour ce dernier. 
11 n'attendait que cela pour faire le bonheur d'une femme qu'il 
aime à la folie; il l'épousera, s'il est honnête homme. 

Dans l'absence de tous mes amis dispersés autour de Paris, 
mes journées sont assez uniformes. Se lever tard, parce qu'on 
est paresseux ; faire répéter à sa petite fille un chapitre d'his- 
toire et une leçon de clavecin ; aller à son atelier ; corriger des 
épreuves jusqu'à deux heures; dîner, se promener, faire un 
piquet, souper, et recommencer le lendemain. 

Jeudi prochain, je vous enverrai les deux ouvrages faits en 
faveur des Calas. Le paquet sera gros, vingt-sept feuilles in-/i°. 
Je vous préviens dès ce moment de ne les communiquer à per- 
sonne ; si par hasard cela tombait dans de certaines mains, il y 
aurait certainement une contrefaçon qui ruinerait le libraire, ou 
plutôt qui ferait tort à la veuve. 

Je vous salue et vous embrasse de tout mon cœur. Il est tard, 
il faut que je coure chez Le Breton pour y mettre en ordre les 
planches de notre second volume, qui doit pai-aître incessam- 
ment. J'espère qu'on en sera plus content encore que du pre- 
mier; il est mieux pour la gravure, plus varié et plus intéressant 
pour les objets. Si nos ennemis n'étaient pas les plus vils des 
mortels, ils crèveraient de honte et de dépit. Le huitième vo- 
lume de discours tire à sa fin ; il est plein de choses charmantes 
et de toutes sortes de couleurs. J'ai quelquefois été tenté de 
vous en copier des morceaux. Cet ouvrage produira sûrement 
avec le temps une révolution dans les esprits, et j'espère que 
les tyrans, les oppresseurs, les fanatiques et les intolérants n'y 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 1/,1 

gagneront pas. Nous aurons servi l'humanité ; mais il y aura 
longtemps que nous serons réduits dans une poussière froide 
et insensible, lorsqu'on nous en saura quelque gré. Pourquoi 
ne pas louer les gens de bien de leur vivant, puisqu'ils n'en- 
tendent rien sous la tombe? Voilà le moment de se consoler en 
se rappelant la prière du philosophe musulman : « mon Dieu, 
pardonne aux méchants, parce que tu n'as rien fait pour eux, 
puisque tu les a laissés devenir méchant ; les bons n'ont rien 
de plus à te demander, parce qu'en les faisant bons tu as tout 
fait pour eux. » 

Je suis bien aise que ce dernier trait me soit revenu, sans 
quoi j'aurais été bien mécontent de cette lettre ; si elle est 
maussade, c'est que ma vie l'est aussi. Portez-vous bien et 
aimez-moi toujours beaucoup, toutes deux. Je me suis enfourné 
depuis quelques jours dans la lecture du plus fou, du plus sage, 
du plus gai de tous les livres. 



LXXXII 

A Paris, le 30 septembre 1762. 

Voilà ce que nous avons pu faire de mieux pour votre 
vingtième. En joignant, les années suivantes, quatre lignes de 
requête à une copie de cette décision, l'immunité de cet impôt 
sera prorogée tant qu'il nous plaira, quand même Damilaville, 
quittant sa place pour une autre, ne serait plus à portée de nous 
servir : cette remarque est de lui. 

Je vous envoie la Consultation d'Élie de Beaumont pour les 
Calas; et dimanche prochain le Mémoire. 

Je ne trouve pas que, ni dans l'une de ces pièces ni dans 
l'autre, on ait tiré parti de certains moyens dont l'éloquence 
de Démosthène et de Cicéron se serait particulièrement em- 
parée. 

Le premier de ces moyens, c'est la probité de cet homme 
soutenue pendant le cours d'une vie de soixante ans et davan- 
tage. A quoi sert une vie passée avec honneur, si elle ne nous 



U2 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

protège pas contre les attaques de la méchanceté et le soupçon 
d'un crime incertain, entre l'homme de bien et le scélérat? Rien 
ne parle donc plus en faveur de l'un ; rien ne dépose donc plus 
contre l'autre? Ils sont donc également abandonnés au sort? Il me 
semble que c'était le lieu de plaider la cause de l'honneur et 
de la vertu reconnus, de dire aux juges : Lorsqu'on lit la mal- 
heureuse histoire de Calas, lorsqu'on voit un père dans la décré- 
pitude, arraché du sein de la famille où il vivait aimé, honoré, 
tranquille, et où il se promettait de mourir, conduit sur un 
échafaud par des ouï-dire, il n'est personne qui ne frémisse 
d'horreur sur ce que l'avenir obscur peut lui destiner. L'homme 
de bien ne voit rien en lui qui le protège contre les événements. 
Après la mort de Calas, il voit avec douleur que sa conduite 
passée s'adressait vainement aux lois. Rassurez, messieurs, les 
gens de bien ; encouragez les hommes à la vertu, en leur 
montrant le poids que vous y attachez. Si un méchant accusé 
est à moitié convaincu devant vous par ses actions passées, 
pourquoi l'homme de bien ne serait-il pas à moitié absous par 
les siennes? 

Le second, c'est la mort de Calas. Si cet homme a tué son 
fils de crainte qu'il ne changeât de religion, c'est un fanatique ; 
c'est un des fanatiques les plus violents qu'il soit possible d'ima- 
giner. Il croit en Dieu, il aime sa religion plus que sa vie, plus 
que la vie de son fils ; il aime mieux son fils mort qu'apostat : 
il faut donc regarder son crime comme une action héroïque, son 
fils comme un holocauste qu'il immole à son Dieu. Quel doit donc 
être son discours, et quel a été le discours des autres fanatiques? 
Le voilà : u Oui, j'ai tué mon fils ; oui, messieurs, si c'était à, 
recommencer, je le tuerais encore : j'ai mieux aimé plonger ma 
main dans son sang que de l'entendre renier son culte ; si c'est 
un crime, je l'ai commis, qu'on me traîne au supplice. » Au con- 
traire. Calas proteste de son innocence : il prend Dieu à témoin ; 
il regarde sa mort comme le châtiment de quelque faute inconnue 
et secrète; il veut être jugé de son Dieu aussi sévèrement qu'il 
l'a été des hommes, s'il est coupable du crime dont il est accusé. 
11 appelle la mort donnée à son fils un crime; il attend ses 
juges au grand tribunal pour les y confondre. S'il est coupable, 
il ment à la face du ciel et de la terre : il ment au dernier mo- 
ment; il se condamne lui-même à des peines éternelles: il est 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. l/,3 

donc athée; il en a le discours; mais s'il est athée, il n'est plus 
fanatique: il n'a donc plus tué son fils. Choisissez, aurais-je 
dit aux juges: s'il est fanatique, il a pu tuer son fils, mais c'est 
par le zèle le plus violent qu'un furieux puisse avoir pour sa reli- 
gion. Il a donc rougi, en mourant, d'une action qu'il a dû 
regarder comme glorieuse, comme ordonnée par son Dieu ; il en 
a donc perdu le mérite en la désavouant lâchement; sa bouche 
prononçait donc l'imposture en mourant ; accusé d'une action 
qu'il avait commise, et dont il devait se glorifier, il la regardait 
donc comme un crime ; il apostasiait donc lui-même, et, puni 
dans ce monde, il appelait encore sur lui le châtiment du grand 
juge dans l'autre. Athée? Pourquoi, contempteur de tout Dieu 
et de tout culte, aurait-il tué son fils pour en avoir voulu 
prendre un autre que celuijdans lequel il était né? Je vous 
écris cela à la hâte, mais cela pourrait, entre les mains d'un 
homme habile et maître de l'art de la parole, prendre la couleur 
la plus forte ^ 

Eh bien, il y a dans cette cause cent autres moyens secrets 
que les avocats ni Voltaire n'ont point aperçus. 

Je ne sais plus que vous dire. Je suis accablé de fatigue. J'ai 
cru que je perdrais ma femme avant-hier : on n'osait arrêter ce 
flux de sang qui l'avait tellement épuisée, qu'elle en tombait 
cinq ou six fois par jour dans des sueurs glacées et des défail- 
lances mortelles, parce qu'on craignait de faire rentrer l'humeur 
dans la masse du sang, et de causer une fièvre maligne. Il n'était 
pas possible non plus de le laisser aller plus longtemps, de peur 
qu'elle ne restât dans une de ces défaillances, ou qu'il ne se 
formât à la langue une excoriation, ou un ulcère dans les intes- 
tins. Dans ces perplexités, il a fallu jouer la vie de la malade 
à croix ou pile. On lui a donné la simarouba, écorce astrin- 
gente, en boisson, avec des lavements appropriés au même effet; 
le flux est arrêté, sinon en tout, du moins en grande partie. Les 
douleurs, d'aiguës qu'elles étaient, sont devenues sourdes; la 
fièvre n'a pas augmenté; point de sommeil; toujours de l'em- 
barras dans la tête ; toujours du dégoût, des envies de vomir } 
mais les excréments commencent à se lier. Si j'osais, à ces 

1. Tout ce qui précède se trouve dans la Correspondance de Griinm (15 jan- 
vier 1763), mais avec des développements qui ne sont pas de Diderot. 



Ikh LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

symptômes physiques qui semblent amioncer la guérison, j'en 
ajouterais de moraux. Les médecins ne font point d'attention à 
ceux-ci, et je crois qu'ils ont tort. On est bien malade quand 
on perd son caractère; on se porte mieux quand on le reprend. 
Tenez-moi pour mort, ou pour moribond du moins, l'une et 
l'autre, lorsque je n'aurai pas la plus grande peine ou le plus 
grand plaisir à penser à vous. 

Je ne savais pas qu'on fût allé en Champagne. Ce soupçon 
est une de ces idées qui me sont venues comme elles vous vien- 
nent. Lorsque notre esprit abandonné à lui-même se promène 
en sautillant sur les choses possibles, il est tout naturel qu'il 
s'arrête de préférence sur celles qui l'intéressent. Un homme 
jaloux, que rien n'inquiète ni ne distrait, a encore des pensées 
de jalousie. 

Mais ce qui me peine, c'est de ne jamais apprendre les 
choses; il faut que je les devine. Cela me fait penser qu'on est 
dans l'usage de me les dissimuler et qu'on espère que je les 
ignorerai. 

Mademoiselle, je vous souhaite beaucoup de plaisir, des 
petits déjeuners bien gais le matin, des lectures douces, des 
promenades agréables avant et après le dîner, des causeries tète 
à tête et bien tendi'es, à la chute du jour ou au clair de la lune, 
sur la terrasse. M'"'' Le Gendre et madame votre mère vous de- 
vanceront dans les vordes, si vous y allez ; et vous irez. Vous 
suivrez à dix ou vingt pas, et vous aurez ainsi cette liberté qui 
s'accorde avec la passion et la décence; vous aurez du moins le 
plaisir d'entendre et de dire, sans gêner. 

Je ne veux rien savoir absolument; j'aime mieux m'en rap- 
porter à mon imagination, qui ne m'all'aiblira pas sûrement votre 
bonheur. 



LXXXIII 



A Paris, le 3 octobre 1762. 



Je n'oserais rien prononcer sur les suites de cette maladie; 
ce sont des jours successivement bons, mauvais et détestables ; 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLANL). 1^,5 

du dégoût; de l'appétit; des évacuations douloureuses et san- 
glantes; d'autres qui n'ont aucune de ces mauvaises qualités. 
On n'y entend rien, sinon que le chagrin et la maigreur aug- 
mentent et que les forces s'en vont. Mais un symptômequi m'ef- 
fraye plus qu'aucun autre, c'est la douceur de caractère, la pa- 
tience, le silence et, qui pis est, un retour d'amitié et de con- 
fiance vers moi; ni elle, ni personne autour d'elle ne dort. Il 
n'y a que le médecin qui soit toujours content. J'ai dans l'idée 
qu'il ne sait ce qu'il fait, et que le mal a une tout autre cause 
que celle qu'il lui suppose; mais je n'oserais en ouvrir la bouche. 
Si par hasard je pensais faux, qu'il adoptât mon erreur, et que 
le changement de méthode eût des suites funestes, je ne m'en 
consolerais jamais. Il faut donc, depuis le matin jusqu'au soir 
présenter à un malade des choses qu'on croit sinon contraires 
à son état, au moins peu salutaires et mal ordonnées, en voir 
le mauvais effet, et se taire. 

Demain je m'installe chez moi pour n'en sortir que sur le 
soir. Le soin de mes affaires domestiques, auxquelles on n'est plus 
en état de veiller, un meilleur emploi de mon temps, et surtout 
l'éducation abandonnée de ma petite fille, l'exigent. 

Je suis seul à Paris; M. d'Holbach lit cà Voré; la Baronne 
s'ennuie au Grandval; M'"'' d'Épinay seule, n'est pas, je crois, 
trop contente à la Briche. Grimm s'avance à toutes jambes vers 
la Westphalie : il était intimement lié avec M. de Gastries, qui 
vient d'être grièvement blessé; il va à deux cent cinquante trois 
lieues, voir quels secours ou quelles consolations il pourra donner 
à son ami. C'est toujours lui : il est parti sans que j'aie eu le 
temps de l'embrasser, à deux heures du matin, sans domestiques, 
sans avoir mis ordre à aucune de ses affaires, ne voyant que la 
distance des lieux et le péril de son ami. 

Votre cas de conscience ne vaut pas la peine qu'on s'en 
occupe. Est-ce qu'il peut y avoir un mauvais procédé sans quelque 
sorte d'injustice ?A-t-on un mauvais procédé quand on satisfait 
à tout ce que l'on doit? Manque-t-on à quelque chose de ce que 
l'on doit, sans être injuste en quelque point? 

J'ai oublié de vous dire que j'ai reçu, il y a une quinzaine . 
de jours, par le prince Galitzin, une invitation, de la part de l'im- 
pératrice régnante de Russie, d'aller achever notre ouvrage à 
Pétersbourg. On offre liberté entière, protection, honneurs, 
XIX 40 



1^6 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

argent, dignités, en un mot tout ce qui peut tenter des hommes 
mécontents de leur pays et peu attachés à leurs amis, de s'ex- 
patrier et de s'en aller. Il a fallu répondre à Voltaire, qui a 
joint aussi ses sollicitations à celles de la cour de Russie. Il 
m'avait envoyé en même. temps son Commentaire sur le Cimia 
de Corneille. Je n'ai pu m'empêcher de lui dire que cela était 
vrai, juste, intéressant et beau, parce que c'est la vérité; seu- 
lement je lui ai trouvé plus d'indulgence que je n'en aurais eu^ ; 
il n'a pas repris tout ce qui m'a semblé répréhensible : c'est 
apparemment parce que la difficulté de l'art lui est moins con- 
nue qu'à moi. Il n'y a pas de gens plus offensés de la méchan- 
ceté que ceux qui n'ont jamais su ce qu'il en coûte pour être 
bon. 

Nous avons ce matin une conférence avec Damilaville et 
M™* d'Épinay, pour que la Correspondance de Grimm ne souffre 
point de son absence. 

Je vois, par les offres qu'on nous fait, qu'on ignore que notre 
manuscrit ne nous appartient point; que ce sont les libraires 
qui en ont fait toute la dépense, et que nous ne pourrions en 
soustraire une feuille sans infidélité. Eh bien! qu'en dites-vous? 
C'est en France, dans le pays de la politesse, des sciences, des 
arts, du bon goiit, de la philosophie, qu'on nous persécute ! et 
c'est du fond des contrées barbares et glacées du nord qu'on 
nous tend la main! Si l'on écrit ce fait dans l'histoire, qu'en 
penseront nos descendants? N'est-ce pas là un des plus énormes 
soufflets qu'il était possible de donner au sieur Omer de Fleury *, 
qui nous chassait, il y a un ou deux ans, dans ce beau réqui- 
sitoire que vous savez. 

Dans une autre situation d'âme, cet incident me ferait quel- 
que plaisir; mais mon âme s'est refermée à toute sorte de sen- 
timents' doux : il y a peu de choses dans la vie qui puissent me 
faire sourire dans ce moment. Vous avez raison, Uranie, tout est 
vain, tout]est trompeur; ce n'est guère la peine de vivre pour tout 
cela. 11 vaut mieux que je m'arrête là tout court que de suivre ces 
idées, dans lesquelles ceux que j'aime le plus verraient peut- 
être quelque chose de désobligeant. Mais faut-il que je me con- 



\. Voir cette lettre dans la Correspondance générale. 
2. Avocat général au Parlement. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. l/,7 

traigne de peur de les blesser? Et puis quand je me contrain- 
drai, est-ce que je dirai, ou bien ce qui se passera au fond 
de mon cœur, ce que je penserai, ce que je sentirai, ce que je 
résoudrai, même à leur insu, qui les ollensera? Je ne demande 
pas mieux que d'être heureux. Est-ce ma faute, si je ne le suis 
pas? Est-ce ma faute si je vois en tout des vices qui y sont et 
qui m'affligent; si toute la vie n'est qu'un mensonge, qu'un 
enchaînement d'espérances trompeuses? On sait cela trop tard : 
nous le disons à nos enfants qui n'en croient rien ; ils ont des 
cheveux gris lorsqu'ils en sont convaincus. Adieu, portez-vous 
bien, jetez ce maussade bavardage de côté. Si j'allais troubler 
un instant vos plaisirs, votre bonheur, votre tranquillité, je res- 
semblerais à un gros homme, gros comme six autres, qui étouf- 
fait dans la presse et qui criait : Quelle maudite presse! quelle 
cohue! etc., etc. Quelqu'un qui lui était voisin lui dit : « Eh! 
maudite barrique ambulante, de quoi te plains-tu? Ne vois-tu 
pas que si tout le monde te ressemblait, celte presse serait cin- 
quante mille fois plus grande? » Moi qui donne peut-être du 
chagrin à tout ce qui m'environne, qui empoisonne la vie pour 
ceux qui me sont les plus chers, de quoi m'avisé-je de crier 
contre la vie ! Si tous les autres criaient aussi haut que moi, on 
ne s'entendrait pas ; ce serait sur la terre le plus insupportable 
vacarme. Si tous les autres étaient aussi quinteux, injustes, 
incommodes, sensibles, ombrageux, jaloux, fous, sots, bêtes et 
loups-garous, il n'y aurait pas moyen d'y tenir. Allons, puisque 
nous ne valons pas mieux que ceux que nous disons ne valoir 
rien, souffrons-les et taisons-nous. Je souffre donc et me tais. 
Adieu. 

Voilà le moment de m'arrêter; je finirai par vous faire aimer 
la campagne. 



LXXXIV 

ris, le 15 mai 1765. 



Oui, tendre amie, il y aura encore un concert, et ce concert 
sera un enchantement : c'est M. Grimm qui me le promet. Que 



1(,8 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

je sache donc, dimanche prochain, si vous irez, et combien vous . 
irez, afin que je me pourvoie de billets. Je vous prie de faire 
en sorte que M. Gaschon en soit. Quand je connais un grand 
plaisir, je ne puis m'empêcher d'en souhaiter la jouissance à tous 
ceux que j'aime. Vous en reviendrez tous ivres d'admiration et 
de joie ; je reprendrai partie de ces sentiments, en vous revoyant, 
en vous écoutant, en vous regardant. Oh! les belles physiono- 
mies que vous aurez ! Mais puisque la physionomie d'un homme 
transporté d'amour et de plaisir est si belle à voir, et que vous 
êtes la maîtresse d'avoir, quand il vous plaît, sous vos yeux ce 
tableau si touchant et si flatteur, pourquoi vous en privez-vous? 
Quellefolie! Vous êtes enchantée, si un homme bien épris attache 
sur vos yeux ses regards pleins de tendresse et de passion ; leur 
expression passe dans votre âme, et elle tressaille. Si ses lèvres 
brûlantes touchent vos joues, la chaleur qu'elles y excitent vous 
trouble, si ses lèvres s'appuient sur les vôtres, vous sentez votre 
âme s'élancer pour venir s'unir à la sienne; si dans ce moment 
ses mains serrent les deux vôtres, il se répand sur tout votre 
corps un frémissement délicieux, tout vous annonce un bonheur 
infiniment plus grand, tout vous y convie : et vous ne voulez 
pas mourir et faire mourir de plaisir! Vous vous refusez à un 
moment qui a bien aussi son délire: celui où cet homme, vain 
d'avoir possédé cet objet qu'il prise plus que l'univers entier, en 
répand un torrent de larmes! Si vous sortez de ce monde sans 
avoir connu ce bonheur, pouvez-vous vous flatter d'avoir été 
heureuse et d'avoir vu et fait un heureux? 

N'oubliez pas de me faire savoir si l'afl'aire du contrat est 
faisable, ou non, soit par M. Duval, soit par M. Le Gendie. 

Bonjour, tendre amie. Combien je vous estime et combien 
je vous aime ! Le beau tableau que je verrais et que je vous 
montrerais si vous vouliez! Mais vous ne vous y connaissez pas : 
cela est fâcheux pourtant. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 1^9 



LXXXV 

A Paris, le 20 mai 1765. 

Voilà, chère amie, la troisième fois que nous allons, M. Vialet 
et moi, chez M. de Sartine, pour son projet, et trois matinées 
de perdues pour mon atelier. Quoique midi je sois à votre porte, 
je n'aurai pas le plaisir de vous voir. La même voiture qui me 
conduira rue Neuve-Saint-Augustin me ramènera ici, où je suis 
rappelé par une masse énorme de besogne laissée en arrière. 
Je suis bien las d'être commandé par les besoins. Quand serai-je 
donc délivré de toute autre occupation que celle de vous plaire? 
Jamais, jamais. Je mourrai sans avoir pu vous apprendre com- 
bien je sais aimer. Faites bien mes excuses à M"^ Le Gendre. 
Tout s'éloigne, tout se sépare; une infinité de choses tyranniques 
s'interposent entre les devoirs de l'amour et de l'amitié; et l'on 
ne fait rien de bien; on n'est ni à son ambition, ni à son goût, 
ni à sa passion : l'on vit mécontent de soi. Un des grands 
inconvénients de l'état de la société, c'est la multitude des 
occupations, et surtout la légèreté avec laquelle on prend des 
engagements qui disposent de tout le bonheur. On se marie; on 
prend un emploi; on a une femme, des enfants, avant que 
d'avoir le sens commun. Ah! si c'était à recommencer! c'est un 
mot de repentir qu'on a perpétuellement à la bouche. Je l'ai dit 
de tout ce que j'ai fait, excepté, chère et tendre amie, de la 
liaison douce que j'ai formée avec vous. Si je regrette quelque 
chose, ce sont tous les moments qui lui sont ravis. Je vous salue 
et vous embrasse de tout mon cœur. Voilà un fardeau de lettres 
que vous remettrez à leurs adresses. 



150 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 



LXXXVI 



A Paris, le 20 mai 1765. 



Demain, bonne et tendre amie, entre huit et neuf heures, 
vous aurez un carrosse à votre porte, dont vous, madame votre 
mère et M'"^ Le Gendre, pourrez disposer toute la matinée. 
J'espère que M'"^ Le Gendre ne me refusera pas à dîner. 
Après dmer, qu'il fasse beau ou laid, nous irons nous prome- 
ner à Saint-Cloud, où je vous quitterai pour un quart d'heure. 
A ce moment-là près, que je regretterai encore, j'aurai le plai- 
sir de passer toute la journée avec celle que j'aime, ce qui 
n'est pas surprenant, car qui ne l'aimerait pas? mais que j'aime, 
après huit ou neuf ans, avec la même passion qu'elle m'inspira 
le premier jour que je la vis. Nous étions seuls ce jour-là, tous 
deux appuyés sur la petite table verte. Je me souviens de ce 
que je vous disais, de ce que vous me répondîtes. Oh ! l'heu- 
reux temps que celui de cette table verte! Bonsoir, bonne amie, 
mille amitiés et autant de respects. 



LXXXYII 



21 juillet 1765. 



Ils ont bien dit que c'était un songe. Mais pourquoi n'ont-ils 
pas dit tout d'une voix que c'était un mauvais songe? Y en 
avait-il parmi eux quelques-uns à qui la nature eût accordé un 
meilleur esprit, une âme plus douce, une santé plus continue, 
plus d'amis sûrs qu'à moi, une meilleure amie que la mienne? 
Non. C'est que cette nature est une folle qui gâte d'une main 
ce qu'elle fait bien de l'autre, c'est qu'elle s'est amusée à mêler 
de chicotin le peu de bonbons qu'elle donne à ses enfants ; c'est 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 151 

que le système des deux principes, l'un bienfaisant, l'autre 
malfaisant, système qui a été si généralement répandu sur la 
terre, n'est pas aussi extravagant qu'on le dit en Sorbonne; 
c'est qu'il faut en passer par là, ou croire au Jupiter d'Homère 
qui a renfermé dans deux tonneaux tous les biens et tous les 
maux de la vie dont il forme une pluie mêlée qui tombe sans 
cesse sur la tête des pauvres mortels, dont les uns un peu plus 
ou un peu moins mouillés de mal ou de bien t^ue les autres, 
mais qui tous arrivent au dernier gîte presque également trem- 
pés. Si la vie n'allait pas ainsi, qui est-ce qui pourrait se ré- 
soudre à la quitter? Si c'était un fil de bonheur pur et sans 
mélange, qui est-ce qui voudrait l'exposer pour sa patrie, la 
sacrifier pour son père, sa mère, sa femme, ses enfants, son 
ami, sa maîtresse? Personne. Les hommes ne seraient qu'un vil 
troupeau d'êtres heureux; plus d'actions héroïques. Ils vivraient 
ivres, et mourraient enragés. Voilà, mon amie, un préambule 
honnêtement long ; c'est qu'il faut que tout, jusqu'à cette lettre, 
ait le caractère des choses d'ici-bas. 

Depuis le bienfait de l'impératrice, si vous en exceptez quel- 
ques moments doux que vous savez, tout le reste n'a été qu'en- 
nuis, déplaisances ou chagrins. Ce sont des bonnes amies qu'on 
faisait raffoler et sécher sur pied ; et quand ces bonnes amies-là 
ne sont pas heureuses, il faut aussi que je souffre. Ce sont les 
embarras de leur déménagement, qui m'a fait trembler pour 
leur santé : croyez-vous que tandis qu'elles se brisaient les 
reins à faire des paquets, à les porter, à les arranger, et qu'elles 
avalaient de la poussière, moi je fusse à mon aise? C'est un 
départ qui me sépare d'elles, Dieu sait pour combien de 
temps, et qui me laisse désolé. C'est, depuis que je ne les 
ai plus, un enchaînement d'événements qui finiront par me 
chasser, sinon de Paris, du moins de la société. Vous savez que 
M. Tronchin avait été appelé en poste à Lyon pour la maladie 
de son associé, et que mes seize mille livres ' étaient restées 
entre les mains de M. Colin de Saint-Marc. D'abord, il est inouï 
combien ma sécurité, bien ou mal fondée là-dessus, m'a attiré 
de petites querelles domestiques. J'en étais là, lorsque je reçois 
de M. Tronchin une lettre pour M. de Saint-Marc. Je la garde 

1. Provenant delà vente de sa bibliothèque à l'impératrice Catherine II. 



152 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

sept ou huit jours, parce que les choses d'intérêt ne sont pas 
celles qui me remuent; cependant sur les six heures du soir, 
un jour que j'allai causer avec la chère sœur, je me trouve à la 
porte de l'hôtel des Fermes; je me ressouviens de ma lettre, et 
j'entre. M. de Saint-Marc n'était pas à son bureau, mais il allait 
y entrer : c'est ce que ses commis me dirent, car ils sont fort 
polis. En effet il arrive, comme ils me parlaient. Je vais au- 
devant de M. Colin de Saint-Marc, qui ne m'entend pas. M. Colin 
de Saint-Marc, le chapeau sur la tête, marche ; je le suis presque 
en courant. Il arrive dans la seconde pièce de son bureau ; il 
s'assied dans son fauteuil, et je reste droit. Je lui présente ma 
lettre; il la prend, l'ouvre, et la lit; se met à regarder un mo- 
ment au plafond, et, me rendant ma lettre en la jetant sur un 
coin de sa table, me dit : Je n'ai pas mémoire de cela; puis il 
prend une plume, se met à écrire, et me laisse debout, là, sans 
me parler davantage. Tandis qu'il écrivait sans me regarder, je 
lui déclinais mon nom, et je lui faisais mon histoire. Sur la fin de 
cette histoire, mon homme s'arrête, et se tracassant avec un de 
ses doigts la main droite, il me dit : « Ah ! oui, je me rappelle 
cela. J'ai touché vos lettres de change. Je n'ai point de billets 
à vous donner. Ils veulent tous de ces billets; c'est une rage, 
je ne sais pas pourquoi. Je ne sais pas quand j'en aurai ; je n'irai 
point dépouiller pour vous ceux qui en ont. Revenez; mais ne 
revenez pas demain : dans huit jours, dans un mois, dans 
deux » ; et puis mon homme se remet à écrire, et moi je m'en 
vais. 

Eh bien, comment cela vous semble-t-il ? Parce que M. Colin 
de Saint-Marc a cent mille écus de rente, il faut qu'il me traite 
comme un faquin. J'étais enragé dans ce moment de n'être pas 
le comte de Gharolais, ou quelque autre personnage important, 
et de ne pouvoir renouveler avec M. Colin de Saint-Marc la 
scène du président de Meinières* avec un procureur au Parle- 
ment. C'était le matin ; il était en redingote, en mauvaise per- 
ruque ronde, en bas de laine gris, un mouchoir de soie autour 

1. J.-B.-F. Durey de Meinières, né en 1705, président à la deuxième chambre 
des requêtes du palais, se retira en 1758 et mourut à Cliaillot en 1785, Il aurait 
collaboré aux Mémoires de Bachaumont. M. le baron J. Pichon a publié une curieuse 
conversation du président avec M""' de Pompadour, dans les Mélanges de la société 
des bibliophiles français, 1856, in-8. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 153 

du cou, ce qui n'était pas propre à sauver sa mauvaise mine. 
Il était pour une somme considérable dans un état de créances 
que ce procureur ne se pressait pas d'acquitter. 11 entre dans 
l'étude sans façon, il s'adresse au procureur honnêtement, parce 
que le président de Meinières est l'homme de France le plus 
doux et le plus honnête, qu'il en a la réputation, et que c'est 
ainsi que je l'ai vu chez lui et chez moi. « Monsieur, il y a 
longtemps que j'attends, pourriez-vous me dire quand je serai 
payé? — Je n'en sais rien. » Le président était debout, le pro- 
cureur assis; le président chapeau bas, le procureur la tète 
couverte de son bonnet; le président parlait, le procureur écri- 
vait. « Monsieur, c'est que je suis pressé. — Ce n'est pas ma 
faute. — Cela se peut. Cependant voilà mes titres; je les ai 
apportés, et vous m'obligerez de les regarder. — Je n'ai pas le 
temps. — Monsieur, de grâce, faites-moi ce plaisir. — Je ne 
saurais, vous dis-je. — Monsieur... — Vous m'interrompez. 
Est-ce que vous croyez, mon ami, que je n'ai que votre affaire 
en tête? Vous serez payé avec les autres. Allez-vous-en, et ne 
m'ennuyez pas davantage. — Monsieur, je suis fâché de vous 
ennuyer, mais vous n'êtes pas le premier. — Tant pis, il ne 
faut ennuyer personne. — Il est vrai, mais il ne faut brusquer 
personne. — Cela fait le plaisant! — Le plus plaisant des deux, 
je vous jure, monsieur, que ce n'est pas moi; on me doit, j'ai 
besoin, je voudrais toucher mon argent. Je ne vous demande 
que de jeter un coup d'œil sur mes titres. — Voyons donc, 
voyons ces titres ; si on avait affaire à deux hommes comme 
vous par jour, il faudrait renoncer au métier. » Le président 
déploie ses titres, et le procureur lit : Monsieur le président 
de Meinières, etc.; et aussitôt le voilà qui se lève : « Monsieur 
le président, je vous demande mille pardons...; je n'avais pas 
l'honneur de vous connaître... ; sans cela... » Le président le 
prend par la main, l'éloigné de son fauteuil, s'y place, et lui 
dit : « Maître un tel, vous êtes un insolent; il ne s'agit pas de 
moi, je vous pardonne; mais je viens de voir la manière indigne 
et cruelle dont vous en usez avec les malheureux qui ont affaire 
à vous. Prenez garde à ce que vous ferez à l'avenir; s'il me 
revient jamais une plainte sur votre compte, je vous fais perdre 
un état que vous remplissez si mal. Adieu. » Eh bien, qu'en 
pensez-vous? Tandis que M. Colin de Saint-Marc me traitait 



15^ LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

comme le procureur, n'aurait-il pas été fort doux d'être le 
président? Vous riez décela, et j'en ris aussi à présent. M'"* Le 
Gendre dit qu'elle se serait assise sur la table de M. Colin 
de Saint-Marc ; mais on est si surpris, si peu fait à se trouver 
tout à coup un valet... 

Autre chose. Thomas concourt pour le prix de l'Académie; 
il me lit son discours : j'en suis confondu. Plein de l'impres- 
sion que j'en ai reçue, je vais diner chez le Baron. Après diner, 
nous nous trouvons seuls ; nous allons nous promener au bout des 
€hamps-Elysées. Là, à propos d'éloquence, le Baron me dit : 
« Ma foi, nous ne manquerons pas d'orateurs, il y a dix-sept 
Éloges de Bescartes. » Je lui réponds que j'en connais un qui 
pliera les seize autres comme des capucins de cartes. « ÎN'est- 
ce pas celui qui commence par ces mots : En quinze cenl et 
tant, on apporta de Stockholm les cendres de Descartes...? — 
Celui-là même. Oui, on dit qu'il est beau. Vous en connaissez 
donc l'auteur? — Je le connais, et il ne faut pas avoir le moin- 
dre tact en style pour n'en pas savoir autant que moi à la 
dixième ligne : son nom est écrit partout. » 

Là-dessus le Baron devine Thomas, et s'en va confier à 
d'autres que Thomas m'a lu son discours, que c'est une belle 
chose ; et il oublie que la loi de l'Académie exclut du concours 
tout homme qui s'est nommé ^ Le bavardage du Baron revient 
à Thomas; Thomas se désespère. Barthe vient m 'apporter le 
désespoir de son ami, et je vous laisse à juger de mon état. Le 
bienfait de l'impératrice ne m'a pas fait un plaisir que je puisse 
comparer à la peine que j'ai soufferte. J'ai cessé de boire, de 
manger, de dormir, je me traîne, la tête me tourne. Mais il y a 

bien pis Voilà Barthe lui-même qui m'interrompt, et il faut 

que j'entende la lecture d'une comédie et que je rie. 

Eh bien, mon amie, il a lu sa comédie, et j'ai ri; c'est le 
genre de Molière pour le fond, avec le ton d'aujourd'hui ^ Vous 
croyez qu'il n'y avait plus rien à dire sur les maladies et les 
médecins ; vous verrez. 

\. Thomas partagea le prix avec Gaillard. Ce jugement ne fut pas ratifié par 
le public, qui ne regardait pas le discours du second comme digne de cette 
récompense. (T.) 

2. Diderot était, ce jour-là, très-disposé à l'indulgence : nous ne pouvons 
deviner quelle est la comédie de Barthe qui a pu lui rappeler Molière. (T.) 



LETTRES Â MADEMOISELLE VOLLÂND. 155 

Le pis pour Thomas et pour moi, c'est qu'on ignorait qu'il 
eût concouru ; c'est qu'il a des ennemis dans l'Académie; c'est 
que parmi les Éloges, il y en a de la plus grande force et qu'on 
pourrait bien préférer au sien ; c'est que, quelque bien fondée 
que cette préférence puisse être, à moins qu'elle ne soit justifiée 
par un suffrage universel, Thomas croira toujours que c'est mon 
indiscrétion qui lui ôte le prix et qui peut-être l'éloigné de 
l'Académie, où il eût été reçu s'il ne se fût retiré lorsque Mar- 
montel se présenta. Je verrai Marmontel aujourd'hui ; je ne lui 
dirai que deux mots, mais ils sont propres à faire impression : 
c'est qu'il risque, si Thomas n'est pas couronné et qu'il le mé- 
rite , à passer non-seulement pour un homme sans goût, 
reproche qu'il partagera avec le reste des juges, mais pour un 
ingrat, reproche infiniment plus cruel, qui restera sur lui seul. 
Vous croyez que c'est là tout? Franchement c'en était bien 
assez ; mais écoutez. Je vais avant-hier dîner chez le Baron, au 
lieu d'aller rompre le tète-à-tête en question. Après le dîner, 
Marmontel me tire à l'écart et me dit : « Mon ami, je suis perdu. 
— Qu'est-ce qu'il y a? — Je suis perdu, on aune copie de mon 
poëme». C'est Damilaville qui l'a dit à Merlin, et c'est Merlin 
qui me l'a dit. Je ne l'ai prêté qu'à vous et à un autre. Ne 
l'avez-vous confié à personne? — Non, je l'ai lu à des amies, 
mais je ne le leur ai pas laissé. Grimm, M™^d'Épinay, Damilaville, 
M. de Saint-Lambert l'ont lu, mais sous mes yeux. Qui est-ce 
cet autre à qui vous l'avez encore confié? — J'étais à une mai- 
son de campagne ; je n'eus pas le courage de le refuser au fils 
de la maison, qui le prit pour une nuit. Le lendemain il partit 
pour Paris; il fut quatre jours absent, et dans cet intervalle je 
sais déjà qu'un de ses amis l'a possédé pendant deux fois vingt- 
quatre heures. J'ai vu cet ami qui a été violemment tenté d'en 
prendre copie, mais il n'en a rien fait.» — Je lui dis : « Envoyons 
chercher une voiture, et courons chez Damilaville; car je ne 

\. La Neuvaine de Cythère, poëme do Marmontel, n'a été pulilié(3 que dans ses 
OEuvres posthumes. Paris, Verdière, 1820, in-8. On assure que la famille de Fau- 
teur, redoutant les poursuites du ministère public contre cette production libre, 
imagina de présenter le manuscrit au roi (Louis XVIII). Ce prince, quoiqu'il n'eût 
pas eu le temps d'y jeter les yeux, le lui fit rendre, en lui faisant exprimer, dans 
une lettre très-Hatteuse, la satisfaction que la lecture de ce poëme lui avait causée. 
Muni de cette pièce, on fit imprimer hardiment. (T.) 



156 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

saurais vivre que cette affaire ne soit éclaircie. — Ni moi non 
plus. » 

iNous allons chez Damilaville. Il n'y était pas. Nous nous y 
donnons rendez-vous pour le lendemain. Cependant quelle nuit 
à passer! Et personne à qui l'on puisse dire sa peine et qui la 
partage ! Où étiez-vous, mon amie? Hier, nous vîmes Damilaville. 
Il tenait la chose d'un certain Naigeon ; c'était un certain Du 
Goudray qui avait dit à Naigeon qu'il avait possédé la Neuvaine. 
Ce Du Coudray était cet ami du jeune homme à qui Marmontel 
l'avait prêtée à la campagne... Que dites-vous de tout cela? 
Marmontel se maudissait d'avoir fait ce poëme, et moi je me 
maudissais de l'avoir demandé. Il jurait bien de profiter de cette 
leçon ; c'en était une pour moi que je me promettais bien de ne 
pas oublier. 

Dépêchez-vous, faites-moi préparer une niche grande comme 
la main, proche de vous, où je me réfugie loin de tous ces 
chagrins qui viennent m'assaillir. II ne peut y avoir de bonheur 
pour un homme simple comme moi au milieu de huit cent 
mille âmes. Que je vive obscur, ignoré, oublié, proche de celle 
que j'aime, jamais je ne lui causerai la moindre peine, et près 
d'elle le chagrin n'osera pas approcher de moi. Est-il prêt, ce 
petit asile ? Venez le partager ! Nous nous verrons le matin ; j'irai, 
tout en m'éveillant, savoir comment vous avez passé la nuit; 
nous causerons ; nous nous séparerons pour brûler de nous 
rejoindre ; nous dînerons ensemble ; nous nous promènerons 
au loin, jusqu'à ce que nous ayons lencontré un endroit dérobé 
où personne ne nous aperçoive. Là nous nous dirons que nous 
nous aimons, et nous nous aimerons ; nous rapporterons sur des 

fauteuils la douce et légère fatigue des plaisirs et nous 

passerons un siècle pareil sans que notre attente soit jamais 
trompée. Le beau rêve! 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 157 



LXXXVIII 

A Paris le 25 juillet 1763. 
Sixième dimanche; non, c'est un jeudi que j'ai pris pour un dimanclie. 

Vous n'avez encore que deux de mes lettres! Je suis pour- 
tant à la sixième; je les ai toutes numérotées, afin que nous 
puissions nous assurer qu'il ne s'en est point égaré : regardez-y. 

Croyez-vous donc, chère amie, que j'aurai reçu, dans un inter- 
valle de quinze jours, trois ou quatre secousses violentes sans que 
la santé en ait souffert ! On vous en dira quelque chose, à moins 
qu'on ne craigne de vous inquiéter. L'estomac et les intestins 
sont dans un état misérable. Le potage le plus léger passe tout 
de suite. Je ne saurais digérer un jaune d'œuf. Heureusement 
je dors, et le sommeil répare tout. Mais comment se fait-il qu'un 
fluide qui me cause en sortant la sensation cruelle d'un fer 
rouge puisse séjourner dans un canal du tissu le plus délicat 
sans le blesser? car je n'ai pas la plus petite colique. Pour des 
forces je les ai bien entièrement perdues : je sens mes jambes 
se dérober sous moi. Cette lassitude, qui m'est très-importune 
quand je suis debout, me rend le lit délicieux quand je suis 
couché. M""" Le Gendre n'est pas plus heureuse que moi. Con- 
naissez-vous le plaisir de trouver un fauteuil après la fatigue 
d'une longue promenade ? C'est précisément celui que je goûte 
lorsque les matelas se sont chargés du poids de tous mes mem- 
bres. En vérité, c'est une volupté qu'un dévot se reprocherait. 
Vous voyez bien qu'il n'y a point à s'alarmer, et que dans trois 
ou quatre jours il n'y paraîtra plus. 

Mais je ne suis pas le seul malade de la maison. M'"* Diderot a 
toute une cuisse entreprise d'une sciatique. On lui a conseillé de 
se frotter avec un mélange de sel, d'eau-de-vie et de savon. Il y 
a quelques jours que l'opération se faisait : je me présentai pour 
entrer; la petite fille courut au-devant de moi, en criant : « Mo» 
papa, arrêtez, arrêtez. Si vous voyiez cela, vous en ririez trop. » 
C'était sa chère mère penchée sur les pieds de son lit, le der- 



158 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

rière à l'air, et la servante à genoux qui la savonnait de son 
mieux. Ce n'était pas le cas du proverbe qui dit qu'à savonner 
la tête d'un Maure on perd son temps et sa peine; car M'"" Di- 
derot est fort blanche, et ce n'était pas la tête qu'on lui savon- 
nait. Le remède la soulagea. J'ai été chargé depuis, une ou deux 
fois, de cette opération, et je m'en suis très-bien acquitté. 

Nous avons perdu subitement un grand artiste, c'est Charles 
Van Loo. 

Je vais sur les sept heures du soir causer avec la chère 
sœur. Nos deux dernières causeries ont été tout à fait agréables, 
mais si variées que je ne saurais me les rappeler. Hier son 
domestique se trompa ; et au lieu de m'annoncer, d'habitude 
apparemment, il annonça M. Le Gras. On a vraiment été fâché 
de ma discrétion à ne pas rompre le tête-à-tête dont je vous 
ai parlé. 

Nous avions projeté, aujourd'hui mercredi, d'aller voir avec 
La Rue la galerie du Luxembourg, mais savez-vous qui a dérangé 
cette partie? La princesse de Nassau-Sarrebruck. Elle était allée 
à Calais embrasser son fds qui passait en Angleterre ; elle s'en 
retournait à Sarrebruck par Paris où elle n'avait qu'un jour à 
rester; et de ce jour elle nous en a donné, à Grimm et à moi, 
toute la matinée. C'est une femme charmante de figure et de 
caractère. Mahuppe, qui était aussi relevée qu'elle l'a jamais été 
de ma vie, s'est abaissée en un moment. J'aurais vu la princesse 
cent fois auparavant que je n'aurais pas été plus à mon aise. 
Après les premiers compliments, la conversation est devenue 
très-intéressante. Je persiste dans mon ancien sentiment, nous 
devrions laisser aux femmes la fonction de l'apostolat; elles 
feraient en un jour plus de conversions que le missionnaire le 
plus éloquent n'en peut ébaucher dans toute sa vie. Il n'y a pas 
un homme qui ne prît l'espérance secrète de plaire au prédica- 
teur pour un mouvement de la grâce. 

Elle m'a promis son portrait, et quand je l'ai quittée, elle 
m'a présenté sa main à baiser, avec une affabilité qui ne se rend 
pas. 

De la rue Garancière, je me suis traîné sur le quai Bourbon 
où j'avais rendez-vous avec Damilaville. Nous avons dîné ; je 
me trouve très-bien d'avoir bu à la glace ; pas la moindre tri- 
bulation d'entrailles. Nous avons pu lire un énorme article qu'il 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 150 

m'avait promis pour mon ouvrage, sans aucune interruption. 

Demain peut-être, mon amie; demain, c'est jeudi, et je me 
porterai bien, assez bien pour regretter voire éloignement. 

Je vous écris ciiez Le Breton où j'étais venu pour revoir mes 
feuilles que je laisse là. 

Je n'y ^iendrai plus guère dans ce maudit atelier où j'ai usé 
mes yeux pour des hommes qui ne me donneront pas un bâton 
pour me conduire. Il ne nous reste plus que quatorze cahiers à 
imprimer; c'est l'ouvrage de huit ou dix jours. Dans huit ou dix 
jours, je verrai donc la fin de cette entreprise qui m'occupe 
depuis vingt ans, qui n'a pas fait ma fortune, à beaucoup près, 
qui m'a exposé plusieurs fois k quitter ma patrie ou à perdre 
ma liberté, et qui m'a consumé une vie que j'aurais pu rendre 
plus utile et plus glorieuse. Le sacrifice des talents au besoin 
serait moins commun s'il n'était question que de soi; on se 
résoudrait plutôt à boire de l'eau, à manger des croûtes et à 
suivre son génie dans un grenier ; mais pour une femme, pour 
des enfants, à quoi ne se résout-on pas? Si j'avais à me faire 
valoir, je ne leur dirais pas : J'ai travaillé trente ans pour 
vous; mais je leur dirais : J'ai renoncé pour vous pendant trente 
ans à la vocation de nature; j'ai préféré de faire, contre mon 
goût, ce c|ui vous était utile à ce qui m'était agréable : voilà la 
véritable obligation que vous m'avez et à laquelle vous ne 
pensez pas. 

J'eus le courage de dire hier au soir à M'"^ Le Gendre qu'elle 
se donnait bien de la peine pour ne faire de son fils qu'une jolie 
poupée. Pas trop élever, est une maxime qui convient surtout 
aux garçons. Il faut un peu les abandonner à l'énergie de nature. 
J'aime qu'il soient violents, étourdis, capricieux. Lue tête ébou- 
riffée me plaît plus qu'une tête bien peignée. Laissons-les 
prendre une physionomie qui leur appartienne. 

Si j'aperçois à travers leurs sottises un trait d'originalité, je 
suis content. Nos petits ours mal léchés de province me plaisent 
cent fois plus que tous vos petits épagneuls si ennuyeusement 
dressés. Quand je vois un enfant qui s'écoute, qui va la tête bien 
• droite, la démarche bien composée, qui craint de déranger un 
cheveu de sa figure, un pli de son habit, le père et la mère 
s'extasient et disent : Le joli enfant que nous avons là! Et moi 
je dis : Il ne sera jamais qu'un sot. 



160 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

D'Alembert est à toute extrémité ; il a fait une indigestion ter- 
rible; il a envoyé chercher Bouvard qui l'a fait saigner. J'apprends 
qu'il est tourmenté par une colique qui ne le quitte point, et qui 
menace à chaque instant de l'emporter. S'il en meurt, nous 
aurons perdu en trois mois de temps deux grands peintres et 
deux grands géomètres. Les hommes de cette trempe sont rares; 
une nation en est bientôt appauvrie. 

Je vous écris ce soir parce que nos presses travailleront 
demain, en dépit des apôtres dont c'est la fête, et que ma tâche 
sera double. Il serait bien malheureux d'essuyer quelque contre- 
temps à la dernière page. 

On parle du déplacement de M. de Saint-Florentin. On lui 
donne pour successeur M. de Sartine à qui M. Le Noir succé- 
dera. Qui sait comment ce M. Le Noir en userait avec nous? 11 
n'y a peut-être pas un mot de réel à ces prétendus changements. 
A tout hasard, nous nous hâtons d'esquiver aux embarras qu'ils 
pourraient nous causer. 

Adieu, mon amie ; continuez de vous bien porter; je sais 
que vous m'aimez de toute votre âme; vous êtes bien sûre que 
je ne demeure pas en reste avec vous. C'est la seule de mes 
dettes que je paye bien. 

Vous espérez donc que nous ne serons pas une éternité sans 
nous revoir! Cela dépendra beaucoup de M. Le Gendre. 

Nous l'attendons sans impatience; la cérémonie de l'inaugu- 
ration est fixée au 19 du mois prochain; c'est vous promettre 
la chère sœur pour le 9 ou le 10. Je vais donc rester seul ! Avec 
qui m'entretiendrai-je de vous? à qui porterai-je cette âme toute 
remplie de tendresse? où irai-je verser mes sentiments? Je n'en- 
tendrai donc plus prononcer ce nom qui m'est cher, que quand 
il m'échappera dans ma peine! Adieu, mon amie, bonsoir : la 
lumière et le papier me manquent en même temps. Mon respect, 
mon tendre et sincère respect à madame votre mère. Embrassez 
pour moi madame votre sœur; dites à M"*^ Mélanie qu'elle aurait 
bien tort de m'oublier. M. Gaschon a reçu un coup de bistouri 
entre les fesses, et l'on dit qu'il est mieux. 



LETTRES A MADEMOISELLE YOLLÂND. 161 



LXXXIX 

Le 1'"'" août 1765. 

Dieu soit loué! en voilà vingt-quatre d'arrivées; il en reste 
trois qui vont à vous, sans compter celle-ci. 

Je viens donc de mettre dehors de Paris le Baron qui se sépare 
desa femme, de ses enfants, de ses amis, pour deux mois. Je vous 
écris chez Damilaville qui part demain pour Genève. J'ai bien 
peur que celui-ci ne paye de sa vie quelques plaisirs vagues et 
peu choisis. C'est bien cher. La journée d'hier fut bien pénible 
pour un homme qui n'a plus de jambes et qui avait les quatre 
coins de Paris à faire. J'avais promis au Baron d'aller dîner avec 
lui la veille de son départ et oublié que Damilaville avait pris 
le même jour pour dire adieu à ses amis. Celui-ci avait retenu 
la chambre du suisse du Luxembourg, et tout ordonné; ainsi, 
bon gré, mal gré, il a fallu manquer au Baron. Le rendez-vous 
des convives était dans l'allée des Carmes. Nous étions trois ou 
quatre assis sur un banc tout voisin de la porte du même nom, 
lorsque nous entendîmes des cris qui venaient de la cour d'en- 
trée de ces moines. C'était une femme qui était tombée en 
défaillance au sortir de leur église. Un d'entre nous accourt, il 
frappe à la porte du couvent; le portier ouvre : « Mon père, 
vite une goutte de votre eau de mélisse ; c'est pour une femme 
qui est là, qui se meurt. » Le moine. répond froidement : « // ny 
en a point », et ferme la porte. Là-dessus, mon amie, je vous 
laisse rêver à votre aise sur les grands eiïets de l'esprit de reli- 
gion. Un moine d'un autre ordre était un des nôtres. « Eh 
bien ! s'écria-t-il douloureusement, voilà comme un portier dur 
et brutal déshonore toute une maison. — Monsieur, lui répon- 
dis-je, ne craignez rien, l'action qui vient de se passer est si 
atroce, que si quelqu'un d'entre nous s'avise de la raconter, il 
passera pour un calomniateur. » 

Cet autre moine-ci était un galant homme, d'un esprit assez 
leste et point du tout enfroqué. On parla de l'amour paternel. 
Je lui dis que c'était une des plus puissantes affections de 

XIX. '' ^ 



162 i.ETT|RES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

l'homme. « Un cœur paternel! repris-je; non, il n'y a que ceux 
qui ont été pères qui sachent ce que c'est; c'est un secret 
heureusement ignoré, même des enfants. » Puis continuant, 
j'ajoutai : « Les premières années que je passai à Paris avaient 
été fort peu réglées ; ma conduite suffisait de reste pour irriter 
mon père, sans qu'il fût besoin de la lui exagérer; cependant 
la calomnie n'y avait pas manqué. On lui avait dit... Que ne lui 
avait-on pas dit? L'occasion d'aller le voir se présenta. Je ne 
balançai point. Je partis plein de confiance dans sa bonté. Je 
pensais qu'il me verrait, que je me jetterais entre ses bras, que 
nous pleurerions tous les deux, et que tout serait oublié. Je 
pensais juste. » Là je m'arrêtai, et je demandai à mon religieux 
s'il savait combien il y avait d'ici chez moi. « Soixante lieues, 
mon père, et s'il y en avait cent, croyez- vous que j'aurais 
trouvé mon père moins indulgent et moins tendre? — Au con- 
traire. — Et s'il y en avait eu mille? — Ah ! comment maltrai- 
ter un enfant qui revient de si loin? — Et s'il avait été dans la 
lune, dans Jupiter, dans Saturne? » En disant ces derniers 
mots, j'avais les yeux tournés au ciel, et mon religieux, les veux 
baissés, méditait sur mon apologue. 

Nous dînâmes gaiement. Nous osâmes parler du mal politi- 
que, du célibat, sans que notre moine s'en offensât; il ne défen- 
dit pas trop le vice de son état; il nous proposa seulement de 
faire grâce aux célibataires que faisait la religion, jusqu'à ce 
que nous ayons exterminé de la république tous ceux qui 
l'étaient par esprit de libertinage et de luxe. Nous lui obser- 
vâmes que ces derniers ne faisaient point de vœux, et que nous 
aurions de l'indulgence pour les premiers, s'ils voulaient renon- 
cer aux leurs; qu'il y avait quelque différence entre un mauvais 
citoyen et un homme qui jurait, au pied des autels, de l'être. 
Tout cela se passa fort bien. 

Vous savez ou vous ignorez que les Bénédictins ont demandé, 
par une requête présentée au roi, et devenue publique par l'im- 
pression, d'être sécularisés^ ; mais vous ne vous douterez 



i. On lit dans les Mémoires secrets, 13 juillet 1765 : « LaRequêtedes Bénédictins 
n'a point eu le succès qu'ils s'en promettaient. On n'a vu dans cet ouvrage qu'un 
désir effréné de secouer le joug, et sans un examen bien réfléchi. M. de Saint-Flo- 
rentin en a témoigné le mécontentement du roi aux supérieurs dans une lettre qui 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 163 

jamais que le ministère ait eu la bêtise de ne pas les prendre 
au mot. Le fait est vrai pourtant. En faisant un sort honnête à 
chacun de ces moines, il serait resté des biens immenses qui 
auraient acquitté une portion des dettes de l'État. Cet exemple 
aurait encouragé les Carmes, les Augustins à solliciter le défroc; 
et sans aucune violence la France, en moins de vingt ans, 
aurait été délivrée d'une vermine qui la ronge et qui la rongera 
jusqu'à son extinction. Notre moine remarqua judicieusement 
qu'il n'y avait rien de plus indécent que dédire, comme les Béné- 
dictins l'avaient dit dans leur requête, qu'ils demandaient à être 
dépouillés d'un habit avili; qu'il n'y avait que les mauvaises 
mœurs qui pussent avilir, et que c'était les avouer. 

Après dîner, nous nous promenâmes. Chemin faisant, mon 
moine me demanda pourquoi l'homme semblait oublier son 
amour-propre au récit d'une bonne action, et d'où venait la joie 
involontaire et secrète qu'il en ressentait. Je lui répondis que 
c'est qu'il devenait subitement l'auteur ou l'objet du bienfait ; 
que toutes les fois que nous ne nous sentions pas capables d'une 
grande action, nous prenions le parti de montrer que nous en 
sentions tout le prix, et que, ne pouvant être grands, il ne nous 
restait que la ressource d'être justes. J'ajoutai qu'il n'était pas 
vrai que le récit d'une belle action nous fût toujours agréable. 
Soyez placé entre un homme opulent et dur, et son ami indi- 
gent; racontez quelque trait d'une amitié secourable et bienfai- 
sante, et regardez les visages. On n'aime point une leçon qu'on 
ne se sent point le courage de suivre. 

Sur les six heures du soir, les convives se dispersèrent ; je 
restai seul avec Damilaville, et à propos des Éloges de Descartes 
présentés à l'Académie, je fis sur l'éloquence deux réflexions qui 
lui plurent beaucoup ; l'une, c'est qu'il ne fallait s'occupera 
remuer les passions que quand on avait convaincu la raison, et 

se voit imprimée à la suite de celle de ces mêmes supérieurs, qui en font part ii 
toutes les communautés. Dom Pernetti, dom Lemaire, qui avaient la plus grande 
nart à cet ouvrage très-bien fait, sont exilés.» . 

c'tte Requê?e donna lieu à une foule de facéties. 0. vit success.vemcn 
paraître : RequHe des hauts et puissants seigneurs les mousquetaires noirs a noir 
^aint-Père le vape Clément XIV; - Requête des capucins pour se faire rase, , r 
leTrZbe faire des perruques aux Bénédictins; - Requête des perruquiers, 

etc. (T.) 



16/t LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

que le pathétique restait sans eiïet, quand il n'était pas préparé 
par le syllogisme; l'autre, c'est qu'après que l'orateur m'avait 
touché vivement, je ne pouvais pas souffrir qu'il interrompît 
cette situation douce de mon âme par quelque chose de frappant; 
que le pathétique voulait être suivi de quelque chose de faible 
et vague, qui n'exigeât de ma part aucune contention ; qu'après 
un mouvement violent, l'orateur épuisé devait avoir besoin de 
repos, et moi aussi. Cette causerie où je vous mets en tiers 
nous conduisit jusqu'à huit heures que nous nous séparâmes 
lui pour aller faire ses malles, moi pour aller embrasser le Ba- 
ron. J'avais un air soucieux. Il me semblait que je l'aurais été 
moins si ma vue et mes bras avaient été assez longs pour l'at- 
teindre, l'avertir, le s"ecourir jusqu'au fond de l'Angleterre. Le 
sort nous menace également partout; il semble pourtant qu'on 
le craigne moins dans l'endroit où il ne vous a point fait de 
mal; on ne sait pas ce qu'il nous prépare ailleurs. Si je vous 
voyais d'ici ; si j'avais seulement un miroir magique qui me 
montrât mon amie dans tous les instants ; si elle se promenait 
sous mes yeux dans une glace, comme dans les lieux qu elle 
habite, il me semble que je serais plus tranquille. Je ne la quit- 
terais guère cette glace ; combien je me lèverais de fois pendant 
la nuit pour vous aller voir dormir! combien de fois je vous 
crierais : « Mon amie, prenez garde, vous vous fatiguez trop ; 
prenez parce côté-ci, il est plus beau; le soleil vous fera mal; 
vous veillez trop tard, vous lisez trop longtemps; ne mangez 
point décela; qu'avez-vous? vous me paraissez triste. » Vous 
ne m'entendriez pas ; mais lorsque la raison vous aurait conduite 
à mon gré, je serais aussi content que si vous m'aviez obéi. Il 
est bien incertain si ma glace ne me causerait pas plus de peine 
que de plaisir. Il est bien incertain qu'un beau jour je ne la cas- 
sasse de dépit ; il est très-sûr qu'après l'avoir cassée j'en ramas- 
serais tous les morceaux. S'il m'arrivait d'y voir quelqu'un vous 
baiser la main; si je vous voyais sourire; si je trouvais que 
vous m'oubliez trop et trop longtemps! Non, non, point de cette 
glace magique, je n'en veux point; mon imagination nous sert 
mieux Tmi et l'autre. 

Il était minuit passé quand je sortis de chez le Baron. J'allai 
pourtant chez Grimm y chercher la neuvième lettre de mon 
amie. Un petit comte allemand, qui m'a pris en amitié, nous 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 165 

accompagna et me remit à ma porte aune heure du matin. Je 
vous ai lue avant que de m'endormir ; aurais-je bien dormi avec 
une lettre de mon amie fermée sous mon oreiller? J'ai été voir 
aujourd'hui d'Alembert, qui s'est fait transporter de chez lui chez 
M. Watelet. Je l'ai trouvé seul; notre entrevue a été fort tendre. 
De là, dîner chez la très-aimable sœur avec La Rue. Nous de- 
vions après dîner aller voir ensemble les tal)leaux du Luxem- 
bourg; mais le travail pressé de l'atelier ne l'a pas permis. 

Nos conversations continuent d'être charmantes; nous y par- 
lons sans cesse de la mère, des enfants, des petits-enfants, de 
tout ce qui nous est le plus cher au monde ; ne manquez pas de 
le leur dire. Il est aràvé à la chère sœur une grande aventure; 
je la saurai demain; mais, chut. Adieu, adieu. 



xc 

A Paris, le 18 août 1705. 

Vous voyez bien, chère amie, que jusqu'ici je n'ai pas en- 
core répondu un seul mot à aucune de vos lettres. Ce sera ma 
ressource dans la saison morte, lorsque tous mes amis seront 
absents et que j'en serai réduit comme vous aux petits événe- 
ments domestiques. 

Cette jeune personne qui faisait bonne ou mauvaise compa- 
gnie à M. Gaschon regardait la chère sœur avec un œil envieux 
et inquiet; elle ne perdait pas une de ses paroles. Sans autre 
intelligence entre nous que celle qui naissait de la malice com- 
mune et de l'occasion, nous nous faisions un amusement cruel 
de la tourmenter. iMoi, je suis une bonne âme ; nous n'eûmes 
pas mis le pied hors de l'appartement, que j'eus des remords. 
M'"^ Le Gendre la plaignait beaucoup, si son caractère répondait 
à sa figure, de s'être attachée à un homme aussi léger que 
M. Gaschon. Nous avons beau être près de nous-mêmes, quelle 
facilité à nous oublier n'avons-nous pas ! Nous portons de la 
conduite des autres un jugement sévère, sans nous apercevoir 
qu'il tombe à plomb sur la nôtre. Le rôle de M. Gaschon est, 



1G6 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

après tout, bien moins répréhensible que le sien. Gaschon fait 
des serments, et il croit, en dépit d'une expérience de quarante 
ans, que le dernier est celui qu'il ne violera pas. Elle, elle ap- 
pelle les serments; elle les reçoit, elle en fait peut-être, et le 
lendemain elle se moque et des serments qu'elle a faits et de 
ceux qu'elle a reçus. 

Cette personne qui devient, par la satire indécente qu'elle 
hasarde sur M""' Calas, l'objet de sa furie, qui croyez-vous que 
c'était? M"« Boileau. Il est bien singulier qu'avec de l'esprit, du 
goût, de la finesse, de la sensibilité, de l'âme, de l'honnêteté, 
du sens, de la raison, du jugement, cette fille n'ait presque que 
des idées d'emprunt, et que, pouvant dire d'elle-même une infi- 
nité de bonnes choses, elle soit perpétuellement l'écho de la 
sottise qui l'environne. On dirait qu'elle ne sent ni le ridicule 
des propos qu'elle entend, ni celui des personnes qui les tien- 
nent. C'est comme une éponge prête à recevoir et à rendre in- 
distinctement toutes les liqueurs qu'on lui présente; elle s'a- 
breuve dans un endroit, et elle va bien vite se faire presser 
dans un autre. Le projet était de la clique anti-philosophique. 
La clique philosophique est odieuse aux gens du monde, parce 
que les gens du monde sont ignorants et frivoles, et qu'un phi- 
losophe s'en aperçoit; qu'ils ne peuvent douter du mépris qu'il 
doit faire d'eux, et qu'ils ont la conscience qu'ils le méritent. 
Voilà les gens qui l'entourent et qui la sifflent, ou, pour mieux 
suivre ma comparaison, qui l'empreignent. Qu'il est essentiel à 
une femme de s'attacher un homme de sens ! Vous n'êtes pour 
la plupart que ce qu'il nous plaît que vous soyez ; voilà la rai- 
son pour laquelle celles qui sont à beaucoup d'hommes ne sont 
rien; leur caractère, ainsi que leur ramage, est fait de pièces 
et de morceaux. Un homme de goût qui s'amuserait à les étu- 
dier restituerait à chacun ce qui lui appartient. L'idée qui leur 
vient le matin désignerait souvent celui avec qui elles ont passé 
la nuit. Vous mourez toutes à quinze ans. 

Mais laissons La Bruyère, et venons à quelque chose qui 
nous touche de plus près. Ah! mon amie, je crains bien que 
nous ne soyons séparés pour longtemps, et que la maison que 
vous devez occuper ici ne soit à bâtir. Ici commencerait la pro- 
phétie de Denis Diderot de Langres ; mais il attend. Souvenez- 
vous bien seulement que si la maison s'achète, vous aurez passé 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 167 

près de deux ans en province, dans l'espérance de demeurer 
toutes ensemble, et que vous n'y demeurerez pas. 

Je veux absolument achever, et je crains bien qu'au moment 
où je vous parle, ce ne soit une affaire faite. Connaissez-vous 
une maison appartenant à MM. de Noailles, dont la ruine d'un 
des côtés a entraîné la ruine de l'autre, sise dans la rue Sainte- 
Anne ou rue de Richelieu? C'est l'hôtel garni de Suède, rue 
Sainte- Anne. Eh bien, M. de Prisye avait vu M. de La Vergue ; 
il venait rendre compte de sa mission qu'il avait fort bien faite; 
et l'on a dû dîner aujourd'hui chez M. de La Vergue. C'est un 
objet de quarante à cinquante mille francs. La façade n'est plus 
d'aplomb; un des murs mitoyens a plié, les poutres de la 
charpente se sont brisées, les plafonds ont fléchi, et le mur 
opposé s'est incliné sur l'autre. Quand on aura mis là le mar- 
teau, et qu'au dégât du marteau se joindra le dégât des fantai- 
sies de l'acquéreur, jugez ce que cela deviendra, et jusqu'où 
nous voilà renvoyés, surtout si madame votre mère a la pru- 
dence de ne pas s'exposer aux mauvais effets d'une maçonnerie 

toute fraîche. 

La chère sœur a beau dire qu'il faut renoncer à cette acqui- 
sition, si le prix n'en est pas tout à fait modéré, et s'il n'y a 
pas de l'espace à loger toute la famille; l'époux va toujours son 
train. 

Notre ouvrage serait fini, sans une nouvelle bêtise de l'im- 
primeur qui avait oublié dans un coin une portion du manus- 
crit. 

J'en ai, je crois, pour le reste de la semaine, après laquelle 

je m'écrierai : Terre ! terre ! 

J'ai entamé l'affaire d'intérêt, qui se terminera, selon toute 
apparence, à mon entière satisfaction; on m'accordera un exem- 
plaire pour un honnête travailleur à qui je l'ai promis. On me 
cédera quelques livres que je dois. On déchirera un ou deux 
billets que j'ai signés, et l'on m'accordera quatorze cent vingt- 
huit livres pour un dernier volume que je n'ai pas cédé; toutes 
mes dettes seront acquittées, et je marcherai sur la terre léger 
comme une plume. 

La tranquillité stupide de Le Breton, qui se trouve sur le 
penchant de la ruine et du déshonneur, me confond. J'ai vu un 
de ses confrères qui ne dort plus d'un si bon sommeil. 11 ig«o- 



168 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

rait la manœuvre de Le Breton'. Je la lui ai apprise, et il s'en 
est expliqué comme moi. Cette conduite lui paraît d'une indi- 
gnité inouïe. Il l'appelle infâme, injurieuse à ses associés, aux 
auteurs, à l'éditeur, au public. Il en sent toutes les suites. Il 
m'a plus remercié du silence que j'ai gardé; il est plus effrayé 
de l'éclat qu'il prévoit; il est dans des transes que je ne saurais 
vous dire. C'est David ; c'est un homme dur, avare, mais 
juste. La belle scène qu'il prépare à ma brute, à la première 
assemblée qu'ils auront! Adieu la tabatière d'or que la bonne 
vieille d'Houry- m'avait promise! Mais en vérité je voudrais, et 
pour la tabatière, et pour dix fois autant de louis qu'elle 
en contiendrait, que le massacre de notre ouvrage n'eût pas 
été fait. L'homme le plus intéressé au succès de l'entreprise 
nous fait lui seul plus de mal que nous n'en avons souffert des 
efforts de tous nos ennemis réunis. N'est-ce pas une aventure à 
rendre fou? Il s'est complu pendant quatre ans de suite dans 
son infamie. Il se levait pendant la nuit pour mettre le feu à ses 
magasins; et cela lui paraissait plaisant. Il promène autour de 
moi sa lourde et pesante figure; il s'assied, il se lève; il se 
rassied, il voudrait parler, il se tait : je ne sais ce qu'il me 
veut. Serait-ce par hasard de prendre sur moi, auprès des au- 
teurs, son infâme action? Je le voudrais bien! 

Il est impossible défaire ni le mal, ni le bien impunément. 
On est puni de l'un par les lois, de l'autre par l'envie. Ce pro- 
jet de souscription si honnête, si bien imaginé, eh bien, ne le 
voilà-t-il pas arrêté, ou sur le point de l'être ^ ! Il faut convenir 
que c'est la vengeance la plus cruelle qu'il fût possible de pren- 



\. Voir dans la Correspondance générale la lettre à Le Breton, du 12 novembre 
1764. 

2. M"" Le Breton. 

3. Grimm, qui dans sa Correspondance, au 15 avril 1765, annonce le premier 
projet d'une souscription pour une gravure représentant la famille des Calas, et 
vendue à leur profit, dit, au 15 août suivant, qu'à peine ce projet fut-il devenu 
public, on exigea du lieutenant de police de faire suspendre la souscription. « Un 
des premiers magistrats du royaume a motivé la nécessité de cette suspension par 
les trois raisons suivantes: 1" parce que M. de Voltaire paraissait être le premier ins- 
tigateur de cette souscription; '2" parce que l'estampe était un monunîent injurieux 
au parlement de Toulouse; 3" parce que ce serait faire du bien à un protestant. » 
Quelque révoltants que fussent ces motifs, ils prévalurent. La souscription ne put 
être secondée par la publicité et n'atteignit par conséquent que bien incomplète- 
ment le but qu'on s'était proposé. Voltaire souscrivit pour douze exemplaires de la 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 169 

dre du parlement de Toulouse, le témoignage le plus autlien- 
tlque du mépris que l'on porte à présent à ces opinions reli- 
gieuses qui ont si souvent étouffé l'humanité dans le cœur de 
rhomme; le moyen le plus adroit de désespérer les fauteurs 
scélérats de ces absurdes et monstrueuses opinions; le spectacle 
le plus affligeant pour eux; la marque la plus évidente des pro- 
grès de la raison et des services de la philosophie. La liste des 
souscripteurs, si elle eût été nombreuse et qu'elle eût renfermé 
des hommes de tout état, comme il serait arrivé S eût présenté 
le monument le plus honorable de la bienfaisance naturelle. Le 
ton du projet avec l'épigraphe tirée de Lucrèce, l'affiche la plus 
hardie tirée du fatalisme, et la satire la plus violente et la plus 
cachée de leur providence : le moyen que cela pût aller sans 
bruit! J'avais tout prévu et tout dit à Grimm, qui s'en est 

moqué. 

J'achève cette lettre, et je cours chez M"*^ d'Epinay, qui m'ap- 
pelle pour causer apparemment de ce contre-temps. 

Sans la crainte de vous ruiner, je vous aurais envoyé, sous 
l'enveloppe d'un de mes billets doux de quatre pages, le livre 

de... 

J'ai fait un Avertissement pour les dix volumes de notre 
ouvrage qui restent à paraître. Je ne sais qu'en dire, c'est 
peut-être une chose excellente ; c'en est peut-être une médiocre. 
Je l'ai remis à Grimm qui l'emportera à la campagne, et qui en 
jugera plus sainement dans le silence de la solitude. Je ne lui 
conseille pas de me donner de l'ouvrage : j'en suis incapable. 
L'esprit est abattu, la tête lasse et paresseuse, le corps en pi- 
teux état. Il ne me reste de bon que la partie de moi-même dont 
vous vous êtes emparée. C'est un dépôt où je la trouve si bien 
que j'ai résolu de l'y laisser toute ma vie. Ne me le conseillez- 
vous pas? 

gravure, comme on le voit dans sa lettre à Damilaville, da 29 avril 17GÔ; le duc de 
Choiseul envoya cent louis pour deux, et la duchesse d'Enville cinquante pour un 

seul. (T.) , • A H ^ 

1. La veille du jour que la suspension de la souscription a ote ordonnée, Anaie 
Souhart, maître maçon, arriva chez le notaire : « L^st-ce ici, dit-il, qu'on souscrit 
pour M'"'^ Calas? Je voudrais avoir quarante mille livres de rente pour les partager 
avec cette femme malheureuse; mais je n'ai que mon travail et sept enfants a 
nourrir; donnez-moi une souscription : voilà mon ccu... » (Grimm, Correspondance 
littéraire, 15 août 1705). 



170 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

A propos, savez-vous bien qu'il ne tient qu'à moi d'être 
vain! 11 y a ici une M'"° Necker, jolie femme et bel esprit, qui 
raflble de; moi : c'est une persécution pour m'avoir chez elle. 
Suard lui fait sa cour avec une assiduité à tromper M. de... 
Aussi le pauvre M. de ... l'est-il parfaitement, comme vous en 
jugerez par la mauvaise plaisanterie que je vais vous dire : (( Eh 
bien! lui disait M. ..., quelques jours avant son départ, on ne 
vous voit plus, tendre grenouille? — Qu'est-ce que cela signi- 
fie, tendre grenouille? — Eh! oui, est-ce que vous ne passez 
pas à présent vos jours et vos nuits à soupirer au Marais. » 
M'"*" Necker demeure au Marais. C'est une Genevoise sans for- 
tune, qui a de la beauté, des connaissances et de l'esprit, à qui 
le banquier Necker vient de donner un très-bel état. On disait: 
u Croyez-vous qu'une femme qui doit tout à son mari osât lui 
manquer? » On répondit : « Bien déplus ingrat dans ce monde ! n 
Le polisson qui fit cette réponse, c'est moi. 11 s'agissait d'une 
femme : quand il s'agira d'un homme, laissez ma phrase telle 
qu'elle est ; finissez-la seulement par l'autre monosyllabe, si 
vous le savez. En effet, il y en a beaucoup des uns et des autres 
qui n'ont que la mémoire du service présent. 

Mon autre aventure de fiacre, la voici : Il pleuvait à seaux ; 
il était onze heures et demie du soir; je m'en revenais de la 
rue des Yieux-Augustins ; mon fiacre descendait la rue des Pe- 
tits-Champs à toutes jambes; un cabriolet la remontait encore 
plus vite; les deux voitures se heurtent, et voilà le cabriolet 
jeté dans la porte vitrée du café, et la porte mise en cent mille 
pièces. Je vous laisse à deviner le reste de cette aventure : les 
cris mêlés du cafetier, du maître du cabriolet et de mon fiacre ; 
le cabriolet brisé et à moitié engagé dans la boutique du cafe- 
tier; les chevaux abattus; le valet à moitié rompu; et les jure- 
ments du fiacre arrêté, et votre serviteur à pied au milieu du 
déluge. 11 aurait été plus de deux heures du matin, quand je 
serais rentré chez moi, si cela m'avait arrêté. Voilà le pendant 
de la tempête de Vialet. 

M. Le Gendre n'a rien épargné pour m'engager à prendre 
à côté de madame place dans sa voiture pour Reims ; mais ma- 
dame m'a avoué ingénument que c'était bien à condition que 
je n'accepterais pas. Je ne puis supporter ces petites ruses-là. 
Si je l'avais pris au mot! Oh! l'on aurait alors travaillé à rendre 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 171 

la chose impossible; mais y a-t-il bien de l'ingénuité à M- Le 
Gendre? Je suis devenu d'une méfiance insupportable. L invi- 
tation s'était faite en présence de M... Yous entendez le reste. 
Cet homme-là me fera un de ces matins quelque tracas- 
serie endiablée. Il est certain qu'il souflre avec une impatience 
mortelle que je parle si souvent à la chère sœur. Notre intimité 
îe désespère. Il Lit tout le cas que je fais de Yialet: il ne doute 
pas que ie n'aie deux moyens de le desservir auprès d e e : 
vZ Ze lui mettre sans cesse sous les yeux la différence d un 
homme sensé et d'un sot; l'autre de lui rappeler ses premiers 
engagements. Avec toute sa probité scrupuleuse, c est un homme 
à me faire quelque perfidie ; il mentira, il inventera, il parlera, il 
fera parler ; l'autre est toujours prêt à s'ombrager. Pour Dieu, 
qu'elle parte bien vite, afin que ma prophétie ne s'accomplisse 
du moins qu'à son retour ! H sait toute la platitude qu il y a a 
ramener sans cesse ses bonnes œuvres, dont la dernière racon- 
tée avait encore pour objet un joli garçon; il tourne, il se 
brouille, il s'embarrasse; on ne sait d'abord où cet amphigouri 
aboutira, et c'est toujours à sa bienfaisance. Cela pue a infec- 
ter ; mais ne lisez rien dans mes lettres sur M...; il est sur qu on 

en raffole. , . f„:+ûc^ 

Adieu, ma bonne et tendre amie; portez-vous bien ; faite. 

des vœux pour ma santé et pour la fin de mes affaires. Si votre 
cœur me souhaite autant que vous êtes désirée du mien, c^st 
pour le coup que je dirai aussi : ma chère tante! le joli se- 
our que celui d'Isle. Mille respects à toutes ces dames. 



XCI 

Ce 8 septembre 1705. 



Sommes-nous faits pour attendre toujours le bonheur.' le 
bonheur est-il fait pour ne venir jamais? Encore deux ou trois 
mois de la vie que je mène, et je reste convaincu que les condi- 
tions de l'homme sont toutes également indifférentes, et je 
m'abandonne au torrent qui entraîne les choses, sans me sou- 



172 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

cier de la manière dont il disposera de moi. J'avais une fortune 
bornée ; la nécessité de la partager au temps où une fille nubile 
me demanderait sa dot, et l'impossibilité de ce partage sans 
aller chercher l'aisance en province, ou sans ressentir la disette 
à Paris, m'inquiétait, et semblait me condamner au travail 
jusque dans l'âge des infirmités et du repos. Un événement 
inattendu m'enrichit et ne me laisse aucun souci sur l'avenir. En 
ai-je été plus heureux? Aucunement. Une chaîne ininterrompue 
de petites peines m'a conduit jusqu'au moment présent. Si je 
faisais l'histoire de ces peines, je sais bien qu'on en rirait : 
c'est le parti que je prends moi-même quelquefois; mais 
qu'est-ce que cela fait? Mes instants n'en ont pas été moins 
troublés, et je ne prévois pas que ceux qui suivront soient plus 
tranquilles... Mais je crois que ma digestion va mieux, puisque 
mesure que j'écris, je perds l'envie de continuer sur ce ton 
triste et moraliste. 

Don Diego est revenu. J'avais prédit que l'année du retrait 
et le délai de la jouissance ne le dégoûteraient point de l'acqui- 
sition; ma prédiction s'est accomplie. Reste à savoir comment 
on s'y prendra pour ne point s'abîmer de dépense, si l'on ne 
veut pas se résoudre à vivre séparé de vous pendant deux ou 
trois ans. Je me trouve au milieu de ces délibérations-là, et je 
me tais. On ne parle que pour ouvrir un avis conforme aux in- 
térêts de ceux qui me consultent, mais si contraire aux miens, 
que c'est presque à faire douter de l'atlachemement que j'ai 
pour vous. 

Hier, aux Tuileries, M. Le Grand en fut tout à fait scandalisé. 
Je disais à la chère sœur qu'il fallait vivre quatre à cinq mois 
de l'année à Paris, et aller avec sa fille, son fils et un précep- 
teur, s'établir les huit autres à la terre de madame sa mère. Le 
Grand, qui était à côté de moi, me tira à l'écart, et me dit : 
<( Y pensez-vous ! si l'on suit le conseil que vous donnez, que 
deviendra-t-elle? que deviendrez-vous? — Il n'y a pas tant de 
générosité dans cet oubli d'elle et de moi, lui répondis-je, que 
vous y en supposez. La considération de son bonheur et du mien 
n'influera aucunement dans l'arrangement qu'on prendra; 
notre liaison n'a de l'importance que pour nous; nous nous 
connaîtrions bien mal en gens si nous allions nous imaginer 
qu'on pût la compter pour quelque chose dans une affaire 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 173 

d'argent et d'économie. La bienséance et le mérite d'évaluer 
juste le prix qu'on y met sont les seuls avantages à tirer de 
notre position, et ils me resteront. C'est peu de chose; mais 
c'est encore moins que rien. Cela m'épargne des réflexions inu- 
tiles, et aux autres le petit embarras d'y répondre. » Je crois, 
mon amie, que je vois juste et que j'agis bien. Qu'en pensez- 
vous? 

Nous allâmes tous, hier lundi, dîner chez M. Gaschon. 
J'avais proposé de louer pour deux ans un appartement dans 
sa maison ; on y am'ait des caves admirables pour cinq ou six 
mille bouteilles de vin qui jouent un grand rôle dans nos déli- 
bérations. M""^ Le Gendre saisit cet avis avec la chaleur que 
vous lui connaissez; mais don Diego ne manqua pas de lui ob- 
jecter cette scrupuleuse bienséance qui l'avait détournée, il y a 
trois ou quatre mois, d'habiter, jeune et jolie, sous le même 
toit avec un garçon dont la réputation de sagesse n'est pas 
encore établie; mais elle est si fatiguée d'incertitudes que l'in- 
convénient de les voir durer est le seul qu'elle connaisse. Elle 
répondit lestement au cher époux qui parut dans ce moment 
préférer sa femme à son vin : c'est qu'il a d'autres vues; et 
elles ne sont pas si secrètes qu'on ne les devinât bien sans être 
un OEdipe : à force de converser avec un Sphinx, on se tire de 

ses énigmes. 

Après dîner, Gaschon alla faire le pied de grue au bout du 
Pont-Royal, par un temps assez froid, pour saisir au passage 
un ambassadeur de Portugal qui s'intéresse à M'"« Germain. 
Malade, impatient et frileux, il faut qu'il en soit encore aux pe- 
tits soins avec cette femme. D'ailleurs il parle des friponneries 
du mari, comme la chère sœur des cheveux de son fds qui ne 
sont qu'un peu jaunes. 

M^'" Boileau, elle et moi, nous fûmes attendre aux Tuileries 
Le Grand et don Diego qui étaient allés visiter la maison. Cette 
maison a bien changé depuis qu elle est nôtre. 11 y a huit jours 
qu'elle tombait en ruine, aujourd'hui il n'y a plus qu'un ou 
deux plafonds à relever; et ces misérables réparations ne valent 
pas la peine d'attendre la fm d'un décret; et la très-chère sœur, 
qui coucherait cent ans et plus encore avec son mari sans le 
connaître davantage, ne voit pas qu'on veut l'installer là, et la 
promener d'étage en étage, tandis qu'on maçonnera, ou 1 en- 



174 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

voyer en province, avec la belle confiance qu'elle aura en un 
clin d'œil un hôtel tout prêt à la recevoir. 

Vous vous êtes sauvée de Paris pour ne plus entendre 
parler maison, et je n'ai pas cessé de vous en ennuyer. Prenez 
patience; don Diego part jeudi; la chère sœur dans le courant 
de la semaine suivante; je resterai seul, et vous n'entendrez 
plus parler de rien ; mais j'oubliais qu'elle allait vous trouver, 
et que les maisons la suivraient encore où vous êtes. 

Je ne l'ai point vue aujourd'hui. Elle aura été abandonnée 
toute la journée à M... qu'elle prétend avoir renvoyé bien loin. 

Je m'étais laissé entraîner, il y a cinq ou six jours, chez les 
Van Loo que je trouvai tous de bonnes gens. J'y dînai comme en 
famille, avec un Anglais, premier peintre du roi d'Angleterre, 
sa femme et sa fille. Cet Anglais s'appelle M. de Ramsay; c'est 
lui dont il est parlé dans certains papiers de Voltaire sur les 
Calas, où l'on rappelle l'histoire d'une jeune fille dont la four- 
berie 'exposa sept ou huit honnêtes gens à périr ignominieuse- 
ment, et qui auraient eu le sort le plus malheureux si ce M. de 
Ramsay n'avait ouvert les yeux à la justice. On dit qu'il peint 
mal, mais il raisonne très-bien K 

On fit, après dîner, la partie pour aujourd'hui d'aller voir le 
cabinet du Jardin du Roi ; je me chargeai de le faire ouvrir 
pour la compagnie, lorsqu'il serait fermé pour le public. 

J'oubliais de vous dire que l'arrivée de M™« Vernet et de 
M'"' Blondel chez Van Loo me mit en fuite de très-bonne 

heure. 

Nous avons tous dîné aujourd'hui chez La Tour. Sur le soir 
nous avons été promener au jardin de l'Infante-, où je n'ai pu 
esquiver W" Blondel. Nous avons renoué connaissance; nous 
sommes tout au mieux; mais nous ne nous reverrons plus; 
nous sommes dans l'usage de mettre six ou sept ans d'intervalle 
entre nos rencontres. 

J'ai été sur le soir chez la chère sœur ; elle était allée au 
Palais-Royal, où je ne me suis pas mis en peine de la chercher, 

1. Allai! Ramsay (1713-1784), peintre de portraits officiels qu'il exécutait hâtive- 
ment et avec le conconrs de plusieurs artistes, a été en correspondance avec Vol- 
taire et Rousseau. Tiioré le définit ainsi : « Homme très-distingué, peintre insigni- 
fiant. » 

2. Au Louvre, le long du quai. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 175 

parce que ce n'est pas la servir peut-être comme elle paraît le 
désirer que de s'interposer sans cesse dans ses tête-à-tête; et 
puis, ma foi, si elle en est autant excédée qu'elle dit, qu'elle 
s'en défasse au lieu d'appeler sans cesse à son secours. Elle 
tient avec cet homme-là une conduite politique que je ne sau- 
rais approuver. C'est de l'intérêt qu'elle y met, et lui est auto- 
risé à croire que c'est du goût; aussi cela va-t-il passablement 
tant qu'ils ne s'expliquent pas. 

A propos vous allez rire sûrement d'une observation que j'ai 
faite: c'est qu'il a découvert enfin qu'il ennuyait, et qu'il se pré- 
pare chez lui à être amusant. Il vient muni d'historiettes, de 
faits, de contes, de fatras bizarres de toutes couleurs, qu'il 
place comme il peut; mais comme j'ai une allure hétéroclite, 
bizarre, qui ne se prête pas trop aux lieux communs, il est rare 
que l'homme ne remporte une partie de sa provision. 

Si vous voyiez le ton magistral que l'Académie lui a donné ! 
Mais à propos d'Académie, les Quarante sont dans la boue. Le 
roi a renvoyé à l'Académie des sciences la pension vacante par 
la mort de Glairaut, due à d'Alembert, qui n'est pas riche, et 
contestée à celui-ci par Vaucanson, qui a quarante mille livres 
de rente. D'Alembert a eu pour lui toutes les voix; il n'est resté 
à son concurrent que l'indignation publique; juste récompense 
de son avidité et de sa sordide avarice. 

La partie du Jardin du Roi n'a pas pu se faire aujourd'hui; 
elle a été remise à demain matin par M. Daubenton. Cela me 
fait perdre des journées que je dois à mon amie. 

Ah ! mon amie, la terrible corvée que ce salon ! La Rue, à qui 
j'ai fait entrevoir un petit intérêt, me sert fort bien, mais il 
faut que l'éducation de ce jeune homme ait été bien négligée; 
il écrit aussi mal qu'une blanchisseuse ou qu'un évêque; mais 
qu'est-ce que cela me fait? Ses remarques sont bonnes et je par- 
viens à les déchiffrer*. 

Commencez-vous à vous remettre un peu des fêtes de 
Reims? L'inauguration, le diner, le concert, le spectacle, le feu 
d'artifice, le souper, le bal, la promenade que j'oubliais, il y en 
a là bien plus qu'il n'en faut pour mettre sur les dents une 
créature plus robuste que vous. 

L II s'agit sans doute du sculpteur, ami de la famille Le Gendre. 



176 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

Vous avez rendu le repos à la chère sœur, et vous avez bien 
fait. Vous lui devez bien de l'amitié, car elle vous aime beau- 
coup; je suis tout à fait content de la manière dont vous ac- 
quittez cette dette. Je rêve quelquefois que si je mourais et 
qu'elle vous restât, la vie pourrait encore avoir toute sa dou- 
ceur pour vous. J'en suis plus tranquille sur les événements : 
c'est une consolation qui m'est assurée dans la maladie. Je 
hâte son départ tant que je puis; si cette meilleure partie 
de vous-même ne vous est pas encore rendue, ce n'est ni sa 
faute ni la mienne. Vos lettres lui font un plaisir infini. J'en 
allonge la lecture des miennes. Écrivez-lui souvent, écrivez- 
lui fort au long. Je regretterai le moins que je pourrai tous 
les instants que vous me volerez pour elle. C'est en sa faveur 
seulement que je vous pardonnerai de prendre sur votre 
sommeil. 

J'ai reçu votre numéro 18, mais le numéro 17, où est-il? 
qu'est-il devenu? La lettre de Châlons doit-elle, ou ne doit-elle 
pas être comptée? 

Je n'ai rien encore fini avec mes libraires. Je n'ai ni l'argent 
qu'ils me doivent, ni compte arrêté. Gela me ferait sauter aux 
nues, sans un petit souci d'âme qui est venu tout à propos faire 
distraction aux choses d'intérêt. C'est une belle et bonne chose 
que de n'avoir qu'un petit coin sensible; il est très-douloureux 
d'être blessé là, ne fût-ce que d'une égratignure d'épingle; 
mais en revanche aussi, tout le reste est invulnérable. 

L'argent de l'impératrice, auquel vous avez eu la bonté de 
penser, est placé en quatre billets de fermiers généraux, dont 
la date est du l*""- du mois d'août, ce qui me fait perdre deux 
mois d'intérêt : c'est ainsi qu'il l'a plu à Dieu et au doux et poli 
M. de Saint-Marc. 

Adieu, chère et tendre amie; portez-vous bien, dormez bien, 
et quand vous serez bien reposée, écrivez à la chère sœur, écri- 
vez-moi. Jouissez de tout ce que le séjour d'Isle peut vous offrir 
d'agréable, jusqu'au moment où la chère sœur ira vous rejoindre 
et vous restituer la plus douce partie du bonheur qui vous 
manque. Si je puis, j'irai sous quinzaine faire variété et m'in- 
terposer entre elle et vous : c'est mon rôle ici ; ce sera encore 
mon rôle là-bas, et il ne me déplaira plus. Mille tendres res- 
pects à madame votre mère et à madame votre sœur. Si M"' Mé- 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 177 

lanie m'avait oublié! eh bien! eh bien! je me souviendrais en- 
core d'elle. 

C'est la vingtième, je crois. Je répondrai jeudi cà votre vingt- 
deuxième. 



XCIl 

A Paris, le 20 septembre 1765. 

Par où commencerai-je? Ma foi, je n'en sais rien. Pourquoi 
pas par nos soirées, puisque ce sont pour la chère sœur et pour 
moi des heures délicieuses, l'attente de toute notre journée et 
la consolation de son ennui? Pourquoi n'êtes-vous pas de ces 
entietiens-là? Vous auriez entendu tout ce qui s'y dit, et vous 
sauriez tout ce qu'il m'est impossible de vous rendre. Non, je 
ne crois pas qu'il y ait sous le ciel une plus honnête et plus 
innocente créature que cette petite sœur. A l'âge qu'elle a, avec 
sa pénétration, son esprit, femme et mère, pour peu qu'il y ait 
de malhonnêteté dans un usage, dans les conventions, dans les 
mœurs, elle n'y entend rien ; elle est à quinze ans ; cela lui est 
étranger, et les choses courantes sont des énigmes qu'on lui 
explique, et au sens desquelles elle a toute la peine du monde 
à croire. Je lui disais que quand un homme avait osé dire à une 
femme mariée : Je vous aime, et qu'elle avait répondu : Et moi 
je vous aime aussi, tout était arrangé entre eux, qu'il ne leur 
manquait plus que l'occasion ; que, s'il arrivait qu'on trouvât le 
lendemain cette femme triste, froide, indifférente, soucieuse, on 
lui supposait des réflexions, des craintes qui l'arrêtaient et qui 
la faisaient revenir contre un engagement formel; qu'il était 
ainsi d'une fdle à un homme marié, d'un homme quel qu'il fût 
à une religieuse, et qu'il n'y avait pas une femme mariée sous 
le ciel dans la bouche de laquelle je vous aime n'ait précisément 
la même valeur que dans la bouche de son amant; que ces 
expressions n'avaient pas tout à fait la même force d'une jeune 
fdle à un jeune garçon, parce qu'elles ne décelaient point un 
sentiment défendu; qu'il y avait un moyen licite de les livrer <à 
leurs désirs mutuels; que la volonté de leurs parents, et cent 

X IX. 1 2 



178 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

autres considérations sous-entendues, faisaient une restriction 
tacite à leurs aveux ; au lieu que ceux qui étaient liés par quel- 
ques vœux solennels qui les séparaient étaient censés avoir pris 
parti sur cet obstacle, lorsqu'ils s'expliquaient une fois. Elle 
tombe des nues, quand je lui parle ainsi; et quand elle dit à 
un homme : Je vous aime, savez-vous ce que cela signifie? Je 
n'accepte de vous que les qualités qui manquent à mon mari, et 
mon mari n'est pas impuissant. Puis, quand elle a trouvé cela, 
elle est enchantée, elle croit de la meilleure foi du monde avoir 
découvert le secret de son cœur. 11 est vrai que je n'ai pas la 
complaisance de lui laisser longtemps cette illusion. Mais si cela 
est, lui dis-je, qu'avez-vous besoin d'un amant? Moi qui suis 
votre ami, votre sœur qui vous aime si tendrement, ne vous 
offrons-nous pas, ensemble ou séparés, les qualités qui man- 
quent à votre époux? Peu à peu je l'amène à reconnaître qu'elle 
désire vraiment quelque chose de plus que ce qu'elle avoue, 
qu'il y a des caresses que nous ne lui proposons jamais l'un et 
l'autre, et qui lui seraient douces, et elle en convient; que, s'il 
y avait sous le ciel un homme en qui elle eût assez de confiance 
pour espérer qu'il se renfermerait dans de certaines bornes, elle 
aimerait à s'asseoir sur ses genoux, à sentir ses bras la serrer 
tendrement, à lire la passion la plus vive dans ses regards, à 
approcher son front, ses yeux, ses joues, sa bouche même de 
sa bouche, et elle en convient; qu'après quelques essais de 
tout ce qu'elle peut attendre de la retenue d'un pareil amant, 
peut-être elle oserait un jour se livrer à toute l'ivresse de son 
âme et de ses sens, et elle en convient encore; mais ce que je 
lui prédis et ce dont elle ne convient ni ne disconvient tout à 
fait, c'est qu'elle sentirait tôt ou tard qu'elle pourrait être plus 
heureuse; que cette jouissance, toute voluptueuse qu'elle l'aurait 
éprouvée, lui paraîtrait incomplète; que cette retenue qu'elle 
aurait si journellement exigée, et qu'on aurait si scrupuleuse- 
ment gardée avec elle et dans des instants si difficiles, finirait 
par la blesser; que plus elle serait honnête, plus elle saurait 
mauvais gré à son amant de la laisser impitoyablement lutter 
entre sa passion et sa vertu; qu'elle le bouderait le lendemain 
sans trop savoir pourquoi ; mais que, si elle voulait un peu re- 
garder au fond de son cœur, elle verrait que, tout en louant son 
amant de la fidélité scrupuleuse avec laquelle il se serait sou- 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 179 

venu de sa promesse, elle lui saurait le plus mauvais gré de n'y 
avoir pas manqué, lorsque, n'étant plus maîtresse d'elle-même, 
sa faiblesse involontaire, toute la trahison de ses sens l'aurait 
suffisamment excusée à ses yeux. D'ailleurs, l'amour-propre 
s'accommode-t-il de tant de mémoire? Pardonne-t-on à un 
homme de se posséder si bien, lorsqu'on s'est tout à fait oubliée? 
Est-on assez aimée, est-on assez belle à ses yeux? Je jure que 
je ne connais point les femmes, ou qu'il n'y en a aucune qui ne 
rompît un beau jour avec un amant si discret; cela sous pré- 
texte que les plaisirs auxquels on s'est livré, après tout, ne 
sont pourtant pas innocents: on aurait des remords de conti- 
nuer de s'exposer au péril, sans aucune espérance d'y rester. 
On se dégoûterait d'un homme qui ne se placerait jamais, de 
lui-même, comme on le veut et comme on n'ose se l'avouer; et 
l'on aurait incessamment trouvé cent mauvaises raisons hon- 
nêtes pour se colorer à soi-même la plus déshonnête des rup- 
tures. On aurait bien mieux aimé avoir le lendemain àse'désoler, 
à verser des larmes, à l'accabler, à s'accabler soi-même de 
reproches, à entendre ses excuses, à les approuver et à se pré- 
cipiter derechef entre ses bras; car après la première faute, on 
sait secrètement que le reste ira comme cela; et l'on se dépite 
d'attendre que cette faute, qui doit nous soulager d'une lutte 
pénible et nous assurer une suite de plaisirs entiers et non 
interrompus, soit commise et ne se commette pas. 

Eh bien ! chère amie, ne trouvez-vous pas que depuis la fée 
Taupe, de Crébillon, jusqu'à ce jour, personne n'a mieux su 
marivauder que moi? 

Le Baron est de retour d'Angleterre : il est parti pour ce 
pays, prévenu; il y a reçu l'accueil le plus agréable, il y a joui 
de la plus belle santé, cependant il en est revenu mécontent; 
mécontent de la contrée qu'il ne trouve ni aussi peuplée, ni aussi 
bien cultivée qu'on le disait; mécontent des bâtiments qui sont 
presque tous bizarres et gothiques; mécontent des jardins où 
l'affectation d'imiter la nature est pire que la monotone symé- 
trie de l'art ; mécontent du goût qui entasse dans les palais 
l'excellent, le bon, le mauvais, le détestable, pêle-mêle; mé- 
content des amusements qui ont l'air de cérémonies religieuses; 
mécontent des hommes sur le visage desquels on ne voit jamais 
la confiance, l'amitié, la gaieté, la sociabilité, mais qui portent 



180 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

tous celte inscription : Qii est-ce qu'il y a de commun entre vous 
et moi? mécontent des grands qui sont tristes, froids, hauts, 
dédaigneux et vains, et des petits qui sont durs, insolents et 
barbares ; mécontent des repas d'amis où chacun se place selon 
son rang, et où la formalité et la cérémonie sont à côté de chaque 
convive; mécontent des repas d'auberge où l'on est bien et 
promptemcnt servi, mais sans aucune affabilité. Je ne lui ai 
entendu louer que la facihté de voyager; il dit qu'il n'y a aucun 
village, même sur une route de traverse, où l'on ne trouve quatre 
ou cinq chaises de poste et vingt chevaux prêts à partir. Il a 
traversé toute la province de Kent, une des plus fertiles de l'An- 
gleterre; il prétend qu'elle n'est pas à comparera notre Flandre. 
Il a bien repris du goût pour le séjour de la France dans son 
voyage d'Angleterre. Il nous a avoué qu'à tout moment il se 
surprenait disant au fond de son cœur : Oh! Paris, quand te 
reverrai-je? Ah! mes chers amis, où êtes-vous? Oh! Français, 
vous êtes bien légers et bien fous, mais vous valez cent fois 
mieux que ces maussades et tristes penseurs-ci. Il prétend qu'on 
ne boit du vin de Champagne qu'en France; qu'on n'est gai, 
qu'on ne rit, qu'on ne s'amuse qu'ici. 

11 a été tout à fait plaisant à la vue de sa femme, qu'il a 
trouvée avec de la santé et un assez bel embonpoint : « Mais, 
madame, lui disait-il, cela est scandaleux, c'est donc ainsi que 
l'absenced'un époux vous désole? Eh bien! puisque mes voyages 
vous réussissent si bien, il n'y a qu'à s'en aller. » 

Oui, mon enfant, cette acquisition est consommée; le mari a 
laissé sa procuration: la femme n'est retenue ici que par l'incer- 
titude de son sort : suivra-t-elle son goût en allant à Isle? ou 
l'intention de son mari est-elle qu'elle aille le chercher à Alen- 
çon? Je luiavaisconseillé une bonne malice, c'était de lui écrire 
qu'elle était prête à tout, que si elle partait pour Isle, M. de..., 
qui avait une tournée à faire en Lorraine, s'offrait à la conduire ; 
que si elle partait pour Alençon, M. Le P..., qui avait une 
tournée à faire sur les confins de sa généralité, remettrait à un 
autre ter.v^;i le voyage de Lorraine. J'aurais été bien "aise de 
voir sur quelle roule il aurait le mieux aimé risquer d'être ce 
(pril redoute si foit. 

J'ai dîné hier avec toute une colonie anglaise. Ces gens-là 
paraissent avoir laissé leur morgue et leur tristesse sur les bords 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 18l 

de la Tamise. Le Baron n'a pas manqué de voir notre ami Gar- 
rick et le beau mausolée qu'il a fait élever dans son jardin aux 
mânes de Shakspeare. En effet, il est beau, ce mausolée, et le 
jardin du comédien est un jardin. Shakspeare était fait pour 
Garrick, et Garrick pour Shakspeare. 

Aujourd'hui j'ai dîné avec une femme charmante qui n'a que 
quatre-vingts ans. Elle est pleine de santé et de gaieté. C'est la 
mère de Damilaville. Son âme est encore tout à fait douce et 
tendre. Elle parle amour, amitié, avec le feu, la chaleur, la sen- 
sibilité de vingt ans. Nous étions trois hommes à table avec elle; 
elle nous disait : « Mes amis, une conversation délicate, un re- 
gard vrai et passionné, une larme, une physionomie touchée, 
voilà le bon ; le reste ne vaut presque pas la peine qu'on en 
parle. Il y a certains mots qu'on me disait quand j'étais jeune 
et que je me rappelle aujourd'hui, dont un seul est préférable 
à dix faits glorieux ; par ma foi, je crois que si je les entendais 
encore à l'âge que j'ai, mon vieux cœur en palpiterait.— Madame, 
c'est que votre cœur n'a pas vieilli. — Non, mon enfant, tu as 
raison; il est tout jeune, il n'a que vingt ans. Ce n'est pas de 
m'avoir conservée longtemps que je rends grâce à Dieu, mais de 
m'avoir conservée bonne, douce et sensible. » En parlant ainsi, 
elle avait la physionomie intéressante. 

En vérité, cette conversation valait mieux que toute la phi- 
losophie et la politique que nous avions faites quelques jours 
auparavant avec nos Anglais; il y en eut pourtant un qui nous 
raconta un fait plaisant. Un avare fut attaqué par des voleurs, 
il mit la tête à la portière et dit aux voleurs : « Mes amis, je 
m'appelle un tel ; si vous avez entendu parler de moi, vous devez 
savoir que mon or m'est plus cher que ma vie; voyez si vous 
voulez me tuer. » Le voleur anglais ne tua point, et l'avai-e con- 
serva son or et sa vie. Bonsoir, mon amie; je m'en vais achever 
la nuit avec vous. Dormez un petit moment avec moi. M'"^ Boi- 
leau ne veut pas croire que je sois sage pendant votre absence; 
pourquoi donc cette incrédulité? 



182 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 



XGIII 

6 octobre 1765. 

Je VOUS ai promis de suivre les réflexions du Baron sur l'An- 
gleterre, et je n'ai rien de mieux à faire. Cela me distrait, vous 
instruit et vous amuse. Ne croyez pas que le partage de la 
richesse ne soit inégal qu'en France. Il y a deux cents seigneurs 
anglais qui ont chacun six, sept, huit, neuf, jusqu'à dix-huit 
cent mille livres de rente ; un clergé nombreux qui possède, 
comme le nôtre, un quart des biens de l'État, mais qui fournit 
proportionnellement aux charges publiques, ce que le nôtre ne 
fait pas; des commerçants d'une opulence exorbitante; jugez 
du peu qui reste aux autres citoyens. Le monarque paraît avoir 
les mains libres pour le bien et liées pour le mal; mais il est 
autant et plus maître de tout qu'aucun autre souverain. Ailleurs 
la cour commande et se fait obéir. Là, elle corrompt et fait ce 
qui lui plaît, et la corruption des sujets est peut-être pire à la 
longue que la tyrannie. Il n'y a point d'éducation publique. 
Les collèges, somptueux bâtiments, palais comparables à notre 
château des Tuileries, sont occupés par de riches fainéants qui 
dorment et s'enivrent une partie du jour, dont ils emploient 
l'autre à façonner grossièrement quelques maussades apprentis 
ministres. L'or qui alïlue dans la capitale et des provinces et de 
toutes les contrées de la terre porte la main-d'œuvre à un prix 
exorbitant, encourage la contrebande et fait tomber les manu- 
factures. Soit effet du climat, soit effet de l'usage de la bière et 
des liqueurs fortes, des grosses viandes, des brouillards conti- 
nuels, de la fumée du charbon de terre qui les enveloppe sans 
cesse, ce peuple est triste et mélancolique. Ses jardins sont 
coupés d'allées tortueuses et étroites ; partout on y reconnaît un 
hôte qui se dérobe et qui veut être seul. Là vous rencontrez un 
temple gothique; ailleurs une grotte, une cabane chinoise, des 
ruines, des obélisques, des cavernes, des tombeaux. Un parti- 
culier opulent a fait planter un grand espace de cyprès ; il a 
dispersé entre ces arbres des bustes de philosophes, des urnes 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 183 

sépulcrales, des marbres antiques, sur lesquels on lit : Biis 
Manihus : Aux Mânes. Ce que le Baron appelle un cimetière ro- 
main, ce particulier l'appelle l'Elysée. Mais ce qui achève de 
caractériser la mélancolie nationale, c'est leur manière d'être 
dans ces édifices immenses et somptueux qu'ils ont élevés au 
plaisir. On y entendrait trotter une souris. Cent femmes droites 
et silencieuses s'y promènent autour d'un orchestre construit 
au milieu, et où l'on exécute la musique la plus délicieuse. Le 
Baron compare ces tournées aux sept processions des Égyptiens 
autour du mausolée d'Osiris. Ils ont des jardins publics qui sont 
peu fréquentés; en revanche le peuple n'est pas plus serré dans 
les rues qu'à Westminster, célèbre abbaye décorée des monu- 
ments funèbres de toutes les personnes illustres de la nation. 
Un mot charmant de mon ami Garrick, c'est que Londres est 
bon pour les Anglais, mais que Paris est bon pour tout le monde. 
Lorsque le Baron rendit visite à ce comédien célèbre, celui-ci 
le conduisit par un souterrain à la pointe d'une île arrosée par 
la Tamise. Là il trouva une coupole élevée sur des colonnes de 
marbre noir, et sous cette coupole, en marbre blanc, la statue 
de Shakspeare. « Voilà, lui dit-il, le tribut de reconnaissance 
que je dois à l'homme qui a fait ma considération, ma fortune 
et mon talent. » 

L'Anglais est joueur; il joue des sommes effroyables. Il joue 
sans parler, il perd sans se plaindre, il use en un moment toutes 
les ressources de la vie; rien n'est plus commun que d'y trou- 
ver un homme de trente ans devenu insensible à la richesse, à 
la table, aux femmes, à l'étude, même à la bienfaisance. L'en- 
nui les saisit au milieu des délices, et les conduit dans la 
Tamise, à moins qu'ils ne préfèrent de prendre le bout d'un 
pistolet entre leurs dents. Il y a, dans un endroit écarté du 
parc de Saint-James, un étang dont les femmes ont le privilège 
exclusif : c'est là qu'elles vont se noyer. Ecoutez un fait bien 
capable de remplir de tristesse une âme sensible. Le Baron est 
conduit chez un homme charmant, plein de douceur et de poli- 
tesse, affable, instruit, opulent et honoré; cet homme lui paraît 
selon son cœur; l'amitié la plus étroite se lie entre eux; ils 
vivent ensemble et se séparent avec douleur. Le Baron revient 
en France ; son soin le plus empressé, c'est de remercier cet 
Anglais de l'accueil qu'il en a reçu et de lui renouveler les sen- 



184 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

timents d'attachement et d'estime qu'il lui a voués. Sa lettre 
était à moitié écrite lorsqu'on lui apprend que, deux jours après 
son départ de Londres, cet homme s'était brûlé la cervelle d'un 
coup de pistolet. Mais ce qu'il y a de singulier, c'est que ce 
dégoût de la vie, qui les promène de contrée en contrée, ne les 
quitte pas ; et qu'un Anglais qui voyage n'est souvent qu'un 
homme qui sort de son pays pour s'aller tuer ailleurs. N'en 
voilà-t-il pas un qui vient tout à l'heure de se jeter dans la 
Seine? On l'a péché vivant; on l'a conduit au Grand- Châtelet, 
et il a fallu que l'ambassadeur interposât toute son autorité pour 
empêcher qu'on n'en fît justice. M. Hume nous disait, il y a 
quelques jours, qu'aucune négociation politique ne l'avait au- 
tant intrigué que cette aflaire, et qu'il avait été obligé d'aller 
vingt fois chez le premier président avant que d'avoir pu lui 
faire entendre qu'il n'y avait dans aucun des traités de la 
France et de l'Angleterre aucun article qui stipulât défense à 
un Anglais de se noyer dans la Seine sous peine d'être pendu; 
et il ajoutait que, si son compatriote avait été malheureusement 
écroué, il aurait risqué de perdre la vie ignominieusement, 
pour s'être ou ne s'être pas noyé. Si les Anglais sont bien insen- 
sés, vous conviendrez que les Français sont bien ridicules. 

Les Anglais ont, comme nous, la fureur de convertir. Leurs 
missionnaires s'en vont dans le fond des forêts porter notre 
catéchisme aux sauvages. 11 y eut un des chefs de horde qui dit 
à un de ces missionnnaires : « Mon frère, regarde ma tête; mes 
cheveux sont tout gris ; en bonne foi crois-tu qu'on fasse croire 
toutes ces sottises-là à un homme de mon âge? Mais j'ai trois 
enfants. .Ne t'adresse pas à l'aîné, tu le ferais rire ; empare-toi 
du plus petit, à qui tu persuaderas tout ce que tu voudras. » 
Un autre missionnaire prêchait à d'autres sauvages notre sainte 
religion, et la prédication se faisait par un truchement. Les 
sauvages, après avoir écouté quelque temps, firent demander 
aux missionnaires qu'est-ce qu'il y avait à gagner à cela. Le mis- 
sionnaire dit au truchement : « Répondez-leur qu'ils seront les 
serviteurs de Dieu. - Non pas, s'il vous plaît, répliqua le tru- 
chement au missionnaire; ils ne veulent être les serviteurs de 
personne. - Eh bien! dit le missionnaire, dites-leur qu'ils se- 
ront les enfants de Dieu. - Bon pour cela », reprit le tru- 
chement. En effet, la réponse fit plaisir aux sauvages. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 185 

Puisque j'en suis sur ce chapitre, encore un fait que je tiens 
de M. Hume, et qui vous apprendra ce qu'il faut penser de ces 
prétendues conversions cannibales ou huronnes. Un ministre 
croyait avoir fait un petit clief-d'œuvre en ce genre : il eut la 
vanité de montrer son prosélyte; il l'amena donc à Londres. 
On interroge le petit Huron ; il répond à merveille. On le con- 
duit à la chapelle; on l'admet à la cène, ou communion qui, 
comme vous savez, se fait sous les deux espèces ; après la cène, 
le ministre lui dit : « Eh bien! mon fds, ne vous sentez-vous 
pas plus animé de l'amour de Dieu ? La grâce du sacrement 
n'opère-t-elle pas en vous? Votre âme n'est-elle pas échauffée? 
— Oui, répondit le petit lluron, le vin fait fort bien ; mais si 
l'on m'avait donné de l'eau-de-vie, je crois qu elle aurait encore 
mieux fait. » La religion chrétienne est presque éteinte dans 
toute l'Angleterre. Les déistes y sont sans nondjre; il n'y a pres- 
que point d'athées; ceux qui le sont s'en cachent. Un athée et 
un scélérat sont presque des noms synonymes pour eux. La pre- 
mière fois que M. Hume se trouva à la table de M. de , il était 

assis à côté de lui. Je ne sais à quel propos le philosophe anglais 

s'avisa dédire à M. de qu'il ne croyait pas aux athées, qu'il 

n'en avait jamais vu. M. de lui dit : « Comptez com- 
bien nous sommes ici. » — Nous étions dix-huit. M. de 

ajouta : u H n'est pas malheureux de pouvoir vous en compter 
quinze du premier coup : les trois autres ne savent qu'en 
penser \ » 

Un peuple qui croit que c'est la croyance d'un Dieu et non 
pas les bonnes lois qui font les honnêtes gens ne me paraît 
guère avancé. Je traite l'existence de Dieu, relativement à un 
peuple, comme le mariage. L'un est un état, l'autre une notion 
excellente pour trois ou quatre têtes bien faites, mais funeste 
pour la généralité. Le vœu du mariage indissoluble fait et 
doit faire presque autant de malheureux que d'époux. La 
croyance d'un Dieu fait et doit faire presque autant de fanatiques 
que de croyants. Partout où l'on admet un Dieu, il y a un culte; 

1. Dans ses Mémoires, Samuel Romilly cite cette anecdote qu'il avait recueillie 
de la bouche môm j de Diderut. Il place la scène chez d'Holbach : « 11 (Iluine) était 
assis à côte du baron; on parla de la religion naturelle: «Pour les athées, dit 
Il Hume, je ne crois pas qu'il en existe, je n'en ai jamais vu. — Vous avez été 
« un peu malheureux, répondit l'autre, vous voici à table avec dix-sept à la fois. » 



180 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

partout où il y a un culte, l'ordre naturel des devoirs moraux 
est renversé, et la morale corrompue. Tôt ou tard, il vient un 
uioinent où la notion qui a empêché de voler un écu fait égor- 
ger cent mille hommes. Belle compensation! Tel a été, tel est, 
tel sera dans tous les temps et chez tous les peuples l'effet d'une 
doctrine sur laquelle il est impossible de s'accorder et à laquelle 
on attachera plus d'importance qu'à sa propre vie. Un Anglais 
s'avisa de publier un ouvrage contre l'immortalité de l'âme ; 
on lui fit dans les papiers publics une réponse bien cruelle. 
C'était un remerciement conçu en ces termes : « Nous tous 

b , catins, maq , voleurs de grands chemins, assassins, 

traitants, ministres, souverains, faisons nos très-humbles remer- 
ciements à l'auteur du Traité contre VimmortaUté deVâmc, de 
nous avoir appris que, si nous étions assez adroits pour échap- 
per aux châtiments dans ce monde-ci, nous n'en avons point à 
redouter dans l'autre. » 

Mais en voilà bien assez sur nos Anglais; ma fantaisie est à 
présent de vous dire un mot des Espagnols. Je le tiens du baron 
de Gleichen, qui a été ambassadeur de Danemark à Madrid, et 
qui est à présent ambassadeur de Danemark en France. Nous 
fîmes, il y a quelque temps, chez lui un de ces dîners élégants 
dont je vous ai parlé quelquefois. Après ce dîner élégant pour 
le service, délicat pour les mets, charmant pour les propos, nous 
eûmes la musique la plus agréable ; après la musique la lecture 
des trois premiers chants d'un poëme dans le goût del'Arioste; 
après la lecture, de la musique encore, puis de la conversation 
et de la promenade. A propos de la littérature espagnole, pour 
nous en donner une idée, le baron nous fit l'analyse d'une de 
leurs meilleures comédies saintes qu'il avait vu représenter. Le 
théâtre montrait un temple, une exposition du Saint-Sacrement 
et tout un peuple en prière. La décoration changeait, et le théâ- 
tre montrait une foire avec des boutiques parmi lesquelles il y 
en avait trois dont une était la boutique de la Mort, la seconde 
la boutique du Péché, et entre ces deux dernières, la troisième, 
la boutique de Jésus-Christ. Chacun avait son enseigne ; chacun 
appelait les chalands ; le Péché n'en manquait pas, ni la Mort 
non plus; mais le pauvre marchand Jésus se morfondait dans la 
sienne ; las de ne pas étrenner, l'humeur le prenait, la décora- 
tion changeait, et on le voyait armé d'un fouet avec la vierge 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 187 

Marie armée d'un autre fouet, tançant et chassant devant eux la 
Mort, le Péché et tous leurs chalands. 

Le nonce actuel du pape s'imagina que ces sortes de pièces 
avilissaient la religion, et il en demanda la suppression au mi- 
nistre public. Pour toute réponse, on le renvoya au parterre du 
théâtre, à la première représentation de la pièce dont je viens 
de vous parler. En effet, ajoutait le baron de Gleichen, les dis- 
cours des peuples prosternés devant le Saint-Sacrement étaient 
du plus grand pathétique et de la plus haute éloquence ; et les 
auditeurs fondant en larmes, pénétrés de repentir, se frappaient 
la poitrine à grands coups de poing : c'est que ce qui vous fait 
rire aujourd'hui a fait pleurer autrefois ; et que ce qui fait 
pleurer l'Espagnol aujourd'hui, le fera rire un jour. 

Qui est-ce qui croira que que tout cela est la lettre 

d'un amant tendre et passionné à une femme qu'il aime ? Per- 
sonne. La chose n'en est cependant pas moins vraie. 

Je vous croyais quitte de l'Angleterre et des Anglais. Je vous 
y ramène pourtant pour vous montrer combien un voyageur et 
un voyageur se ressemblent peu. Helvétius est revenu de Londres 
fou à lier des Anglais, Le Baron en est revenu bien désabusé. 
Le premier écrivait à celui-ci: « Mon ami, si, connne je n'en 
doute pas, vous avez loué une maison à Londres, écrivez-moi 
bien vite afin que j'emballe ma femme, mes enfants, et que 
j'aille vous trouver. » L'autre répondait: « Ce pauvre Helvétius, 
il n'a vu en Angleterre que les persécutions que son livre lui a 
attirées en France. » 

Nous avons dîné deux fois chez la chère sœur avec M. de 
Neufond. La première fois, il fut très-bien ; il but, il rit, il plai- 
santa, il causa, il joua, il gagna, il fut gai ; la seconde fois, il 
fut triste, mais triste comme il ne l'est point. 11 ne parla point à 
table ; sorti de table, il se tut; il alla se placer dans un coin, le 
dos tourné à la compagnie, la tète droite, fixée vers la porte, 
le visage enflammé et le regard comme furieux. Entendez-vous 
quelque chose à cela? Pourriez-vous deviner à qui il en avait ? 
M"^ Boileau prétend toujours qu'il est jaloux; la chère sœur en 
était même soucieuse; elle prétend qu'il était attristé de ma 
bonne humeur. 

Voilà minuit qui sonne ; bonsoir, mon amie, bonsoir. Quand 
est-ce donc qu'à la même heure je vous le dirai de plus près? 



188 LKTTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

Je suis bien las de dormir si loin de vous toutes. Si cette 
lettre part demain, vous pourrez bien en recevoir quatre à la 
fois. 



XCIV 

Ce 20 octobre 1 705. 

Il y aura dimanche huit jours que je ne suis sorti du cabi- 
net : l'ouvrage avance; il est sérieux, il est gai ; il y a des con- 
naissances, des plaisanteries, des méchancetés, de la vérité; il 
m'amuse moi-même ; j'en ai pris un goiit si vif pour l'étude, 
l'application et la vie avec moi-même, que je ne suis pas loin 
du projet de m'y tenir. Tout se compense sans doute en so- 
ciété avec ses amis; une gaieté plus vive, quelque chose de 
plus intéressant, de plus varié; on se communique aux autres; 
ils vous tirent Iiors.de vous; voilà le beau côté. Mais combien 
de fois l'amour-propre blessé, la délicatesse révoltée, et une 
infinité d'autres petits dégoûts! Rien de cela dans la retraite et 
la solitude. Les voilà tout autour de moi, ceux dont je ne me 
suis jamais plaint. Oui, chère sœur, j'ai fait presque tout ce 
que vous me demandez; j'ai vu l'abbé; j'ai vu M. Rodier; l'abbé 
ne peut être à vous d'un an; c'est le temps que doit encore 
durer son éducation; mais à la vérité c'est au plus. M. Rodier 
paraît aussi fâché que moi de prolonger à mes dépens la petite 
pension de cet enfant que j'ai fait à une femme que je n'ai 
jamais vue, bien par l'opération du Saint-Esprit; et je vous 
assure qu'il ne demande ])as mieux que de m'en soulager, et 
qu'il n'y manquera pas. J'ai trouvé toutes sortes de protec- 
tions auprès de M. Dubucq; c'est lui dont le sort de mon petit 
cousin de Gayenne dépend. Quelqu'un de ces jours, je dres- 
serai un placet rempli de mensonges les plus honnêtes et les 
plus pathétiques, il sera présenté, et je vous chargerai de 
chercher mon absolution dans Suarès et dans Escobar. Ces 
gens-là auront apparemment décidé qu'il est permis de faire 
un petit mal pour un grand bien; et ma conscience sera 
tranquille. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND, 189 

A propos, je n'ai plus entendu parler de Lattre ', ni du plan 
de Reims, ni de M. Le Gendre. Vous me recommandez, mon 
amie, le silence avec "Vialet. Beau ! vous y êtes bien ! il sait 
tout, et sa tête a bien fait un autre chemin que la vôtre! Mes 
amies, portez-vous bien; jouissez pleinement du bonheur d'être 
à côté l'une de l'autre, récompensez-vous du temps perdu, et 
prenez des arrhes pour l'avenir. 

Vous êtes folle, chère sœur, d'être inquiète du projet de 
prendre une maison. Premièrement, rien n'est plus incertain 
que ce projet ait lieu; laissez passer l'hiver; laissez venir le 
printemps, la campagne embellie ; après la campagne embellie, 
la campagne intéressante et utile, et vous verrez comme l'année 
se passera, et comme la suivante lui ressemblera, et comme la 
troisième ressemblera aux deux autres. Et quand ce projet 
s'exécuterait, vous ne connaissez donc ni les enfants, ni les 
vieillards. La maison de la rue Sainte-Anne s'arrangera : elle 
sera charmante ; votre mari vous réunira, et maman finira par 
venir demeurer à côté de vous. Si votre tête voulait bien lais- 
ser aux choses, qui n'en iront pas moins leur train, leur cours 
simple, nécessaire et naturel, sans s'en mêler, elle n'aurait 
point eu de soucis; et tout s'arrangerait selon ses souhaits, 
parce que ses souhaits ne peuvent être que conformes au bien- 
être de tous. Damilaville est arrivé le col un peu gros encore, 
mais en train de guérir ; pourvu que la vie de Paris ne s'y op- 
pose, ni femme, ni veilles, ni table, ni vin ! Cela est bien dur. 
C'est proposer à un homme de mourir cent fois pendant dix ans, 
pour l'empêcher de mourir une; c'est le mot d'un petit-maître 
et d'un grave philosophe, et qui prouve qu'un petit-maître ne 
dit pas toujours des sottises, ou qu'un grave philosophe peut 
en dire une. 

Je ne l'ai pas encore vu ; il a brûlé Paris, et sa chaise de 
poste l'a déposé tout de suite à la Briche, où il est depuis mardi, 
et d'où il ne reviendra que dans le courant de la semaine. Le 
travail de la journée m'avait donné le soir un appétit dévorant. 
J'ai voulu souper; une fois, deux fois, cela m'a bien réussi; 
mais la troisième a payé pour toutes. J'ai fait l'indigestion la 



1. Éditeur de gravures (entre autres de VAlmanach iconologique de Gravelot et 
Cochin) et lui-même graveur de cartes et de plans. 



J93 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

mieux conditionnée ; avec de l'eau chaude, de la diète, des mé- 
decines de maman, on guérit tout; il faut encore y ajouter son 
tempérament et le mien. Présentez-lui mon respect et à M"' 
et à M"'^ de Blacy. Embrassez-vous l'une et l'autre pour moi; 
c'est une commission qui ne vous sera pas désagréable et que 
j'aimerais bien autant faire moi-même. Il y en a une des deux 
que j'embrasserais bien deux fois. Devinez laquelle? « Voilà, dira 
la petite sœur, de ces coquetteries qu'il a sans cesse et que je 
ne lui passerais pas. — Eh ! madame, de quoi vous mêlez-vous? 
Ce n'est peut-être pas vous que je veux embrasser deux fois. 
Oh ! pour une, il serait sûr que cela me ferait grand plaisir, et 
parce que quand on embrasse on est tout contre l'embrassée, et 
que cette fois-ci l'embrassée serait tout contre celle que j'aime. 
Si ce que je dis là pouvait la dépiter un peu ! Adieu, mon âme ; 
adieu, mon amie, ma vie, et tout ce qui m'est cher. Dimanche, 
attendez-vous encore à quelque billet. 



xcv 

A Paris, le 10 novembre 17G5. 

Enfin, chère amie, m'en voilà quitte après quinze jours du 
travail le plus opiniâtre. Grimm, qui porte l'intégrité en tout, 
se reproche l'interruption de notre commerce qu'il regarde 
avec juste raison comme l'unique douceur qui nous reste; mon 
absence de la synagogue de la rue Royale où j'étais désiré par 
mes amis; le danger auquel il croit qu'il a exposé ma santé par 
une aussi longue solitude, et des tours de force qu'il prétend 
qu'on ne fait impunément à aucun âge, moins encore au mien 
et au sortir d'un travail de vingt années; au demeurant il est 
resté stupéfiut. Il jure sur son âme, dans deux ou trois de ses 
lettres, qu'aucun homme sous le ciel n'a fait et ne fera jamais 
un pareil ouvrage sur cette matière. Quelquefois c'est la conver- 
sation toute pure comme on la fait au coin du feu; d'autres 
fois, c'est tout ce qu'on peut imaginer ou d'éloquent ou de 
profond. Je me trouve tiraillé par des sentiments tout opposés. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. '191 

11 y a des moments où je voudrais que cette besogne tombât 
du ciel tout imprimée au milieu de la capitale ; plus souvent, 
lorsque je réfléchis à la douleur profonde qu'elle causerait à 
une infinité d'artistes qui ne méritent pas d'être si cruellement 
punis d'avoir fait des efforts inutiles pour mériter notre admi- 
ration, je serais désolé qu'elle parût. Je suis bien loin encore 
de garder dans mon cœur un sentiment de vanité aussi déplacé, 
lorsque j'imagine qu'il n'en faudrait pas davantage pour décrier 
et arracher le pain à de pauvres artistes qui font à la vérité de 
pitoyables choses, mais qui ne sont plus d'âge à changer d'état 
et qui ont une femme, et une famille bien nombreuse; alors je 
condamne à l'obscurité une production dont il ne me serait pas 
difficile de recueillir gloire et profit. C'est encore un des cha- 
grhis de Grimm que de voir enfermer dans sa boutique, comme 
il l'appelle, une chose qui certainement ne paraît pas avoir été 
faite pour être ignorée. C'a été une assez douce satisfaction 
pour moi que cet essai. Je me suis convaincu qu'il me restait 
pleinement, entièrement toute l'imagination et la chaleur de 
trente ans, avec un fonds de connaissances et de jugement que 
je n'avais point alors; j'ai pris la plume; j'ai écrit quinze jours 
de suite, du soir au matin, et j'ai rempli d'idées et de style 
plus de deux cents pages de l'écriture petite et menue dont je 
vous écris mes longues lettres, et sur le même papier; ce qui 
fournirait un bon volume d'impression ; j'ai appris en même 
temps que mon amour-propre n'avait pas besoin d'une rétribu- 
tion populaire, qu'il m'était même assez indifférent d'être plus 
ou moins apprécié par ceux que je fréquente habituellement, et 
que je pourrais être satisfait, s'il y avait au monde un homme 
que j'estimasse et qui sût bien ce que je vaux. Grimm le sait, et 
peut-être ne l'a-t-il jamais su comme à présent! Il m'est doux 
aussi de penser que j'aurai procuré quelques moments d'amu- 
sement à ma bienfaitrice de Russie, écrasé par-ci, par-là, le 
fanatisme et les préjugés, et donné par occasion quelques leçons 
aux souverains, qui n'en deviendront pas meilleurs pour cela ; 
mais ce ne sera pas faute d'avoir entendu la vérité, et de l'avoir 
entendue sans ménagement; ils sont de temps en temps apos- 
trophés et peints comme des artisans de malheur et d'illusions, 
et des marchands de crainte et d'espérance. Cette longue retraite 
a intrigué M. Gaschon ; il s'est donné la peine de venir chez 



102 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAiND. 

moi. 11 s'y est trouvé en même temps que M. Le Gendre. Vous 
ne tarderez pas à voir ce dernier. Pour moi, je vous apparaîtrai 
lorsque votre solitude sera complète et que le mauvais temps 
vous aura renfermée. Je vous arriverai avec les glaces, les 
neiges et les frimas. Bonjour, mon amie; continuez de vous bien 
porter. Présentez mon respect à madame votre mère, et à tous 
ses enfants et petits-enfants. Je vous aime de tout mon cœur, et 
votre sœur aussi. De quelque manière que vous entendiez cette 
dernière ligne, elle est vraie. Bonjour, bonjour. 



XCVl 



Paris, le 17 novembre 17G5. 



Je n'entends rien à vos reproches; je vous proteste, mon 
amie, que, malgré l'agréable mais énorme besogne que je m'é- 
tais engagé à finir en quinze jours, je ne me suis jamais refusé 
le plaisir de vous écrire un petit mot aux jours accoutumés. 
Comptez mes feuilletons, et vous en trouverez quatre ; et puis 
une longue et volumineuse lettre à l'ordinaire, toute pleine de 
mes radoteries et de celles de mes amis. Après mon examen de 
conscience fait, et m'être bien dit à moi-même que vous m'êtes 
aussi chère que le premier jour, je vais continuer. 

Je vous ai raconté, je crois, comme quoi M. Le Gendre et 
M. Gaschon s'étaient trouvés chez moi dans la même mati- 
née. M. Gaschon ne s'assit point ; le froid de mon âtre le fit sau- 
ver. M. Le Gendre ayant beaucoup d'alTaires, et peu de temps 
à rester à Paris, nous sortîmes ensemble; il me conduisit à la 
porte des Tuileries; chemin faisant, il me dit qu'il était très- 
occupé à chercher un reste de bail. Le lendemain il m'apprit, 
par un petit billet, qu'il en avait trouvé un sur le Palais-Royal, 
oîi il comptait vous rassembler toutes, en attendant que la rue 
Sainte-Anne devînt habitable. 11 ajoutait que M. Duval avait sa 
procuration à cet effet. Avec tout cela, je gagerais presque que 
cet arrangement n'aura pas lieu, soit par des difficultés impré- 
vues qui surviendront, soit par une bonne et ferme résolution 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 103 

de madame votre mère à ne pas faire trois déménagements. Son 
projet était de me mener dîner chez M. Duval, mais c'était jour 
de synagogue ; Grimm était venu de la Briche pour conférer 
avec moi sur la manière dont il userait de mes papiers; d'ailleurs 
il n'était guère possible de faire durer plus longtemps une 
éclipse qu'on ne cessait de lui reprocher. Ce fut ce jour-là que 
nous allâmes en corps entendre le Pantalone '. La Baronne nous 
prit, Grimm, M. de Sevelinges et moi, dans son carrosse; les 
autres suivirent en fiacre. Grimm lui fit quelques compliments 
sur la conquête de l'abbé Coyer. Il est vrai qu'elle avait été 
exposée pendant toute la soirée à sa galanterie, qu'elle appelait 
du miel de Narbonne gâté. 

Dussé-je causer à M'''' Mélanie les regrets les plus ofiensants 
pour vous toutes, je ne puis m'empêcher de vous dire que je 
ne crois pas que la musique m'ait jamais procuré une pareille 
ivresse. Imaginez un instrument immense pour la variété des 
tons, qui a toutes sortes de caractères, des petits sons faibles et 
fugitifs comme le luth lorsqu'il est pincé avec la dernière déli- 
catesse; des basses les plus fortes et les plus harmonieuses, et 
une tète de musicien meublée de chants propres à toutes sortes 
d'affections d'âme, tantôt grands, nobles et majestueux, un 
moment après doux, pathétiques et tendres, faisant succéder 
avec un art incompréhensible la délicatesse à la force, la gaieté 
à la mélancolie, le sauvage, l'extraordinaire à la simplicité, à la 
finesse, à la grâce, à tous les caractères rendus aussi piquants 
qu'ils peuvent l'être par leur contraste subit. Je ne sais com- 
ment cet homme réussissait ta lier tant d'idées disparates; mais 
il est certain qu'elles étaient liées, et que vingt fois, en l'écou- 
tant;, cette histoire ou ce conte du musicien de l'antiquité qui 
faisait passer à discrétion ses auditeurs de la fureur à la joie, 
et de la joieàla fureur, me revint à l'esprit et me parut croyable. 
Je vous jure, mon amie, que je n'exagère point quand je vous 
dis que je me suis senti frémir et changer de visage ; que j'ai 
vu les visages des autres changer comme le mien, et que je 
n'aurais pas douté qu'ils n'eussent éprouvé le même frémisse- 
ment quand ils ne l'auraient pas avoué. Ajoutez à cela la main 

1. Voir sur cet instrument et sur l'artiste qui en jouait la Correspondance de 
Grimm (1" janvier IICG). 

XIX ''^ 



\<èk LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

la plus légère, l'exécution la plus brillante et la plus précieuse, 
l'harmonie la plus pure et la plus sévère, et de la part de cet 
Osbruck une âme douce et sensible, une tête chaude, enthou- 
siaste, qui s'allume, qui se perd, qui s'oublie si parfaitement 
qu'à la fin d'un morceau il a l'air effaré d'un homme qui revient 
d'un rêve. Si cet homme n'était pas né robuste, son instrument 
et son talent le tueraient. Oh! pour le coup je suis sûr qu'avec 
des cordes de boyau et de soie, des sons, et deux petits bâtons, 
on peut faire de nous tout ce qu'on veut. 

A notre retour nous trouvâmes Suard tout seul devant le 
feu, enfoncé dans la plus profonde mélancolie. Il était resté, et 
vous en devinez la raison de reste. Vingt fois le petit salon où 
nous étions retentit d'exclamations; nous n'avions pas la force 
de causer en revenant ; seulement de temps en temps, nous 
nous écriions encore : « Ma foi, cela était beau! Quel instrument! 
quelle musique ! quel homme! » comme au retour d'une tragé- 
die où l'âme violemment agitée conserve encore l'impression 
qu'elle a reçue ; revenus chez le Baron, nous restâmes tous 
assis sans mot dire; nos âmes n'étaient pas remises des secousses 
qu'elles avaient éprouvées, et nous ne pouvions ni penser ni 
parler. Voilà l'elïet, selon Griiym, que les arts doivent produire, 
ou ne pas s'en mêler. 

Je crains oien que le goût que j'ai pris pour la solitude ne 
soit plus durable que je ne croyais. J'ai passé le vendredi, le 
samedi, les deux fêtes et le mardi sans sortir de la robe de cham- 
bre. J'ai lu, j'ai rêvé, j'ai écrit, j'ai nigaude en famille ; c'est un 
plaisir que j'ai trouvé fort doux. Aujourd'hui mercredi, je suis 
sorti pour aller chez M. Dumont chercher l'ouvrage dont il s'était 
chargé pour moi. J'en suis satisfait. Au sortir de là, ne sachant 
que devenir, je me suis fait conduire chez un galant homme 
que je ne vous nommerai pas, parce que je vais vous conter son 
histoire. Belle matière à causerie pour les vordes. 

Une femme de votre connaissance, jeune tout à fait, mais 
tout à fait douce, honnête, aimable, c'est du moins ainsi que 
vous m'en avez parlé toutes, car pour moi je ne la connais 
presque point, est exposée par son état à se trouver sans cesse 
à côté d'un homme à peu près de son âge, froid de caractère, 
mais rempli de qualités très- estimables; de la sagesse, du juge- 
ment, de l'esprit, des connaissances, de l'équité, de la sensibi- 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 195 

lité même ; c'était son ami, son confident, son conseil et son 
consolateur; car cette femme avait des peines domestiques. 11 
est arrivé à cet homme ce qui arrivera infailliblement à tout 
homme qui se chargera du soin indiscret et périlleux d'écouter 
la peine d'une femme jeune, aimable, et d'essuyer ses larmes; 
il en versera d'abord de commisération ; puis il en versera 
d'autres qu'on laissera coulei* sans les essuyer, et qu'on es- 
suiera. On essuya les siennes. Cette passion a duré pendant 
deux ans. Après ce court intervalle, sans infidélité, sans mécon- 
tentement, sans aucune de ces raisons qui amènent communé- 
ment la tiédeur et le dégoût, le sentiment tendre et passionné 
a dégénéré, de la part de l'homme seulement, en une amitié 
très-vraie et un attachement solide dont on a reçu et dont on 
reçoit en toutes circonstances les témoignages les moins équivo- 
ques. Mais il n'y a plus, plus d'amour. On se voit toujours, mais 
c'est comme un frère qui vient voir une sœur qui lui est chère. 
La femme n'a pas vu ce changement sans en éprouver la douleur 
la plus profonde. L'ami, le confident, le conseille consolateur qui 
lui restait, la soulageait de la perte de l'amour. Elle en était là 
lorsqu'un autre homme, qui était à mille lieues de soupçonner 
qu'elle eût jamais eu aucun engagement, simplement attiré par 
la jeunesse, l'esprit, la douceur, les charmes, les talents de la 
personne, et peut-être un peu encouragé par son indifférence 
pour son époux, qui certainement ne mérite pas mieux, s'est 
mis sur les rangs; c'est l'homme avec lequel j'ai dîné aujour- 
d'hui. Il a de l'esprit, des connaissances, de la jeunesse, de la 
figure; c'est, sans aucune exception, l'enfant le plus sage que 
je connaisse. Il a trente ans ; il n'a point encore eu de passion, 
et je ne crois pas qu'il ait connu de femmes, quoiqu'il ait le 
cœur très-sensible et la tête très-chaude. C'est une affaire de 
timidité, d'éducation et de circonstances. Il rend des assi- 
duités; il fait tout ce qu'un honnête homme peut se permettre 
pour plaire; il se tait, mais toute sa personne et toute sa con- 
duite parlaient si clairement que deux personnes l'entendirent à 
la fois; et voici ce qui lui arrive dans un même jour. Il va le 
matin faire sa cour à celle qu'il aime. D'abord la conversation 
est vague; puis elle l'est moins, puis elle devient plus intéres- 
sante; et l'intérêt allant toujours croissant il vint un moment 
où, sans être ni fou, ni un étourdi, ni un impertinent, mon 



196 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

jeune homme se crut autorisé à se jeter à genoux, à prendre 
une main, h la baiser, k avouer qu'il ressentait la première pas- 
sion qu'il eût ressentie de sa vie, et la plus violente qu'aucun 
homme eût peut-être connue. Cette femme, loin de retirer sa 
main, que mon jeune homme dévorait, le relève doucement, le 
fait asseoir devant elle, et lui montre un visage tout baigné de 
pleurs. Jugez quelle impression fit ce visage, où l'on voyait la 
douleur dans toute sa violence, sans le moindre vestige ni de 
colère, ni de surprise, ni de mépris, ni d'indifférence! « Madame, 
lui dit mon jeune homme, vous pleurez? — Oui, je pleure. — 
Qu'avez-vous? Aurais-je eu le malheur de vous déplaire, devons 
affliger? — De me déplaire ! non ; de m'alfliger ! oui. J'ai fait tout 
ce que j'ai pu pour éloigner ce moment; croyez qu'il y a long- 
temps que je vois que vous m'aimez, et que je vois arriver 
votre peine à la mienne. Vous m'aimez? — Si je vous aime ! — 
Eh bien! je crois que je vous aime aussi : mais de quoi peut 
vous servir cet aveu, après celui qui me reste à vous faire! Vous 
allez connaître du moins jusqu'à quel point je vous estime ; une 
femme fait rarement une confidence telle que celle que je vais vous 
faire; il est plus rare encore que ce soit à un homme de votre 
âge. Mais je vous connais, et je vous connais bien. » Ensuite elle 
lui raconte toute son histoire; et tandis que mon jeune homme, 
plus surpris, plus affligé que je ne saurais vous dire, cherchait 
ce qu'il avait à lui répondre, elle ajouta : a Ce qui me déses- 
père, c'est l'incertitude de ce cœur; vous y êtes, j'en suis 
sûre ; mais je ne suis pas sûre que l'autre en soit exclu. C'est 
un embarras, une obscurité, une nuit, un labyrinthe où je me 
perds. Ce cœur est depuis un temps une énigme que je ne 
saurais expliquer. Il y a des moments où je voudrais être 
morte. » Et puis voilà des larmes qui se mettent à coider en 
abondance, une femme que ses sanglots étouflent et qui dit : 
«Que deviendrais-je, que deviendriez-vous, si je vous écoutais, 
et qu'après vous avoir écouté, cet homme allât reprendre ses 
premiers sentiments et les faire renaître en moi? Je suis en- 
chantée de vous connaître ; je voudrais ne vous avoir jamais 
connu; vous ne pouvez ni vous approcher d'une autre, ni vous 
approcher de moi, sans me causer une peine mortelle. J'ai sou- 
haité cent fois que vous vous attachiez ailleurs; mais c'était le 
souhait de ma raison, et le serrement subit de mon cœur ne 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 197 

m'apprenait que trop qu'il désavouait ce souhait. Je suis folle ; 
je ne me conçois pas; ce que je sais, c'est que je mourrais 
plutôt mille fois que de rien faire, tant que ce cruel état durera, 
qui puisse compromettre le bonheur d'un homme. » Je suivrai 
cette conversation beaucoup plus loin si je voulais, mais vous y 
suppléerez dans les vordes. Nos deux amants se séparèrent. 
Vous remarquerez que la femme n'avait point nommé l'objet de 
sa première passion, et que mon jeune homme aurait été indis- 
cret à le demander. 

Il s'en va, se trouvant très à plaindre, mais trouvant celle 
qu'il laissait peut-être plus à plaindre que lui; abîmé dans ses 
pensées, ne sachant où porter ses pas. Il était à peu près l'heure 
du dîner; il entre chez un ami ; cet ami l'embrasse, l'accueille et 
lui dit : u Vous arrivez on ne saurait plus à propos. Tenez, voilà 
le billet que je vous écrivais, pour que vous vinssiez passer le reste 
de la journée avec moi. J'ai l'âme pleine d'un souci qui me tour- 
mente depuis longtemps, et que je me reproche de vous avoir 
celé. Dînons d'abord. J'ai fait fermer ma porte; après dîner, 
nous causerons tout à notre aise. » En dînant, l'ami s'aperçoit 
du trouble, de la tristesse, de la profonde mélancolie de mon 
jeune homme, son ami. Il lui en fait des plaisanteries. « Si je ne 
connaissais, lui dit-il, votre éloignement pour les femmes, je 
croirais que vous êtes amant et amant malheureux. » Le jeune 
homme lui répond : « Laissons là ma peine; ce n'est rien ; cela 
se passera peut-être. Sachons votre souci. — Mon souci? en 
deux mots : je crois m'être aperçu que vous rendiez des assi- 
duités à madame une telle. Eh bien ! mon ami, c'est une femme 
que j'ai aimée de la passion la plus forte et la plus tendre, et 
pour laquelle je conserve et je conserverai jusqu'au tombeau 
l'amitié la plus sincère, l'estime, la vénération, le dévouement 
le plus complet. Je n'ai plus d'amour, elle ne l'ignore pas ; 
malgré cela je suis resté libre : je n'ai point pris de nouvel 
engagement. C'est la seule femme que je voie, et les soins que 
vous lui avez rendus, la manière dont elle les a reçus, m'ont 
causé du chagrin. Je me suis demandé cent fois la raison de ce 
chagrin sans pouvoir me répondre. Gela n'a pas le sens com- 
mun ; je me le dis, et tout en me le disant je sens que mon 
cœur souffre. Ce n'est pas tout : en souffrant, j'ai continué de 
vivre avec elle sur le ton de l'amitié la plus pure. Je l'ai vue 



193' LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

cent fois sans être tenté une seule de la remettre sur la voie de 
notre première liaison, quoique je ne visse en elle aucune 
répugnance à m' écouter. Si je l'aimais encore d'amour, je vous 
dirais : Mon ami, j'aime d'amour madame une telle, et j'espé- 
rerais de votre amitié une conduite conforme à ma tranquillité : 
mais je ne saurais vous parler ainsi ; car je vous avouerais un 
sentiment que je ne sens ni près ni loin d'elle. Si j'étais sûr de 
ne jamais reprendre de passion, je me tairais, et, loin de souffrir 
de la cour que vous lui faites, je vous féliciterais de votre 
choix, car il est sûr qu'il ne serait pas possible d'en faire un 
meilleur; je me ferais même un devoir de seconder vos vues. 
Mais mon âme est une âme à laquelle je n'entends rien. Lors- 
que je vous sais avec elle, je ne vais jamais rompre vos tête-à- 
tête ; mais j'en suis tenté. Lorsque nous mangeons ensemble 
chez nos amis, et qu'on vous place à côté d'elle, je suis troublé, 
et il faut que dans les premiers moments je me fasse violence 
pour paraître gai. Ce n'est pas que je voulusse être à votre 
place; quand vous n'y êtes pas, je ne m'y mets point, et je ne 
me soucie ni d'y être ni qu'un autre y soit. Vous avez des 
rivaux, même dangereux; je n'ai jamais fait la moindre atten- 
tion ni à ce qu'ils lui disaient, ni à ce qu'elle leur répondait. 11 
y a quelque temps, je ne sais ce qu'elle avait à vous lire, vous 
me demandâtes la clef de mon cabinet, je vous la donnai; mais 
je trouvai que vous étiez longtemps ensemble : avec cela j'ai 
été huit jours sans la voir, et n'ai pas même songé à m'infor- 
mer de ce dont il s'agissait entre vous. Le soir, lorsque vous la 
reconduisiez chez elle, je n'ai jamais fait la moindre démarche 
pour savoir si vous y montiez; cependant j'en ai eu quelque 
curiosité. Vous ne m'inquiétez vraiment que quand je vous vois 
ou vous soupçonne ensemble : en tout autre moment je n'y 
pense pas. J'ai passé tout le mois à la campagne. J'y ai été 
content, gai, satisfait, et la pensée que peut-être vous employiez 
vos journées à lui dire que vous l'aimez, et elle à vous écouter, 
ou ne m'est pas venue, ou elle a passé si légèrement que je 
ne m'en souviens pas. Si quelqu'un, à mon retour de la cam- 
pagne, m'avait rendu de vos moments un compte qui m'eût 
rassuré sur votre commerce, il me semble qu'il ne m'aurait 
pas déplu. Je ne sais ni ce que je veux, ni ce que je voudrais. 
Je ne sais ni ce que je suis ni ce que je serai. Je n'exige rien 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 199 

de vous. Je ne vous fais aucune question; c'est peut-être que je 
crains votre sincérité, sans m'en aperçoir. Je vous explique seule- 
ment la situation de mon âme, afin que vous en usiez, après cela, 
tout comme il vous plaira. Quoi que vous fassiez, je n'aurai point 
à me plaindre de vous, de même que j'espère que, quoi qu'il 
m'arrive dans la suite, vous n'aurez point à vous plaindre de 
moi; et cependant il pourra très-bien se faire que vous fassiez 
ma désolation et que je fasse la vôtre. Je vous demande pour 
toute chose, mon ami, d'y regarder, et d'y regarder de près. 
Vous êtes jeune, mais vous êtes plus sage qu'on ne l'est com- 
munément avec le double de votre âge et de votre expérience. 
Vous avez ignoré que j'eusse jamais eu du goût pour madame 
une telle; vous ne savez pas même à présent si j'en ai : et 
comment le sauriez-vous, puisque je l'ignore moi-même? Ainsi 
je n'ai point de reproche à vous faire sur le passé ni sur le pré- 
sent; et je déclare que je n'en puis avoir à vous faire sur l'ave- 
nir. Mais comme nous sommes tous deux mauvais juges dans 
cette affaire, je consens que vous exposiez votre situation et la 
mienne à quelque homme de sens qui peut-être y verra plus 
clair que nous, et à qui nous pourrons avoir, elle, vous et moi, 
l'obligation de notre bonheur. » 

Eh bien ! chère et tendre amie, que diable voulez-vous que 
l'on conseille à des gens dans une aussi étrange position? Au 
demeurant, je vous prie de croire qu'il n'y a pas un mot ni à 
ajouter ni à retrancher à tout cela : c'est la vérité pure, à l'ex- 
ception de quelques discours que j'ai peut-être faits mieux ou 
moins bien qu'ils n'ont été tenus. Là-dessus mettez toutes vos 
têtes en un bonnet, et tâchez de me trouver un conseil sans 
inconvénient. Ce qui m'en plaît, c'est que voilà certainement 
trois honnêtes créatures, et bien raisonnables. Je ferais tout 
aussi bien de continuer à vous écrire; car il est deux heures 
du matin, et cette singulière aventure ne me laissera pas 
dormir. 

Vous dormez, vous! Vous ne pensez pas qu'il y a à soixante 
lieues de vous un homme qui vous aime, et qui s'entretient 
avec vous tandis que tout dort autour de lui. Demain je serai 
une de vos premières pensées. Adieu, mon amie; je vous aime 
comme vous voulez, comme vous méritez d'être aimée, et c'est 
pour toujours. Mon respect à toutes vos dames ; un petit mot 



200 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

bien doux, bien doux à notre bien-aimée. Comme tout cela va 
vous faire causer! Je voudrais bien être là, seulement pour vous 
entendre. 



XGVII 

À Paris, le 21 novembre 1765. 

Je croyais être à la fin de ma corvée; point du tout : quel- 
ques plaisanteries du sculpteur Falconet m'ont fait entreprendre 
très-sérieusement la défense du sentiment de l'immortalité et 
du respect de la postérité. 

Ou je me trompe fort, ou il y a dans ce morceau des idées 
qui vous plairaient, et d'autres idées qui feraient tressaillir de 
joie la sœur bien-aimée; vingt fois, en l'écrivant, je croyais 
vous parler; vingt fois je croyais m'adresser à elle. Quand je 
disais des choses justes, sensées, réfléchies, c'est vous qui 
m'écoutiez. Quand je disais des choses douces, hautes, pathéti- 
ques, pleines de verve, de sentiment et d'enthousiasme, c'est 
elle que je regardais. 

Mon goût pour la solitude s'accroît de moment en moment; 
hier je sortis en robe de chambre et en bonnet de nuit, pour 
aller dîner chez Damilaville. J'ai pris en aversion l'habit de 
visite; ma barbe croît tant qu'il lui plaît. Encore un mois de 
cette vie sédentaire, et les déserts de Pacôtne n'auront pas vu 
un anachorète mieux conditionné. Je vous jure que si le Prieur 
des Chartreux m'avait pris au mot, lorsqu'à l'âge de dix-huit à 
dix-neuf ans j'allai lui offrir un novice, il ne m'aurait pas fait un 
trop mauvais tour : j'aurais employé une partie de mon temps 
à tourner des manches de balais, à bêcher mon petit jardin, à 
observer mon baromètre, à méditer sur le sort déplorable de 
ceux qui courent les rues, boivent de bons vins, cajolent de 
jolies femmes, et l'autre partie à adresser à Dieu les prières les 
plus ferventes et les plus tendres, l'aimant de tout mon cœur 
comme je vous aime, m'enivrant des espérances les plus llat- 
teuses connue je fais, et plaignant très-sincèrement les insensés 
qui préfèrent de pauvres joies momentanées, de petites jouis- 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 201 

sances passagères, à la douceur d'une extase éternelle dont je 
ne me soucie guère. 

N'ayez nulle inquiétude sur ma santé; voici le temps des 
brouillards, et vous savez que les métaphysiciens ressemblent 
aux bécasses. 

Vous venez de me faire sentir l'inconvénient de l'exactitude ; 
c'est aujourd'hui jeudi, j'ai couru rue Neuve-Luxembourg, dans 
l'espérance d'y trouver une lettre, et dans cette lettre le conseil 
dont j'ai besoin. Point de lettre et point de conseil; le pis c'est 
que votre silence n'est pas sans conséquence comme le mien. A 
Paris, embarrassé. d'afl'aires, distrait par des amis, des indiffé- 
rents, des importuns de toutes les couleurs, vous pouvez tou- 
jours faire quelque supposition qui vous tranquillise; à la cam- 
pagne, libre de toute occupation qui vous commande, maîtresse 
absolue de vos instants, lorsque je n'entends point parler 
de vous, je n'en saurais imaginer qu'une raison qui me 
rend fou. 

Le domestique de Grimm m'a promis que je le verrais 
demain dans la matinée. Je vais tâcher de dormir sur l'espé- 
rance de savoir à mon réveil que vous vous portez bien. 

Le voilà donc inspecteur ou ingénieur à Caen ^ : je crois 
qu'il se pendrait de désespoir s'il croyait en avoir l'obligation à 
M. de ... 

Tout ce que vous me dites de la raquette qui vous jette au 
Château-du-Goq, du Château-du-Coq au Palais-Royal, du 
Palais-Royal rue Sainte-Anne, est vrai ; mais sans l'âge de 
madame votre mère, qu'est-ce qu'un bond de plus ou de moins 
lorsqu'il s'agit de se fixer pour toujours ! 

Bonsoir, mon amie. Si les choses suivent la pente que je leur 
vois prendre, je ne désespérerai pas de vous ramener à Paris. 

M. Le Gendre compte nous rendre la sœur bien-aimée au 
commencement du mois prochain. M""" et M"'' de Blacy vous 
resteront-elles? 

L'hiver débute ici fort sérieusement. Adieu, bonne et tendre 
amie. Gardez le coin du feu. 

Mon respect à ces dames. A propos, voici le temps de parler 
à Damilaville ; ce sera pour la première fois que je le verrai. 

1. M. Lo Gendro. 



202 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 



XGVIII 

Paris, le 1" décembre 1765. 

Je ne sais que devenir. J'ai toutes sortes d'occupations 
autour de moi ; aucune ne me convient. Je voudrais sortir, et 
je sens qu'en quelque endroit que j'aille, j'y porterais et trou- 
verais l'ennui. Le domestique de Grimm ne m'a point apparu; 
demain dimanche, s'il faut que je revienne à vide de la rue 
iSeuve-Luxembourg, il est sûr que je serai l'homme du monde 
le plus inquiet et le plus malheureux. Vous croyez que si c'était à 
recommencer, je vous aimerais, ni vous ni aucune autre; que 
je ferais assez peu de cas du repos, de la liberté, du sens com- 
mun, pour le confier derechef à personne! Cassez-moi aux 
gages, seulement une fois, pour voir. En vérité, il est bien triste 
de s'être attaché à une créature à laquelle on ne saurait se 
promettre d'avoir jamais le moindre reproche à faire, ni infidé- 
lité, ni dégoût, ni travers sur lesquels on puisse compter; 
n'avoir ni le courage de lui manquer, ni la moindre espérance 
qu'elle nous manquera ; se trouver dans la nécessité ou de se 
haïr soi-même ou de l'adorer tant qu'on vivra; cela est à déses- 
pérer. C'est une aventuie unique à laquelle j'étais réservé. 

Vous savez sans doute que M. Breuzart est encore veuf? 
n'est-ce pas sa troisième femme? Gela lui a fait une réputation 
extraordinaire. On prétend qu'il a fait mourir celle-ci à force 
de plaisirs. 

Il nous est revenu un de nos convives de la rue Royale; 
et nous en attendons incessamment un autre. Le premier est 
M. Wilkes, et le second est l'abbé Galiani. 

Vous aimerez toutes M. Wilkes à lu folie, lorsque vous saurez 
son histoire. Il arrive à Naples; il met ses grisons en campagne, 
pour lui trouver une courtisane italienne ou grecque : il donne 
l'état des qualités, perfections, talents, commodités qu'il désire 
dans sa maîtresse. Cependant on lui meuble, sur les bords de la 
mer, la demeure la plus voluptueuse et la plus belle. Lorsque la 
demeure est prête à recevoir son hôte, il s'y rend; et un des 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLÂND. 203 

premiers objets qui le frappent, c'est une femme belle par admi- 
ration, sous la parure laplus élégante et la plus légère, négligem- 
ment couchée sur un canapé, la gorge à demi nue, la tête penchée 
sur une de ses mains, et le coude appuyé sur un gros oreiller. On 
se retire; il reste seul avec cette femme ; il se jette à ses pieds ; il 
lui baise les mains, il lui adresse les discours les plus tendres, les 
plus passionnés, les plus galants; on l'écoute; et quand on l'a 
écouté en silence, deux bras d'albâtre viennent se reposer sur ses 
épaules, et une bouche vermeille comme la rose se presser sur 
la sienne. Il vit six mois avec cette courtisane dans une ivresse 
dont il ne parle pas encore sans émotion. Il aurait donné sa 
fortune et sa vie pour elle. Un jour que quelques affaires d'in- 
térêt l'appelaient à Naples pour la journée entière, à peine est-il 
sorti que dona Flaminia (c'est le nom de la courtisane) ouvre 
son coffre-fort, en tire tout ce qu'il y avait d'or et d'argent, 
s'empare de ses flambeaux et de tou te sa vaisselle, fait mettre 
quatre chevaux à un des carrosses de monsieur, et disparaît. 
"Wilkes revient le soir; l'absence de sa maîtresse l'a bientôt 
éclairé sur le reste. 11 en tombe dans une mélancolie profonde; 
il en perd l'appétit, le sommeil, la santé, la raison; il s'écrie : 
« Eh ! pourquoi me voler ce qu'elle n'avait qu'à me demander! » 
Cent fois il est près de faire mettre à sa chaise de poste les 
deux seuls chevaux qui lui restent et de courir après son ingrate, 

ou plutôt son infâme , mais l'indignation le retient. Le vol 

avait transpiré par les domestiques. La justice en prend con- 
naissance : on se transporte chez M. Wilkes; on l'interroge; 
Wilkes, pour toute réponse, dit au commissaire ou juge de quoi 
il se mêle? que s'il a été volé, c'est son affaire ; qu'il ne se plaint 
de rien ; et qu'il le prie de se retirer, de demeurer en repos et 
de l'y laisser. Cependant les affaires de Wilkes se terminent, et 
il se dispose à repasser en France. C'est alors que cette femme, 
qui comptait assez sur l'empire qu'elle avait pris sur lui pour 
croire qu'il la suivrait à Bologne où elle s'était réfugiée, lui 
écrit qu'elle est la plus malheureuse des créatures, qu'elle est 
en exécration dans la ville; que, quoiqu'il n'y ait aucune plainte 
contre elle, cependant on prend des informations, et qu'elle 
risque d'être arrêtée. Wilkes laisse là son voyage de France, 
part pour Bologne, se met tout au travers de la procédure com- 
mencée, rend à cette indigne la sécurité, et même l'honneur 



204 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

autant qu'il est en lui, et revient à Naples sans l'avoir vue, l'âme 
remplie de passion, mais un peu soulagée par la conduite géné- 
reuse qu'il avait tenue. Il arrive le soir chez lui, et son premier 
mouvement est de tourner les yeux sur ce canapé oîi il avait 
vu la première fois cette femme. Qui retrouve-t-il sur ce canapé? 
Sa Flaniiiiia, sa maîtresse. Elle l'avait devancé, et rapporté tous 
les effets qu'elle avait pris. Wilkes la reconnaît, pousse un cri, 
et se sauve chez l'abbé Galiani à qui il apprend la dernière cir- 
constance de son aventure, la seule qu'il ignorât. Cette femme 
suit Wilkes chez l'abbé; elle se jette à ses pieds; elle demande 
à se jeter aux pieds de Wilkes, et elle accompagne sa prière d'un 
geste bien pathétique; en se relevant elle montre à l'abbé qu'elle 
est mère, ajoutant que, quelle qu'ait été sa conduite, M. Wilkes 
ne doutera point que l'enfant qu'elle porte ne soit de lui. Voilà 
Wilkes et l'abbé très-embarrassés. Après un moment de silence, 
AVilkes se lève, et dit à l'abbé : « Mon ami, mon parti est pris; 
voyez celle femme, conduisez-la chez moi, ordonnez qu'on la 
serve comme auparavant, et dites-lui qu'elle y attende en repos 
ma résolution. » L'abbé exécute ce que Wilkes lui dit; cepen- 
dant celui-ci fait faire ses malles, et cet homme, qui n'avait pas 
mis le pied dans un vaisseau du roi sans frémir, par la crainte 
involontaire de la mer et de l'eau, s'expose dans un bateau grand 
comme une chambre, et traverse la Méditerranée, au hasard de 
périr cent fois, laissant en partant, à la femme qu'il fuyait, ses 
chevaux, ses équipages, sa vaisselle, ses meubles, tout ce qu'il 
y avait dans sa maison, avec trois cents guinées qu'il charge 
l'abbé de lui remettre. On lit dans les gazettes publiques une 
partie de ce que je vous dis, et l'abbé Galiani a écrit le reste k 
Grimm, à peu près comme vous le savez à présent. 

Je ne sais ce que vous penserez de Wilkes, mais ce procédé 
m'a donné la meilleure opinion de son cœur. Si cet homme en 
use ainsi avec une courtisane ingrate et malhonnête, que ne 
fera-t-il point pour un ami malheureux, pour une femme tendre, 
honnête et fidèle? 

\oici une histoire qui s'est passée à ma porte, et qui n'est 
pas' tout à fait de la même couleur. Le lieu de la scène est à la 
Gharité. Le frère Corne avait besoin d'un cadavre pour faire 
quelques expériences sur la taille. 11 s'adresse au père infirmier; 
celui-ci lui dit : « Vous venez tout à temps. Il y a là, numéro Zi6, 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 203 

un grand garçon qui n'a plus que deux heures à aller. — Deux 
heures? lui répond le frère Corne; ce n'est pas tout à fait mon 
compte. 11 faut que j'aille ce soir à Fontainebleau, d'où je ne 
reviendrai que demain au soir sur les sept heures au plus tôt. — 
Eh bien! cela ne fait rien, lui dit l'infirmier, partez toujours; on 
tâchera de vous le pousser. » Le frère Gôme part, l'infirmier s'en 
va à l'apothicairerie, ordonne un bon cordial pour le numéro 46. 
Le cordial fait à merveille; le malade dort cinq à six heures. Le 
lendemain l'infirmier s'en va ta son lit; il le trouve sur son 
séant, toussant et crachant librement; presque plus de fièvre, 
plus d'oppression, pas le moindre mal de côté. « Ah! père, lui 
dit le malade, je ne sais ce que vous m'avez donné, mais vous 
m'avez rendu la vie. — Tout de bon? — Rien n'est plus vrai. 
Encore mie potion comme celle-Là, et je suis hors d'alïaire. — 
Oui, et le frère Côme! qu'en dira-t-il? — Que dites-vous du 
frère Côme? — Rien, rien », répondit l'infirmier en se frottant 
le menton avec la main et un peu contristé, décontenancé. 
« Père, lui dit le malade, vous faites la mine; vous voilà comme 
si vous étiez fâché de ce que je vais mieux. — Non, non, ce 
n'est pas cela. » Cependant, d'heure en heure, l'infirmier allait 
au lit du malade, et lui disait : « Eh bien! l'ami, comment cela 
va-t-il? — Père, à merveille. » Et l'infirmier en s'éloignant di- 
sait : « Si cela allait tenir? Je vous l'aurai si bien poussé qu'il 
en reviendra »; ce qui fut en effet. Le lendemain, le frère Côme 
arrive pour son expérience: « Eh bien! dit-il à l'infirmier, mon 
cadavre? — Votre cadavre! il n'y en a point. — Comment, il 
n'y en a point! — Non. Aussi c'est de votre faute. Notre honnne 
ne demandait pas mieux que de mourir, c'est vous qui êtes la 
cause qu'il en est revenu. Pour votre peine vous attendrez. Que 
diable aussi, pourquoi vous en aller à Fontainebleau? Si vous étiez 
resté, je n'aurais jamais pensé à lui donner ce cordial qui l'a 
guéri, et votre expérience serait faite. — Eh bien ! dit le frère 
Côme, il n'y a pas grand mal à cela; nous attendrons, ce sera 
pour une autre fois. » 

Pour celle-ci, vous en croirez ce qu'il vous plaira; quant à 
la précédente, n'en rabattez pas un mot. 

Vous pouvez presque vous dispenser de m'envoyer votre 
conseil sur la conduite de la femme et des deux hommes dont 
je vous ai raconté la position dans ma lettre précédente. Le 



206 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

jeune homme en est tombé malade. Il est alité, et je ne réponds 
pas qu'il n'en meure. Ce que je puis vous assurer sur quelques 
lettres de lui qui m'ont été communiquées, c'est qu'il n'est 
retenu à la vie que par les considérations les plus fortes et les 
plus honnêtes, la crainte d'abandonner une mère âgée à la 
misère, ou à la dureté d'un frère cadet. Sa passion dans ses 
lettres est peinte d'une manière qui fait frémir; c'est un 
trouble, un désordre, ce sont des exclamations si violentes 
et si douloureuses, un mélange d'emportement et de tendresse, 
de délire et de sensibilité que je ne puis vous faire concevoir que 
par l'impression qu'on en ressent, la commisération et l'effroi. 
Je ne doute point que la lecture d'une de ces lettres notât à 
notre sœur bien-aimée une nuit de sommeil. J'en suis resté, 
moi, tout triste et tout pensif. Les exemples d'hommes et de 
femmes qui se sont délivrés d'une passion malheureuse par une 
mort violente ne sont ni bien communs ni bien rares. Celui-ci 
pourrait bien être le troisième de ma connaissance. Le troisième? 
le quatrième. 

J'ai prédit à M. Wilkes que sa dona Flaminia le poursuivrait 
jusqu'à Paris, et qu'il pouvait s'attendre à la trouver un de ces 
soirs chez lui avec son bambin pendu à sa mamelle. 

11 y a quelques jours que j'allai voir mon jeune homme. Je 
le trouvai couché sur son lit, en bonnet de nuit et en robe de 
chambre, le visage tiré comme s'il avait fait une longue maladie, 
les yeux renfoncés dans la tète, et le teint plus jaune que le 
souci. Je lui parlai longtemps sans qu'il me répondit : il me 
tenait seulement la main qu'il serrait de temps en temps avec 
violence en poussant de profonds soupirs. Je ne sais si vous 
connaissez un certain souris passager, compagnon du désespoir; 
je le voyais de temps en temps sur ses lèvres. Je lui représen- 
tais qu'il n'était pas d'un hommede sens, d'une âme forte comme 
la sienne, de s'abandonner comme il faisait. « Et croyez-vous, 
me dit-il, que je ne me secoure pas tant que je puis! mais les 
forces s'épuisent et la passion reste. » Comme je continuais de 
lui donner les conseils qui me semblaient les plus convenables 
à son état, il joignit ses mains, et en les élevant en haut il 
s'écriait : u Ah! ma mère! » 

Sa pauvre mère se désespère; elle n'entend rien à son état; 
elle croit que son enfant devient fou. Elle me dit qu'il change 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 207 

cent fois de volonté clans la journée : qu'il se lève, qu'il se met 
subitement à table; qu'il écrit, qu'il déchire ce qu'il écrit; qu'il 
lit, qu'il jette les livres dans un coin ; qu'il envoie chercher son 
perruquier pour se coiiïer, qu'il le renvoie, ou qu'après s'être 
fait accommoder, avoir pris du linge, mis son habit, il se désha- 
bille sur-le-champ, remet sa robe de chambre, se promène d'un 
appartement dans un autre et se couche; que d'autres fois il va 
jusqu'à la porte de la rue, et puis qu'il remonte; que, quand 
elle lui remontre qu'il manque à ses devoirs, qu'il oublie les 
fonctions de son état, que cette négligence peut avoir les suites 
les plus fâcheuses, il se met à pleurer ; il dit: « Je le sais bien, 
je le voudrais bien, je ne saurais » ; il l'embrasse avec une 
tendresse qui lui déchire l'âme ; mais il a surtout une manière 
de la regarder à laquelle il lui est impossible de résister. Quand 
il la regarde ainsi, elle n'y sait autre chose que de s'en aller 
pleurer toute seule ; elle ajoute : « Si je lui avais jamais remar- 
qué du goût pour les femmes, je le croirais pris de quelque 
passion malheureuse ; mais il a toujours été si réservé de ce 
côté-là ; en vérité, je ne crois pas qu'il ait encore connu une 
femme. Je ne sais ce que c'est. » 

Nous connaissons l'un et l'autre une honnête femme de par 
le monde, pour qui le spectacle de ce jeune homme-là serait 
une terrible leçon. Adieu, mon amie; n'est-il pas vrai qu'il 
ne faut laisser concevoir aux hommes aucune espérance vaine ? 
L'amour! c'est une bête cruelle et sauvage. 



XGIX 

Le 20 décembre 1765. 



Les occupations se succèdent sans interruption, et je com- 
mence à me désabuser de la chimère du repos. Il y avait 
avant-hier, sur mon bureau, une comédie, une tragédie, une 
traduction, un ouvrage politique et un mémoire, sans compter 
un opéra-comique. L'opéra-comique est de Marmontel ; c'est 
son conte de la Bergère des Alpes qu'il a mis en scène. On 



208 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

me l'a envoyé afin que j'en dise mon avis. Mon avis est que le 
sujet est ingrat, et qu'à moins que le musicien ne fasse des 
prodiges, l'ouvrage ne réussira pas \ La Baronne ne sait sur 
quel pied danser dans cette aventure ; elle n'aime pas le poëte, 
mais elle prend l'intérêt le plus vrai au musicien : c'est de Ko- 
haut, son maître de luth, celui qui a fait une si jolie soirée à 
M"* Le Gendre et à M"*^ Mélanie. J'arrivai hier comme l'auteur 
et le musicien se querellaient. (( Eh ! mes amis, leur dis-je, vous 
vous pressez trop; attendez après la première représentation. » 

La comédie est d'un de ces jeunes Marseillais - que l'ami 
Caschon m'a amenés; elle est mauvaise, et le pis c'est qu'elle 
ne promet rien de mieux. 

La tragédie est d'un jeune homme, grand admirateur du Sicf/e 
de Calais^ à qui j'ai eu bien de la peine à faire entendre que 
le temps des reconnaissances et des conjurations était passé, et 
qu'il y avait presque autant de difficulté à présent à trouver un 
sujet heureux, intéressant et neuf, qu'à le bien traiter. 

La traduction est celle que l'abbé Le Monnier a faite de Té- 
rence. En vérité, j'ignore quand le pauvre abbé sortira de mes 
mains; car les amis, qu'on craint moins de mécontenter que 
les indiflerents, sont toujours les derniers servis. 

L'ouvrage politique est de ce pauvre abbé Raynal que je fais 
sécher d'impatience et d'ennui depuis six mois ; et le mémoire 
est d'un Ecossais appelé M. Fluart, qui dispute un grand titre et 
un héritage de plusieurs millions à un enfant supposé par des 
parents entêtés de la postéromanie. C'est presque une cause 
autant du ressort du géomètre que de l'homme de loi. C'est là 
qu'un homme qui saurait calculer les probabilités aurait beau 
jeu. Si cette affaire m'était personnelle, je chercherais quel est 
le degré de vraisemblance d'après lequel le juge se croit auto- 
risé à condamner à mort un coupable, et je ne crois pas que je 
fusse embarrassé à démontrer que la vraisemblance de la suppo- 
sition de l'enfant dont il s'agit est la plus grande; d'où je conclu- 
rais contre les juges mêmes qu'il y aurait bien de l'atrocité à 

\. Cet opôra-comique, mis en musique par Koliaut, tomba sur le théâtre de la 
Comédie-Italienne, le 19 février 17GG. 

2. liarthe. 

1. Sans doute V Histoire philosophique des Deux-Indes à laquelle Diderot prit 
une part qu'on n"a pu déterminer exactement. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 209 

exiger des preuves plus fortes pour ôter à. un homme sa fortune 
et son nom que celles qu'on exige pour lui ôter l'honneur et la 
vie. Je ne sais si vous étiez encore à Paris lorsque je fus appelé 
chez M. d'Outremont pour décider si des lettres produites dans 
cette affaire étaient réelles ou contrefaites. J'ai relu ces lettres; 
il est pour moi de la dernière évidence que ces lettres ne sont 
pas d'un Français ; qu'elles sont d'un Anglais, et que cet Anglais 
est le père prétendu de l'enfant, qu'il les a écrites sous le nom 
emprunté d'un accoucheur. 

Vous voyez que je suis toujours le plan que je me suis fait 
de ne vous laisser ignorer aucun des instants de ma vie. Nous 
avons perdu aujourd'hui, vendredi veille de Saint-Thomas, M. le 
Dauphin ', après une longue et cruelle maladie dont il a supporté 
les douleurs avec une patience vraiment héroïque. On en raconte 
une infinité de beaux traits. On dit qu'il y a quelque temps qu'il 
se coupa les cheveux, qu'il les partagea entre ses sœurs comme 
l'unique présent qu'il eût à leur faire. II y a dans cette action je 
ne sais quoi de touchant et d'antique qui me plaît infiniment. 
Un grand seigneur lui écrivit une lettre tout à fait ridicule, pour 
l'engager à demander au roi une grâce qu'il obtiendrait certai- 
nement ; parce que, disait-il à M. le Dauphin, il était dans un 
moment où l'on n'aurait rien à lui refuser. M. le Dauphin plai- 
santa de cette impertinence, et ne nomma point celui qui l'avait 
faite. Il a eu, pendant tout le cours de sa maladie, la délicatesse 
de montrer à ceux qui l'environnaient une sécurité sur sa santé 
et sur sa vie qu'il était impossible qu'il eût. Il n'a témoigné du 
regret de la vie que dans un moment où il recevait de son père 
une marque de tendresse dont il était touché. J'ai ouï dire à 
M. Hume, qui le tenait de M. de Nivernais, qu'il y a quelques 
mois, ce duc étant allé rendre ses devoirs à M. le Dauphin, il le 
trouva qui lisait dans son lit les ouvrages philosophiques de 
Hume, ouvrages que vous connaissez sans doute et qui ne sont 
pas célèbres par leur orthodoxie. Le duc en fut surpris ; et il 
dut l'être bien davantage, s'il est vrai, comme M. Hume me l'a 
dit, que M. le Dauphin ait ajouté : « Cette lecture est très con- 
solante dans l'état où je suis. » C'est une chose bien certaine 

1. Père des rois Louis XVI, Louis XVIII et Chu-Ics X, mort le 2fl décembre 
1705. 

XIX. ^^ 



210 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLÂND. 

que M. le Dauphin avait beaucoup lu, beaucoup réfléchi, et qu'il 
y avait peu de matières importantes sur lesquelles il ne fût pas 
très-instruit. Il y a plusieurs traits de lui qui ne permettent pas 
de douter qu'il n'eût même le ton léger et la plaisanterie assez 
preste. On dit qu'en dernier lieu, ayant appris qu'on ne per- 
mettait pas au Genevois Rousseau de s'établir à Strasbourg, il 
avait désapprouvé cette sévérité, quoiqu'il ne pût douter 
qu'elle était exigée par les circonstances, et qu'il avait trouvé 
que c'était un homme à plaindre et non à persécuter. Gela n'est 
certainement pas d'un intolérant. 

Il y a trois jours que Rousseau est à Paris ^ Je ne m'attends 
pas à sa visite; mais je ne vous cèlerai pas qu'elle me ferait 
grand plaisir ; je serais bien aise de voir comment il justifierait 
sa conduite à mon égard. Je fais bien de ne pas rendre l'accès 
de mon cœur facile; quand on y est une fois entré, on n'en sort 
pas sans le déchirer ; c'est une plaie qui ne cautérise jamais 
bien. Il y a quelque temps qu'il me tomba sous les mains une 
lettre de lui où il y a des choses charmantes. Il y disait des 
prêtres qu'ils s'étaient constitués juges du scandale, qu'ils exci- 
taient le scandale, et qu'en conséquence du scandale qu'ils 
avaient excité ils appelaient ensuite les hommes à leur tribunal 
pour y être punis de la faute qu'ils avaient eux-mêmes commise ; 
moyen infaillible, ajoutait-il, pour vexer à discrétion le parti- 
culier, la société, le sujet, le magistrat, le souverain, une nation 
entière, toute la terre ; il les comparait ensuite à ce chirurgien 
logé à l'angle d'un carrefour et dont la boutique s'ouvrait sur 
deux rues. Ge chirurgien sortait par une porte et blessait les 
passants ; puis il rentrait subitement et ressortait par l'autre 
porte, pour panser ceux qu'il avait blessés ; avec cette petite diffé- 
rence que l'homme de l'encoignure guérissait en effet le mal qu'il 
avait fait, au lieu que le prêtre n'accourt que pour l'augmenter. 

Rousseau passera ici une quinzaine ; il y attendra le départ 
de M. Hume, qui le conduira en Angleterre et l'installera à 
Pelham, petit village situé sur les bords de la Tamise, où il 
jouira du repos, s'il est vrai qu'il le cherche. M. de Saint-Lam- 
bert a dit de lui un mot charmant : ISe le plaignez pas trop ; 
il voyage avec sa maîtresse^ la Béputalion. 

1. Il y revint le 17 décembre 1765. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 211 

A l'heure où je vous écris, vous êtes seule avec maman, et 
vous faites la fable du Pigeon sédentaire et du Pigeon voyageur. 
Où sont-elles à présent? Les chemins son bien mauvais! Elles 
auront bien souHert du froid! M"" Mélanie arrivera huit jours 
trop tard pour entendre le Pantaleone. 

Vous me faites bien plaisir de m'apprendre que je pourrai 
voir la chère sœur sans courir le risque de rencontrer M"" Boi- 
leau. Je crains celle-ci comme le feu. J'ai tort avec elle ; mais 
je suis plus embarrassé que fâché de ce tort-là. 

On a beau battre cette pauvre petite sœur, elle ne se fait 
point aux coups ; cela est malheureux. Il y a bien pis, c'est 
qu'elle s'amuse à se battre elle-même, quand les autres sont 
las. 

Vous faites trop d'honneur à ma pénétration. Quand on a un 
peu d'habitude de lire dans son propre cœur, on est bien savant 
sur ce qui se passe dans le cœur des autres; combien de pré- 
textes honnêtes que j'ai pris dans ma vie pour de bonnes 
raisons! Cet examen assidu de soi-même sert moins à rendre 
meilleur qu'à apprendre que ni soi ni les autres ne sont pas 
trop bons. Voulez -vous que je vous dise le dernier mot sur la 
petite sœur ? Il n'y a plus de ressource pour elle que dans la 
caducité de l'homme. C'est un oiseau que cette petite sœur, et 
nous ne sommes plus dans l'âge où l'on tire au vol. Cela me 
rappelle un propos bien plaisant qu'elle ne lui tiendra pas. Un 
homme pressait très-vivement une femme, et cette femme soup- 
çonnait que cet homme n'avait pas la raison qu'il faut pour être 
pressant ; elle lui disait : « Monsieur, prenez-y garde, je m'en 
vais me rendre. » Passé cinquante ans, il n'y en a presque 
aucun de nous que cette franchise n'embarrassât. Faites-en l'es- 
sai dans l'occasion, et vous verrez. J'en excepte cependant les 
prêtres et les moines, parce qu'il y a des grâces d'état. 

Et pourquoi donc est-ce que la petite sœur n'a pas voulu se 
charger de la commission fâcheuse? C'est une maladresse de sa 
part. 

Oh ! ne me dites rien de ce que maman fera ou ne fera pas. 
Je vous jure qu'elle n'en sait rien elle-même, et que je ne serais 
pas plus avancé à sa place. Je vois que, quand il s'agit de se 
faire du mal ou d'en faire aux autres, les honnêtes gens finisseni 
toujours par se donner la préférence. Mais pourquoi lisez-vous 



212 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

comme cela aux autres ce que je n'écris qu'à vous? Un jour, on 
craignait que cette confiance ne me niît trop bien avec la nièce ; 
et moi je crains qu'un jour elle ne mette fort mal avec ses 
tantes. Je ne veux ni l'un ni l'autre. Vous êtes devenue bien 
circonspecte ; est-ce que, quand vous vous retenez, vous n'en 
êtes pas incommodée ? 

Je dis toujours, sauf à m'en gronder après : Comment ! don 
Diego me prendra un mois de suite pour une grue, et je ne lui 
ferai jamais entrevoir que c'est lui qui l'est? Gela est trop pé- 
nible. 

Si j'ai peu vu M"' Boileau, en revanche j'ai beaucoup vécu 

avec l'abbé fabuliste K 

La pièce de Sedaine a été jouée, et jouée avec le succès que 
j'en attendais-. Le premier jour, combat à mort; les honnêtes 
gens, les artistes et les gens de goût d'un côté; la foule de 
l'autre. Ma bonne amie, ne le dites à personne ; mais je vous' 
jure que ceux qui prônent à présent le plus haut cet ouvrage 
n'en sentent pas le mérite. Cela est si exquis, si simple, si vrai ! 
Pîacis hic non est omnium. Je suis sûr que Saurin, Helvétius et 
d'autres ont pitié du public. Mon amie, ou cela est vrai ou cela 
est faux (je parle de la pièce). Si cela est faux, cela est détes- 
table; mais si cela est vrai, combien de prétendues belles choses 
détestables ! 

Pourriez-vous me dire si je dois payer? J'ai gagé avec l'abbé 
que les comédiens feraient retrancher une certaine scène de 
génie; les comédiens ne l'ont pas fait retrancher, mais c'est le 
public. J'ai vu clairement, à la première représentation, qu'entre 
deux mille personnes il y en avait très-peu qui sentissent le 
mérite de ce poëme. Il demande un tact bien pur et bien fin. 
Je n'ai même encore aujourd'hui foi -qu'en quelques bonnes 
âmes d'hommes tout ronds et de femmes sans prétentions, qui 
en ont été enchantés d'instinct, sans savoir pourquoi. Les gens 
à protase n'y sont pas. Écoutez bien mon pronostic : Voltaire 
en dira pis que pendre. Et la cour? Elle appellera cela du com- 
mérage et du caquet; oui, mais c'est du caquet et du commé- 
rage comme Lélius et Scipion étaient soupçonnés d'en dicter à 



1. Le Mon nier. 

'2. /.e Philosophe sans le savoir fut représente le 2 décembre 1765. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 213 

Térence, avec moins d'élégance et plus de verve. C'est le con- 
traire que je voulais dire; ce sont les terreurs de la tragédie 
produites avec les moyens de l'opéra-comique. A l'avant-der- 
nière scène, il y a quelques jours qu'une jeune fille s'écria du 
milieu de l'amphithéâtre : Ah! il est mon! Je voudrais bien 
que cette petite fille-là eût été la mienne. Gomme je l'aurais 
baisée, et devant tout le monde! 

Me faire autre? Oui, en tout, excepté l'amant, auquel je ne 
veux pas toucher; il est bien, mais fort bien, qu'en pensez- 
vous? 11 n'y manque qu'une chose, c'est d'être à côté de celle 
qu'il aime; et c'est un défaut dont il est bien pressé de se cor- 
riger. Bonjour, bonne amie; mon respect à maman. 



Paris, le 30 décembre 176."). 

(Le commencement de la lettre manque.) 

Elle» est logée sur le Palais-Royal, et dans un très-bel 
appartement. J'ai eu le plus grand plaisir à la revoir, et a la 
revoir en santé. Nous avons déjà fait une ou deux causeries a 
perte de vue. La première, ce ne fut que des caresses, de la joie, 
des questions sans fin sur elle, sur vous, sur madame votre 
mère. Le retour de don Diego les abrégea. La seconde, nous 
allions entamer des choses plus intéressantes, lorsque nous 
fûmes interrompus par M"« Boileau, qui me cribla de plaisan- 
teries, moitié douces, moitié amères. Mais, Dieu merci, m en 
voilà quitte ; à moins qu'avec le temps et les mêmes négligences 
je ne donne lieu aux mêmes reproches ; ce qui pourrait bien 
arriver. Je suis incorrigible sur les choses qui ne cadrent point 
avec mes principes, bons ou mauvais. Je lui ai fait lire votie 
rêve, à cette petite sœur, et elle trouve que vous rêvez avec 
plus de sens commun que les autres n'en ont éveilles; et puis 

•1. M"" Le Gendre. 



2U LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

nous étions en train de discuter l'affaire des maisons, lorsque 
M. de ... arriva. Je crus qu'il était honnête de laisser ensemble 
des gens qui ne s'étaient vus depuis si longtemps, et qui devaient 
avoir beaucoup de choses à se dire, toutes celles qu'ils s'étaient 
écrites. J'allai voir M'"« et M"'' de Blacy; elles m'ont paru se 
bien porter l'une et l'autre. 

Yous savez sans doute que Fayolle s'est marié; je n'entends 
rien à cet enfant-là. Il a la meilleure conduite avec les indiffé- 
rents, et la plus mauvaise avec ses parents. Tous les Cayennois, 
qui sont occupés ici à s'entre-accuser, s'accordent à en dire 
du bien. M. Aublet* est de retour. Croyez- vous que cette gibe- 
cière que nous vîmes partir avec Fayolle, si à contre-cœur, lui 
a été d'un grand secours? C'est M. Âublet qui me l'a dit. Ces 
insulaires sont sots et ennuyés. Ils ont le plus grand besoin 
d'être amusés, et on les émerveille à peu de frais. 

J'attends les ordres de M""' d'Holbach, qui m'a promis de 
me voiturer à Versailles où je trouverai M. Dubucq, premier 
commis de la marine pour les colonies, tout disposé à m'accor- 
der ce que j'ai à lui demander pour le petit cousin. La première 
chose, c'est qu'il soit conservé dans son poste; la seconde, 
c'est qu'on lui donne un brevet d'écrivain. La première est de 
justice; l'autre est de grâce. Nous verrons. Par la même occa- 
sion, je tourmenterai M. Rodier pour cette M'"' du Bois à qui 
j'ai fait un enfant sans l'avoir jamais vue. Songez à votre santé. 
La mienne est une de ces choses rares dans ce monde, dont on 
ne vient point à bout. 

Je suis bien loin de vos camisoles et de vos flanelles. Tâchez 
de me persuader auparavant d'avoir du feu. 

Ce logement sur le Palais-Royal est bien séduisant. Je ne 
vous conseille pas de le voir, si vous ne voulez pas l'habiter. 
Mais si, dans l'incertitude sur le temps où la rue Sainte-Anne 
sera habitable, on obtenait du propriétaire de prolonger le bail 
de six mois, et qu'on l'obthit; si vous étiez maîtresse de la lo- 
cation; si, ce prix une fois fixé à votre volonté, on ne l'augmen- 
tait pas, quoique celui de la location totale fût de cinq mille 
francs ; si l'on déterminait le principal locataire de M""" de Blacy 



1. Naturaliste, auteur d'une Histoire des plantes de la Guyane française, 1775, 
4 vol. ia-4". 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLÂND. 215- 

à la garder neuf mois en lui payant le loyer d'un an! n'allez 
pas me dire qu'il serait malhonnête d'être logés, sans entrer à 
proportion dans le prix de la location entière. Ce serait une 
délicatesse bien mal entendue. Encore vaut-il mieux qu'il leur 
en coûte cinq mille cinq cents, moins quinze ou seize cents 
livres, que cinq mille cinq cents livres. Avec ces précautions, 
on risquerait un déménagement de moins, la rue Sainte-Anne 
s'arrangerait; on s'y établirait, ou l'on ne s'y établirait pas, 
selon que le logement plairait ou déplairait. Le gîte de Meudon 
m'est plus assuré que jamais. La robe de chambre tant plus que 
jamais. J'aime mon cabinet et mes livres plus que jamais; et 
nous sommes presque convenus, la petite sœur et moi, qu'elle 
ne m'arracherait à ma solitude que dans les cas urgents. Savez- 
vous quand elle n'aura qu'un cri après moi? C'est lorsque les 
liens qui commencent à l'enlacer auront fait tant de tours 
autour d'elle, qu'il n'y aura presque plus moyen de l'en débar- 



rasser 



Adieu, mon amie, portez-vous bien; recevez le serment que 
je vous renouvelle, de vous aimer tant qee je vivrai. Présentez 
pour moi à madame votre mère les mêmes souhaits que vous 
lui ferez en votre nom; c'est demain le dernier jour de 1 an; 
c'est demain que je vous aurais accablée de baisers, c'est le 
jour de demain qui eût été un beau jour ! Mais ne pensons pas 
trop à cela : adieu, adieu, cela fait du mal. 



CI 

Paris, le 18 janvier 1766. 

11 me prend une bonne envie de vous gronder; comment! 
vous êtes quinze jours sans entendre parler de moi, et vous ne 
vous en plaignez pas? Ah! mon amie, l'absence opère; vous 
m'aimez moins; vous vous souciez moins d'entendre parier de 
moi ; vous me faites entrevoir un temps où vous pourriez vous 
en passer tout à fait; et un peu plus éloigné où peut-être... 
Mon amie, ne vous aRligez pas : je ne pense pas ce que je vous 



216 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

tlis là. Vous avez de l'indulgence pour mes afiaires. C'est ma 
situation seule que vous accusez, et vous avez la délicatesse de 
n'en pas accroître le désagrément par vos reproches. Vous 
attendrez toujours mes lettres avec impatience; vous les lirez 
toujours avec plaisir. Ce sera la principale allégeance de votre 
ennui, d?.ns l'exil où je vous vois condamnée à vivre. Qu'il est 
triste à présent, cet exil! Endurez-le, mon amie; endurez-le 
encore un moment; bientôt celui qui vous aime, celui que votre 
cœur désire, vous apparaîtra, et sa présence dissipera toute la 
tristesse qui vous environne. 

Nous avons passé trois jours de suite ensemble, la chère 
sœur et moi. Elle avait été malade; elle commençait à recou- 
vrer sa santé lorsqu'elle s'est avisée, par une complaisance 
assez déplacée, de fixer une indisposition qui tirait à sa fin. Don 
Diego avait invité douze personnes à dîner; elle descendit dans 
une petite salle à manger où elle fut exposée aux alternatives du 
froid et du chaud, et au bruit de la redoutable poitrine de 
Souinot, qui ne cessa pas de tonner trois ou quatre heures de 
suite à ses oreilles délicates; elle remonta avec un mal de tète 
à devenir folle; la fièvre survint. La nuit fut abominable; la 
matinée ne fut pas meilleure; et il lui reste encore aujourd'hui 
un torticolis qui n'est guère moins douloureux qu'incom- 
mode. Comme si ce n'était pas assez que son indisposition, elle 
a encore trouvé le secret de se faire une tracasserie domestique. 
Oh! pour cette fois-ci, don Diego avait raison; et je trouve 
qu'elle s'est conduite ou comme une femme galante des plus 
lestes, ou comme une coquette qui a projeté de renverser la 
tète à son mari, ou comme une étourdie qui ne prévoit les con- 
séquences de rien. Imaginez qu'elle avait envie de voir le Phi- 
losophe sans le savoir; c'est le titre de la pièce de Sedaine ; elle 
avait donc chargé l'ami Gaschon de prendre une loge louée. 
Gaschon tombe malade de son côté, elle du sien, et la voilà 
occupée à chercher pratique pour ses billets. Elle y réussit. Le 
mercredi matin, jour de l'ouverture du théâtre, M-"* Trouard, 
qui en avait pris deux, lui en fait demander un troisième; elle 
pense en elle-même que M. de... n'en a pris un que par égard 
pour elle, et qu'il ne se soucie guère d'aller au spectacle, sur- 
tout un jour d'Académie, et la voilà qui écrit à M. de ... que 
peut-être il emploierait mieux sa soirée ailleurs que dans une 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 217 

loge, et que s'il voulait lui renvoyer son billet, ce serait un 
moyen pour elle de faire un heureux. M. de ... renvoie son 
billet de loge, et vient passer la soirée avec la chère sœur; 
tandis que le mari, qui avait gardé le sien, se rend à l'extré- 
mité de Paris, où il avait affaire ; au spectacle, où il n'arrive 
que vers la fin du dernier acte, et où il n'aperçoit point le seul 
homme dont l'absence pouvait l'intriguer. Aussitôt les soupçons 
lui brouillent la cervelle; il revient; il apprend que M. de ... 
a passé la soirée chez lui, et tout le reste. Jugez de sa belle 
humeur ! Il ne manquait à cela qu'un hasard qui eût fait tomber 
'le singulier billet à M. de ... entre les mains du mari, et que 
le piésent du mari le lendemain, lorsque la chère sœur faisant 
à Gaschon le petit dénombrement de ceux qui avaient occupé 
la loge, et lui nommant M. de..., Fanfan ajouta tout de suite : 
11 a bien mieux aimé venir prendre les mains à maman que 
d'aller à la comédie. En vérité, il n'était pas impossible que 
toutes ces circonstances se réunissent. 

M. Suard est marié d'hier. Depuis environ un mois qu'il m'a 
confié cette folie qu'il vient de consommer, je porte un malaise 
dont je ne suis pas encore quitte. Suard est un homme que 
j'aime; c'est une des âmes les plus belles et les plus tendres 
que je connaisse; tout plein d'esprit, de goût, de connaissances, 
d'usage du monde, de politesse, de délicatesse. Qu'un Carmon- 
telle, qu'un comte de Nesselrode, qu'un Grimm même se marient, 
je ne serai point inquiet de leur bonheur. Les premiers sont des 
pierres, et le dernier, quoique sensible, a tant de courage, de 
ressource, et de fermeté! Mais Suard, le triste, le délicat, le 
mélancolique Suard! S'il n'a pas le cœur blessé de cent piqûres 
avant qu'il soit un mois, il faut que sa femme soit capable d'une 
attention bien rare. Lorsqu'il me consulta, je lui tins deux propos 
bien effrayants ce me semble. « N'avez-vous pas été, lui dis-je, 
autrefois renfermé dans un cachot? Eh bien, mon ami, prenez 
garde de vous rappeler ce cachot et de le regretter. » J'ajoutai 
que je l'avais vu, il y a quelque temps, rôder sur les bords de 
la rivière; que, quoiqu'il me fût cher et que je fusse vivement 
touché de son état, il m'avait causé moins d'inquiétudes qu'au- 
jourd'hui ; car, après tout, ce n'était qu'un mauvais moment. 
Je l'invitai ensuite à venir passer une matinée chez moi où nous 
causerions plus à notre aise d'une affaire qui demandait d'autant 



218 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

plus de ivflexion, qu'elle ne laissait à l'homme malheureux 
aucune ressource ; il me promit, et ne vint pas. J'ai entendu 
dire depuis qu'il y avait des raisons d'honneur et de maladresse. 
On ajoute que sa femme est très-jolie, et que, quand on était 
occupé à lui démontrer qu'on l'aimait, rien n'était plus facile 
que de pousser la démonstration trop loin. Mais j'ai l'âme ma- 
lade. Je n'ai pas le courage de plaisanter. Il a peu de fortune; 
ce qu'il a en est précaire ; elle n'en a, elle, ni précaire ni autre. 
Il est paresseux, fastueux, élégant, généreux; elle est jeune, 
folle, gaie, dissipatrice, fastueuse, élégante. Les enfants vien- 
dront. Plus j'y réfléchis, plus cet homme me paraît perdu. 
(Irimm prétend que s'il ne s'est pas noyé, ce n'est qu'une partie 
remise. Il y a quelques jours que je disais à la Baronne que ce 
maudit mariage était un de ses forfaits. 

Il me semble que vous ne vous intéressez plus guère à mon 
jeune amoureux. Oh! il lui est arrivé une aventure à laquelle 
vous ne vous attendez guère, et qui était bien propre à nous 
rattacher à la vie. La femme dont il s'agissait a une amie intime; 
cette amie, le jour de l'an, avait fait des cornets de dragées 
qu'elle distribuait en étrennes. Elle en offrit un à mon jeune 
amoureux. Mais savez-vous quel papier faisait son cornet? Ce 
papier était une lettre de sa déesse, où elle disait le diable de 
lui. Je l'ai vue, je l'ai tenue, cette lettre; et ce qu'il y a de sin- 
gulier, c'est que cela ne s'est point fait de concert; qu'il n'y a 
que de l'étourderle, du hasard, nulle méchanceté. La preuve, 
c'est que les deux amies s'en sont arraché les yeux, et que 
l'étourdie en a été dans le plus grand désespoir. Nous pensions 
bien qu'on mettrait tout en œuvre pour replâtrer cela. On n'y a 
pas manqué. Nous, de notre côté, nous avons joué l'indignation, 
le mépris, la rupture, et nous continuons. Nous n'allons plus 
au rendez-vous ; quand nous y allons, nous n'y restons qu'un 
moment. Plus de soupers; des égards, de l'honnêteté, delà 
politesse; mais pas un mot doux. Cependant on étouffe; on jette 
des mots que nous n'entendons pas; nous sommes d'un renchéri 
du diable. On fait semblant de se rejeter de l'autre côté; on 
cherche à nous donner de la jalousie que nous ne prenons pas, 
d'autant moins que l'autre côté a soupçonné sinon la chose, du 
moins quelque chose qui en approche, et qu'il ne se prête point 
du tout au rôle qu'on veut lui faire jouer. Celui-ci, parlant de 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 219 

lui, de mon jeune homme et du mari, disait à la dame : « Qu'a- 
vez-vous donc, madame? Vous rêvez; vous avez un air triste, 
désolé; on dirait d'un vaisseau battu par trois tempêtes. » 

Bonsoir, mon amie. L'amour franc, honnête, vrai, tel que 
celui que nous nous portons, est le seul qui puisse être heureux. 
Aimons-nous comme toujours. 



CJl 

Paris, le 3 février 1766. 

Je vous donne, à vous et à votre maman, à deviner en cent 
ce qui m'occupe maintenant. Les artistes m'ont chargé du projet 
du tombeau que le roi a ordonné pour le Dauphin ^ Moi ! moi! 
silence là-dessus. 11 ne faut point gâter un service par une in- 
discrétion. J'en suis à ma troisième tentative. Vous me direz 
celle qui vous plaît le plus; il faut savoir d'abord que le monu- 
ment doit être placé au milieu de la cathédrale de Sens, et qu'il 
doit avoir un rapport visible à la réunion des deux époux. Voici 
le premier : 

J'élève une couche funèbre. Sur cette couche funèbre , je 
suppose deux oreillers. L'un de ces oreillers reste vacant. La tête 
de l'époux repose sur l'autre. Il dort de ce sommeil doux et tran- 
quille que la vertu et la religion ont promis à l'homme juste. Il 
a un de ses bras mollement étendu ; de l'autre, il se presse dou- 
cement la cuisse, comme un époux qui s'est retiré le premier, 
et qui ménage une place à son épouse. Les anciens s'en seraient 
tenus à cette seule et'unique figure sur laquelle ils auraient 
épuisé tout leur savoir. Mais les modernes veulent être riches; 
ils ne sentent pas que la richesse est la mort du sublime. Pour 
me plier à leur mauvais goût, j'enrichis donc; mais j'enrichis 
avec force, noblesse et grandeur. Je place au chevet du lit la 
Religion. Elle a un bras appuyé sur sa large croix. La nuiin de 

I. Les projets insères dans la Correspondance de Griinm (lô avril 1706), se 
trouvent déjà, mais moins développés, t. XIII, p. 7".'. 



220 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLÂND. 

ce bras montre le ciel de l'index. L'épouse est à côté d'elle, un 
bras appuyé sur la cuisse de la Religion, en disant de l'autre : 
Voyez, lime fait phire; il m appelle. L'Amour Conjugal, placé 
de l'autre côté, l'invite à se reposer auprès de son époux ; mais 
la Pieligion interpose sa main, et lui dit : Tapproave votre doii- 
lenr- mais il faut attendre V ordre d'enhaiit. Cependant la France, 
assise aux pieds de la couche, et le dos tourné à la scène, mé- 
dite sur la perte qu'elle vient de faire. Elle tient le plus petit 
des enfants caché dans son giron. L'un des deux autres a la 
main posée sur l'épaule de son père. Il a la bouche ouverte; il 
crie; il l'appelle avec douleur et ellroi. L'aîné, debout, attache 
ses regards sur la Religion; il attend de sa bouche un mot qui 
lui conserve sa mère. J'ajoute que si l'on trouve le monument 
trop riche, on n'a qu'à supprimer la France et les trois enfants, 
et qu'il n'en sera que plus simple et plus beau. Je n'entre point 
dans le caractère, la position, les différents groupes, les vête- 
ments, le mouvement; l'action de ces figures. J'ai donné toutes 
ces choses de technique : je ne vous expose que l'idée. 

. Ce premier monument montre le moment du sommeil. J'ai 
voulu montrer, dans le second, celui du réveil, le moment du 
triomphe de la vertu à la venue du grand jour. Je place au pied 
de la couche funèbre un grand ange qui sonne le réveil des 
morts. L'épouse et l'époux se sont réveillés. Ils se reconnaissent 
avec une joie mêlée de surprise. L'époux a un de ses bras jeté 
sur les épaules de sa moitié. Ils se disent : Ahl c'est vous! Je 
vous revois, j eue vous perdrai plus! Ils se sont relevés de dessus 
leurs oreillers. Ils sont assis au chevet du lit funéraire ; du côté 
de l'épouse, c'est l'Amour Conjugal qui rallume ses flambeaux 
en les secouant l'un sur l'autre; du côté de l'époux, c'est la 
Religion, une main posée sur l'épaule de l'Amour Conjugal, 
son visage tourné et son second bras étendu vers une autre 
figure assise de son côté sur les bords de sa couche. Cette autre 
figure, c'est la Justice éternelle, les reins ceints du serpent qui 
se mord la queue, les pieds posés sur les attributs de la gran- 
deur humaine éclipsée, ayant sur les genoux les balances où 
elle pèse les actions des hommes, et présentant à la Religion 
deux couronnes d'étoiles. Ou je me trompe fort, ou vous trou- 
verez mes images grandes. 

Voici le troisième monument que je propose. Imaginez un 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 22\ 

raveau. Une figure effrayante s'élève de ce caveau; en s'élevant, 
elle soulève de l'épaule la pierre qui le couvre. Cette figure, 
c'est la Maladie: c'est celle dont le Dauphin est mort. Elle appelle; 
elle fait le signe impérieux de descendre. Le Dauphin, debout 
sur le bord du caveau entr'ouvert, ne la regarde ni ne l'écoute : 
il est tranquille ; il a le visage tourné vers son épouse ; il la con- 
sole en lui montrant ses enfants. La Dauphine a un de ses bras 
entrelacé avec celui de son époux. Elle se couvre les yeux de 
son autre main; elle semble craindre de laisser tomber ses re- 
gards sur des objets qui peuvent l'attacher à la vie. Les enfants 
lui sont présentés par la Sagesse. Elle en a deux devant elle : 
ce sont les plus jeunes. L'aîné est par derrière, ses deux bras 
appuyés sur l'épaule de la Sagesse, et la tête penchée sur ses 
deux bras. Tout près de cet enfant, on voit la France prosternée 
vers les autels, et implorant le secours du ciel. 

Choisissez, mesdames. Si aucun ds trois ne vous convenait, 
proposez-moi vos difficultés. Faites mieux; s'il vous venait 
quelque nouvelle idée, dites-la-moi. J'en rumine une quatrième, 
où je voudrais que l'époux dît aux hommes : Apprenez à mou- 
rir; et où l'épouse dît aux femmes : Apprenez à aimer. S'il 
vous venait quelques moyens de rendre ces deux mots sensibles, 
vous me feriez vraiment plaisir de me les communiquer, car la 
chose me paraît vraiment difficile. 

Beau passe-temps, me direz-vous, que de promener son ima- 
gination parmi des tombeaux! Pardon, mesdames; mais aussi 
pourquoi êtes-vous des femmes fortes? je vous jure que je n'en 
connais pas deux autres au monde à qui j'eusse osé demander 
le même service; quoique ce genre de poésie auquel j'ai domié 
quelques instants ne m'ait point du tout attristé. A tout hasard, 
s'il m'est arrivé de jeter du noir dans vos têtes, l'abbé de Bouf- 
flers va ra'aider à le dissiper. Voici des bouts-rimés qu'il a 
remplis : 



Enfants de saint Benoît, sous la guimpe et le froc. 
Du calice chrétien savourez Vamerhime. 
Vous, musulmans, suivez votre triste couUane : 
Buvez de l'eau, tandis que je vide mon broc. 
Par vos raisonnements, moins ébranlé qu'un roc, 
Je crains peu cette mer de soufre et de bitume 



222 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

Où vos sots docteurs ont coutume 
De noyer les Césars et les rois de Maroc. 

Quel que puisse être le maroufle 

Que vous nommez pape ou mufti. 
Je ne baiserai point son cul, ni sa pantoufle. 
Prêtres noirs qui damnez Marc-Aurèle et Zampti, 
Par qui Confucius comme un lièvre est rôti, 
Le diable qui les brûle est celui qui vous soufre. 

Ces diables, ce bitume, ces prêtres vous cIîifTonnent-ils encore 
l'imagination, et voulez-vous quelque chose de plus gai, de plus 
fou? Voici une autre pièce adressée à sa sœur : 

Vivons en famille : 
C'est le destin le plus doux 
De tous. 
Nous serons, ma fille, 
Heureux sans sortir de chez nous. 
Les honnêtes gens 
Des premiers temps 
Avaient d'assez bonnes mœurs ; 
Et sans chercher ailleurs, 
Ils ofiraient leurs cœurs 
A leurs sœurs. 
Sur ce point-là nos aïeux 
N'étaient point scrupuleux. 
Nous pourrions faire,. 

Ma chère, 
Aussi bien qu'eux, 
Nos neveux L 

Les suivants ont été faits pour une jeune personne née le 
jour du solstice d'été : 

On vous ébauchait en automne, 

On vous achève dans l'été. 
Vous pourriez ressembler à Cérès ou Pomone ; 

Mais, à dire la vérité, 
Vous tenez de plus près à Flore qu'à personne. 

1. Cette pièce d'un ton si singulier, adressée à uuc sœur, n'a point été recueillie 
dans les œuvres de l'auteur. (T.). 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLANIX 223 

Tout l'univers fit son devoir, 

Au moment où vous êtes née. 
Le soleil s'arrêta pour vous mieux recevoir, 

Et toute la terre étonnée 
A trouvé que les jours les plus longs de l'année 

Sont encor trop courts pour vous voir. 

En voilà dont la délicatesse demande grâce pour les précé- 
dents, et mérite de l'obtenir. Moi, je suis bon; je pardonnerais 
en leur faveur même aux quatre qui suivent. Ils ont été faits et 
envoyés sur une carte à une femme qui avait engagé M. de 
Choiseul à écrire une satire contre lui : 

Pour me déchirer quelque femrae^ 
Choiseul, t'a payé sûrement; 
Et je gagerais sur mon âme 
Qu'elle t'a payé largement. 

M'"*' Le Gendre prétend que vous n'entendrez pas ceux-là. 
Bonsoir, mon amie. Dites-moi donc que vous m'aimez connue 
vous me l'avez dit la dernière fois ; cela me fait si aise! La chère 
sœur est toujours malade. C'est bien sûrement la coqueluche 
qu'elle a prise de son fils. 



cm 

Paris, le 20 février 1760. 

Vous aimeriez mieux qu'il n'y eût ni France ni enfants? Eh 
bien! c'est tout juste ce que je leur avais laissé la liberté d'ôter; 
quoique le plus jeune, caché entre les genoux de la France, pût 
un jour devenir une prophétie. 

Mon amie, quand on compose ou quand on juge un monu- 
ment religieux, il faut se prêter au système. Si vous étiez un 
peu conséquente, le premier, où l'on voit une Religion qui 
arrête la Tendresse conjugale en lui montrant le ciel, perdrait 
aussi son intérêt et son pathétique. Les anciens, qui savaient 



22/, LKTTRES Â MADEMOISELLE VOLLAND. 

que la richesse est l'ennemie du sublime, s'en seraient tenus 
aux deux oreillers et à la seule figure de l'époux qui se range; 
car cette figure est vraiment sublime. Pour le sentir, supposez 
que vous soyez l'épouse, et que vous regardez cet homme qui 
dort, (|ui se presse doucement la cuisse et qui vous fait place. 
Supposez seulement que ce soit ce frère si chéri ! 

Si vous considérez le second monument en place, cet ange 
qui annonce le grand jour, tourné vers la porte du temple; cette 
Justice éternelle, ceinte du serpent qui se mord la queue, ayant 
sur ses genoux la balance dont elle pèse les actions des hommes 
et les palmes dont elle couronne le juste, les attributs de la 
grandeur humaine éclipsée sous ses pieds; vous trouveriez cela 
beau, parce que cela est vrai, grand et beau. Quand je dis vrai, 
c'est dans le système. 

Le rapport du troisième avec celui de Pigalle est bien léger; 
d'ailleurs cette Maladie, qui pousse la pierre de son épaule, est 
terrible. Cet époux, qui ne la voit ni ne l'écoute, marque un 
bien parfait mépris de la vie; et ces enfants, présentés à l'épouse 
par la Sagesse, sont tout à fait touchants. 

J'aurais bien rendu palpables les deux mots : Apprenez à 
mourir, apprenez à aimer ; mais c'est par un moyen trop simple, 
trop au-dessus de notre goût pour être adopté; deux specta- 
teurs, un homme debout qui regarderait l'époux avec un éton- 
nement sérieux et pensif; une femme à ses pieds, qui regarde- 
rait l'épouse avec une admiration mêlée de douleur et de joie. 
J'y avais pensé. 

Au reste, Cochin m'écrit de ces trois projets, que je lui ai 
envoyé trois enfants bien forts, bien beaux, bien vigoureux, 
mais bien difficiles à emmaillotter. Il ajoute que ce ne sera pas 
lui qui choisira ; mais la cour, où il y a beaucoup de flatteurs 
et peu de gens de goût. Il craint que le mauvais goût, aidé de 
la flatterie , ne demande que ces figures soit ressemblantes ,• 
ce qui rendrait le monument plat et maussade. Je réponds que 
des ressemblances légères, dont la poésie disposerait à son gré, 
en doimant à la scène un caractère naturel et vrai, ne la ren- 
drait que plus belle et plus pathétique ; que les physionomies 
changent bien en dix ans, et que, quand elles resteraient ce 
qu'elles sont à présent, plus les figures seront grandes, nobles 
et belles, plus la flatterie les retrouvera ressemblantes. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 225 

Pour éviter cet écueil des ressemblances, Cochin a demandé 
qu'en conservant toujours la condition donnée de la réunion 
future des deux époux, je lui en imaginasse un quatrième où 
il n'y eût que des figures symboliques. Je l'ai fait, et le voici. 

Elevez un mausolée. Placez-y deux urnes, l'une fermée et 
l'autre ouverte. Asseyez entre ces deux urnes la Justice 
éternelle qui pose d'une main la couronne et la palme éternelles 
sur l'urne fermée, et qui tient sur son genou, de l'autre main, 
la couronne et la palme éternelles dont elle couvrira un jour 
l'urne ouverte. Voilà ce que les anciens auraient appelé un 
monument. 

Imaginez près de ce monument la Religion debout, foulant 
aux pieds la Mort et le Temps. LaxAIort, enveloppée de ses longs 
draps et la face tournée contre terre ; le Temps, dans une attitude 
contraire, courroucé d'un monument élevé de nos jours à la 
tendresse conjugale, et le frappant de sa faux qui se met en 
pièces. 

La Religion montre les urnes à la Tendresse conjugale, et 
lui dit : Là repose sa cendre -^ là doit un jour reposer la vôtre, 
et les mêmes honneurs qu'il a reçus vous sont destinés. 

La Tendresse conjugale, désolée, a le visage caché dans le 
sein de la Religion; elle a laissé tomber à ses pieds les deux 
flambeaux, dont l'un est éteint et l'autre brûle encore. Un bel 
et grand enfant tout nu, symbole de la famille, s'est saisi d'un 
de ses bras sur lequel il a la bouche collée. 

Voilà celui qui plaît le plus à Cochin. L'idée des urnes lui 
paraît noble et ingénieuse ; cette Mort foulée aux pieds par la 
Religion, et ce Temps courroucé contre le monument, deux 
figures parlantes; et ce grand et bel enfant tout nu forme, avec 
les deux autres figures, un groupe vraiment intéressant. Vous 
vous doutez bien que la faux brisée lui a tourné la tête. 

J'en ai un cinquième; et celui-là, je l'appelle le mien. Peut- 
être ne sera-t-il pas le vôtre. Je n'en conclurai rien que la 
diversité de nos goûts. J'aime les impressions fortes, et le 
tableau que je vais vous décrire fait frémir. 

Imaginez un mausolée au haut duquel on anive par des 
degrés. Là, je suppose un cénotaphe ou tombeau creux où l'on 
n'aperçoit que le sommet d'une tête couverte d'un linceul, avec 
un grand bras nu qui pend au dehors. 

XIX. 15 



226 ««^LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

La Tendresse conjugale a déjà franchi les premiers degrés et 
se hâte d'aller saisir ce bras. 

LaUeligion l'arrête, en lui montrant le ciel; tandis qu'un 
grand enfant tout nu, sur lequel la Tendresse conjugale a tourné 
tendrement ses regards, la retient par un des pans de son 

vêtement. 

L'enfant a la tête tournée vers le ciel et pousse des cris. 

A quoi sert, s'il vous plaît, que ces gens-là souffrent dans 
leurs palais le gladiateur qui expire, Niobé, les enfants de Latone 
percés de traits, et le Laocoon déchiré par des serpents, s'ils 
en détournent leurs yeux? Pour moi, voilà ce que j'appelle de 
la sculpture. 

Mais il faui dissiper ces images tristes par quelque chose de 
gai. On disputait, il y a quelques jours, sur les vanités dont les 
hommes sont les plus entêtés. Quelqu'un prétendit qu'il n'y en 
avait aucune dont l'ivresse fût plus violente que celle de la 
vanité littéraire. Pour nous le prouver, il nous disait qu'à Rome 
les cardinaux ont des espions qui viennent leur rapporter tout 
ce qui se débite sur leur compte. Il faut supposer un de ces 
cardinaux à son bureau écrivant, et l'espion debout devant lui. 

LE CARDINAL. 

Eh bien! qu'est-ce qu'on dit ? 

l'espion. 
Seigneur, on dit... on dit... 

le cardinal. 
Vous plairait-il d'achever? On dit...? 

l'espion. 
On dit que vous avez un page charmant qui se porte mal, 
et que c'est de votre faute. 

LE CARDINAL, continuant d'écrire. 

Cela n'est pas vrai. C'est moi qui suis malade, et c'est de la 
sienne. 

l'espion. 

On ajoute que le cardinal un tel a voulu vous enlever ce 
page charmant, et que vous l'avez fait assassiner. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 227 

LE CARDINAL, écrivant toujours. 

Ce n'est pas du tout pour cela. 

l'espion. 

On parle de votre dernier ouvrage, et l'on assure qu'il est 
mauvais, et que c'est un autre qui l'a fait 

LE CARDINAL, cessant d'écrire et se levant avec fureur. 

Eh! pourriez-vous, monsieur le maroufle, me nommer quel- 
ques-uns de ces gens-là? 

Avez-vous jamais entendu parler d'une demoiselle Basse, 
danseuse d'Opéra? Elle était entretenue et, qui pis est, aimée 
par un M. Prévôt que vous connaissez. Il se présente un grand 
parti pour ce jeune homme ; de la beauté, de la jeunesse, de 
l'esprit, des talents : cela ne se refuse pas sans quelque raison 
secrète. Les parents suivent la conduite de leur fils. Ils décou- 
vrent l'intrigue. La mère du jeune homme s'adresse à lAl"^ Basse, 
et la conjure de fermer sa porte à son fils et de se joindre à 
une famille désespérée pour ramener son enfant. Elle le promet ; 
mais pour un moyen qu'elle avait d'éloigner son amant, celui-ci 
en avait cent de se rapprocher d'elle. Elle finit par se mettre 
au couvent. Le jeune homme se marie. La mère va trouver 
M"^ Basse et lui présente un contrat. M"' Basse le refuse, et dit 
à M'"^ Prévôt qu'elle avait plus de fortune qu'il ne lui en fallait 
pour le parti qu'elle avait résolu de prendre : le lendemain, en 
effet, elle se fait carmélite. 

Nous avons achevé l'histoire de M"'' Basse. Nous prétendons 
qu'un de ces matins elle sautera par-dessus la clôture, et que 
M'"^ Prévôt ira lui porter, dans un grenier, le contrat qu'elle a 
refusé et qu'elle acceptera. 

M. le marquis de Gouffier s'est entêté de M"^ d'Oligny. Il 
lui a fait faire les propositions les plus folles qu'elle a refusées. 
11 s'est offert à l'épouser. M"" d'Oligny a répondu qu'elle serait 
honteuse d'être sa maîtresse, et qu'il serait honteux d'être son 
mari. Le marquis, un de ces jours qu'au sortir de la Comédie 
elle s'en retournait chez elle avec sa mère, renverse la mère par 
terre, tandis que quatre estafiers, dont il était accompagné, se 
saisissent de la fille et la jettent dans un fiacre. La mère crie, la 
fille crie. Le fiacre ne veut pas marcher. La garde vient; on 



228 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

arrête les ravisseurs. L'affaire est jugée à Versailles, et le mar- 
quis enfermé. 

Ètes-vous encore parmi les tombeaux? Voyez-vous toujours 
cette tète couverte d'un linceul, et ce grand bras nu qui pend? 
Tâchons d'effacer de votre imagination les mausolées, en y éle- 
vant un autel, et en vous montrant devant cet autel les jeunes 
époux. J'avais autrefois un ami qui ne manquait pas un ma- 
riage. Pour peu que la mariée fût jolie, le gros Bouchaut, c'est 
le nom de l'homme en question, disait, au moment de l'anneau, 
avec une mine et un ton d'humeur difficiles à rendre : Ah ! le 

bourreau ! 

Une mademoiselle Fiteau, fille d'un maître des comptes, était 
promise cà un quidam qu'on ne nomme pas. Voilà le contrat 
passé, et le jour du sacrement venu. Le matin, l'époux futur 
se ravise. Il trouve qu'il manque trente mille francs à la dot de 
M"'^ Fiteau; il en dit les raisons au père. Le père trouve ces 
raisons bonnes, et promet les trente mille francs. On conduit les 
époux à l'autel. L'époux, interrogé s'il accepte mademoiselle 
pour sa femme, répond que oui, à condition que celui-ci se 
ressouviendra de la promesse qu'il lui a faite. La demoiselle, 
interrogée ensuite si elle accepte monsieur pour époux, répond : 
(c Non, non non; je ne serai jamais à un homme qui se rappelle, 
dans ce moment-ci, un sentiment d'intérêt, et qui a l'indécence 
de le montrer à mon père. » 

Le paragraphe qui suit est pour vous. 

La santé de la petite sœur n'est guère meilleure : elle avait 
encore de la fièvre ce soir. Cependant la toux me semble un 
peu plus moelleuse. H est survenu depuis trois jours une diar- 
rhée dont j'avais espéré plus de soulagement. Je crains que la 
poitrine ne s'affaisse, et le médecin le craint apparemment 
aussi, puisqu'il attend la cessation de la fièvre pour ordonner 
le lait de chèvre. L'époux est plein d'attentions; je ne ferais 
pas mieux à sa place. L'enfant est guéri. J'ai passé la^ soirée 
avec Vialet. Ah ! je voudrais être à côté de vous. Je péris ici de 
chagrin, d'impatience et d'ennui. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLL\.M). 221) 



CIV 



A Paris, ce 8 septembre 1707. 



Vous ne faites rien du tout, tendre amie, de ce que je vous 
ai demandé. Je voulais un détail circonstancié de votre voyage ; 
vous me l'aviez promis ; et vous vous croyez quitte en m'écri- 
vant : a Nous sommes arrivées à deux heures du matin à Ghâlons. 
La belle dame a un peu dormi; maman a été tourmentée de sa 
colique. » Réparez ce laconisme-là, s'il vous plaît. Le jeudi 
matin, j'allai savoir de M""' de Blacy à quelle heure vous étiez 
parties; de là au Salon, où j'employai mon temps à louer un 
peu, à blâmer beaucoup, jusqu'à deux heures que je me rendis 
chez M'"° Le Gendre; elle avait le cœur bien gros devons savoir 
évadées sans l'en avoir prévenue, sans lui avoir dit adieu, « On 
trouve, disait-elle, toujours bien un moment à travers les em- 
barras .et les soins d'un départ; on l'aurait bien trouvé 
autrefois, mais l'on ne m'aime plus. » Je lui répondis qu'à neuf 
heures du soir, vous ne saviez pas encore si vous auriez des 
chevaux pour le lendemain, et que rien n'était plus incertain 
que le moment de votre départ; qu'il pouvait se faire à la 
minute ou être différé de deux ou trois jours. 

Je lui ramenais M'"*" de Blacy qu'elle avait invitée et qui s'en 
était excusée. Nous dînâmes ; nous dînâmes gaiement ; nous 
passâmes tous ensemble une partie de la soirée : M. de ... y 
était et nous nous aperçûmes. M"'*" de Blacy et'moi, que le froid 
instituteur et la mère coquette faisaient bien du chemin en s'en 
apercevant ou sans s'en apercevoir. ÏNous nous séparâmes de 
bonne heure, parce qu'il fallut remettre à son couvent une amie 
de M'"* Le Gendre. Celle-ci est une jolie enfant et qui a le cœur 
beaucoup plus tendre qu'on ne l'imagine. En arrivant, je la 
trouvai qui pleurait de ce qu'on différait trop à aller chercher 
son amie. La mère l'en grondait, et moi je lui en faisais com- 
pliment. 

Le lendemain, c'était vendredi, autre séance aux tableaux 
où il y a quelques belles choses qui perdent à l'examen. Je 



230 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

sortis (le là pour aller diner au restaurateur de la rue des Pou- 
lies; on y est bien, mais chèrement traité. L'hôtesse est vrai- 
ment une très-belle créature. Beau visage, plutôt grec que 
romain; beaux yeux, belle bouche, ni trop, ni trop peu d'em- 
bonpoint, grande et belle taille, démarche élégante et légère; 
mais vilains bras et vilaines mains \ 

De là, j'allai passer la soirée chez Van Loo, qu'on avait sai- 
gné du bras et qu'on a depuis saigné du pied pour un mal de 
tête violent dont la cause est une dartre rentrée. Cette grosse 
bête de Lamotte, son médecin, ne voitpas que tant que la maladie 
cutanée ne reparaîtra pas, il tirerait à son malade jusqu'à la 
dernière goutte du sang vicié, qu'il ne le guérirait pas. 

J'allai souper rue Neuve-Saint-Augustin où nous parlâmes 
beaucoup de vous. C'est vraiment un amoureux de toute pièce. 
Il ne s'accommode pas de l'absence : il est triste, mélancolique, 
ennuyé et jaloux. Je m'amusai, avec ce sang-froid que j'ai 
quelquefois, à le désespérer, en mettant les choses au pis aller, 
et en ne voyant aucun inconvénient à ce que M. d'Estaing mît 
des conditions à l'avancement des deux frères de la belle dame, 
parce que chaque chose a son pri.>. Raphaël nous joua, une 
heure ou deux, de la harpe et du clavecin, et nous nous souhai- 
tâmes le bonsoir à l'heure accoutumée. 

J'allai samedi à Monceaux avec l'ami Naigeon; à neuf heures 
j'étais chez M""' Le Gendre. Elle revenait du spectacle; elle était 
morte de lassitude, et elle tombait de sommeil. Nous nous 
assîmes sur des chaises de paille dans l'antichambre de son fds, 
où nous n'avions qu'un quart d'heure à passer. Cependant elle 
dénouait ses rubans ; elle détachait ses jupons, et nous y étions 
encore à ujie heure et demie du matin. Nous parlâmes beaucoup 
de M. ... Je lui prédis qu'avant trois mois elle en entendrait 



1. Dans la rue des Poulies s'ouvrit, en 1765, le premier restaurant, qui fut 
ensuite transféré à l'hôtel d'Aligre. C'était un établissement de bouillon où il 
n'était pas permis de servir de ragoût comme chez les traiteurs, mais où l'on don- 
nait des volailles au gros sel, des œufs frais et cela sans nappe, sur de petites 
tables de marbre. Boulanger, le maître, avait pris pour devise ce passage de 
l'Kvaugile: « Venite ad me omnes qui stomaclio laboratis et ego vos restaurabo » ; 
de ce dernier mot vint le nnm de restaurant gardé par la maison de Boulanger et 
pris par tous ceux qui l'imitèrent. La maîtresse du lieu était jolie et la chalandise 
y gagna. Voir La Mésangère, Le Voyageur à Paris, 1797, iu-12, t. II, p. 88, et 
Bacbaumont, V. 49, cites par Ed. Fouruier dans Paris démoli. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 231 

une déclaration en forme. « Vous vous trompez. — C/est 
vous-même. — Il est froid. — 11 s'échauffera. — Personne n'est 
plus réservé. — D'accord ; mais voici son histoire : il croira 
vous estimer seulement, et il vous aimera. Il sera peut-être plus 
longtemps qu'un autre à démêler la nature de ses sentiments : 
mais il la démêlera. 11 voudra vaincre sa passion; mais il n'y 
réussira pas. Il la renfermera longtemps ; il se taira ; il sera triste, 
mélancolique; il souffrira; mais il s'ennuiera de souffrir. Il jettera 
des mots que vous n'entendrez point, parce qu'ils ne seront pas 
clairs. Il en jettera de plus clairs quevous n'entendrez pas davan- 
tage; et l'impatience et le moment amènerontune scène jenesais 
quelle, peut-être des larmes, peut-être une main prise et dévorée, 
peut-être une chute aux genoux, et puis des propos troublés, 
interrompus de votre part, de la sienne. — Le beau roman ! 
Comme votre tête va et arrange! — Mais, si j'avais introduit 
un pareil personnage dans un roman, et que je lui eusse fait 
tenir cette conduite, comment le trouveriez-vous? — Vrai. — 
Et pourquoi dans le roman, sinon parce qu'il l'est en nature? 

— Laissez-moi en repos; vous m'embarrassez. — Mais savez- 
VDUS qu'avant cela, peut-être me prendra-t-il pour confident I' 

— Cela ne se peut; mais si cela était, que lui diriez-vous? — 
Ce que je lui dirais! ce qu'Horace disait à un ami qui était 
devenu amoureux de son esclave : Il est beau, il est adroit, il a 
des mœurs, de l'esprit, des connaissances; c'est un enfant par- 
fait de tous points, mais, je vous en préviens, il est un peu 
fuyard... » Et puis voilà des éclats de rire, la lassitude qui 
s'oublie, le sommeil qui s'en va, et la nuit qui se passe cà causer. 

J'oubliais de vous dire qu'au milieu de tout cela je n'ai pas 
néghgé M"^ de Blacy ; je l'ai vue; je l'ai vue souvent, et nous 
avons eu des moments tout à fait doux. Nous parlions de maman, 
et nous parlions de vous ; et c'était à qui vous aimerait le mieux 
et le dirait plus souvent. Votre sœur est une femme dont je 
fais un cas tout particulier, d'une probité tout à fait rigoureuse, 
et qui serait à tout moment dans la société, lorsqu'on y parle de 
vertu et de probité, autorisée cà dire : Ce que tous ces gens-là 
mettent en maxime, moi je le fais. 

Le dimanche matin, car c'est là, je crois, que j'en suis, je 
passai la matinée à rédiger mes observations de peinture. J'allai 
dîner rue Sainte-Anne, où je m'étais engagé à condition qu'on 

XIX * 



232 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

me renverrait à trois heures et demie, ce qu'on fit. Et me voilà 
cheminant vers Sainte-Périne de Chaillot, par le plus bel orage. 
— A pied? — Non : est-ce que je vais à pied ? — Et qu'alliez- 
vous faire à Sainte-Périne de Chaillot? — Voir une femme, cela 
va sans dire, — Et qu'aviez-vous à faire à cette femme? — 
Mais, rien. — Et qu'aviez-vous donc à lui dire? C'est l'un ou 
l'autre, quand ce n'est pas tous les deux. — Lui dire qu'il vaut 
mieux être bonne mère que bonne amante ; que le remords est 
pire que la douleur, etc., etc. C'est une histoire qui n'aurait 
point de fin, et qu'il vaut mieux que je vous réserve pour 
votre retour. Je crois que la Providence a résolu de m'adresser 
tous les malheureux de ce monde. 

De retour de Sainte-Périne, où j'avais travaillé pendant trois 
heures à élever la tendresse maternelle et ses devoirs sur les 
ruines de la passion la plus douce, la plus honnête, la plus du- 
rable et la plus tendre, je revins passer la soirée avec M""" de Blacy. 

Mais à propos, je voudrais bien savoir quel parti vous pren- 
driez s'il fallait quitter un amant, mais le quitter pour toujours, 
et un amant bien cher, pour aller faire l'éducation de votre 
fille, prête à sortir du couvent et exposée à tomber en mau- 
vaises mains. L'amant a été de mon avis : il s'est sacrifié. Que 
vous dirai-je? Je n'aime pas les amants si généreux. Je les 
admire, mais je ne les imiterai jamais. Il me semble que, de 
toute éternité, la raison fut faite pour être foulée aux pieds par 
l'amour. 11 me semble qu'on aime mal quand on connaît quel- 
ques devoirs. Je ne saurais m'empêcher de soupçonner les 
amants si sages de s'en imposer à eux-mêmes ; de croire qu'ils 
aiment comme au premier moment, parce qu'ils ont le langage 
du premier moment; je crois que, parce qu'ils disent comme 
autrefois, ils pensent sentir comme autrefois, et qu'il n'en est 
rien : parce qu'ils n'ont aucune raison de se plaindre récipro- 
quement l'un de l'autre, ils se persuadent qu'ils sont les mêmes; 
qu'ils n'ont point changé l'un pour l'autre, parce qu'ils ne voient 
en eux aucun motif d'inconstance. Cette justice est dans la tête; 
elle n'est point dans le cœur. La tête dit ce qu'elle veut ; le 
cœur sent comme il lui plaît. Rien n'est plus commun que de 
prendre sa tète pour son cœur. 

Mes amies, mes bonnes amies, je suis le plus heureux de 
tous les hommes; ma tète me dit que j'ai mille raisons de vous 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 233 

aimer, et mon cœur ne l'en dédit pas. Puisse ce bonheur et ce 
concert durer toujours ! Mais il durera, si dix à douze ans d'ex- 
périence suffisent pour me garantir l'avenir. 

Le prince, le triste prince est tout étonné que je sois gai. 11 
ne sait pas que je suis accoutumé à vous perdre pour six mois. 
Faites donc que la belle dame s'accommode de votre terre et 
que nous ne nous quittions plus. Mais cette belle dame, com- 
ment a-t-elle supporté la route? comment se porte-t-elle? com- 
ment en a-t-elle usé avec vous, et vous avec elle? Qu'avez- 
vous dit? qu'avez-vous fait? Je voudrais bien avoir été à portée 
d'entendre tout ce que vous avez dit de moi chez M. Duclos. 
Je voudrais bien être à portée d'entendre tout ce que vous en 
direz à Isle? Comme j'aurais été, comme je serais transporté de 
joie! Vous croyez que j'aurais pu tenir dans ce petit coin qui 
m'aurait recelé? que je ne me serais pas jeté sur maman, que 
jenemeseraispas jeté sur vous, sur labelle dame, sur M""" Duclos, 
et que je ne vous aurais pas toutes mangées de caresses? 
Maman n'est pas bavarde comme vous ; elle ne dit qu'un mot, 
mais son mot est si bien dit, si bien choisi, si doux, qu'il vaut 
mieux que toutes vos phrases! Chère amie, embrassez-la dix 
fois, vingt fois, pour moi. 

Je la connais, cette maudite colique ! J'ai été une fois occupé 
dans ma vie à la soulager, et cela sur la même route. Vous avez 
bien fait de m'apprendre en même temps et le mal et la gué- 
rison. Rappelez-lui, à cette maman, qu'elle est destinée à nous 
pleurer tous, et qu'il ne faut pas qu'elle trompe d'un jour notre 
horoscope. 

Comment avez-vous vécu à Isle avec la belle dame? Le 
prince, à qui vous avez tourné la tête par vos bontés pour elle 
et pour lui, car c'est ainsi qu'il s'en explique, vous présente 
son respect. Je suis arrivé lundi au soir chez lui, tout à temps 
pour y lire une lettre de la belle dame, que je voudrais que 
vous eussiez; car il m'est impossible de vous rendre la manière 
honnête, touchante et touchée dont elle parle de vous. Elle écrit 
fort bien, mais très-bien. C'est que le bon style est dans le cœur; 
voilà pourquoi tant de femmes disent et écrivent comme des 
anges, sans avoir appris ni à dire ni à écrire, et pourquoi tant 
de pédants diront et écriront mal toute leur vie, quoiqu'ils 
n'aient cessé d'étudier sans apprendre. 



■22,k LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

Mais, qu'ai-je fait lundi? des descriptions et des critiques 
de tableaux; je crois un dîner au restaurateur, parce qu'on y 
sert bien et que l'hôtesse est jolie. Mardi, jour de fête, j'ai rôdé, 
j'ai promené mon ennui ; j'ai vu jouer aux échecs ; j'ai été chez 
M'"^ Le Gendre que je n'ai point trouvée ; elle était allée plaire 
à la barrière Blanche, à vingt ou trente oisifs. Son mari est de 
retour; il en était; mais il ne restera pas longtemps, Dieu 
merci. J'ai passé la soirée chez le marquis de Groismare où 
Damilaville m'a remis votre billet. Je vous réponds ce mercredi 
matin, et je vais me débarrasser bien vite de deux ou trois im- 
portuns, pour courir au Salon où je suis attendu par Damilaville 
à qui je remettrai cette lettre, afin qu'il la contre-signe. Adieu, 
mes amies, mes bonnes, mes tendres, mes respectables amies ; 
je vous attends toujours, et, en qualité de poëte, je m'adresse 
de temps en temps au mois de septembre pour l'engager à aller 
plus vite; mais le mois de septembre ne m'entend pas, et n'en 
est toujours qu'au 9 et n'en sera demain qu'au 10. 

Mademoiselle c'est comme le premier jour, et quand nous 

nous verrons ce sera comme la première fois. 

Bonjour, bonjour, bonnes amies. J'ai fait un bel oubli dans 
ma lettre; mais rappelez-moi dans votre réponse d'y suppléer. 
Il est question de l'instituteur et de la mère. Gela est trop plai- 
sant. J'avais prédit la déclaration à trois mois; elle se fit dès le 
lendemain. 



GV 

Paris, le 19 septembre 1767. 

Voyez donc si je pourrai vous continuer mon journal. Mes 
dernières lignes étaient, je crois, de Monceaux. Bonne aventure 
du retour. Indiscrétion à laquelle on ne s'attend guère, et qui 
est pourtant fort naturelle. Nous nous en revenions le soir en 
cabriolet. Nous étions Bron et moi sur le fond, et devant nous 
une femme avec laquelle il est bien depuis longtemps, et qui, 
depuis fort longtemps, est jalouse d'une autre chez laquelle il 
prétend n'avoir aucune liaison, ne point Ircquenter, Nous avions 



LETTRES A MADEMOISELLE YOLLAND. 235 

à passer devant la porte de cette femme; nous y arrivons, et 
voilà tout à coup le cheval qui se détourne du chemin et qui se 
jette du côté de cette maison. Le cocher lui donne du fouet. 
L'animal croit qu'il tourne court ; il s'arrête, puis il fait les 
mouvements qu'un cheval a coutume de faire lorsqu'il se pré- 
sente mal et qu'il tâche de se présenter mieux à une entrée de 
maison. En un mot, on eut toutes les peines à l'empêcher de 
nous mener où nous n'avions certainement aucun dessein d'aller. 
La femme dit à son ami, assis à côté de moi : <( Vous voyez ; 
votre cheval est plus vrai que vous. » Le reste de notre route 
se fit en grand silence. 

J'allai souper chez le prince, qui me lut encore une lettre 
de la belle dame. On ne saurait être plus sensible qu'elle l'est 
à toutes lesaflabilités que vous avez eues pour elle ; il est impos- 
sible de s'en expliquer avec plus de chaleur et de vérité. Lui, 
il en est transporté de joie; et je reçois la récompense de vos 
bons procédés : il m'embrasse, il me caresse, il ne cesse de me 
remercier ; il me charge de le mettre à vos pieds. C'est le lundi 
au soir que nous soupâmes ensemble. Depuis, il n'a point en- 
tendu parler de son amie, et il est tout soucieux. Moi, je le 
console en lui disant : « Elle arrive, elle a des visites à faire, à 
recevoir ; peut-être qu'elle est à présent à Metz. Elle est occu- 
pée à faire sa cour à M. d'Estaing, et à pousser ses frères dans 
le service. » 11 se lève avec fureur; il crie: « Maudit enragé 
philosophe, est-ce que vous avez résolu de me rendre fou? » 
Puis se radoucissant, il ajoute : « Ça, mon ami, plus de ces 
mauvaises plaisanteries-Là; vous me déchirez l'âme de gaieté 
de cœur. » Le mélancolique ambassadeur de Hollande s'en tient 
les côtés et rit jusqu'aux larmes; nous traitons ensuite la chose 
sérieusement. 

Nous convenons qu'une femme un peu aimable et un peu 
leste a cent occasions par mois de nous tromper, sans que nous 
nous en doutions, et que le plus court, le plus sûr, le plus 
honnête, est de s'abandonner avec tant de confiance qu'on ait 
honte de nous trahir. Le prince en convient, mais à condition 
qu'on lui permettra d'être soupçonneux, jaloux, et qu'on n'en 
plaisantera pas. 

Mardi, depuis sept heures et demie jusqu'à deux ou trois 
heures, au Salon ; ensuite dîner chez la belle restauratrice de 



236 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 



la rue des Poulies ; un tour de promenade jusqu'à la chute du 
jour. Sur les huit heures, rue Saine-Anne. Son fils ' fait des 
progrès inouïs. M. Digeon vient lui en rendre compte. Elle eu 
est transportée de joie; mais c'est un éclair qui passe, et je les 
trouve tristes tous deux. Comme ce que je sais de plus est de 
conlidence et non d'observation, il ne m'est pas permis de vous 
en dire davantage. M. Digeon n'a et n'a jamais eu rien de com- 
niiiii avec M"'« de Grandpré. On a fait cette découverte à l'occa- 
siou de l'instituteur qu'on se propose de prendre et qu'on ne 
prend toujours point. Elle lui disait : u Cela devient absolument 
nécessaire. Je crains que les assiduités que vous avez ici 
ne rendent soucieuse une personne à laquelle je serais bien 
fâchée de causer la moindre peine. — Je vous entends, madame ; 
je vous jure que cette personne prend le plus grand intérêt au 
succès de mes soins, et qu'elle n'a aucun droit de les désap- 
prouver.— Mais il peuvent être sus d'une autre. — Cette autre- 
là les sait, et il y a longtemps qu'elle est la maîtresse de sa 
conduite, et moi de la mienne. Nous nous disons tout quand 
nous nous rencontrons, et nous ne nous reprochons plus rien. 
— Mais le public? J'ai une fdie; si l'on vous supposait des vues 
de son côté, il n'en faudrait pas davantage pour éloigner ceux 
qui pourraient y prétendre ; et si l'on faisait une autre supposi- 
tion, il y a des gens sensés qui jugent des mœurs de l'enfant 
par celles de la mère. — Madame, je ne sais point de réponses à 
cela. » Et moi j'ajoute au récit qu'on me fait de ces conver- 
sations : Je ne sais, chère sœur, ce que vous vous proposez ; 
mais ne concevez-vous pas que vous voilà dans la grande inti- 
mité; que vous avez autorisé M. Digeon à toucher sans scrupule, 
avec vous, certaines cordes ; et qu'après les questions indiscrètes 
que vous lui avez faites, il lui est libre de vous entretenir de 
ce qu'il lui plaira? Elle en convient. « Mais quel remède à 
cela? — Aucun, si ce n'est, à la première causerie de cette na- 
ture, de vous expliquer nettement, mais sans que cela paraisse 
apprêté, sur les devoirs d'une femuie honnête, sur les périls de 
ces sortes de liaisons, la paix domestique perdue, la considéra- 
tion })ublique hasardée, le respect de soi-même, et tant d'autres 
choses que vous peindrez avec force, et qui arrêteront votre 



i. Le fils de M""' Le Gendre. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 237 

homme tout court, au moins pour quelques mois. Je ne sais 
plus ce que cela deviendra. — Ni moi non plus. — Mais comme 
il est constant que Nature ne fera pas en votre faveur une excep- 
tion à la loi générale, que vous favorisiez ou non le penchant 
de M. Digeon , on s'en apercevra , et voilà votre fils privé du 
jiieilleur instituteur qu'il pût avoir, votre porte fermée à 
M. Digeon, et peut-être l'enfant confiné dans un collège. Arran- 
gez-vous là-dessus. » 

Mardi au soir, en rentrant chez moi, j'ai aj)pris, par un 
billet, que le Baron était à Paris, et par un autre billet de 
Grimm, qu'il était revenu de la Briche avec un certain baron 
de Studuitz, qui ne voulait pas s'en retourner à Gotha sans 
pouvoir dire à sa princesse qu'il m'a vu, tenu, embrassé pour 
elle, et qu'il ne fallait pas manquer à un pique-nique qu'on 
avait arrangé pour le lendemain mercredi chez le suisse des 
Feuillants. Ce billet de Grimm était assaisonné de quelques 
mots d'humeur qui me blessèrent; que j'allais partout excepté 
à la Briche; que M""' d'Épinay y avait été seule, et m'avait inu- 
tilement espéré ; qu'elle n'était récompensée des attentions 
qu'elle avait pour mon goût et même mes fantaisies que par une 
exclusion qui l'olfensait. Imaginez que je n'ai été au Grandval 
que pour servir le Baron ; à Monceaux que pour la commodité 
de revenir tous les matins au Salon, et que je ne reste à Paris 
que pour ce maudit Salon et que pour lui. Le Baron, qui aurait 
été content de faire ses alfaires à Paris, et de me ramener jeudi 
au Grandval, trompé dans ses espérances, me fait, d'un autre 
côté, une sortie abominable. L'impatience me prend; et, rendu 
éloquent par l'injustice de tous ces gens-là, je fais une sortie 
abominable contre l'amitié; je la peins comme la plus insup- 
portable des tyrannies, comme le supplice de la vie, et je finis 
par ces mots : « Mes amis, vous que j'appelle mes amis pour la 
dernière fois, je vous déclare que je n'ai plus d'amis, que je 
n'en veux point, et que je veux vivre seul, puisque je suis assez 
malheureusement né pour ne pouvoir faire le bonheur de per- 
sonne, en m'abandonnant sans réserve à ceux (pii me sont 
chers. » A l'instant, mon âme se serra, je versai un torrent de 
larmes; et le marquis, qui était à côté de moi, me prit entre 
ses bras, m'entraîna dans une autre allée des Tuileries oii cette 
scène se passait. En attendant le dîner, il me dit les choses les 



238 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

plus honnêtes, les plus douces et les plus consolantes; versa 
un peu de baume sur mes blessures, et me ramena à ces amis 
que j'avais abjurés, résolu à dîner avec eux, car je voulais m'en 
aller, et un peu apaisé. Ce qui m'avait ulcéré, c'est un mot de 
Grimm qui me dit que, puisqu'il ne pouvait plus m'écrira sans 
me dire la vérité, ei que la vérité me faisait tant de mal, il ne 
m'écrirait plus. « Voilà, disais-je au marquis, ces hommes qui 
se piquent de délicatesse; ils me désespèrent, et, quand je me 
plains des peines qu'ils me causent, ils y mettent le comble en 
me disant froidement qu'ils ne m'en donneront plus. » Cepen- 
dant le dîner fut fort bien ; on s'entretint de la petitesse de ceux 

qui refusent des secours par vanité On se sépara de bonne 

heure et nous nous embrassâmes tous fort tendrement. 

Damilaville \oulait m'entraîner chez M"'" de Meaux, qui est 
malade et qui rend le sang par les pieds. J'aimai mieux m'en 
aller rue Sainte-Anne, et j'y allai. J'y restai peu de temps. 
M""" Le Gendre se proposait d'aller reprendre M'"" de Blacy chez 
31. de Tressan, et elle me demandait si je pourrais lui donner 
des chevaux. J'allai le soir souper avec le prince ; je lui en 
demandai, ce qu'il m'accorda. INous passâmes la soirée, le prince 
et moi, à disputer sur un principe de peinture : c'est qu'il y 
avait dans la nature beaucoup de masses et peu de groupes. 
Vous n'entendez rien à cela ; mais il vous suffira de savoir qu'en 
ayant appelé tous deux aux compositions des grands maîtres, je 
lui montrai que, dans les compositions du Poussin, où l'on comp- 
tait jusqu'à cent, cent vingt figures, il y avait dix, douze, quinze, 
vingt masses, et à peine deux ou trois groupes ; et spécialement 
dans le Jugement de Salomon, vingt à trente figures, et pas un 
groupe. 

Le reste de la soirée se passa à causer de mariages dispro- 
portionnés faits sans le consentement des parents, ; il me dit à 
ce sujet quelques mots de M. de Parceval, que vous ne savez 
peut-être pas et qui vous feront plaisir. Son fils se maria sans 
son aveu. Le lendemain du mariage, sa bru vint chez lui. 11 
n'était pas encore levé. Elle se mit à genoux près de son lit, et 
lui prit une main qu'elle mouillait de ses larmes. M. de Parce- 
val lui dit : u Est-ce que mon fils n'a pas craint d'être déshé- 
rité? » Sa bru lui répondit : « Il vous connaît trop pour avoir 
cette crainte. » Après un moment de silence, M. de Parceval 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 239 

ajouta : « Ma fille, levez-vous; vous m'avez ôté mon fils ; j'espère 
que, dans neuf mois, vous m'en rendrez un autre que aous 
élèverez si bien qu'il n'osera jamais faire même un bon choix 
sans votre consentement » ; et puis il l'embrassa ; mais il ne 
voulut pas recevoir son fils. Pour l'en rapprocher, on employa 
la médiation de M. de Saint-Florentin. Au premier mot de M. de 
Saint-Florentin, le bon Parceval lui dit : a Ah ! Monseigneur, 
combien vous m'auriez épargné de peine si vous eussiez bien 
voulu y penser plus tôt ! » 

Toute ma journée du jeudi fut employée à ma négociation de 
Sainte-Périne S qui est moins avancée que jamais; et la nuit 
du jeudi au vendredi, avec une grande partie du vendredi, h 
mettre à l'encre, chez moi, les observations que j'avais faites 
au crayon au Salon. Je dînai en famille. Je fis jouer du clavecin 
à l'enfant. Je reçus la visite de M""' Geofl'rin, qui me traita comme 
une bête, et qui conseilla à ma femme d'en faire autant. La pre- 
mière fois, elle vint pour gâter ma fille ; cette fois, elle serait 
venue pour gâter ma femme et lui apprendre à dire des gros 
mots et à mépriser son mari. 

Je ne sais ce que je devins le reste de la journée. J'allai 
passer quelques instants avec M"'" Le Gendre, qui m'apprit que 
M""" de Blacy était de retour, et qu'elle se servirait des chevaux 
du prince pour Sceaux, ou pour quelque autre partie de cam- 
pagne qu'elle avait arrangée avec M. Digeon. Je souris; elle fit 
tout son possible pour que je laissasse le dîner de xAIouceaux, 
et m'entraîner avec elle. Sur mon refus absolu, elle se déter- 
mina à engager M""' de Blacy, et puis il lui vint en esprit que 
peut-être on imaginerait qu'elle redoute un long tête-à-Lête; 
et puis elle ne sut plus ce qu'elle ferait. Le lendemain samedi, 
elle m'écrivit, à propos d'une petite commission qu'elle avait 
à me donner, qu'elle avait proposé la partie à M'"" de Blacy, 
et celle-ci l'avait acceptée. La voilà donc, elle et M. Digeon, 
ses enfants et M'"' de Blacy, sur le chemin de Sceaux, et moi 
sur le chemin de Monceaux, d'où je vous écris, ce matin di- 
manche, que je retourne à Paris pour dîner avec elle, et de 
bonne heure, après dîner, pour m'en retourner chez moi et 
faire mon sac de nuit pour le Grandval où je serai conduit par 

1. Voir précédemment p. 232. 



240 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

le marquis Grimm et Damilaville, demain lundi. J'y passerai le 
reste du mois; ce qui ne m'empêchera pas de recevoir vos 
lettres, et d'en mettre quelques-unes à la poste de Boissy. 

J'ai oublié, dans ce détail de mes journées, beaucoup de 
choses. Le sort du prince est décidé. J'ai reçu des nouvelles de 
Russie. Il me vient un buste de l'impératrice. M. Falconet est 
brouillé avec le général Betzky; mais il est tellement en faveur 
auprès de l'impératrice, qu'il est plus à redouter pour le ministre 
que le ministre pour lui. J'ai reçu de lui ce manuscrit sur le 
sentiment de l'immortalité et le respect de la postérité, que je 
craignais si fort qu'il ne publiât à Saint-Pétersbourg sans ma 
participation, et dans ce manuscrit un billet où il ajoute de 
nouvelles instances à celles que vous savez. Vous ne sauriez 
croire le souci que cela me cause. La reconnaissance que je dois 
à cette souveraine, la tendresse que j'ai pour vous me tiraillent 
d'une façon bien cruelle; mais c'est vous, mon amie, qui l'em- 
porterez toujours. Oui, je puis prendre la masse d'or que j'ai 
reçue' et la jeter aux pieds de l'ambassadeur; mais je ne sau- 
rais me sé|)arer de vous. Bonjour, mon amie. Ne me grondez 
point; ne vous joignez point avec mes amis pour me rendre la 
vie amère. Je vous salue et vous embrasse de tout mon cœur. 
Présentez mes tendres respects, mon inviolable attachement à 
maman. Occupez-vous de sa santé; qu'elle s'occupe de la vôtre. 
Hâtez-vous de revenir. Les beaux jours qu'il fait! et les belles 
promenades que nous ferons encore à Meudon, si vous le voulez! 

Bonjour, bonjour. J'espère que Damilaville, qui contre- 
signera cette lettre, m'en remettra une de vous. 

Mais n'admirez-vous pas avec moi combien nous jugeons 
mal des choses, et combien de fois nous sommes trompés dans 
les avantages que nous leur attachons? J'ai vu ma fortune dou- 
blée presque en un moment; j'ai vu la dot de ma fille toute prête, 
sans prendre sur un revenu assez modique; j'ai vu l'aisance et 
le repos de ma vie assurés; je m'en suis réjoui; vous vous en 
êtes réjouies avec moi; eh bien! jusqu'à présent, qu'est-ce que 
cela m"a rendu? qu'est-ce qu'il y a eu de réel dans tout cela? Ce 
don d'une impératrice m'a contraint à un emprunt. Cet emprunt 
a diminué mon petit revenu ; le nouvel emploi de mon argent, 

1. Pour la vente de sa bibliothèque à Catherine. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 2U 

dont le fonds s'est trouvé diminué par la rente que j'en avais 
touchée d'avance, a occasionné un nouvel emprunt; et de vire- 
ment de parties en virement de parties, à la longue le fonds 
se réduirait à rien sans avoir été un moment plus riche et sans 
avoir rien dissipé. En vérité, cela est trop plaisant; mais ce qui 
ne l'est pas, c'est que, si je ne veux pas être ingrat envers ma 
bienfaitrice, me voilà presque forcé à un voyage de sept à huit 
cents lieues; c'est que si je ne fais pas ce voyage je serai mal 
avec moi-même, mal avec elle, peut-être. Toutes ces idées font 
mon supplice. Revenez donc; hâtez-vous devons montrer, afin 
que j'oublie près de vous tous ces devoirs et toutes ces peines. 
Falconet, à qui M. de La Rivière a remis ma lettre, m'a écrit 
qu'elle est tout à fait du ton de celles qu'on envoie du coin de 
la rue Taranne dans la rue d'Anjou, et que, malgré cela, il a 
déjà été tenté cent fois de l'envoyer à l'impératrice. Il y succom- 
bera ; c'est moi qui vous le promets. Eh bien! qu'y verra l'im- 
pératrice? Que j'aime, que j'aime à la folie; que tous les dons 
ne sont rien pour moi^ au prix du bonheur de celle que j'aime. 
Elle y ven-a que ce qui m'arrête c'est ce qui a fait faire de tout 
temps aux hommes les grandes actions, les grands crimes, les 
petites et les grandes folies ; et que quand on est amoureux, 
on est tout ce qu'il y a de bien et de mal. Si elle lit et pense 
bien, elle ne dira pas : Il est ingrat; mais elle dira: Il est 
amoureux. Je vous réponds qu'elle a déjà ma lettre, et qu'elle 
m'excuse; j'aime du moins à le penser, cela me tranquillise. 
Mais revenez; quand je vous verrai, tout sera bien, ou je ne 
me soucierai plus que tout soit mal. Je me souviens d'avoir dit 
autrefois d'un certain homme qu'il n'avait pas plus de morale 
qu'il n'y en avait dans la tête d'un brochet. J'ai changé de com- 
paraison; je dis à présent : dans le cœur d'un amant. Celui qui 
est amant n'est que cela. Tant pis pour la probité et pour la 
vertu, si l'amour s'y oppose. Ce n'est pas qu'on voulût faire une 
action vile ou basse par amour. On ne volerait pas un écu; 
mais on brûlerait, on tuerait, on se tuerait soi-même. 

Bonjour, bonjour. Ils m'avaient promis de m'éveiller de 
bonne heure, et de me déposer à Paris sur les neuf heures du 
matin; ils sont partis sans moi. Leur projet est de me retenir 
ici à dîner, et j'ai bien peur qu'ils n'y réussissent. Cela supposé, 
j'arriverai tard à Paris; rien ne m'empêchera de voir M""= de 

16 



XIX. 



2^2 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

Blacy : il faut absolument que nous conférions sur son fils. Peut- 
être aura-t-elle vu celui qui lui a remis les lettres pitoyables 
qu'elle en a reçues! Il est important qu'avant de m'adresser 
à M. Dubucq, je sache s'il est innocent ou coupable : cela change 
de ton. 

Est-ce que vous ne m'apprendrez pas dans votre première 
lettre le jour de votre retour? 

Bonjour, encore une fois. Si vous ne m'aimez pas bien, pre- 
nez garde à ce qui en arrivera : le prince fait ses paquets. 



CYI 



Au Grandval, le 24 septembre 1767. 

Ah! voilà ce qui s'appelle une lettre, cela. Une fois en votre 
vie, vous aurez du moins causé cinq ou six pages de suite avec 
moi! Je ne sais pourquoi je ne passe pas mes journées à vous 
écrire. J'ai tant de plaisir à vous lire! Je vois, par le silence que 
vous gardez sur plusieurs questions que je me souviens très- 
bien de vous avoir faites, qu'il y a deux ou trois de mes lettres 
sur le chemin d'Isle. Tant mieux, car elles sont fort longues et 
de la plus mauvaise écriture ; tandis que vous vous userez les 
yeux à les déchiffrer, vous n'en désirerez pas d'autres et vous 
ne songerez pas à me gronder. Tendre amie, je vous en prie, 
ne me grondez donc plus ; vous ne sauriez croire le mal que cela 
me fait. Ne voyez-vous pas que les iuîportuns, mes amis, mes 
all'aires, celles des autres ne me laissent presc|ue pas le temps 
d'être seul avec vous? Pour un maudit opéra dont M. Digeon a 
besoin, il faut que l'impatience de la chère sœur m'ait appelé 
dix fois de la rue Taranne au coin de la rue Glos-Georgeot, d'où 
il est impossible de se retirer, quand on y est. Notre dernière 
conversation, que je vous ai rendue mot pour mot, avait été 
précédée d'une autre qui n'était pas de la même couleur, mais 
qui n'en était pas moins bonne. Il s'agissait de savoir jusqu'où 
il était permis aux beaux-arts d'exagérer dans l'imitation de la 
belle nature. Cela me donna occasion de fixer les nuances déli- 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND- 2^3 

cates qui distinguent le chimérique du possible, le possible du 
merveilleux, le merveilleux de la nature embellie, la nature 
embellie de la nature commune. Comme, maman et vous, les 
choses sérieuses ne vous déplaisent pas, je n'aurais pas été fâché 
que vous m'eussiez entendu. La chère sœur me parut très-con- 
tente; mais je ne puis plus guère compter sur sou jugement; 
je lui suis trop nécessaire pour ne pas la trouver indulgente. Je 
suis le dépositaire de tous les sentiments qu'elle croit dans son 
cœur, et qui ne sont que des idées de sa tête. Je vous proteste, 
mon amie, que cette femme-là ne sent rien, mais rien du tout; 
que M. de... sera dupe aussi bien qu'elle-même de son ramage, 
qui est à la vérité charmant. L'illusion qu'elle se fait cessera 
avec le besoin de l'homme. Je lui envoyai, il y a quelque temps, 
un jeune homme de vingt-six à vingt-sept ans qui m'avait été 
adressé par le marquis de... 11 n'est ni très-bien ni très-mal 
de figure ; il a le ton et le propos de sa physionomie qui est 
tout à fait douce. Des vers très-agréables et très-passionnés de 
sa façon ne laissent aucun doute qu'il ne sache sa langue. Il a 
professé plusieurs années les humanités en province; il sait les 
mathématiques, la géographie, l'histoire et la musique assez 
bien pour faire sa partie dans un concert. Ajoutez à cela que sa 
position étroite et pressée ne l'aurait pas rendu difficile sur les 
conditions; mais M. Digeon insiste sur le prêtre. J'ai fait observer 
que, décent ou indécent, ce personnage ne nous convenait 
guère. Il en est persuadé; malgré cela, nous aurons le prêtre 
si nous nous déterminons à prendre quelqu'un. Sa petite assiste 
quelquefois h nos conversations; il m'a semblé qu'elle sentait à 
merveille les bonnes choses. A tout moment j'oublie sa présence, 
et il m'échappe desfolies qui font piétiner sa mère. Il s'agissait,- 
je ne sais quand, du mariage, que je traitais comme vous savez. 
Je disais que c'était un vœu tout aussi insensé que les autres, 
à cette unique différence près que par les autres on s'engageait 
à tenir tout son corps enfermé dans une grande cellule, et que 
par celui-ci on ne s'engageait qu'à en tenir une partie enfermée 
dans une petite. 

J'étais fait la semaine passée pour me quereller avec tous 
mes amis. J'avais prié JNaigeon, qui a été dessinateur, peintre, 
sculpteur, avant que d'être philosophe, d'aller quelquefois au 
Salon pour moi, et il me l'avait promis. Cependant il n'en avait 



2kh LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

rien fait. Sa conscience lui reprochait un peu son manque de 
parole. U m'en parla. Je lui dis qu'il pouvait être tranquille, 
qu'il ne s'agissait pas d'un devoir, mais d'un service; qu'il 
fallait remplir ses devoirs, mais qu'on rendait service à qui l'on 
voulait; qu'au reste, cette petite négligence de sa part m'ap- 
prendrait que j'aimais une fois plus mes amis que je n'en étais 
aimé; que, depuis dix ans, j'avais donné à Grimm plus de mois 
que je ne lui demandais de quarts d'heure. Ce petit sermon 
assez sec a fait effet, et l'on vient de me remettre, avec votre 
lettre, un billet de lui qui me servira. 

J'étais à Monceaux lundi matin, et j'espérais m'en revenir 
dîner chez moi ou chez M'"' Le Gendre où j'étais invité. Il n'en 
fut rien ; on me laissa dormir, on partit, et j'employai tonte ma 
matinée à écrire une énorme lettre que vous recevrez. Je me 
trompe de jour : c'est le dimanche que j'ai passé tout entier à 
Monceaux malgré moi. J'engageai M. Bron, l'après-midi, dans 
un piquet à écrire qui fut très-malheureux, ce qui lui donna 
une humeur qui s'exhalait en plaisanteries amères que j'eus 
toute la peine du monde à digérer. Les beaux joueurs sont donc 

bien rares ! 

Quelle est la raison pour laquelle des gens généreux, 
même dissipateurs, qui jettent sans façon un louis par la fenêtre, 
ne peuvent pas se résoudre à perdre un écu au jeu? Est-ce 
vanité, amour-propre blessé de la plus mince de toutes les 
supériorités? Je ne le crois pas : car ces gens-là confessent leur 
infériorité, et la confessent sans peine, et dans des choses de 
toute autre importance. Puisque vous voulez que je vous dise 
tout, je vous dis bien des bagatelles. 

Le dimanche au soir je revins à Paris de bonne heure, dans 
la même voiture, avec une fille qui me soutint très-sérieuse- 
ment qu'aujourd'hui les passions sérieuses étaient tout à fait 
ridicules; qu'on ne se promettait plus que du plaisir qui se 
trouvait ou ne se trouvait pas ; que cela durait ou ne durait pas ; 
qu'on s'épargnait ainsi tous les faux serments du temps passé. 
J'osai lui dire que j'étais encore de ce temps-là. a Tant pis 
pour vous, me répondit-elle, on vous trompe, ou vous trompez ; 
l'un ne vaut pas mieux que l'autre. » Ces propos me confir- 
mèrent ce que l'on m'avait dit: c'est que cette lille, qui a du 
sens de l'esprit, des connaissances, ne s'était jamais attachée 



LETTRES Â MADEMOISELLE VOLLAND. 2^5 

à personne. En a-t-elle été plus ou moins heureuse? C'est à vous 
à m'apprendre cela. 

Tout en suivant ce propos, je la déposai chez elle, et je cou- 
rus chez moi préparer mon sac de nuit pour le lendemain. 
J'étais attendu au Grandval. Grimm, Damilaville, le marquis de 
Croismare et un baron allemand de la cour de Gotha ^ m'y 
accompagnèrent. Grimm prit un fiacre qui le conduisit jusqu'à 
Bonneuil, d'où il acheva son voyage à pied... C'est donc le 
Grandval que j'habite à présent, et qui me gardera jusqu'à la 
fin du mois. Nos journées ici se ressemblent toutes; nous nous 
levons de bon matin; nous déjeunons gaiement; nous travail- 
lons, nous dînons ferme et longtemps; nous digérons en plai- 
santant sur de grands canapés. Nous faisons deux ou trois tours 
de passe-dix ruineux; nous prenons nos bâtons, et nous ten- 
tons des promenades immenses. De retour, nous nous mettons 
en bonnet de nuit. Kohaut et la Baronne prennent leur luth; 
nous prenons des cartes; le souper sonne ; nout soupons, car il 
faut souper sous peine de déplaire à la maîtresse de la maison. 
Après souper, nous causons, et cette causerie nous mène quel- 
quefois fort loin. Nous nous couchons dans des lits si bons 
qu'on n'y saurait dormir, et le lendemain nous recommençons. 

Je me hâte d'expédier le reste des manuscrits de M. de ... 
pour me mettre à la besogne de Grimm, dont j'ai apporté tous 

les matériaux. 

La Baronne est fort gaie. M"« d'Aine est plus folle que 
jamais. Nous avons eu ici son fds et sa bru. Un matin, j'entends 
de grands éclats de rire dans l'appartement de la belle-mère. 
On l'habillait. La Baronne et le Baron y étaient. J'y allai. 
« Vous venez tout à propos, me dit M"'" d'Aine. — A quoi, 
madame, puis-je vous être bon? — A prendre la mesure de 
mon derrière; et puis vous en irez faire autant chez ma bru; 
et quand vous serez bien assuré que le mien n'y fait œuvre, 
vous direz à M. le Baron, mon gendre que voilà, qu'il est un 
sot. » Vous penserez que tout cela est fort plat ; mais vous ferez 
bien mieux de penser que cela est innocent, que cela est gai, 
que nous sommes à la campagne, et que tout ce qui amuse et 
fait rire est fort bon. 

1. Le baron de Studuitz. 



246 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLÂND. 

La querelle de nos deux voisins est restée indécise. 

J'ai encore huitaine à passer ici. Priez Dieu que je ne meure 
pas d'indigestion. On nous apporte tous les jours de Champigny 
les plus furieuses et les plus perfides anguilles, et puis des 
petits melons d'Astracan, puis de la sauerkraut, et puis des per- 
drix aux choux, et puis des perdreaux à la crapaudine, et puis 
des baha, et puis des pâtés, et puis des tourtes, et puis douze 
estomacs qu'il faudrait avoir, et puis un estomac où il faut 
mettre comme pour douze. Heureusement on boit en propor- 
tion, et tout passe. 

J'ai pensé acheter hier un cheval dix écus. 11 est vrai qu'il 
est perdu, et que peut-être il est mort. C'est celui du docteur 
Gem. Vous n'avez pas encore entendu nommer celui-ci. C'est un 
bon homme; un fanatique froid. 11 part pour l'Angleterre; il 
confie son cheval à M. Bergier. Connaissez-vous celui-ci? 
M. Bergier le prête à un autre, celui-ci à un troisième, ce troi- 
sième à un quatrième ; et il y a bientôt un mois que le docteur 
court après son cheval. Kohaut nous quitte demain : j'en suis 
fâché, et la Baronne aussi, et lui plus que tous les deux. A 
propos, il faut que je vous dise un excellent procédé de notre 
incompréhensible Baron. Pour faire comme tout le monde, 
Kohaut joue au passe-dix ; il n'y est pas heureux. Le Baron 
s'aperçoit un jour qu'il était chagrin d'une perte assez considé- 
rable qu'il avait faite : il va le matin dans sa chambre; il soup- 
çonne que les affaires de Kohaut sont embarrassées, et il ne se 
trompait pas. Il s'assied; il le questionne; il le gronde de son 
silence déplacé; il le remercie on ne peut plus honnêtement des 
soins qu'il donne à sa femme, et le force d'accepter cinquante 
louis. Cela est fort bien, dites-vous. Mais ce n'est pas tout. Le 
lendemain il pense que peut-être cette somme ne suffira pas à 
Kohaut pour l'arranger tout à fait, et il lui en fait accepter cin- 
quante autres, avec des excuses réitérées de ne s'en être pas 
avisé plus tôt. C'est Kohaut qui est venu me raconter la chose 
toute fraîche. 

On nous a envoyé de Paris une bibliothèque nouvelle 
autrichienne : c'est V Esprit du clergé \ les Prêtres dcmas- 

\. Esprit du clergé, ou le Christianisme primitif vengé des entreprises et des 
excès de nos prêtres modernes, traduit de l'anglais (de J. Trenchard et de Th. Gor- 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAM). 2^7 

quâs^. Je Militaire philosoplie-, V Imposture stieerdotale^, des 
Boutes sur la religion'*, la Théologie portatives Je n'ai lu que 
ce dernier. C'est un assez bon nombre de bonnes plaisanteries 
noyées dans un beaucoup plus grand nombre de mauvaises. Voilà, 
mesdames, de la pâture qui vous attend à votre retour. Je ne 
sais ce que deviendra cette pauvre Église de Jésus-Christ, ni la 
prophétie qui dit que les portes de l'enfer ne prévaudront jamais 
contre elle. Il serait bien plaisant qu'on élevât des temples chré- 
tiens à Tunis ou Alger, lorsqu'ils tomberont en ruine à Paris. 
Ainsi soit-il, pourvu qu'on ne vienne pas nous couper le pré- 
puce lorsque les musulmans se feront baptiser; j'aime encore 
mieux le baptême que la circoncision : cela fait moins de mal. 

Tout à travers la besogne de M. de ..., j'ai clandestinement 
entamé la mienne ; Grimm est ruiné, si cela continue. Le seul 
tableau de Doyen m'a fourni quinze à seize pages. 

Tout cela est fort bon ; mais maman s'impatiente de ne pas 
trouver jusqu'ici un mot de réponse à votre lettre. Mademoi- 
selle, cette lettre est charmante. Combien je vous en aimerais, 
si je pouvais vous aimer davantage! mais de grâce tâchez donc 
de vous rassurer. Est-ce qu'il ne serait pas plus agréable pour 
vous de me croire paresseux, négligent, occupé, que malade ou 
mort? Est-ce que je ne vous ai pas dit cent fois que j'étais 
éternel? est-ce que jusqu'à présent ce n'est pas vrai? iN'allezpas 
prendre cela pour un mensonge officieux : c'est la pure vérité. 

don, et refait en partie par le baron d'Holbach); Londres (Amsterdam, M. M. Rey), 
1767, 2 vol. iii-8". « Ce livre a été traduit et corrige par le Baron, ensaite par mon 
frère, qui l'a athéisé le plus possible. » {Note manuscrite de Naigeon le jeune). 

1. Les Prêtres démasqués, ou des Iniquités du clenjé chrétien (ouvrage traduit 
de l'anglais et refait en grande partie par le baron d'Holbach); Londres (Amster- 
dam, M. M. Rey), 1768, in-S". 

2. Le Militaire philosophe, ou Difficultés sur la religion proposées au P. Male- 
branche: Londres (Amsterdam, M. M. Reyj, 1768, iu-8"; ouvrage refait en grande 
partie par Naigcon, sur un manuscrit intitulé: Difficultés sur la religion proposées 
au P. Malebranche. Le dernier chapitre est du baron d'Holbach. 

3. De Vlmposture sacerdotale, ou Recueil de pièces sur le clergé, traduites do 
l'anglais (par le baron d'Holbach) ; Londres (Amsterdam, M. M. Rey), 17(i7, in-8». 

4. Doutes sur la religion, suivis de l'Analyse du Traité théologi-politique de 
Spinosa (par le comte de Boulainvilllers) ; Londres, 1767, in-12. Le prcmior de ces 
ouvrages est regardé comme étant de Guéroult de Pival. ^ 

5. Théologie portative, ou Dictionnaire abrégé de la religion chrétienne, par 
l'abbé Bcrnier (c'est-à-dire i)ai- le baron d'Holbach); Londres (Amsterdam, 
M. M. Rey), 1768, in-8". 



2^8 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

J'ai bien ouï dire qu'on mourait; mais je n'en crois rien. 

Je vous remercie du détail de votre voyage. Vous êtes arri- 
vées deux heures plus tard à Châlons que nous n'avions calculé, 
le prince et moi, et vous frappiez à la porte de M. le directeur, 
endormi à côté d'une femme qui entendrait un autre éveillé, 
lorsque nous buvions encore à votre santé. 

Point d'oraison de saint Julien ' ; je ne l'aime pas; d'ailleurs 
ce saint n'exauce peut-être que les hommes. 

Eh bien ! vous ayez donc passé le vendredi et le samedi à 
chanter et danser? N'avais-je pas bien raison de dire au prince 
que nous serions des sols de nous afllger? Je savais par cœur 
toutes les honnêtetés qui vous attendaient chez M. Duclos. Ne 
me parlez pas de votre petit amoureux bigot. Le premier bec 
féminin qui se présente lui tourne la tête; et je ne jurerais pas 
que, tout en soupirant pour M"" Gargau, il n'eût lorgné fort 
tendrement la belle M"® d'Ornay. Pour moi, qui suis au plus 
attentif sur mes pensées, mes paroles et mes actions, qui aime 
avec une précision, un scrupule, une pureté vraiment angéli- 
ques, qui ne permettrais pas à un de mes soupirs, à un de mes 
regards de s'égarer; à qui Céladon a légué sa féalité et sa 
conscience, legs que j'ai encore amélioré par des raffinements 
dont aucun mystique, soit en amour, soit en religion, ne s'est 
jamais avisé; jugez combien j'ai dédaigné la tendresse courante! 
Je suis un vrai janséniste, et pis encore; et quoique M'"^ d'Aine 
la jeune soit faite au tour, qu'elle ait les plus jolis petits pieds 
du monde, des yeux très-émerillonnés, très-fripons, même en 
présence de son mari, deux petits tétons qu'elle montre tant 
qu'elle peut; sur mon Dieu, je ne les ai pas vus. Je serai placé 
tout au moins au deuxième ciel du paradis des amants, parmi 
les vierges où j'espère vous trouver, et cela pour cause que 



1 . Faire l'oraison de saint Julien est une locution proverbiale qui signifie désirer 
un bongilc. I^a Fontaine a dit, Contes, II, 5 : 

Bien vous dirai ([u'en allant par chemin 
J'ai certains mots que je dis au matin. 
Dessous le nom d'oraison ou d'antienne 
De saint Julien, afin qu'il ne m'avienne 
De mal gîter ; et j'ai même éprouvé 
Qu'en y manquant, cela m'est arrivé. 
J'y manque peu, c'est un mal que j'évite 
Par-dessus tout, et que je crains autant. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAXD. 2^9 

vous savez. Je ne sais ce qne le voyage fera à la santé de la 
belle dame; mais le prince espère beaucoup de rinlUience mo- 
mentanée de votre société sur elle. Il voudi-ait bien la revoir 
débarrassée de quelques minuties d'esprit qui font son supplice. 
Cette femme a tant vu de coquins et de coquines qu'elle ne 
croit point à la probité. N'allez pas charger maman de la con- 
vertir là-dessus. 

J'aime la malice que M. et M'"'' Duclos et M. Evrard vous ont 
faite. Elle est jolie, et je vous pardonne votre gaieté. Il faut bien 
faire les honneurs de chez soi. Je dirai cette raison à mon 
désolé partne}', mais je crains bien qu'il ne la goûte pas; il 
rêve, il soupire, il s'ennuie, il pleure. Je voudrais bien en faire 
autant, car cela est fort beau; mais lorsque je viens aie regar- 
der, je ne saurais m'empêcher de rire. Cependant je suis sûr que 
j'aime mieux que lui : car moi je n'ai pas fait vingt-huit lieues 
pour aller voir une jolie femme, et je n'ai point de remords; 
mais chut sur ce voyage! Elle a fait, dans sa dernière lettre au 
prince, un éloge charmant de maman ; du soin qu'elle a de ses 
vassaux, de l'attachement qu'ils ont pour elle, des secours qu'ils 
viennent chercher au château, de la manière dont ils sont 
accordés. Sa lettre est fort belle; mais cet endroit est ce qu'il 
y a de mieux. Je suis sûr qu'elle s'est plu à l'écrire. Elle était 
bien faite pour être touchée de toutes vos attentions. Plus elle 
est ombrageuse sur les procédés, plus elle y est sensible. Elle 
les sent d'autant mieux qu'il est plus facile d'y manquer. 11 faut 
continuellement se souvenir et oublier son premier état. J'ai 
pourtant osé lui dire plus d'une fois que la meilleure façon d'en 
user avec elle était la plus ordinaire et la plus commune. Elle 
n en est pas encore tout à fait à saisir cela. 

Je ne sais pas ce que le prince se propose ; mais il est à la 
campagne; j'y suis de mon côté, et i\ a son Foxtdiuchleau, 
comme je vous ai dit : ses fonctions politiques sont finies. Il n'en 
paraît point fâché; mais j'ai peur qu'il ne fasse de nécessité 
vertu. Il attend les ordres de sa cour. Il ne sait ce qu'il devien- 
dra : ce qui donne le change à son vrai souci, c'est celui de 
savoir quel parti prendra la belle dame, au cas qu'il s'éloigne. 
Entre nous, elle a l'estime la plus vraie pour lui: elle le mé- 
nage autant et plus peut-être que si elle avait de la passion, 
mais elle n'en a point. Et puis Paris, et puis la santé, et puis 



250 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

cent autres considérations réelles, chimériques, bonnes, mau- 
vaises. Qui de vous, mesdames, aimerait assez pour suivre son 
amant à Pétersbourg? J'ai vu des femmes, et des femmes bien 
aimantes, bien éprises, qu'on dépitait à faire passer d'un fau- 
teuil sur un autre. Ces circonstances, qui nous mettent dans le 
cas d'apprécier nos sentiments, sont toujours très-fâcheuses. 
C'est un grand malheur que d'apprendre qu'on aime moins 
qu'on ne croyait. 

Le prince est la simplicité même. Personne n'a jamais eu 
moins que lui la morgue de son état et de sa naissance. Il croit 
d'instinct à l'égalité des conditions, ce qui vaut mieux que d'y 
croire de réflexion. Il n'a jamais connu que son premier titre, 
celui d'homme. Au sortir de chez le prince des Deux-Ponts, où 
nous avions dhié, il me dit : « C'est un bon homme; mais il passe 
le premier. » Il ne connaît que par la façade la distribution 
d'un château et d'une chaumière. Ses mœurs sont aussi unies 
que son vêtement. Je ne lui ai jamais entendu dire ni une 
chose mal pensée ni une chose mal sentie ; il est plein de sens 
et de raison. Il n'y aura occupation qui tienne, je ferai ce qui 
vous conviendra. Cependant, mon amie, considérez que je suis 
surchargé de travail. Grimm n'a qu'un cri après moi; il prétend 
que mon délai d'il y a deux ans l'a si bien dérangé qu'il n'en 
est pas encore remis. Je serais d'autant plus fâché de lui man- 
quer en ce moment, que nous venons d'avoir un petit démêlé. 
Cependant je verrai le prince. 

"Vous avez, dans ma précédente lettre, la suite des amours 
de l'instituteur. L'un a parlé, mais l'autre a fait la sourde oreille. 
Il faut qu'il se soit passé quelque chose de grave dans la partie 
de Sceaux; car j'ai trouvé de la réserve. Cela viendra dans un 
autre temps; on sera bien aussi pressé de dire que moi d'en- 
tendre. Ce qui me fait enrager, c'est que cette femme croit 
sentir et ne sent rien; qu'elle prend de l'intérêt pour de 
l'amour, et qu'elle sera certainement la dupe cette fois-ci de sa 
coquetterie. 

Si je vais à Isle, certainement il faudra que vous m'appre- 
niez ma leçon ; car je suis on ne saurait plus étranger à faire 
valoir une terre; mais il ne s'agit pas de savoir si je puis être 
utile ou non ; il suflit que vous le croyiez. 

Vraiment non je ne voudrais pas que votre peine fût perdue ! 



LETTRES A MADEMOISELLE YOLLAND. 251 

Je ferais du chemin pour le seul plaisir d'embellir une fois votre 
cellule. Tenez-moi donc pour arrivé, si les affaires du prince ne 
s'opposent à rien. Mais mon Salon? N'importe. Maman, vous 
me désirez, et vos désirs sont des ordres et des ordres bien 
doux. 

M'"* de Blacy, qui n'est pas des plus fines, à ce que je crois, 
ou qui l'est beaucoup, y avait vu tout aussi clair que vous. 

Ce n'est donc pas assez de vous aimer; il faut vous le dire; 
eh bien! je vous le dis. Entendez-vous? je vous aime, je vous 
aime, je vous aime de tout mon cœur, et je n'aimerai jamais 
que vous. Bonsoir, mon amie. 



CVIi 

Au Grandval, le 28 septembre 1767. 

Je suis toujours au Grandval. Damilaville s'était engagé à 
venir me reprendre aujourd'hui lundi; mais n'ayant pu former 
une carrossée, c'est partie remise à mercredi. Mercredi donc je 
serai à Paris, où vous pourriez bien être arrivée avant moi. Je 
ne vous dirai pas un mot de la vie que nous menons ici. Un 
peu de travail le matin, une partie de billard, ou un peu de 
causerie au coin du feu en attendant le dîner; un dîner qui ne 
finit point, et des promenades qui m'auraient conduit à Isle et 
par-delà, si, depuis huit à neuf jours que je suis ici, elles 
avaient été mises l'une au bout de l'autre. Nous avons aujour- 
d'hui visité la maison et les jardins de M. d'Ormesson d'Am- 
boile. Il a dépensé des sommes immenses pour se faire la plus 
triste et la plus maussade demeure qu'il y ait à vingt lieues à la 
ronde. Imaginez un château gothique enfoncé dans des fossés, 
et masqué de tous côtés par des hauteurs ; des terrasses sans 
vues ; des allées sans ombre ; partout l'image du chaos. Si 
jamais je rencontre cet homme ou son intendant, je ne pourrai 
jamais m'empêcher de le ruiner par un projet qui embellirait 
certainement cette demeure, mais qui ne coûterait pas moins 
de sept à huit cent mille francs. Il y a en face du château une 



25-2 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

petite iHonlagiie, au-dessous de cette montagne, une plaine et 
des eaux tant qu'on en veut. Mon conseil ruineux serait donc de 
ramasser ces eaux, de les amener au haut de la montagne et 
d'en former une cascade comme vous en avez vu une à Brunoy. 
Ces eaux seraient reçues au pied de la montagne dans un beau 
canal qu'il semble qu'on ait creusé tout exprès pour elles. 

Le Baron, (\m met de la morale a tout, jure qu'il ne me 
pardonnerait de sa vie, si cette cascade se faisait; à moins que 
je ne prisse les enfants de M. d'Ormesson, et que je ne les 
noyasse tous deux dans le canaL Après ces énormes prome- 
nades dont nous trompons la longueur par une variété de con- 
versations politiques, littéraires et métaphysiques, nous nous 
mettons à notre aise; nous commençons un piquet à écrire que 
nous finissons après souper; et puis, le bougeoir à la main, 
chacun reprend le chemin de son dortoir. Je ne saurais vous 
dire combien cette vie innocente, tranquille et saine m'accom- 
mode ! Aujourd'hui, comme nous rentrions à la maison, nous 
avons trouvé Kohaut; il était parti de Paris dans un fiacre qui 
l'avait conduit à Charenton. De Charenton, il avait achevé son 
voyage à pied. 11 était arrivé k six heures et demie. Il montera 
le luth de la Baronne; il lui donnera leçon et à ses enfants; il 
soupera avec nous, et demain il partira pour l'Isle-Âdam. 

Il a pris à la porte du Baron une lettre de M'"^ Le Gendre, 
toute pleine de coquetterie, mais de coquetterie perdue. Si 
j'avais eu à donner dans ces filets-là, il y a longtemps que ce 
serait une alïaire faite. Je vous proteste, tendre amie, qu'elle 
aurait mille fois plus d'attraits, plus d'esprit, plus de grâces et 
plus d'art, qu'il n'en serait pas davantage. Vous ne sauriez 
croire combien on a l'âme honnête quand on a cinquante ans, 
et avec quel courage on se refuse au plaisir qu'on n'est plus en 
état de goûter ! Quand une jeune femme serait disposée à m'en- 
tendre, puis-je ignorer combien j'aurais peu de chose à lui 
dire? Si vous ne comptez pas trop sur la fidélité des hommes, 
comptez beaucoup sur leur faiblesse. Je vous rapporterai mes 
deux pattes entières et sans le moindre bout de lacet qui traîne 
après elles. Je ne sais ce qu'on pense, rue Saint-Thomas-du- 
Louvie, de mes visites nocturnes; mais il est certain que jaime 
U"" (\v lîlacy à la folie ; et que si elle se l'est bien mis dans la 
tête eh bien?... Eh bien! elle ne serait pas plus dangereuse 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 233 

pour moi qu'une autre. C'est toujours la même lioiUc (K' porter 
ses grenouilles ailleurs qu'où l'on a bien voulu s'en contenter. 
Ce motif n'est pas bien relevé, mais j'ai peur qu'il ne soit vrai. 
Nous ne valons pas mieux que cela. Voilà pourquoi, le matin, 
après un sommeil tranquille, une digestion bien douce, j(; me 
sens un peu moins de scrupule qu'en tout autre moment de la 
journée; il y a comme celades moments critiques pour la vertu ; 
heureusement ils sont courts. Ah ! nous sommes tous bien sages 
quand nous n'avons plus le moyen d'être fous. Nous sommes 
pleins de respect pour les femmes, quand il n'y en a plus 
qu'une au monde à qui nous puissions nous montrer décem- 
ment. Il ne tiendrait qu'à moi de penser autrement; car 
j'ai, sans vanité, quelques aventures par-devers moi dont un 
autre se ferait un honneur infini. Mais, avant que de m'élever 
un trophée, il faudrait que j'épluchasse bien tout cela. J'aurais 
cent questions à me faire, comme celle--ci, par exemple : Mais 
vous plaisait-elle beaucoup? Etiez-vous bien sur de sa santé? 
N'y avait-il dans votre refus aucun principe d'économie? Ne 
craigniez -vous point qu'on n'exigeât de vous plus que vous 
n'aviez en caisse? N'avez-vous pas mieux aimé laisser une haute 
opinion de vous que d'être^bien aise un moment? Le proverbe 
belle montre et peu de rapport ne vous aurait-il pas vaguement 
passé dans l'esprit? N'auriez-vous point rougi que l'efïet répon- 
dît si peu à la promesse, et préféré l'honneur au plaisir? Ah! 
ma bonne amie ! quand on s'avise de mettre au creuset les 
actions les plus héroïques des hommes, on ne sait jamais com- 
ment elles en sortiront; tel s'estime beaucoup de ce qu'il a fait, 
qui en rabattrait beaucoup s'il s'occupait sérieusement à en 
démêler la raison. Otez à l'une de vos sœurs sa sagesse; donnez 
à l'autre un peu de bonne foi, et puis nous verrons après ce 
qu'il en arrivera. Je ne refuse pas de me louer moi-même ; mais 
ce ne sera qu'après avoir passé cinq on six fois par l'épreuve 
de Robert cl'ArbrisseP. Comme il ne faut perdre aucune occa- 
sion de se connaître, si celle-ci se présente je ne la manquerai 
pas. Combien je serai fier le lendemain, à condition toutefois 

1. Robert d'Arbrissel, fondateur et premier abbé de l'abbayc do Fontovi-anlt. 
faisait, dit-on, couchor dans son propre lit deux religieuses afin de soumettre sa 
chasteté aux plus rudes é|)reuves. Ses sujjérieurs et ses contemporains ont très 
clairement exprimé leurs doutes surTefficacité de cette pénitence. 



2dk LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

que je ne regretterai pas le lendemain de m'en être si bien ou si 
mal tiré; car le remords d'une bonne action en aiïaiblit beau- 
coup le mérite. Et vous croyez que je dormirais profondément 
entre deux jeunes Sunamites? et vous croyez que si cela m'était 
arrivé, je n'en serais pas un peu fâché? J'ai bien de la peine à 
avoir si bonne opinion de moi. Je vaux peut-être beaucoup plus 
que je ne crois. C'est peut-être alïaire de modestie de ma part. 
Tout cela se découvrira quelque jour ; mais il ne faut pas que ce 
jour-là soit bien loin. En attendant, je vous aime de tout mon 
cœur. Je n'aime que vous, et je serais au désespoir d'imaginer 
que je pusse en aimer une autre. Ceci n'est point une plaisan- 
terie. En vérité , bonne amie, vous êtes jalouse, et je n'aurais 
qu'à continuer sur ce ton pour vous tourmenter. Est-il possible 
qu'après douze ans d'attachement vous ne me connaissiez pas 
encore? J'embrasserai rue Sainte-Anne, tout à côté de la bou- 
che; c'est mon usage; et rue Saint-Thomas-du-Louvre où l'on 
me présentera. 

Si f ai pris du gofit pour le restauraleurl vraiment oui : un 
gOLit infini. On y sert bien, un peu chèrement, mais à l'heure 
que l'on veut. La belle hôtesse ne vient jamais causer avec ses 
pratiques; elle est trop honnête et trop décente pour cela; mais 
ses pratiques vont causer avec elle tant qu'il leur plaît; et elle 
répond fort bien. On mange seul. Chacun a son petit cabinet 
où son attention se promène : elle vient voir par elle-même s'il 
ne vous manque rien; cela est à merveille, et il me semble que 
tout le monde s'en loue. 

Van Loo ne va pas mieux. M'"'^ Van Loo et M'"'' Berger sont 
certainement très-sensibles à votre souvenir. N'auriez-vous rien 
à faire dire à M"" Vernet? j'aime beaucoup les commissions pour 
elle. J'indiquerai votre Esculape, qui ne sera pas fort habile s'il 
ne s'y entend pas mieux que Lamotte. 

Oh! pour le prince Galitzin, point de miséricorde: chacun 
a sa bête, et les jaloux sont la mienne. Je suis bien fâché que la 
belle dame ne vous ait point écrit : vous en auriez reçu une 
jolie lettre. Mais je vois ce que c'est ; vous lui avez fait peur. 

Si je retournerai à Sainte-Périnel ]q,\q crois bien. Vous en 
voulez trop savoir, et vous ne répondez point aux questions 
qu'on vous fait. Il faut aller à sa fille ou rester à son amant. 
Voilà le point. Lequel des deux feriez-vous? 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 055 



00 



Le prince ira-t-il, n'ira-t-il point au-devant d'elle? c'est ce 
que j'ignore; c'est ce qu'il ignore lui-niêuie. II attend d'un jour 
à Tautre des dépêches qui doivent disposer de lui. Je suis sûr 
que mon absence le soucie beaucoup. Il m'a encore envoyé une 
lettre de sa cour à répondre. J'ai peur que ces Russes ne soient 
un peu vilains. J'en excepte l'impératrice, comme vous pensez 
bien; il n'y a qu'une voix sur son compte. Aurait-elle à elle 
toute seule ce qu'il y a de lumières et de grandeur d'âme dans 
tout son empire? Si cela est, que je la plains! Elle méritait cer- 
tainement de commander une meilleure nation. Il est minuit. 
Je tombe aussi de sommeil ; mais il faut que Kohaut emporte 
demain cette lettre, et je ne la clorai pas sans vous avoir em- 
brassées toutes deux, maman d'abord, et vous après; sans vous 
avoir assurées qu'un des sentiments que j'ai le plus de plai- 
sir à trouver au fond de mon âme, c'est le tendre, le sincère, 
l'éternel attachement que j'y lis. Vous serez mon amie, mon 
unique amie tant que je vivrai; elle ne cessera jamais d'être 
ma respectable maman tant qu'elle vivra; et j'espère tou- 
jours qu'elle nous survivra. Dites-lui bien qu'elle se conserve et 
qu'elle a eu assez de soucis pour n'en pas prendre davantage. 
C'est nous qui serons bien méchants, si nous ne nous occu- 
pons pas sans cesse à faire son bonheur. Bonsoir, bonsoir, toutes 
deux. 



GVIII 

Paris, le i octobre 1707. 

Je quitte ma petite bonne, qui est en train de jouer de son 
instrument comme un ange, pour causer avec vous. Me voilà 
donc revenu du Grandval, bien malgré le Baron, la Baronne, les 
petits garçons, les petites fdles, M"'" d'Aine et les domestiques. 
Je les abandonne tous. Je cours, j'écris de droite, de gauche, 
pour leur envoyer quelqu'un qui les secoure. Mais l'abbé aime 
la ville où il est perpétuellement en spectacle : le docteur Gatti 
est l'ombre de M'"'' de Choiseul; d'Alinville marque des loges à 
Fontainebleau; Grimm s'ennuie par bienséance à la Briche,- quand 
l'abbé Morellet n'est pas à Voré, il est sur le che:nin : la belle 



256 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

dame Helvétius le fait trotter comme un Basque; notre Orphée^ 
est à risle-Adam ; Suard est à tant de femmes qu'il ne songe 
plus guère à M"'" de ... J'ai prêché inutilement M. Le Romain % 
qu'on aurait grand plaisir à avoir, mais que sa mélancolie 
retient dans l'obscurité de sa cahute, où il aime mieux broyer 
du noir dont il puisse barbouiller toute la nature que d'aller 
jouir de ses charmes à la campagne. On débaucherait aisément 
le gros Bergier, mais on ne s'en soucie pas, parce qu'il est 
triste, muet, dormeur, et d'un commerce suspect. Damilaville 
a toujours le prétexte de ses affaires qu'il ne fait point. Naigeon 
mourrait d'ennui, s'il n'allait pas assidûment chez les Van Loo, 
où il est sûr de trouver M"" Blondel qu'il n'aime point, et dont 
il parle toujours, et s'il n'avait pas fait sa tournée au Palais- 
Royal à l'heure précise où elle s'y promène. L'abbé Raynal est 
fort mal à son aise partout où il ne pérore pas colonies, politi- 
que et commerce. M. de Saint-Lambert est arrivé à Montmo- 
rency. Mon fds d'Aine^ court à toutes jambes après l'intendance 
d'Auch, qu'il dédaigne comme le renard les raisins verts. Le 
baron de Gleichen aimerait mieux être au fond des fouilles 
d'Herculanum que dans les plus beaux jardins du monde. 
L'ami Le Roy vit pour lui et ne va jamais dans aucun endroit 
qu'il n'espère s'y amuser plus qu'ailleurs, et puis voici le temps 
de la chasse qu'il aime de passion. M. de Croismare a trop 
besoin de variété pour s'asseoir plus d'un jour; celui-ci n'a 
jamais mis son bonnet de nuit dans sa poche, et perdu de vue 
le quai de la Ferraille, les bouquinistes et les brocanteurs, sans 
le motif le plus important et le plus honnête. Nous aurions bien 
des femmes, mais nous n'en voulons point, parce qu'il est trop 
rare que ce soient des hommes. Le docteur Roux cherche des 
malades. Le docteur Gem court toujours après son cheval. Le 
docteur d'Arcet est peut-être enfermé sous clef par le comte de 
Lauraguais, jusqu'à ce qu'il lui ait fait une découverte. Le 
comte de Greutz est en extase devant ses tableaux, ou devant 
la femme du peintre, qui est jolie, et plus galante encore. Hel- 

1. koliaut. 

2. Ingénieur en cliol" do l'ilo do la Gronado, auteur d'articles sur les sucres dans 
VEnci/clopédie. 

3. Le beau-frère do d'Holbach, reçu maître des requêtes en 1757, fut plus tard 
intendant de la généralité de Tours, 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 257 

vétius, la tête enfoncée dans son bonnet, décompose des phra- 
ses, et s'occupe, k sa terre, à prouver que son valet de chiens 
aurait tout aussi bien fait le livre De VEaprit que lui. Wilkes 
n'est plus en faveur, parce qu'incessamment il sera ruiné, et 
que sans nous en apercevoir nous prenons les devants avec le 
malheur, et que nous rompons avant qu'il soit arrivé, parce qu'il 
serait malhonnête de rompre après. Le chevalier de Ghastellux 
est cloué quelque part; et quand on est jeune, ce clou-là tient 
bien fort. La Baronne dit que l'abbé Goyer est du miel de 
Narbonne tourné, qu'il ne faut pas le lui envoyer. Il y a près 
de soixante ans que le chevalier de "Valory fait le rôle du chien 
de Jean de Nivelle. Vodà presque toute la société. Vous la 
connaissez presque aussi bien que moi. Je viens, au milieu de 
notre disette, de leur dépêcher le juif Berlize; c'est le secré- 
taire de mon fils d'Aine et l'intendant de sa mère. 11 joue, il 
déraisonne ; on s'en moque, il se fâche, et l'on s'en moque bien 
davantage. 

Mon retour à Paris a été différé de trois ou quatre jours par 
une petite malice de la Baronne, qui a corrompu secrètement 
ceux qui s'étaient engagés de me venir reprendre. Je suis arrivé 
tout à temps pour arrêter les suites d'une multitude de petits 
orages domestiques qui s'étaient élevés pendant mon absence 
entre la sœur et la sœur, entre la mère et la fille, entre la nièce 
et la tante. Chacune est venue m'apporter ses griefs; toutes 
avaient tort. Je leur ai donné raison à toutes. La petite bamboche 
a promis d'être plus réservée dans ses propos, et tout est calmé. 
Mon premier soin, en mettant pied à terre, a été d'aller voir 
M'"' de Blacy, car quoique j'aime bien à rire, j'aime encore 
mieux consoler ceux qui pleurent. 

J'ai fait ensuite ma visite à la petite sœur, que j'ai trouvée 
lisant vos lettres et hochant du nez à toutes vos protestations 
d'amitié. M. Digeon y était. On m'invita à dîner pour aujom- 
d'hui samedi; mais on se ressouvint que ce jour était promis 
aux campagnards de Monceaux, et cette réflexion nous embar- 
qua dans une causerie sur la solennité desdites promesses. 
Notre chère sœur était en train d'étaler là-dessus les plus belles 
maximes du monde, lorsque je pris la liberté de lui observer 
qu'il y avait cent façons diverses de promettre qui n'obligeaient 
pas moins que les protestations les plus expresses, que les bil- 

47 



XIX. 



258 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

lets signés de sang. « Par exemple, ajoutai-je, il y a des ser- 
vices sur lesquels mon ami ne s'est jamais expliqué, mais j'y 
compte parce qu'ils entrent dans le pacte de l'amitié ; et quand 
l'occasion de les demander se présente, je les demande comme 
une promesse faite à l'instant où le nom d'ami fut prononcé 
entre nous. » Et puis nous voilà embarqués dans les devoirs de 
l'amitié. Là-dessus, je m'en tins à la fable de La Fontaine ; je 
voulais qu'on sortît de son lit sur l'inquiétude seule que je ne 
reposais pas dans le mien, et que l'on y plaçât son esclave, si 
j'y étais mal couché seul. M. Digeon secoua la tête, à l'esclave, 
et je lui dis que c'est que j'étais du Monomotapa, et qu'il n'en 
était pas. 

Nous quittâmes ce propos, pour le long séjour que j'avais 
fait à la campagne et la manière dont on vivait au Grandval. On 
me demanda si la Baronne était fort heureuse. Je répondis, ce 
qui est vrai, qu'elle était heureuse partout où le Baron se trou- 
vait bien, et où elle avait ses enfants et son luth. Pour entendre 
ce qui suit, il faut que vous sachiez que M""* Le Gendre a eu 
occasion de voir M. Suard deux ou trois fois chez M"^ de Grand- 
pré, et que M. Suard est ami de quinze ans de M. Digeon et de 
M"' de Grandpré. A propos de la différence de la vie que la Ba- 
ronne menait au Grandval et de celle qu'elle mène à Paris, je 
remarquai, à son honneur, que les amusements de la ville qui 
lui convenaient le plus étaient sacrifiés sur-le-champ, lors- 
qu'elle ne remarquait pas sur le visage de son mari l'approba- 
tion la plus complète. Comme je prononçais ces mots, j'aperçus 
que M. Digeon et M""" Le Gendre se souriaient l'un à l'autre. 
Cela me déplut. M. Digeon s'en alla donner leçon au petit 
bonhomme. Nous restâmes seuls avecM"'^ deBlacy et moi. Alors, 
prenant un ton beaucoup plus ferme et plus sérieux que je n'ai 
coutume, je dis à M™* Le Gendre que ceux qui ne connaissaient 
M""" d'Holbach que sur la parole de M. Suard ne la connaissaient 
point, parce que M. Suard n'était pas payé pour en dire du bien. 
Je vis, et je crois que je vis bien, que Suard avait eu la malhon- 
nêteté de décrier la baronne dans l'esprit de son ami; que cet ami 
avait fait passer très-légèrement l'opinion fausse qu'il avait eue 
dans l'esprit de M""^ Le Gendre. Après quelques minutes de si- 
lence, M""* Le Gendre alluma son bougeoir et disparut : ce qui 
acheva de confirmer mon soupçon. Voilà donc ce qu'on appelle 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 259 

des honnêtes gens ! Ils sont admis dans une maison ; le maître 
de la maison les comble d'honnêtetés, de bons offices, les prend 
en estime, en amitié, et leur en donne toutes les marques ima- 
ginables ; et pour l'en récompenser, on met tout en œuvre pour 
corrompre sa femme; et quand on n'y a pas réussi, on dit pis 
que pendre de cette femme. Si M. Digeon continue, j'en rabat- 
trai beaucoup. Cet homme voit le genre humain en noir. Il 
ne croit point aux actions vertueuses ; il les déprime ; il les dis- 
pute : s'il raconte un fait, c'est toujours un fait abominable, 
scandaleux. Voilà deux femmes de ma connaissance dont il a eu 
occasion de parler à M'"" Le Gendre; il a mal parlé de toutes 
deux. Elles ont sans doute leurs défauts; mais elles ont aussi 
leurs bonnes qualités. Pourquoi taire les bonnes qualités et ne 
relever que les défauts ? Il y a là dedans au moins une sorte 
d'envie qui me blesse, moi qui lis les hommes comme les au- 
teurs, et qui ne charge ma mémoire que des choses bonnes à 
savoir et à imiter. La conversation entre Suard et M'"'' Le Gen- 
dre, par une méprise de celui-ci, avait été fort vive. Ils avaient 
recherché les raisons pour lesquelles les âmes sensibles s'émou- 
vaient si promptement, si fortement, si délicieusement, au récit 
d'une bonne action. Suard avait prétendu que c'était l'eflet d'un 
sixième sens que la nature nous avait donné pour juger du bon 
et du beau. On me demanda ce que j'en pensais. Je répondis que 
ce sixième sens, que quelques métaphysiciens avaient accrédité 
en Angleterre, était une chimère; que tout était expérimental 
en nous; que nous apprenions dès la plus tendre enfance ce 
qu'il était de notre instinct de cacher ou de montrer. Lorsque 
les motifs de nos actions, de nos jugements, de nos démonstra- 
tions nous sont présents, nous avons ce qu'on appelle la science; 
quand ils ne sont pas présents à notre mémoire, nous n'avons 
que ce qu'on appelle goiit, instinct et tact. Les raisons de nous 
montrer sensibles au récit des belles actions sont sans nombre : 
nous révélons une qualité infiniment estimable; nous promet- 
tons aux autres notre estime s'ils la méritaient jamais par quel- 
que procédé rare et honnête; nous les encourageons ainsi à 
l'avoir. Les belles actions nous font concevoir l'espérance de 
trouver parmi ceux qui nous environnent quelqu'un capable de 
les faire; et par l'extrême admiration que nous leur accordons, 
nous faisons concevoir aux autres l'idée que nous en serions 



260 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

capables nous-mêmes si l'occasion s'en présentait. Indépendam- 
ment de toutes ces vues d'intérêt, nous avons une notion, un 
goût de l'ordre auquel nous ne pouvons résister, qui nous en- 
traîne malgré nous. Toute belle action n'est jamais sans quelque 
sacrifice, et il nous est impossible de ne pas rendre hommage 
à celui qui se sacrifie; quoiqu'en nous sacriiiant, nous ne fai- 
sons pourtant que ce qui nous plaît davantage, nous sommes 
portés avec raison à honorer ceux qui se départent des avan- 
tages les plus précieux pour celui de faire le bien et de s'en 
estimer davantage eux-mêmes, ou d'en être estimés davantage 
des autres; celui qui ambitionne la considération publique fait 
aux autres un compliment fort doux; il leur dit, comme je ne 
sais plus quel ancien : « Romains, combien j'ai passé de jours 
et de nuits pour mériter, pour obtenir un mot flatteur devons I 
On ne se donne pas tant de peine pour ceux qu'on méprise. » 

M°" Le Gendre ne trouve pas que Suard parle facilement. Je 
crois qu'elle a tort. C'est le principal mérite que je lui connaisse. 
Cette discussion me conduisit à parler de ce qui venait d'arriver 
à Deuil. Le curé de cette paroisse passe à celle de Groslay. Il 
était si cher à ses paroissiens, que, malgré leur misère, ils se 
seraient cotisés pour que son sort à Deuil ne fût pas moindre 
qu'à Groslay, si le pasteur y avait consenti. Il alla prendre 
possession, il y a quelques jours, de sa nouvelle cure. Au milieu 
du Te Demn laudamus^ il aperçut dans la foule une vingtaine 
de ses paroissiens qui pleuraient, et voilà la voix qui lui manque 
et les larmes qui lui viennent aux yeux. Tout le monde loua le 
curé et les paroissiens. Cette petite aventure porta merveilleu- 
sement à l'application des principes que j'avais établis. La con- 
versation, qui ne déplaisait pas à M""^ de Blacy, la retint jusqu'à 
dix heures et demie du soir. Je lui donnai le bras, et j'allai 
achever la soirée chez elle; nous y causâmes de maman, de 
vous. (( Quand reviendront-elles ? — Bientôt. — Irez-vous à 
Islc? — Cela dépendra plus du prince que de moi. — L'avez- 
vous vu? — Non. — Et pourquoi? — C'est qu'il est parti pour 
Fontainebleau. — Quand en revient-il ? — Je l'ignore. Il y a 
quatre jours qu'il y est, et il n'a point encore demandé ses che- 
vaux. — Nous n'aurons donc pas maman ici le jour de sa fête? — 
Je ne crois pas. — Je vais lui écrire. — Et moi aussi; bonsoir. » 

Mademoiselle, joignez mes souhaits, mon bouquet et mon 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 261 

baiser aux vôtres. Dites à maman de ma part tout ce que votre 
cœur vous inspirera de doux et de tendre, et ne craignez point 
d'aller au delà de ce que je sens. 

II fait un temps déplorable. La belle dame a bien tort de 
vous retenir seule dans votre triste château. Que fait-elle dans 
sa province? Si elle s'ennuyait seulement la moitié de ce que 
ferait le prince, il y a deux jours que vous seriez à Châlons. 
M"'" Duclos a consulté Damilaville sur son voyage à Paris. Elle 
ne fait que l'embarrasser, lui susciter des querelles à la Briche ; 
il l'aime tout autant à Châlons, et elle y restera si elle suit son 
avis. Je ne lui ai point écrit; mais ma petite bonne l'a fait pour 
moi : c'est la même chose; et puis, ma foi, j'aime mieux méri- 
ter ses reproches que les vôtres. J'ai pris mie ou deux fois la 
plume pour elle, et c'est à vous que j'ai écrit. Hâtez-vous donc 
de revenir. Savez-vous que vous me devez incessamment un 
bouquet? 

Je ne pense pas, dans la position incertaine où se trouve le 
prince, qu'il puisse aller au-devant de son amie ; il attend à 
chaque poste l'ordre de se déplacer. Ce sont tous deux des enfants 
si quinteux, si ombrageux, si pointilleux, si vétilleux, que je ne 
serais point étonné qu'ils se fussent brouillés par lettres. Les 
meilleures gens en amitié sont quelquefois les plus sottes gens 
en amour. Le prince, qui est moraliste jusque par-dessus les 
oreilles, se sera avisé de lui donner quelques conseils sur leur 
bonheur à venir. Il y aura mis toute la douceur, tous les ména- 
ments, tous les égards imaginables; et avec tout cela, on les 
aura mal pris, parce que les despotes en général n'aiment pas 
les conseils, et que les jolies femmes sont toutes despotes. En 
vérité, je ne saurais souffrir les femmes qui mettent quelque 
importance à leurs faveurs, passé la première fois. 

Adieu, bonnes amies ; j'entends le ciel qui se fond en eau. 
Je ne vous écris pas aussi souvent que je le voudrais ; mais en 
revanche je ne finis point. Je compte sur votre solitude et votre 
amitié. Je compte que, quoi que je vous dise, vous ne lisez jamais 
que ces mots : 11 nous aime, il nous aime, puisqu'il croit que 
nous nous prêtons sans dégoût à toutes les misères qu'il nous 
dit. 

A propos, savez-vous que M'"" d'Aine est devenue esprit fort? 
Il y a quelques jours qu'elle nous a déclaré qu'elle croyait que 



262 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

son âme pourrirait dans la terre avec son corps. « Mais pour- 
quoi priez-vous donc Dieu ? — Ma foi, je n'en sais rien. — Vous 
ne croyez donc pas cà la messe? — Un jour j'y crois, un jour je 
n'y crois pas. — Mais le jour que vous y croyez? — Ce jour-là, 
j'ai de l'humeur. — Et allez-vous à confesse? — Quoi faire? — 
Dire vos péchés. — Je n'en fais point; et quand j'en ferais et 
que je les aurais dits à un prêtre, est-ce qu'ils en seraient moins 
faits? — Vous ne craignez donc point l'enfer? — Pas plus que 
je n'espère le paradis. — Mais où avez -vous pris tout cela? — 
Dans les belles conversations de mon gendre : il faudrait, par 
ma foi, avoir une bonne provision de Teligion pour en avoir 
gardé une miette avec lui. Tenez, mon gendre, c'est vous qui 
avez barbouillé tout mon catéchisme ; vous en répondrez devant 
Dieu. — Vous croyez donc en Dieu ? — En Dieu! il y a si long- 
temps que je n'y ai pensé, que je ne saurais vous dire ni oui ni 
non. Tout ce que je sais, c'est que si je suis damnée, je ne le 
serai pas toute seule ; et quand j'irais à confesse, que j'enten- 
drais la messe, il n'en serait ni plus ni moins. Ce n'est pas la 
peine de se tant tourmenter pour rien. Si cela m'était venu quand 
j'étais jeune, j'aurais peut-être fait beaucoup de petites choses 
douces que je n'ai pas faites. Mais aujourd'hui, je ne sais pas 
pourquoi je ne crois rien. Cela ne me vaut pas un fétu. Si je ne 
lis pas la Bible, il faudra que je lise des romans; sans cela, je 
m'ennuierais comme un chien. — Mais la Bible est un fort bon 
roman. — Ma foi, vous avez raison; je ne l'ai jamais lue dans 
cet esprit-là; demain je commence ; cela me fera peut-être rire. 
— Lisez d'abord Ézéchiel. — Ah ! oui; à cause de cette OUa et 
de cette Oliba, et de ces Assyriens qui... — Et dont il n'y a plus 
aujourd'hui. — Et qu'est-ce que cela me fait qu'il y en ait ou 
non ? Il ne m'en viendra pas un; et quand il m'en viendrait une 
douzaine ?... — Vous croyez que vous les enverriez à votre 
voisine ? — C'est selon le moment. — Vous avez donc encore des 
moments? — Pourquoi pas? — Ma foi, je crois que les femmes 
en ont jusqu'au tombeau; que c'est là leur dernier signe de vie ; 
quand cela est mort en elles, le reste est bien mort. Vous riez 
tous, mais croyez que celles qui disent autrement sont des men- 
teuses ; je vous révèle là notre secret. — Oh ! nous n'en abuse- 
rons pas. — Je le crois bien. Encore, ne sais-je : si vous n'aviez 
pour tout partage qu'une femme de mon âge, je veux mourir si 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLA>,D. 263 

je la croyais en sûreté, ni vous non plus. Mais revenons à 

notre incrédulité. — ÎSon; laissons-la 11 me semble que ce 

que nous disons est plus drôle. — Ma foi, vous avez raison. » 

Et voilcà la soirée qui se passe à dire des folies ; Dieu sait 
quelles. Finissons. 

« Vous dormirez tous dans un quart d'heure, et moi il 
faut que je dise mes prières. — Mais ne nous avez-vous pas dit 
que vous ne priez point Dieu? — Et ne faut-il pas que je me 
mette à genoux pour ma femme de chambre? — Et quand vous 
êtes à genoux, à quoi rêvez-vous? — Je rêve à ce que nous 
mangerons demain ; cela ne laisse pas de durer, et ma femme de 
chambre s'en va après cela fort édifiée ; car elle est dévote, et 
elle ne vaut pas mieux pour cela. » 

Si j'avais encore de la place, je vous continuerais ce bavar- 
dage, dont vous avez peut-être déjà trop. Bonsoir donc, bonnes 
amies. 



G IX 

Paris, 11 octobre 1707. 

Je n'y saurais tenir. J'interromps mon Salon pour causer un 
petit moment avec vous. Quelle dilférence de la vie du Grand- 
val et de celle que je mène ici ! Aussi ma santé s'en est-elle 
ressentie : je dors mal; je ne saurais digérer ; j'ai eu une mi- 
graine à devenir fou. Tout cela s'est dissipé ; et il me reste des 
courses que j'ai faites une liberté de membres, une fermeté de 
jarret que je croyais perdues pour toujours. Je ne marche pas, 
je vole. 

Depuis deux jours, je n'ai point vu les chères sœurs. J'ai 
passé la matinée de samedi à travailler; le reste de la journée 
à mes affaires. J'ai sanctifié mon dimanche en faisant compagnie 
à un malade : c'est M. Devaisnes, qui a la grippe la mieux 
conditionnée. 

Je n'ai point encore vu les Van Loo; mais je les verrai 
demain. Michel m'a envoyé le beau portrait qu'il a fait de moi; 
il est arrivé, au grand étonnement de M"" Diderot, qui le croyait 



2ùk LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

destiné à quelqu'un ou à quelqu'une. Je l'ai placé au-dessus du 
clavecin de ma petite bonne. M'"" Diderot prétend qu'on m'a 
donné l'air d'une vieille coquette qui fait le petit bec et qui a 
encore des prétentions. Il y a bien quelque chose de vrai dans 
cette critique. Quoi qu'il en soit, c'est une marque d'amitié de 
la part d'un excellent homme, qui doit m'être et qui me sera 
toujours précieuse. 

J'attends un buste de l'impératrice. Elle a écrit une lettre 
charmante à Marmontel sur son Bélisaire. 11 en a reçu une autre 
du fils de la leine de Suède, avec un très beau présent de sa 
mère: c'est une boîte d'or où l'on a exécuté en émail toutes les 
estampes de son ouvrage. La belle lettre du fils est encore plus 
précieuse que le présent de sa mère. Je tâcherai d'obtenir la 
communication de tout cela, et de vous en régaler. Il a vu, aux 
eaux d'Aix-la-Chapelle, le prince héréditaire de Brunswick, qui 
l'a comblé d'amitiés. Après cela, croyez-vous qu'il puisse être 
sensible aux persécutions de la Sorbonne? J'oubliais de vous 
dire que la digne Sorbonne est bafouée dans toutes ces lettres. 
Le grand inquisiteur d'Autriche, le médecin Van Swieten, a eu 
l'ordre de l'empereur et de l'impératrice de faire compliment 
à Marmontel, et il s'en est reposé sur son fds qui s'en est ac- 
quitté on ne peut pas mieux. Savez-vous ce que je vois dans tout 
cela? C'est que les cours étrangères sont charmées de nasarder 
un peu notre ministère, et n'en perdent pas la moindre occasion. 
Il faut que notre langue soit bien commune dans toutes les con- 
trées du Nord, car ces lettres auraient été écrites par les 
seigneurs de notre cour les plus polis qu'elles ne seraient pas 
mieux. Ce que je vois encore, c'est qu'à en juger par l'estime 
qu'on accorde à l'ouvrage de Marmontel dans ces pays, il faut 
même qu'en politique on n'y soit pas si avancé qu'ici. Cependant 
ils ont là Montesquieu. Ajoutez à tous ces honneurs le plaisir 
d'être vengé par Voltaire. Celui-ci vient de décocher contre les 
Cogé, les Riballier et autres théologiens fanatiques, auteurs de 
la censure, une satire d'une gaieté d'enfant, mais d'une méchan- 
ceté eflroyable. Elle est intitulée : Iloimctctc thêologique \ Tout 
cela vous attend, mais vous ne venez point. 

1. On lit dans la Correspondatue do Giimm, 15 décembre 17U8: (cDamilaviliefit 
l'année dernière un pamphlet intitulé ïHunnêleté Ihéohgique, pour venger Mar. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 265 

Marmontel a encore trouvé aux eaux deux évêques avec les- 
quels il a eu le plaisir de ferrailler tant qu'il a voulu, et c'en 
est un grand pour lui. Ces saints pasteurs disaient, en soupirant, 
que, du train dont on y allait, la religion n'avait pas cinquante 
ans à durer. C'est bien dommage ! Ils prétendent que les portes 
de l'enfer sont à Ferney, et ils oublient qu'il est écrit qu'elles ne 
prévaudront jamais. 

La petite sœur s'est si bien trouvée du voyage de Sceaux, 
qu'elle ne demanderait pas mieux que d'y retournei'. Nous 
attendons le retour du prince et du beau temps pour avoir des 
chevaux. Il serait bien plaisant qu'elle trouvât sa défaite dans 
le lieu même où elle s'égara une fois très-inutilement avec 
M. de ***. Vous en souvenez-vous ? Mais, à propos, n'avez-vous 
point entendu parler de M. Vialet ? Je suis un peu curieux de 
revoir Suai'd, et pour cause. Adieu ; bonsoir, bonnes amies. 
Vous deviez être à Paris le Zi ou le 5 d'octobre. C'est donc 
comme cela que vous tenez parole ? Je vous embrasse de tout 
mon cœur et je vous aime bien. 



GX 

Pnris, le 24 aoJt 1708. 

Mesdames et bonnes amies, 

Vous voilà donc arrivées bien fatiguées, bien malades, malgré 
toutes les politesses et toutes les révérences des maîtres et maî- 
tresses de poste. C'est que vous n'êtes plus faites pour ces vio- 
lentes expéditions-là. 11 faut prendre son parti, et s'en aller 

montel des attaques de l'absurde Riballier et de son aide de camp Cogc ; c'est son 
meilleur ouvrage. 11 nous le donna pour être de M. de Voltaire, et tout le monde 
le crut. En effet, il lavait fait imprimer à Genève et M. de Voltaire l'avait rebouise. 
La première phrase, par exemple : Depuis que la théologie fait le bonheur du monde, 
porte trop visiblement son cachet pour être d'un autre. Cogé lui-même, qui n est 
pas le moins bête du troupeau des cuistres, y avait ctè tromjjè, et croyait être rede- 
vable de V Honnêteté théologique à l'honnêteté de M. de Voltaire. » 



266 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

une autre fois tout doucement à Isle. 11 vaut mieux s'ennuyer 
sur les grands chemins deux ou trois jours de plus que d'exposer 
sa santé. Entendez-vous? Vous en serez quittes cette année pour 
le torticolis. Maman se redressera tout à fait, je l'espère, mais 
vous serez les plus méchantes créatures qu'il y ait au monde, 
si vous souffrez, les années suivantes, qu'elle vieillisse de dix 
ans en vingt-quatre heures. Entendez-vous? J'irai, un de ces 
matins, remercier M. Soldini, et lui demander en grâce, pour 
l'avenir, les meilleurs postillons et les plus mauvais chevaux. 

Vous auriez aussi quelque pitié de moi, si vous saviez l'état 
misérable d'anéantissement où je suis tombé depuis votre dé- 
part. Gela m'est arrivé sans que je m'en doutasse. 11 faut que je 
vous aime deux fois plus que je ne croyais. Je savais pourtant 
bien que je vous aimais beaucoup. Vous, mademoiselle, qui 
devinez tout, devineriez-vous bien d'où je viens? Du concert des 
Tuileries, tout seul. Convenez qu'il faut être bien embarrassé 
de sa personne ; aussi le suis-je; j'ai de l'ouvrage jusque par- 
dessus les yeux, et je ne saurais rien faire. Je suis invité au 
Grandval, à la Briche, à Aubonne, et je ne me soucie pas d'y 
aller. Je ne me trouve bien ni chez moi, ni ailleurs. La compa- 
gnie me déplaît quand j'en ai, et je la souhaite quand elle me 
manque : c'est surtout vers les cinq heures du soir que je sau- 
terais volontiers jusqu'à onze. Vous trouvez les journées trop 
courtes, et moi je les trouve trop longues. 

Ce n'est pas que je n'aie été secouru par quelque distrac- 
tion; j'ai conduit deux Anglais, qu'on m'avait adressés, chez 
Eckard, qui a été, pendant trois heures de suite, divin, merveil- 
leux, sublime. Je veux mourir si, pendant cet intervalle-là, j'ai 
seulement songé que vous fussiez au monde: c'est que je ne 
songeais pas qu'il y eût un monde; c'est qu'il n'existait plus 
pour moi que des sons merveilleux et moi. 

Le lendemain matin, ma petite bonne eut l'impertinence de 
jouer les mêmes pièces devant les mômes auditeurs, et elle ne 
déplut pas. J'allai passer l'après-midi du même jour chez Damila- 
ville.ll avait eu la plus mauvaise nuit; il souffrait encoredesdou- 
leurs inouïes. La glande du cou a repoussé l'œsophage de côté. 11 
marche avec plus de peine que janiais. Son état me lit venir plu- 
sieurs fois les larmes aux yeux. Tronchiu travaille à fondre les 
obstructions ; Bordeu et Roux disent qu'on ne les fondra pas sans 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 267 

établir une suppuration intérieure qui sera suivie d'une lièvre 
lente et de la mort. Ceux-ci ordonnent la douche et les eaux de 
Boui'bonne; celui-là crie qu'il ne soutiendra pas la fatigue du 
voyage, et que les eaux lui seront au moins inutiles. C'est aussi 
l'avis de M'"® de Meaux et du malade. 

Je conçois bien qu'il reste de la passion au malade; mais 
croyez-vous qu'il y ait dans la femme quelque chose de plus 
que de l'honnêteté? Elle ne conseillera jamais à Damilaville 
d'aller s'établira Châlons; mais, s'il y allait de lui-même, en 
serait-elle sincèrement aussi fâchée qu'elle se croit obligée de 
le paraître? Demain j'irai voir Tronchin. 

J'ai vu avant-hier M'^*" Artaud. M"*" Duclos ne sera pas votre 
voisine. M"*" Artaud me fit asseoir dans sa cellule; j'y causai une 
heure ou deux; et vous savez bien, mesdames, qu'il ne faut pas 
tant de temps pour dire bien des folies. J'en dis donc, et on les 
écouta en souriant et en baissant les yeux. 

Hier matin, je conduisis mes deux Anglais chez M"^ Bayon, 
que j'avais prévenue. Elle joua comme un ange; son âme était 
tout entière au bout de ses doigts. Mes bons Anglais croyaient 
qu'elle faisait tout cela pour eux : oh ! que non! c'était pour 
leur ami Bach, à qui ils ne manqueront pas d'en parler avec 
enthousiasme; commission qu'elle leur donnait sans qu'ils s'en 
aperçussent, et peut-être sans s'en apercevoir elle-même. 

J'ai reçu trois lettres d'Aix-la-Chapelle ; deux du prince, une 
de sa femme. J'ai bien peur que M""* la princesse Galitzin ne soit 
une mauvaise tête. Imaginez que sa lettre est anonyme; qu'elle 
contient la satire d'elle-même la plus sanglante, la moins mé- 
nagée et la plus indécente; et cela avec tant de sérieux et de 
vérité, que, si le prince ne m'eût pas dit le mot de l'énigme, 
je m'y serais trompé, et j'en aurais à coup sûr conçu la plus 
cruelle inquiétude. Que dites-vous de cette bizarrerie? Cette 
lettre est incroyable. Il faut la voir. Grimm, à qui je l'ai mon- 
trée, doute encore qu'elle soit d'elle, en dépit de l'avis du 
prince qui ne permet pas d'en douter. On me reconnnande fort 
de ne la communiquer à personne, parce qu'elle pourrait compro- 
mettre la réputation de la femme et du mari. Madame Galitzin! 
et si, par hasard, on l'avait décachetée à la poste? Vous pen- 
serez comme moi qu'avec un peu de sens, d'esprit et de dignité, 
on n'aurait point eu recours à une espièglerie aussi maussade, 



268 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

dans une circonstance sérieuse et qui prêtait par elle-même 
à des choses tendres, douces, honnêtes, touchantes et dé- 
licates. 

Au milieu de son ivresse, le prince ne me paraît pas sans 
quelque souci sur un mariage contracté avant d'avoir obtenu 
le consentement de sa famille et l'agrément de sa cour. Mais il 
croit qu'on le boudera pendant quelque temps et qu'ensuite tout 
ira bien. 

L'impératrice persiste à le rappeler, à ce qu'il me dit lui- 
même. Cela m'est confirmé par une lettre de Falconet, qui croit 
toujours avoir fait la plus belle chose du monde en donnant de 
la publicité à son démêlé avec M. de La Rivière. 11 continue de 
le déchirer à belles griffes. C'est un homme à qui la faveur a 
tourné la tète. 

Puisque je suis en train de vous rendre compte de mon 
temps, il ne faut pas oublier de vous dire que j'ai été une fois 
à Monceaux, où la journée se serait assez agréablement passée, 
si le petit ouragan ÎSaigeon ne s'était brouillé avec deux de ses 
amis à propos d'une question de musique. 11 avait raison au 
fond; mais il avait doublement tort dans la forme : il a fait ser- 
ment de ne disputer de sa vie, et de fuir M""' Blondel. 

Voilà tout, je crois, mais tout, comme si j'étais à confesse, 
excepté que j'ai écrit à M. de Saint-Florentin, au nom d'une 
femme malheureuse, une lettre vraiment sublime* : vous la 
verrez. Il n'y a qu'un moment pour faire ces choses-là; ce mo- 
ment passé, on n'y revient plus. 

Madame de Blacy, j'ai votre petit agenda sous les yeux; je 
n'ai rien fait encore; mais je ferai tout. Aimez-moi bien, mais 
pas tant que je vous aime, car il y aurait peut-être un peu de 
péché. 

Maman, recevez mon respect et mon remerciement pour toutes 
les choses douces que M"*^ Yolland me dit de votre part. Je n'en 
rabats rien, au moins; je voudrais les mériter autrement que 
par des bagatelles. Je ne vous recommanderais pas votre santé, 
si je pouvais me persuader qu'elle vous fût aussi chère qu'à vos 
enfants. Dites bien à ces enfants-là que s'ils souffrent que vous 
en abusiez, je les haïrai à la mort. Soyez éternelle comme vous 

1. C'est la lettre dont M""^ de Vaudcul cite quelques lignes. Voir t. I, p. L. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 269 

en êtes menacée, si vous voulez conserver la paix entre nous. 
Bonjour, maman. Donnez menotte. 

Bonjour, mademoiselle. Ah! si vous étiez ici, ou si j'étais là, 
le beau bouquet que je vous offrirais! L'accepteriez-vous? C'est 
autre chose. Je vous embrasse de toute mon âme, comme il y 
a douze ans, et je joins ma fleurette à celle de maman et de 
votre sœur. Toujours, mon amie, toujours! 

Bonsoir et bonne nuit, toutes trois. Je cesse de jaser avec 
vous précisément à l'heure que je vous quittais. 

La veille de la Saint-Louis 17(58. 



P.S.ie n'ai pas le temps de faire contre-signer celle-ci. Les 
autres le seront. 



CXI 

Paris, ce 28 août 1708. 

Mesdames et bonnes amies. 

Vous vengeriez-vous cette année de mon silence de l'an 
passé? seriez -vous mortes toutes trois, et n'en resterait-il pas 
du moins une qui m'instruisît du sort des deux autres? 

Je suis très-assidu chez Damilaville. M'"''Duclos et moi nous 
attendons avec une égale impatience qu'il plaise à M. Gaudet 
d'ouvrir ses dépêches et de nous envoyer nos lettres ; mais son 
mari n'est pas plus exact que vous. Elle le boude de son côté. 
Je vous boude du mien. Nous causons et nous jouons, pour ne 
plus penser à des gens qui nous oublient. 

Les glandes du malade s'alTaissent un peu ; mais ses forces 
tombent, et ses douleurs continuent. Le médecin, en attaquant 
le vice radical, joue à croix ou pile la vie de son patient. Je ne 
lui en sais pas mauvais gré. J'aimerais mieux être mort que de 
vivre à la condition de payer un petit intervalle de rémission de 
cinq à six mois de souffrances. Il faut être le premier ministre 
du maître du monde pour oser dire : Crucifiez-moi, cassez-moi 



270 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

bras et jambes, arrachez-moi les dents l'une après l'autre ; pourvu 
que j'existe, tout est bien. 

C'est aujourd'hui lundi. xM"'= Duclos part jeudi. Damilaville 
sera vendredi ou samedi installé dans son nouvel appartement. 

Cette pauvre femme s'en retourne l'càme pleine de chagrin 
qu'elle dévore. Elle m'a jeté à la dérobée quelques mots d'après 
lesquels j'ai compris que ses soins étaient payés de mauvais 
procédés. 

On lui avait fait espérer une chambre dans le nouveau do- 
micile; il y a trois ou quatre jours qu'on lui a déclaré qu'il n'y 
fallait plus compter ; et la voilà sur le point de vendre ses petits 
meubles pour rien, et forcée, lorsqu'elle reviendra, de faire en 
règle la fonction de garde-malade, en couchant au pied d'un 
lit sur un matelas et des sangles. Sa rivale ne la connaît guère, 
elle s'y résoudra. Il est bien cruel de priver un homme des 
soins qu'on lui doit, et qu'on n'a nulle envie de lui rendre, et 
de prendre, pour y réussir, un moyen qui rendra ces soins infi- 
niment pénibles à celle qui aura le courage de s'y livrer. C'est 
dire : Ou tu le laisseras périr, ou tu périras en le secourant. 

Ma maison est un petit hôpital en règle ; ma femme a les 
pieds tiraillés de son humeur goutteuse ; ma petite a le visage 
et les yeux bouffis d'un rhume conditionné comme pour M"*"***. 
Une nouvelle servante est tombée malade tout en s'installant; 
]yjme Di(;[erot en a le plus grand soin : elle la regarde comme un 
pauvre que la Providence lui a adressé. C'est ma phrase qu'elle 
a tout de suite adoptée. 

Je viens de dîner chez le baron de Gleichen, qui attend de- 
main ou après l'arrivée de son roi. Une petite femme, que je vous 
nommerais bien, lui dit étourdiment : « Monsieur le baron, votre 
roi! c'est une tète... » — Et le baron ajouta : « Couronnée, 
madame. » 

J'étais invité à aller dîner demain mercredi, à Aubonne, chez 
M. de Saint-Lambert ; mais j'ai mieux aimé recevoir les adieux 
de M""" Duclos. 

La partie devait cependant se faire avec l'abbé Personnel, 
Suard et le chevalier de Chastellux, que j'aurais étouffé à force 
de l'embrasser. Vous avez su son aventure à Calais avec un offi- 
cier exclu de son régiment; mais vous ne l'avez pas sue tout 
entière. Ils s'en revenaient à la ville; le chevalier était blessé 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLL.\ND. 271 

de trois coups d'épée, dont un pénétrait de trois doigts dans sa 
poitrine. L'officier dit à son colonel : « Monsieur le chevalier, 
vous marchez, ce me semble, très-fermement, et je crois (jue 
nous pourrions recommencer. — Très-volontiers », répondit le 
chevalier; et voilà derechef les épées tirées. Celle de l'ofiicier, 
dans le combat, s'embarrasse dans la manche du chevalier ; le 
chevalier la saisit, et, lui appuyant la pointe de la sienne sur 
la gorge, lui dit : « Je pourrais vous tuer ; mais je vous donne la 
vie que vous ne méritez pas. Allez, vous n'êtes qu'un lâche. » 

Tous les honnêtes gens sont fâchés qu'il ne l'ait pas tué; et 
il n'y a pas un d'eux qui ne fut fort vain d'avoir fait comme 
le chevalier. Est-ce sentiment de justice? est-ce envie secrète? 
Ma foi, je n'en sais rien. 

C'est Suard qu'on a chargé de m'inviter à la partie d"Au- 
bonne. J'ai profité de l'occasion que j'avais de lui écrire pour 
lui laver la tête d'importance. Vous savez ou vous ne savez pas 
qu'il avait eu l'indiscrétion de m'envoyer sous une enveloppe 
volante un livre anglais rempli de figures infâmes. J'ai tâché 
de lui faire comprendre les suites possibles de son action , la 
corruption de ma fille, et mon éternelle haine. Voilà nos gens 
qui portent dans leur poche la toise dont ils mesurent si stric- 
tement les ouvrages et les procédés; et voilà un d'entre eux qui 
s'expose à faire sécher son ami de douleur, et qui fait ce qu'un 
freluquet de quinze ans, qui aurait eu à envoyer un pareil 
ouvrage rue Froidmanteau, à une catin, n'aurait pas fait, par 
respect pour lui-même. 

Madame de Blacy, voilà une de vos affaires faite. Priez Dieu 
pour son succès. J'ai appris par l'abbé Le Monnier que 
M. Trouard partait samedi prochain pour Orléans, avec 
M. l'évêque d'Orléans ; et aussitôt je me suis mis à écrire à 
M. Trouard une lettre qu'il pût montrer à l'évêque. Je ne sais 
ce qu'elle produira; mais je puis vous assurer qu'elle n'est 
pas plus mal que les placets. 

Je ne sais si M. de Villeneuve est de retour d'Alsace : je 
le saurai demain ou après, et je l'aurai vu. Quoique vous ne 
parliez plus, je vous crois cependant toutes les trois vivantes. 

Maman, n'allez-vous pas trouver que mademoiselle fait bien 
de me laisser avec les incertitudes qu'elle m'a jetées sur sa 
santé? H faut avoir une belle habitude de gâter ses enfants. 



"72 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 



-y 



Attendez-vous que vous serez punie : tôt ou tard les parents 
sont châtiés pour leurs enfants gâtés. Faites-moi dire au moins 
que vous vous portez bien, et que vous êtes légère comme un cerf 
et droite comme un jonc, et je les dispense du reste. Cela n'est 
pas vrai ; mais un mot d'elles-mêmes, et je les tiens quittes. 

Mademoiselle, songez-y bien ; je ne vous écrirai plus : j'écri- 
rai à maman, j'écrirai à ma sœur aînée qui m'aime et que j'aime 
mieux que vous; et je leur enjoindrai bien de ne vous pas souf- 
fler un mot de moi, ni à moi un mot de vous. 

Voilcà l'Académie française déshonorée derechef, et l'Acadé- 
mie de peinture dans la boue : je vous raconterai cela une autre 
fois. 

Enfin, la fille du marquis a changé de nom. Le père en est 
fou. De sa vie, il n'a été si délicieux à voir et à entendre. 

Aimez-moi toujours, ce sera fort bien fait : mais dites-le- 
moi quelquefois. 



CXII 

Paris, le 10 septembre 17-38. 

Je ne fais rien, mais rien du tout, pas même ce Salon dont 
j'espère que ni Grimm ni moi ne verrons la fin. Ce n'est pas que 
le soir, quand je me couche, je n'aie la tête remph'e des plus 
beaux projets pour le lendemain. Mais le matin, quand je me 
lève, c'est un dégoût, un engourdissement, une aversion pour 
l'encre, les plumes et les livres, qui marque ou bien de la pa- 
resse, ou bien de la caducité. J'aime mieux me tenir les 
jambes et les bras croisés dans l'appartement de madame et de 
mademoiselle, et perdre gaiement deux ou trois heures à les 
plaisanter sur tout ce qu'elles disent et qu'elles font. Quand je 
les ai bien impatientées, je trouve qu'il est tard pour se mettre 
à l'ouvrage; je m'habille et je m'en vais. Où? ma foi, je n'en 
sais rien : quelquefois chez Naigeon, ou chez Damilaville; un 
autre jour chez M"" Bayon, qui se met à son clavecin pour moi, 
et qui me joue tout ce que je veux. Le quai des bouquins est ma 
dernière ressource. Ce qui me fâche de ce temps-là, c'est ce que 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 2*73 

nous n'aurons ni raisin ni vin. Du reste, je le trouve très-bien 
employé. J'avais deux Anglais à promener; ils s'en sont allés 
après avoir tout vu. Je trouve qu'ils me manqueni beaucoup. 
Ceux-là n'étaient pas enthousiastes de leur pays, ils remar- 
quaient que notre langue avait atteint le dernier point de per- 
fection, tandis que la leur était restée presque barbare. « C'est, 
leur dis-je, que personne ne se mêle de la vôtre, et que nous 
avons quarante oies qui gardent le Capitole », comparaison qui 
leur parut d'autant plus juste, qu'ainsi que les oies romaines, 
les nôtres gardent le Capitole et ne le défendent pas. 

Les quarante oies viennent de couronner une mauvaise 
pièce'; pièce plus jeune encore que l'auteur; pièce dont on 
fait honneur à Marmontel ; pièce que celui-ci a lue à l'assem- 
blée publique, sans que sa déclamation séduisante en ait pu 
dérober la pauvreté; pièce qui a ôté le prix à un certain M. de 
Rulhières, qui avait envoyé au concours une satire excellente 
sur l'inutilité des disputes, excellente pour le ton et pour les 
choses, et qu'on a cru devoir exclure sous prétexte de personna- 
lités. Ce jugement des oies a donné lieu à une scène assez vive 
entre Marmontel et un jeune poëte appelé Chamfort, d'une 
figure très-aimable, avec assez de talent, les plus belles appa- 
rences de la modestie, et la suffisance la mieux conditionnée. 
C'est un petit ballon dont une piqûre d'épingle fait sortir un 
vent violent. Voici le début du petit ballon. « 11 faut, mes- 
sieurs, que la pièce que vous avez préférée soit excellente. — 
Et pourquoi cela? — C'est qu'elle vaut mieux que celle de La 
Harpe. — Elle pourrait valoir mieux que celle de La Harpe et 
n'être pas excellente. — Mais j'ai vu celle-ci. — Et vous l'avez 
trouvée bonne? — Très-bonne. — Cela prouve que vous ne 
vous y connaissez pas. — Si celle de La Harpe est mauvaise, et 
si pourtant elle est meilleure que celle de M. de Langeac, celle- 
ci est donc détestable? — Cela se peut. — Et pourquoi ré- 
compenser une pièce détestable? — Et pourquoi n'avoir pas fait 
cette question-là quand elle a couronné la vôtre?... » etc., etc. 
Quoi qu'il en soit, tandis que Marmontel donnait les étrivières 
à Chamfort, le public, de son côté, n'épargnait pas l'Académie. 

l. Tout ce paragraphe se retrouve presque textuellement t, XI, p. 37 i. L'épisode 
du prix de sculpture y figure aussi; on peut le lire en outre, avec quelques 
variantes, t. XVIII, p. 297. 

XIX. ^8 



274 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

L'homme de Genève continue de persécuter le pauvre La 
Bletterie. Yoici un nouveau trait qu'il vient de lui décocher : 

Un mendiant poussait des cris perçants ; 
Choiseul le plaint, et quelque argent lui donne. 
Le drôle alors insulte les passants, 
Choiseul est juste : aux coups il l'abandonne. 
Cher La Bletterie, apaise ton courroux ; 
Reçois l'aumône et souffre en paix les coups. 

Le cher La Bletterie a sollicité une délibération de l'Acadé- 
mie, par laquelle tout encyclopédiste et tout adhérent à VEn- 
cyclopédie fût exclu à perpétuité de ce corps. 

Voilà l'histoire du déshonneur de l'Académie française; et 
voici l'histoire du déshonneur de l'Académie de peinture, que 
je vous avais promise. Vous savez que nous avons ici une école 
de peinture, de sculpture et d'architecture, dont les places 
sont au concours. On demeure trois ans dans cette école ; on y 
est nourri, chauffé, éclairé, instruit, et gratifié de trois cents 
livres tous les ans. Quand on a fait son triennat, on est envoyé 
à Rome, où nous avons une autre école. Les élèves y jouissent 
des mêmes avantages qu'à Paris, et ils y ont cent francs de plus 
par an. Il sort de l'école de Paris, tous les ans, trois élèves qui 
vont à l'école de Rome, et qui font place ici à trois nouveaux 
entrants. Songez de quelle importance sont ces places pour des 
enfants dont communément les parents sont pauvres ; qui ont 
coûté beaucoup d'argent à ces pauvres parents ; qui ont travaillé 
pendant de longues années, et à qui on fait une injustice très- 
criminelle lorsque c'est la partialité des juges et non le mérite 
des concurrents qui dispose de ces places. 

Tout élève, fort ou faible, peut mettre au prix. L'Académie 
donne un sujet. Cette année, c'était le triomphe de David, après 
la défaite du Philistin Goliath. Chaque élève fait son esquisse 
au bas de laquelle il écrit son nom. Le premier jugement de 
l'Académie consiste à choisir entre ces esquisses celles qui sont 
dignes de concourir; elles se réduisent ordinairement à sept ou 
huit. Les jeunes auteurs de ces esquisses, peintres ou sculp- 
teurs, sont obligés de conformer leurs tableaux ou bas-reliefs 
aux esquisses sur lesquelles ils ont été admis. Alors on les 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 275 

enferme chacun séparément, et ils travaillent cà lem-s morceaux. 
Ces morceaux faits, sont exposés au public pendant plusieurs 
jours; et l'Académie adjuge le prix ou l'entrée à la pension le 
samedi qui suit le jour de la Saint-Louis. 

Ce jour, la place du Louvre est couverte d'artistes, d'élèves 
et de citoyens de tous les ordres. On y attend en silence la no- 
mination de l'Académie. 

Le prix de peinture fut accordé à un jeune homme appelé 
Vincent. Aussitôt il se fit un bruit d'acclamations et d'applau- 
dissements. Le mérite, en effet, avait été récompensé. Le vain- 
queur, élevé sur les épaules de ses camarades, fut promené 
tout autour de la place; et après avoir joui des honneurs de 
cette espèce d'ovation, il fut déposé à la pension. C'est une cé- 
rémonie d'usage qui me plaît et qui vous fera plaisir. 

Cela fait, on attendit en silence la nomination du prix de 
sculpture. 11 y avait trois bas-reliefs de la première force. Les 
jeunes élèves qui les avaient faits, et qui espéraient que le prix 
appartiendrait à l'un d'eux, se disaient amicalement : « J'ai fait 
une assez bonne chose, mais tu en as fait une belle; et si tu as 
le prix, je m'en consolerai. » Eh bien, mesdames, ils en ont été 
frustrés tous les trois. La cabale l'a adjugé à un nommé Moitte, 
élève de Pigalle... Revenons à nos assistants sur la place du 
Louvre. 

C'était une consternation muette. L'élève appelé Millot, cà qui 
le public, la partie saine de l'Académie, et ses camarades, 
avaient adjugé le prix, se trouva mal. Alors il s'éleva un mur- 
mure, puis des cris, des injures, des huées, de la fureur. Ce fut 
un tumulte effroyable. Le premier qui se présenta pour sortir 
fut l'abbé Pommyer, membre honoraire. La porte était obsédée; 
il demanda qu'on lui fit passage. La foule s'ouvrit, et tandis 
qu'il traversait, on lui criait : Passe... L'élève injustement cou- 
ronné parut ensuite ; les plus jeunes de ses camarades s'atta- 
chèrent à ses vêtements et lui crièrent : Croiîte, croule abomi- 
nable^ tu n entreras pas; nous t'assommerons j^lntôl. Et puis, 
c'était un redoublement de cris, de huées à ne pas s'entendre. 
Ce Moitte, tout tremblant, tout déconcerté, leur disait : « Mes- 
sieurs! ce n'est pas moi, c'est l'Académie » ; et on lui répon- 
dait : « Si tu n'es pas un infâme, remonte et va leur dire que 
tu ne veux pas entrer. » H s'éleva, dans ces entrefaites, une 



276 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

voix qui disait : Mettons-le à quatre pattes, et promenons-le 
autour de la place, avec Millot sur son dos. Peu s'en fallut que 
cela ne s'exécutât. Cependant les académiciens, qui) s'attendaient 
à être siffles, honnis, bafoués, n'osaient se montrer. Ils ne se 
trompaient pas : ils le furent avec le plus grand éclat possible. 
Cochin avait beau leur crier : Que les mécontents viennent s ins- 
crire chez moi, on ne l'écoutait pas; on bafouait, on sifflait, on 
honnissait. Pigalle, le chapeau sur la tête, et du ton que vous 
lui connaissez, s'adressa à un particulier qu'il prit pour un 
artiste et qui ne l'était pas; il lui demanda s'il était en état de 
juger mieux que lui. Ce particulier, enfonçant son chapeau sur 
sa tête, lui répondit qu'il ne s'entendait pas en bas-reliefs, mais 
qu'il se connaissait en insolents. Vous croyez peut-être que la 
nuit survint, et que tout s'apaisa. Pas tout à fait : les élèves 
indignés s'ameutèrent, et concertèrent pour la première assem- 
blée de l'Académie une nouvelle avanie. Ils s'informèrent exac- 
tement qui est-ce qui avait été pour Millot, et qui est-ce qui 
avait été pour Moitte. Ils s'assemblèrent tous le samedi suivant 
sur la place du Louvre, avec tous les instruments d'un chari- 
vari, et bonne résolution de les employer; mais cette résolution 
ne tint pas contre la crainte de la garde et de la prison. Ils se 
contentèrent de former une haie au milieu de laquelle tous 
leurs maîtres seraient forcés de passer. Boucher, Dumont, Van 
Loo et quelques autres défenseurs du mérite, se présentèrent 
les premiers, et les voilà entourés, accueillis, embrassés et 
applaudis. Arrive Pigalle. A peine est-il engagé dans la file 
qu'on s'écrie : du dos! qu'il se fait un demi-tour, et qu'on le 
salue du derrière. Mêmes honneurs à Cochin, mêmes honneurs 
à M. et à M"" Vien, mêmes honneurs aux autres. 

Les académiciens ont fait casser tous les bas-reliefs, afin 
qu'il ne restât aucune trace de leur injustice. Vous ne serez 
peut-être pas fâchée de connaître celui de Millot; je l'ai vu et 
je vais vous le décrire. 

A droite, trois grands Philistins, bien contrits, bien humi- 
liés; l'un les bras liés sur le dos; un Israélite, occupé à lier 
les bras des deux autres. Ensuite, le jeune David, porté sur 
son char par des femmes dont une, prosternée, embrasse ses 
jambes; d'autres l'élèvent; une dernière le couronne. Puis son 
char attelé de deux chevaux fougueux ; à la tête de ces che- 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 277 

vaux, un écuyer qui les lient par la bride, et se disposa à re- 
mettre les rênes au triomphateur. Sur le devant, un vigoureux- 
Israélite qui enfonce une pique dans la tète de Goliath, qu'on 
voit énorme, renversé, effroyable, les cheveux épars sur la 
terre. Plus loin, à gauche, des femmes qui dansent, qui chan- 
tent, qui accordent leurs instruments. Parmi celles qui dan- 
sent, une espèce de bacchante, frappant du tambour, déploie, 
avec une grâce infinie, jambes et bras en l'air. Sur le devant, 
une autre danseuse qui tient son enfant par la main; l'enfant 
danse aussi; mais il a le regard attaché sur l'horrible tête, et 
son expression est mêlée de terreur et de joie. Sur le fond, des 
hommes, des femmes, la bouche ouverte, les bras élevés, en 
acclamation. 

Ils ont dit que ce n'était pas là le sujet, et on leur a répondu 
qu'ils reprochaient à l'élève d'avoir du génie. Ils ont repris le 
char, qui n'est pas même une licence. Cochin, plus adroit, m'a 
écrit que chacun jugeait par ses yeux, et que celui qu'il avait 
couronné lui avait montré plus de talent; discours d'un homme 
sans goût et sans bonne foi. D'autres ont avoué que le bas-relief 
de Millot était excellent, à la vérité; mais que Moitte était plus 
habile, et on leur a demandé à quoi bon les prix si l'on jugeait 
la personne et non pas l'ouvrage? 

Mais écoutez une singulière rencontre de circonstances. 
C'est qu'au moment où Millot était dépouillé par l'Académie, 
mais au même moment, je lisais une lettre de Falconet où il 
me disait : « J'ai vu chez Le Moyne un élève appelé Millot, qui 
m'a paru avoir du talent et de l'honnêteté; tâchez de me l'en- 
voyer; je vous laisse le maître des conditions. » Je cours chez 
Le Moyne ; je lui fais part de ma commission. Le Moyne lève les 
mains au ciel, et s'écrie : » La Providence! la Providence ! '> 
Et moi, d'un ton bourru, je léponds : « La Providence! la 
Providence ! Est-ce que tu crois que la Providence a été faite 
pour réparer vos sottises! » Millot survient; je l'invite à me 
venir voir. Le lendemain, il est chez moi. Ce jeune honmie était 
défait comme après une longue maladie; il avait les yeux gon- 
flés et rouges; il me disait d'un ton à me déchirer : « Après 
avoir été à charge à mes pauvres parents pendant dix-sept ans, 
au moment où j'espérais ! Après avoir travaillé dix-sept ans, 
depuis la pointe du jour jusqu'à la nuit! Ah! monsieur! je suis 



278 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

perdu. Encore, si j'avais l'espérance de gagner le prix l'an qui 
vient; mais rien n'est plus incertain; il y a là un Stouf, un 
Foucou ! » Ce sont les noms de ses deux concurrents de cette 
année. Je lui proposai le voyage de Russie; il me demanda le 
reste de la journée pour en délibérer avec lui-même et ses amis. 
Il revint, il y a quelques jours, et voici sa réponse : « Monsieur, 
je suis on ne saurait plus sensible à vos offres ; j'en sens tout 
l'avantage; mais on ne suit pas notre talent par intérêt. Il faut 
présenter aux académiciens une occasion de réparer leur injus- 
tice; il faut aller à Rome ou mourir! » Et voilà, bonnes amies, 
comme on décourage, on désole le mérite; comme on se désho- 
nore soi-même et son corps; comme on fait le malheur d'un 
élève et le malheur d'un autre, à qui ses camarades jetteront 
au nez, sept ans de suite, la honte de sa réception, et comme 
il y a quelquefois du sang répandu. 

L'Académie inclinait à décimer les élèves. Roucher, doyen 
de l'Académie, refusa d'assister à cette délibération. Van Loo 
représenta qu'ils étaient tous également innocents ou coupa- 
bles; que leur code n'était pas militaire; et qu'il ne répondait 
pas des suites. En effet, si ce projet avait passé, les décimés 
étaient bien résolus à cribler Cochin de coups d'épée. Cochin, 
plus en faveur et plus envié, a supporté la plus forte partie de 
la haine des élèves et du blâme public. 

Je lui écrivais, il y a quelques jours : « Eh bien ! vous avez 
donc été hués, honnis, bafoués par vos élèves. Ils pourraient 
bien avoir tort; mais il y a cent à parier contre un qu'ils ont 
raison. Ces enfants-là ont des yeux, et ce serait pour la pre- 
mière fois qu'ils se seraient trompés. » 

En effet, à peine les prix sont-ils exposés qu'ils sont jugés 
par les élèves, et qu'ils ont dit : Voilà le meilleur. J'ai appris, 
à cette occasion, un trait singulier de Falconet. Son fils avait 
concouru. Les prix étaient exposés, et celui du jeune Falconet 
n'était pas bon. Son père le prit par la main, et, le conduisant 
dans le salon, il lui dit: « Tiens, juge toi-même. » L'enfant 
avait la tête baissée, et ne répondait rien. Alors le père, se tour- 
nant vers les académiciens, ses confrères, leur dit : « Il a fait 
un sot prix, et il n'a pas le courage de le retirer. Ce n'est pas lui, 
messieurs, qui l'emporte, c'est moi. » Puis il mit le tableau de 
son fils sous son bras, et s'en alla. Ah ! si ce bourru-là, qui est 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 279 

juste et qui déteste Pigalle, avait été à Paris, et à la séance de 
l'Académie!... 

Depuis que les pièces de poésie qui ont concouru ont été 
imprimées, on a fait ces deux vers h propos de celle de M. de 
Langeac : 

Ordre à nos grands esprits de trouver ces vers beaux. 
Sig7ié Louis, et plus bas Phelippeaux. 

Eh bien ! mademoiselle, voilà ma question ; et, si une de mes 
lignes vaut une page des vôtres, où en êtes-vous? Quand serez- 
vous quitte? Mais dormez sur cette dette; j'ai de la conscience, 
et je sais qu'un grain d'or vaut une masse de billon. 

Il y a quatre jours que Damilaville demeure rue Saint-Honoré ; 
il y en a trois que M'"*^ Duclos est partie. Elle n'espère plus 
revoir son ami, et elle s'en est séparée désolée. C'est une belle 
et bonne âme. Elle a bien souffert. M'"« de Meaux y était-elle, 
son malade la traitait précisément comme une garde. N'y était- 
elle pas, le ton honnête reprenait. J'allai le voir avant-hier. Il 
y avait la dame en question, sa fille, le joli doyen, Grimm, 
d'Alembert, M'"'' d'Épinay, je ne sais qui encore, et moi. 

Chacun de ces oiseaux avait son ramage, et je vous jure que 
le voisinage de cette volière ne vous aurait pas déplu. On remar- 
qua que la galanterie était en nature; que les animaux étaient 
galants; que l'homme devait avoir sa manière propre de l'être : 
et puis voilà les mœurs des différents peuples en jeu. Le sau- 
vage, qui se grille avec des allumettes; le Musulman, qui se 
taillade avec son couteau ; l'Espagnol, qui se transit sous une 
gouttière, la guitare à la main ; le Français, qui pirouette, sifile, 
persifle, montre sa jambe et ses dents. M. le doyen en est pour 
le physique bien pur, bien dégagé de toute la mauvaise morale 
de cette passion. C'est une affaire de la part des femmes : 
témoin ces rustres à larges épaules qui les traitent mal, et 
dont elles raffolent. Je croyais, moi, que les femmes ne leur 
restaient que parce qu'elles n'étaient jamais sûres d en être 
aimées; affaire de vanité. Ce texte mène loin, je les y laissai. 
Je m'en revenais; ce vent, à écorner les chèvres, ne soiU- 
flait plus; il faisait doux, le ciel était étoile, et je m'en réjouis- 
sais pour les promenades douces qu'il promettait à mes amies. 



280 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

Je ne vous ai pas dit un mot de la santé du malade. Il est 
plus faible et plus maigre que jamais; la fièvre est continue, 
les douleurs sans rémission, les glandes plus enflées; il y en a 
même sous le menton de nouvelles; les maxillaires si grosses 
qu'il ne peut baisser le bras. Bordeu dit tant pis; ïronchin 
dit tant mieux. J'ai bien peur que Bordeu ne soit un grand 
médecin. M'"^ Duclos m'a dit que les symptômes et les souf- 
frances étaient précisément comme il les avait prédites. Au 
reste, il a le plus gai des appartements : les bocages du prési- 
dent Hénault et d'autres sont sous fenêtres; le massif des 
arbres des Tuileries au delà. 

Eh bien ! la lettre sublime à M. de Saint-Florentin n'a pas 
été inutile. Il a envoyé, par une croix, quelques louis qu'on a 
laissés honnêtement sur la cheminée, et promis des secours et 
une visite en personne. Il n'est donc pas tout à fait inutile de 
savoir écrire; et l'éloquence peut briser les pierres. 

Je bois du lait le malin, de la limonade le soir ; je me porte 
bien ; j'en suis surpris ; et le Baron me prouve, par Stahl et 
Beccher, que j'ai tort d'être surpris. 

J'aurais bien encore une autre belle lettre à vous faire voir, 
un placet de Poinsinet à vous envoyer, votre dernière à répon- 
dre; mais la marge me manque. Rappelez-moi tout cela, avec 
une fable et un ou même deux contes de ma façon. 

Continuez toutes trois de vous bien porter : c'est une des 
conditions de notre traité. Je reçois une carte dans ce moment ; 
c'est d'une des demoiselles Artault, qui me charge de vous 
apprendre la mort de M. Dupérier, arrivée la veille de la fête 
de la Vierge. Il était mort à deux heures après midi; à trois, le 
scellé élait apposé. 

Mes respects à toutes. Il n'y a pas de place pour davantage. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 281 



GXIII 

Paris, le l" octobre 1768. 

Mademoiselle, vous n'écrivez point; vous ne répondez point 
aux lettres qu'on vous écrit; vous vous laissez fourvoyer par 
l'abbé Marin, que je commence à haïr, et que j'abhorrerai inces- 
samment. Je vous boude, et, tout en vous boudant, j'allais 
oublier que c'est demain la fête de maman. Je vous prie de lui 
offrir mes souhaits, mon tendre et sincère attachement, et tout 
mon respect. Dites-lui bien que tant que je vivrai il lui restera 
un joli enfant; et puis vous irez prendre M"' de Blacy par la 
main, et vous leur offrirez à chacune un baiser de ma part. 
Voilà, par exemple, une commission qui ne vous déplaira pas. 

11 faut que vous sachiez que M. d'Invaux a commencé à 
faire des siennes. A juger de son projet par sa première opéra- 
tion, il est excellent; c'est de couper, autant qu'il pourra, de 
ces mains inutiles et rapaces par lesquelles passent les revenus 
du roi, avant que d'arriver à la dernière. 

M. de Boulogne, intendant des finances, chassé. 

M. Amelin, en fuite. 

M. Cromot, plus rien. 

Je vous jure que les receveurs généraux des finances ne 
dorment pas si paisiblement que moi. 

Les premiers fermiers généraux s'entendaient mieux que 
leurs successeurs. Ils n'avaient garde de faire parade de leurs 
énormes fortunes. Ils avaient une apparence modeste. Ils mou- 
raient, et leurs enfants trouvaient des tonnes d'or. Boësnier est 
un des premiers qui aient étalé tout le faste de l'opulence. Je 
trouve à cela plus de maladresse encore que d'imprudence. 
Quelle opinion peut-on avoir d'un Collet d'IIauteville, qu'une ou 
deux campagnes enrichissent de sept à huit millions : d un 
Amelin, qui est pauvre comme Job, et qui fait montre de 
quatre-vingt mille livres de rente acquises en cinq à six années; 
d'un Cromot, qu'on voit passer rapidement de la boutique d'un 
notaire, aux titres, aux terres, et au faste d'un grand seigneur? 



282 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLANI). 

11 faut que ces gens-là aient une grande crainte de ne point 
passer pour fripons. Avec un peu de sens, ne se cacheraient-ils 
pas tant qu'ils pourraient? Ma foi, tout ceci est peut-être une 
affaire de mœurs générales. Peut-être pensent-ils que, pourvu 
qu'on sache qu'un homme est riche, on ne s'avise guère de 
demander comment il l'est devenu; et peut-être ont-ils raison. 

Damilaville a pensé mourir. Nous avons cru que les glandes 
de l'estomac s'embarrassaient ; heureusement ce n'était pas 
cela. C'était une fonte de l'humeur qui cherchait à s'échapper 
par cette voie ; mais cette humeur était si caustique, qu'il se 
sentait consumé de la soif; si abondante, que les yeux s'étei- 
gnirent, les oreilles tintèrent, l'esprit se perdit, les défaillances 
se succédèrent, et que nous crûmes qu'il touchait à la fin de sa 
vie et de ses douleurs. 

L'évacuation s'est faite ; toutes les glandes se sont considé- 
rablement affaissées, et il est mieux jusqu'à une pareille crise ; 
car il en faut peut-être une vingtaine pour vider ces énormes 
poches qui embarrassent son cou et sa poitrine. 

On a déjà fait un calembour sur M. Maynon d' Invaux. On a 
dit : Nous avons un habile contrôleur général, Diais non. 

Je n'ai point encore vu les demoiselles Artault ; ainsi je ne 
saurais rien vous en dire. 

Cette humeur qui tiraillait les pieds de ma femme s'est 
mise à voyager ; ce n'est pas sans peine qu'on l'a délogée de la 
tête, des yeux, de la poitrine où elle s'était arrêtée. 

Notre justification va toujours son train. 

11 n'y a encore rien de nouveau à vous apprendre sur un 
certain rendez-vous dont je vous ai parlé. 

Mademoiselle, je ne vous aime plus; vous me négligez. 



CXIV 

Paris, le 8 octobre 17C8. 

Ce n'est pas tout; M. de Laverdy a travaillé dimanche avec 
le roi; et il s'en allait, plein de sécurité, à Neuville, sa maison 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 283 

de campagne, pourvoir aux arrangements arrêtés. 11 y atiendait, 
le lundi, différents particuliers à qui il avait donné rendez-vous. 
Il comptait s'en revenir le mardi à ses fonctions accoutumées ; 
mais ce jour même, M. de Saint-Florentin lui apparut sur les dix 
heures. Tout en apercevant le secrétaire d'État, M. de Laverdy 
lui dit : « Monsieur le comte, c'est trop matin pour une visite » ; 
et il avait raison. On dit que le roi n'a jamais le visage plus 
serein et plus ouvert avec un ministre que la veille de sa dis- 
grâce. Je ne sais ce qui en est; mais croiriez-vous bien que 
je n'oserais l'en blâmer? Les courtisans ont une si grande habi- 
tude des différentes physionomies de leur maître, que si celui-ci 
ne se composait pas, il serait deviné sur-le-champ, et qu'il 
serait accablé de tant de sollicitations, qu'il ne parviendrait pas 
à renvoyer un serviteur dont il serait mécontent, sans en allliger 
un grand nombre d'autres qu'il aime peut-être. C'est une dissi- 
mulation d'autant plus nécessaire qu'on a le caractère plus 
facile, sans compter les importunités des hommes habiles à 
succéder et celles de leurs protecteurs. Il n'a guère que ce 
moyen de se réserver la liberté du choix, et de prévenir toutes 
les calomnies qui le rendraient perplexe. 

Il vient d'arriver ici une petite aventure qui prouve que tous 
nos beaux sermons sur l'intolérance n'ont pas encore porté de 
grands fruits. Un jeune homme bien né, les uns disent garçon 
apothicaire, d'autres garçon épicier, avait dessein de faire un 
cours de chimie ; son maître y consentit, à condition qu'il payerait 
pension ; le garçon y souscrivit. Au bout du quartier, le maître 
demanda de l'argent, et l'apprenti paya. Peu de temps après, 
autre demande du maître, à qui l'apprenti représenta qu'il devait 
à peine un quartier. Le maître nia qu'il eût acquitté le précé- 
dent. L'affaire est portée aux juges consuls. On prend le maître 
à son serment : il jure. 11 n'est pas plutôt parjure que l'apprenti 
produit sa quittance, et voilà le maître amendé, déshonoré : 
c'était un fripon qui le méritait; mais l'apprenti fut au moins un 
étourdi, à qui il en a coûté plus cher que la vie. Il avait reçu 
en payement ou autrement, d'un colporteur appelé Lécuyer, 
deux exemplaires du Christianisme dccoilé; et il avait vendu 
un de ces exemplaires à son maître. Celui-ci le défère au lieu- 
tenant de police. Le colporteur, sa femme et l'apprenti sont 
arrêtés tous les trois ; ils viennent d'être piloriés, fouettés et 



28/t LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

marqués, et l'apprenti condamné à neuf ans de galères, le col- 
porteur à cinq ans, et la femme à l'Hôpital pour toute sa vie. 
L'arrêt associe au Clwistianîsnie dcvoilc, l" Homme aux quarante 
ériis et les Vestales S tragédie que nous avons lue manuscrite. 
Il n'y a qu'un cri contre M. de Sartine. Mais voyez-vous les 
suites de cet arrêt? Un colporteur m'apporte un ouvrage pro- 
hibé. Si j'en achète plus d'un exemplaire, je suis censé fauteur 
d'un commerce illicite, et exposé à une poursuite effroyable. 
Vous connaissez V Homme aux quarante écus^ et vous aurez bien 
de la peine à deviner par quelle raison il se trouve dans cet 
arrêt infamant. C'est la suite du profond ressentiment que nos 
seigneurs gardent d'un certain article Tyran du Dictionnaire 
portatif-^ dont vous vous souviendrez peut-être. Ils ne pardon- 
neront jamais à Voltaire d'avoir dit qu'il valait mieux avoir 
affaire à une seule bête féroce, qu'on pouvait éviter, qu'à une 
bande de petits tigres subalternes qu'on trouvait sans cesse 
entre ses jambes. Et voilà la raison pour laquelle le Dictionnaire 
portatif di été brûlé dans l'affaire du jeune La Barre qui n'avait 
point ce livre. 

Je crains bien qu'en dépit de toute sa considération, de 
toute sa protection, de tous ses rares talents, de tousses beaux 
ouvrages, ces gens-là ne jouent quelque mauvais tour à notre 
pauvre patriarche. Je sais bien que la postérité reversera sur 
eux l'ignominie dont ils auront prétendu le couvrir; mais de quoi 
cela guérira-t-il l'homme réduit en cendres? Savez-vous qu'ils 
ont délibéré, il y a trois jours, de le décréter? 

Je reviens sur ces deux malheureux qu'ils ont condamnés 
aux galères. Au sortir de là, que deviendront-ils? Il ne leur 
reste plus qu'à se faire voleurs de grands chemins. Les peines 
infamantes, qui ôtent à l'homme toute ressource, sont pires que 
les peines capitales qui lui ôtent la vie. 

J'ai vu iM. de La Fargue bien maigre, bien défait, bien jaune. 
Il m'a appris d'abord de vos nouvelles, de votre santé, du désir 
que vous avez de me voir à Isle, où je voudrais être; ensuite 
du mei-vei lieux effet de ma lettre à M. Trouard. Serais-je assez 



1. Érkie ou la Vestale, drame en trois actes, par Fontanelle. Londres (Paris), 
1768, in-8. 

i. Premier titre du Dictio'inaire pliilosophique. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 285 

heureux pour que, d'une douzaine d'aftaires pareilles dont je nie 
suis mêlé depuis trois ou quatre mois, celle-ci, à laquelle je 
prends mille fois plus d'intérêt qu'aux autres, fût précisément la 
seule qui manquât 1 

Je dois dîner un de ces jours entre M. Dubucq et une grande 
dame qu'on ne me nomme pas. Vous vous doutez bien, madame 
de Blacy, que je n'oublierai pas le petit cousin, qui, j'espère, 
ne vit plus de singes et de perroquets. 

Une autre affaire dont j'oubliais de vous parler. Si le bureau 
de la rue Sainte- Anne est supprimé, comme on le dit, que 
deviendront nos amours ? 

On ajoute que l'intérêt de l'argent va être mis à cinq pour 
cent. 

Je vous conseille de vous plaindre de moi, mademoiselle ! 
Comptez mes lettres, et faites-moi réparation, s'il vous plaît. 

Damilaville, hélas ! le pauvre Damilaville souffre, se courbe, 
maigrit, se rapetisse à vue d'oeil ; il ne peut plus marcher du 
tout. Si Tronchin le tire de là, je crois à la médecine et aux 
miracles. 

Ce n'est plus l'enfant qui est malade, c'est la mère; sa 
goutte lui est remontée dans la tête, la poitrine et les yeux. Ce 
ne sera rien ; elle en sera quitte pour la peur, et nous pour 
quelques bouffées de mauvaise humeur qu'il a fallu supporter. 
M""" Diderot est du petit nombre des femmes qui ne savent pas 
souffrir. 

Je suis tracassé, depuis une huitaine, par des maux d'esto- 
mac, qui ne seront rien non plus parce que je n'y fais rien. 

Mais, par Dieu ! faites du feu si vous avez froid, et ne vous 
enrhumez pas. Ce n'est pas à vous ni à M™' de Blacy, qui êtes 
deux volailles mortes, que je m'adresse : il vous est permis d'être 
malades tant qu'il vous plaira ; mais maman, elle qui, pour se 
bien porter, n'a qu'à le vouloir. Tenez, cela est insuppor- 
table. 

Si je savais quel jour c était le 4 octobre? Je ne daigne seu- 
lement pas répondre à cela. 

Tous ces bouquets-là me feront grand plaisir, car j'aini;j bien 
baiser et j'aime encore mieux l'être; mais gardez cela pour votre 
retour : cela ne se moisit pas. Une des choses qui m'ont fait le 
plus de joie, c'est d'apprendre de M. de La Fargue que je 



2S6 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

vous reverrais clans six semaines; il m'a semblé que six semaines 
étaient moins longues qu'un mois et demi. 

IN'allez pas faire honneur à M. Le Gendre de toute cette belle 
éloquence qui vous émerveille; ce sont des bribes décousues de 
différentes lettres de condoléance qu'on lui a écrites et qu'il 
s'est rappelées. L'ami Digeon est bien occupé d'autre chose que 
d'exalter la tête froide de son futur beau-père. Au reste, il fait 
très-bien, celui-ci, de vous cajoler toutes deux. Il ne sait pas 

le secret. 

Point de vin! Mademoiselle, cela vous plaît à dire. Ma 
sœur est fort contente de ses vendanges. Je crains seule- 
ment que le vin ne se garde pas. Mais il y a un remède, c'est 
de le boire plus vite. 

Je vous fais mon compliment sur vos récoltes. Si la cherté 
du blé continue, c'est qu'il ne peut plus y en avoir de vieux, et 
que le nouveau n'est pas battu. Je n'ai point de foi au monopole. 
Le monopole du blé ne peut nuire, à moins qu'il ne s'y joigne 

de l'autorité. 

Que faites-vous de M. Gras? Qu'il fasse le commerce de grains 
tant qu'il voudra, mais qu'il ne vous fasse pas brûler. On n'a 
que faire de recommander à maman de s'expliquer là-dessus, et 
de prendre sa grosse voix. 

Ah ! Dieu soit loué ! voilà donc dom Micon Marin parti ; et 
vous ne vous excédez plus de fatigue avec lui. S'il ne vous a 
pas renvoyé deux lettres au moins, je n'y entends plus rien, car 
il me semble que j'ai écrit presque tous les jours. 

Le prince de Galilzin esta Bruxelles; il y restera deux mois. 
Il en repartira pour Beriin, où il passera l'hiver, si on le laisse 
en repos. De Beriin, il se rendra à Pétersbourg, où je veux 
absolument qu'il emmène sa femme ; car on dit que si elle 
manque de quelque chose, ce n'est pas de finesse, éloge qu'on 
peut faire de presque toutes les femmes ; j'en excepte pourtant 
le mouton de Dieu, que j'aime pour la rareté et pour d'autres 
belles et bonnes qualités. Ah ! si elle voulait seulement pour un 
an... Mademoiselle, proposez-lui encore. 

Ah ! ah ! vous courez sur les brisées de votre concierge ! Il 
vous faut aussi du clergé! Mais ce n'est pas un trop mauvais 
pis-aller. Un honnne comme un autre est un prêtre tout nu : 
demandez plutôt à l'abbé Marin, ou à M'"^ de Meaux de Vitry. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 287 

Non, mademoiselle, je ne vous dirai plus que je vous aime; 
ou si je vous le dis, ce sera malgré moi : c'est que je ne pourrai 
résister à l'habitude. 

Je crois vous avoir dit avant-hier que je vous haïssais. Cela 
n'est pas vrai ; ne le croyez pas. 

Saluez bien maman pour moi; saluez bien aussi M'"^ de 
Blacy, et finissons ces rhumes, qui m'ennuient malgré leur bon 
acabit. 



GXV 

Paris, le 20 octobre 17G8. 

Votre dernière lettre, n° 8, mademoiselle, est du "29 sep- 
tembre; et c'est aujourd'hui jeudi 20 octobre'. Faites-moi la 
grâce de m'apprendre si j'ai commis quelque faute qui m'ait 
fait perdre l'amitié de madame votre mère, l'estime de M""" de 
Blacy ou la vôtre. Un silence de vingt jours est bien propre à 
me donner les plus vives inquiétudes sur mon compte ou sur le 
vôtre. Je n'ai pas manqué un seul jour d'aller chez Damilaville 
y chercher une ligne de votre main. Gomme il pourrait lui pa- 
raître, et que, depuis quelques jours, il me semble à moi-même, 
que ce n'est pas l'intérêt de sa santé qui me conduit chez lui, 
je n'ose plus lui demander s'il n'a rien k me remettre. J'aime 
mieux attendre jusqu'à neuf heures, dix heures du soir, qu'il 
songe de lui-même à m'oflrir quelqu'une de vos lettres ; et je 
ne devrais pas vous dire tout le chagrin que je ressens lorsque 
je vois arriver le moment de le quitter sans en avoir reçu. 

S'il est arrivé quelque accident à l'une de vous, ne me le 
laissez pas ignorer plus longtemps. Vous ne savez pas les idées 
qui me passent par la tête : c'est à me la faire tourner. 

J'aurais à vous amuser d'une infinité de choses extraordi- 
naires, parmi lesquelles une aussi extraordinaire qu'il m'en soit 
jamais arrivé dans ma vie, et que j'avais devinée, annoncée 



1. Diderot commet ici une erreur qu'il explique et rectifie dans le cours de 
cette lettre; elle devrait porter la date du 13 octobre. 



288 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

d'avance; mais je n'ai pas la liberté d'esprit nécessaire pour un 
récit de cette nature. Ayez donc la bonté de me rendre le sens 
commun : j'en ai encore besoin quelquefois. Mademoiselle, si 
vous n'êtes pas dangereusement malade, ou M'"'' de Blacy ou 
maman, vous êtes bien cruelle. Vingt-un jours de suite sans 
dire un mot, sans donner le moindre signe de vie; je n'y con- 
çois rien, mais rien du tout, et j'aime mieux n'y rien concevoir 
que de me livrer à mes conjectures. Intercepte-t-on mes lettres? 
Vos réponses se perdent-elles? Je vous ai écrit avec la plus 
grande exactitude. Je ne vis Damilaville avant-hier qu'un mo- 
ment, fort tard. C'était un jour de bataille. Je ne le vis point 
hier. La mauvaise santé de la mère et de sa fille avait fait ren- 
voyer mon bouquet au 13. mon Dieu, que je suis étourdi! 
Tenez, sans cette circonstance, je ne me serais pas aperçu que 
ce n'est qu'aujourd'hui le 13. 

Vous êtes moins coupable d'une semaine ; c'est quelque chose ; 
cela me rassure un peu. J'irai cette après-midi chez Damilaville, 
et j'espère en revenir plus content de vous. Il faut que le temps 
m'ait cruellement duré. N'allez pas prendre cet ennui pour la 
mesure de mon attachement. Ce serait pis que le premier jour; 
je veux bien que cela soit, mais je ne veux pas que vous le sa- 
chiez. Ah! si je puis une fois cesser de vous aimer toutes, je 
n'aimerai plus personne : cela fait trop de mal. Mais je crains 
bien d'en avoir pour toute ma vie. 

Bonjour, maman. Je vous prie en grâce de gronder un peu 
mademoiselle. Je me suis amendé, moi; mais voyez comme cela 
me réussit. Je vous présente mon respect. J'embrasse de tout 
mon cœur M""" de Blacy, si elle le permet ; mais pour ce méchant 
enfant qui s'obstine à se taire, rien, rien, rien du tout. Oh ! je 
suis bien piqué! Ce qui me fait enrager, c'est que cela ne 
durera pas, et que ce soir je serai peut-être plus doux qu'un 
agneau. 



LETTRES A MADEMOISELLE YOLLÂND. 289 



CXVI 

Paris, le 26 octobre 1768. 

J'entends : mademoiselle est au régime. Tous les huit jours 
une fois; elle ne peut pas écrire davantage. Qu'en arrive-t-il? 
c'est que pour peu que M.*** soit ivre le soir, il remet au lende- 
main l'ouverture de son paquet; pour peu que le commission- 
naire de rh(Mel de Clermont soit paresseux, il diiïèrc sa course 
rue Saint-Honoré; pour peu que je mette d'intervalle entre les 
visites que je rends au malade, ]e suis la quinzaine sans entendre 
parler de mes amies. Et puis la colère me prend, et j'écris un 
billet doux tel que celui que vous lisez dans ce moment. 

Votre parent est un bourru ; il a perdu sa femme, et la perte 
n'en est peut-être pas grande; il s'est tout fait donner par elle; 
je ne l'en blâme pas. Les héritiers en sont enragés, et c'est bien 
fait à eux. Ils ont réclamé une certaine chaise à porteurs dont 
il a tant été question par le passé. Ils se sont adressés à M""' Geof- 
frin, qui leur a répondu qu'elle avait été délivrée à M. de **' ; 
mais qu'en tout cas, il n'y avait qu'cà y mettre un prix, et qu'elle 
le payerait sans qu'il fût besoin d'élever de nouvelles tracasse- 
ries pour cette guenille. M.. de ***, qui est processif autant que 
la dame de la rue Saint-Honoré l'est peu, s'est jeté à la traverse, 
a soutenu la validité de la délivrance de la chaise à porteurs, et 
offert à M'"«Geofrrin des armes contre les héritiers. M'"' Cieoiïriii 
lui a répondu qu'on n'avait que faire d'armes quand on n'avait 
point envie de se battre. Réplique de l'homme de Gisors ; ré- 
plique à la réplique, tant et si bien que la vivacité, les mots, 
l'aigreur s'en sont mêlés, et qu'il est arrivé de Gisors une 
dernière lettre pleine d'injures grossières accompagnées de la 
menace d'un libelle. Lcà-dessus, voilà la dame de la rue Saint- 
Honoré qui grimpe à mon grenier, qui se précipite sur une 
chaise et qui m'étale tous ses papiers. Je me suis fcâché; j'ai 
écrit à M. de*** une lettre honnête, mais ferme; je lui laisse 
voir mon goût pour la paix; mais je ne lui dissimule pas que 
si la guerre a lieu, je la ferai à feu et à sang. Je le préviens en 

^9 



290 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

même temps qu'ayant à batailler avec un de vos parents, je 
croirais manquer à tout bon procédé, si je ne vous en deman- 
dais la permission. Ne pourrez-vous pas partir de la pour ta- 
cher de passer la main sur le dos de ce sanglier hérissé? Je 
vous jure qu'il joue un mauvais jeu. 

Si M'"^ Geotïrin se plaint à ses amis, elle sera vengée. Ne 
conviendrez-vous pas qu'une femme à qui il en coûte dix mille 
francs et par-delà pour un acte de bienfaisance mal entendu 
a le droit d'avoir de l'humeur et la prétention bien achetée de 
demeurer en repos ! Je vous prie, mon amie, d'écrire un mot de 
pacification à ce hargneux; assurez-le bien que s'il me met en 
besogne, j'inventerai pendant un mois de suite les contes les 
plus ridicules sur l'homme de Gisors, et que de deux jours l'un 
on le vendra dans les rues à deux liards la pièce, et que je saurai 
bien le faire mourir de rage sans me compromettre. 

On dit que M. de Laverdy a été chassé sans pension. On 
dit que le premier projet de M. d'Invaux est de chasser tous les 
robins de la finance ; ce sont gens qu'il faut acheter les uns 
après les autres, et trop cher. 

M. d'Invaux est très-bien lié : c'est l'ami de MM. de Mon- 
tigny, Turgot, Morellet. Ce dernier va devenir bien rauque. Il 
est fait secrétaire du bureau du commerce, place de quatre 
mille livres de rente. La confiance du mérite se joignant à celle 
de la richesse, qui est-ce qui le supportera? 

11 est tout jeune, ce M. de Villeneuve! Ce qui achèvera de 
vous confondre, c'est qu'il est la bonté, la douceur, la poUtesse, 
l'alfabilité mêmes; et que madame est une bonne grosse femme, 
bien grasse, bien dodue, belle peau, grands yeux couverts, de 
grands sourcils noirs, et point du tout à dédaigner. Il y a quel- 
que diablerie là-dessous que je n'ose déchiffrer; cet homme si 
doux, si bon, si affable, a le ton singulier. 

A votre avis, son procédé est donc bien inhumain ? Votre 
bonté m'enchante, et ma conscience commence à se tranquil- 
liser. Vous avez raison : j'aurais été un homme abominable. 

Le rendez-vous mystérieux vous intrigue donc beaucoup? 
Au reste, j'en suis de retour, et voici la copie des quatre lettres 
qui l'ont précédé. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAiSI). 291 

PREMIÈRE LETTRE. 

Si dix-neuf ans d'absence ne m'ont pas, monsieur, absolu- 
ment elïacée de votre souvenir, je vous demande un jour où je 
puisse vous communiquer des choses fort importantes pour moi 
et peut-être pour vous. J'ai trois endroits où je puis vous voir 
avec tout le secret que vous exigerez : ici, à Paris, ou hors des 
barrières Saint-Michel où l'on m'a prêté une maison où je vais 
dissiper un noir chagrin qui me consume. La cause en est si 
connue que vous la savez sans doute. Ou vous êtes bien changé 
de ce que vous étiez, ou j'ai lieu d'attendre de vous la complai- 
sance que je vous demande. Adressez votre réponse ici : on 
n'ouvre point mes lettres. 

Réponse. 

Madame, 

Je suis à vos ordres. Des trois endroits que vous me propo- 
sez, choisissez celui qui vous sera le plus commode; et j'y serai 
au jour, à l'heure que vous m'indiquerez. S'il est des senti- 
ments que le temps efface, il en est d'autres qu'un galant 
homme retrouve toujours en soi. 

DEUXIÈME LETTRE. 

Je vous reconnais, monsieur, aux derniers mots de votre 
lettre, et notre rendez-vous serait déjà arrangé, si je n'avais 
voulu en assurer la tranquillité. Elle est tout à fait nécessaire 
aux choses que nous avons à nous dire; je tâcherai que ce soit 
ici. Je vous renouvelle les assurances de toute mon estime. 

TROISIÈME LETTRE. 

J'ai enfin arrangé notre entrevue à mardi, 11 du mois. 
Vous viendrez à... vous y serez rendu à cinq heures au plus 
tôt et au plus tard. Mon appartement est aux entresols, n"... 
Vous laisserez votre voiture dans un des coins..., et vous mon- 
terez par l'escalier qui est au bout du corridor du côté... Cette 
attente a le pouvoir de suspendre mon profond chagrin. Ou je 
me trompe fort, ou vous aurez le secret de l'adoucir, ce qui 
est impossible à tout autre. 



292 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

J'ai eu quelques aventures singulières en ma vie, mais aucune 
autant que celle-ci. Elle m'a fait beaucoup rêver. Damilaville, 
que je consultai, et qui me conseilla d'aller, me rendra justice 
que j'avais deviné l'énigme. A vous, mesdames; je vous jure 
que si vous rencontrez, je vous avouerai tout. Je vous assure, 
mademoiselle, que la position de M. de la Villemenne n'y fait 
œuvre, et que j'ai bien moins besoin d'indulgence que lui. 
Après cet aveu, n'allez pas revenir sur vos pas : il faut avoir 
des principes ou non. Un peu de baume, madame de Blacy, une 
goutte seulement et point de prières. Mais grand merci de l'un 
et de l'autre : je n'en ai que faire. 

La maladie de la mère avait différé le bouquet de l'enfant au 
mercredi suivant : c'était Bron, Naigeon, un certain provincial 
que vous ne connaissez pas, et si vous le connaissez, c'est 
M. Touche, mon commissaire, qui est trop délicieux pour s'en 
passer, un M. Fèvre qui est fou de ma fille; et moi. Je ne compte 
pas les femmes, les musiciens. Nous avons soupe jusqu'à dix 
heures du matin. Je n'ai pas bu une goutte d'eau; ils chance- 
laient tous, j'étais ferme sur mes pieds. Dix bouteilles de Cham- 
pagne rouge, trois de Champagne mousseux blanc, une bouteille 
de Canarie, des liqueurs de deux ou trois sortes, et du café ; 
sans la moindre insomnie, ni le plus léger mal de tête. Je ne 
vous disais pas que, le reste de la compagnie partie, nous avons 
joué, le commissaire Touche et moi, au trictrac jusqu'à cinq 
heures du matin; et puis me voilà à mon lait le matin et à ma 
limonade le soir; et frais comme une rose... un peu passée. 

Le prince a pensé me faire devenir fou; mais comme il est 
honnête et bon, tout s'est arrangé. 11 est venu à l'heure du 
souper, et voulait à toute force être du nombre des convives. 
Je l'ai déterminé à nous laisser ; mais ce n'a pas été sans 
peine. 

Eh bien, vous aurez donc encore votre abbé Marin ? Made- 
moiselle, si vous vous en trouvez mal, cherchez quelque autre 
que moi qui vous plaigne. 

Les portraits! les portraits l Le hourvari de la petite maison 
que nous avons évacuée, notre installation dans un hôtel garni, 
ont un peu dérangé les suites de notre mystification. Ce volume, 
c'est moi qui l'ai écrit; c'est la chose comme elle s'est passée, 
llélas, oui! INous revoilà dans l'hôtel garni. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLANl). 293 

Je comptais avoir de la place pour quelques douceurs. Je 
comptais aussi répondre à M'"® de Blacy ; mais voilà mes quatre 
pages remplies : c'est ma tâche. Bonsoir, mesdames. 



CXVII 

Paris, le 4 novembre 1708 

Mesdames et bonnes amies, 

Avez-vous reçu un gros paquet que j'avais envoyé au bureau 
du Vingtième pour y être contre-signe? Maman se prète-t-elle 
un peu à mes vues? Se fera-t-elle apôtre de l'inoculation dans 
les campagnes? Le bien trouve mille obstacles dans les grandes 
villes, où il y a toujours une multitude d'hommes intéressés à 
ce que le mal se perpétue; où de petits intérêts particnliers, 
des considérations personnelles de nulle valeur s'opposent à 
l'utilité générale ; où l'on ne rejette une chose que parce qu'elle 
a été proposée par un étranger, un concurrent, quelqu'un que 
l'on jalouse. C'est des campagnes que l'inoculation serait entrée 
sans contradiction dans les villes; et c'est des villes qu'elle 
aura toutes les peines du monde à gagner les campagnes. On 
veut commencer par l'aire des expériences sur ceux qui mettent 
une importance infinie à leur vie. Cela n'a pas le sens commun. 
Si ces expériences s'étaient faites sur des âmes qu'ils appellent 
viles, tout le monde aurait applaudi. 

Simon début est grave et sévère, c'est que je suis juste; si 
mon ton se radoucit sur la fin, c'est qu'il y a des gens contre 
lesquels la colère ne saurait durer, qui le savent bien, et qui 
en abusent. 

M. de Laverdy se porte à merveille. Il a ses vingt mille 
francs de retraite. Il a chassé son cuisinier. Il a pris une cuisi- 
nière. Il joue la parade de l'homme pauvre, et il laisse chanter 
à nos polissons dans les rues, sur l'air de la Bourbonnaise : 

Le roi, dimanche, 
Dit à Laverdy, 



29/| LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

Dit à Laverdy : 
Le roi, dimanche, 
Dit à Laverdy : 

« Va-t'eu lundi. » 

Les deux rois se sont vus K Ils se sont dit tout plein de 
choses douces : « Vous êtes monté bien jeune sur le trône! 

— Sire, vos sujets ont encore été plus heureux que les miens. 

— Je n'ai point encore eu l'honneur de voir votre famille. — 
Cela ne se peut pas : vous ne nous restez pas assez de temps; 
ma famille est si nombreuse; ce sont mes sujets. » Et puis tous 
les crocodiles qui étaient là présents se sont mis à pleurer. 

Ce despote du Nord est de la plus grande affabilité. Il est 
honnête, il est généreux. Il a été aux Gobelins. On lui a montré 
les tapisseries ; et le duc de Duras, qui l'accompagnait, lui ayant 
demandé quelle était celle qu'il avait trouvée la plus belle, il l'a 
désignée; et aussitôt le duc lui dit qu'il avait ordre du roi son 
maître de la lui offrir. Il y avait là SoulHot, Cochin, Van Loo et 
d'autres. Il a commandé son portrait à Van Loo. 

Ene bouquetière voulait lui présenter un bouquet. M. de 
Duras l'écartait, et la bouquetière lui dit : « Monsieur, laissez- 
moi approcher. Il n'est pas si ordinaire de voir un roi à pied 

dans les rues. » 

Il a été à Wanvick\ qui l'a ennuyé; aux Fausses In/îdé- 
lilés, qui l'ont amusé ; il en a fait compliment à Barthe, qui lui 
a répondu que son rang était enclin à l'indulgence. 

Ne me parlez pas de votre M. de ***. Mademoiselle, je sens 
en écrivant son nom que ma tête se trouble et que tout le corps 
me frissonne. 

Je n'ai pas été si loin que le Monomotapa. Le rendez-vous 
en question était à Vincennes; c'est maman qui a deviné. Ainsi, 
voilà le lieu de la scène connu. Mais le sujet? c'est là le point. 
Imaginez, mesdames, et lorsque vous aurez imaginé quelque 
chose de commun, dites tout de suite : Ce n'est pas cela. 

L Christian VII, roi de Danemark, était alors à Paris. Né en 1749, il était monté 
sur le trùne en 17G6. Victime d'intrigues ourdies par sa mère pour le brouiller 
avec sa femme, Caroline-Mathilde, sœur de George III d'Angleterre, il perdit la 
raison fort jeune encore et termina tristement ses jours à Rendsbom-g, le 13 mars 
1808. (T.j 

1. Tragédie de La Harpe. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 295 

Je n'ai point supprimé de lettres ; il y en a quatre : trois de 
la dame Doloride, une de moi. 

Ne craignez rien pour ma santé. Je ne me suis jamais si 
bien porté que le lendemain de notre orgie, et cela dure. Un 
peu de libertinage par intervalle ne nuit pas. 

Quand la raison vient aux hommes? Le lendemain des 
femmes; et ils attendent toujours ce lendemain. 

Yous avez très-bien fait de laisser à votre pauvre religieuse 
le plaisir d'invoquer tous les matins son amie. 

Ah ! le bon billet qu'a La Châtre ! 

Rien n'est si commun, quand nos vignes gèlent, que de 
donner la pépie aux cannibales. Je crois qu'on ne va plus aux 
spectacles. Je suis toujours étonné quand je vois sortir quel- 
qu'un de l'église. Nous faisons tous plus ou moins le rôle du 
vieillard dans la rue Froidmanteau. Vous savez le conte. 
C'étaient des mousquetaires qui faisaient bacchanal dans un lieu 
déplaisir. La foule s'était assemblée. Dans cette foule, une 
jeune fdle à qui le vieillard s'adressa pour savoir la cause de ce 
concours le lui dit ; le vieillard, tout étonné, lui demanda : 
Mademoiselle, est-ce que... Comment achèverai-je sa question? 
si je l'allonge, elle sera mauvaise. 

M. Digeon est plus fin que M'"'^ de Blacy ; mais il ne l'est pas 
plus que moi. 

Si le mari en use avec lui comme vous le prophétisez, ce 
sera bien là le cas du proverbe : Aussi bien mordu d'un rlden 
que d'une chienne. 

Je ne me pique point du tout, mesdames, d'entendre de ce 
livre-là ce qui n'est pas intelligible pour vous, et je me souviens 
très-bien d'y avoir rencontré des endroits fort obscurs. L'étabhr 
pour l'instruction publique? le maintenir par la force générale 
d'un peuple qu'on ne résout pas aisément à brûler ses mois- 
sons ! car lorsque le peuple est instruit, c'est la conséquence 
évidente pour lui d'un mauvais édit. 

Quand vous désirerez que je commence ma lettre par des 
douceurs, faites en sorte que je ne commence pas par être 
fâché. 

J'attends une visite de l'abbé Le Monnier et de M. Trouard. 
J'ai un peu questionné l'abbé sur le succès de notre aiïan-e. 11 
ne m'a rien dit, rien voulu dire. Je n'en augure pas plus mal. 



296 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

Si j'avais réussi ! Aii ! madame de Blacy, je crois que j'en mourrais 
de joie. Je préférerais ce succès à une nuit d'une femme que 
j'aimerais... que j'aimerais autant que vous. 

Notre malade a fait une observation singulière, c'est que ses 
glandes augmentent quand ses douleurs diminuent, et récipro- 
quement. Ses glandes sont énormes, aussi ne souffre-t-il plus ; 
il dort, mais il ne saurait marcher. 11 mange, mais c'est avec 
dégoût. Tronchin ne sait où il en est, car il a abandonné son 
premier traitement : il tâtonne. 

Voltaire vient de nous envoyer une fable charmante; elle a 
deux ou trois cents vers: c'est le Marseillais et le Lion. On ne 
saurait conter avec plus d'esprit, plus de gaieté, plus de faci- 
lité, plus de grâce. C'est l'ouvrage de la jeunesse; si elle me 
tombe sous la main, je vous l'envoie. 

Je suis brouillé avec Grimm. Il y a ici un jeune prince de 
Saxe-Gotha. 11 fallait lui faire une visite ; il fallait le conduire 
chez M'"= Biberon; il fallait aller dîner avec lui. J'étais excédé 
de ces sortes de corvées. Je m'en suis expliqué fortement. Je me 
console du mal que me fait cette brouillerie par la certitude 
que nous nous raccommoderons, et l'espérance qu'il n'y revien- 
dra plus. Ces ridicules parades-là m'étaient insupportables. 

M. Devaisnes^ est marié. 11 m'a écrit une lettre charmante 
pour m'inviter à faire liaison avec sa famille. Je m'y suis refusé 
nettement. 

J'ai reçu de Sainte-Périne une lettre qui déchire l'âme. 
Le Baron a fait quelques voyages cà Paris. Je vois qu'il ne 
me pardonne pas la solitude dans laquelle je l'ai laissé. Cela 
s'entend; il fallait laisser souffrir Damilavile tout seul cà Paris, 
et m'en aller passer gaiement un ou deux mois au Grandval. 

M'"' Therbouche me fera devenir fou. Vous savez qu'elle est 
retombée dans l'abîme de l'hôtel garni. Un de ces matins, je 
ferai un signe de croix sur sa tête, et je me retirerai chez 
moi. 

J'ai entrepris de faire payer cinq ou six créanciers de ce 
qui leur est du. Madame de Blacy, je me recommande à vos 
saintes prières. 

J'ai bien peur que l'ami Naigeon ne soit un peu coiffé de la 

1. M. Devaisnes était alors premier commis des finances. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 297 

belle dame; il est brillant tous les soirs, et ce n'est pas vers le 
Louvre qu'il porte ses pas. S'il allait en faire sa femme! 11 a 
des moments diablement soucieux. 

Dieu soit loué! je touche à la fin de mon Salon. Si vous étiez 
ici, on vous en lirait des lambeaux qui vous amuseraient, mais 
on ne saurait jouir de tout à la fois. 

Il va y avoir un procès singulier. Une fille veut se marier; 
elle va lever son extrait baptistaire, et elle se trouve baptisée 
sous le nom d'un garçon. Mon avis est qu'il faut préalablement 

vérifier le sexe. 

Bonjour, mesdames et bonnes amies. Je vous souhaite du 
beau temps; cela est assez généreux. 

J'ai mille respects de Bruxelles à vous olTrir. Vous n'êtes pas 
oubliées une seule fois. Pas un mot de douceur pour xM'"' de *** : 
cela s'obtient, mais cela ne se commande pas. Eh bien, n'appe- 
lez-vous pas cela de la fatuité ? 



CXVIII 

A Paris, le 12 novembre 17 Oi^. 

Mesdames et bonnes amies, 

Vous ne voulez pas que je me fâche ; je ne me fâcherai pas. 
Je vais vous parler du plus beau sang-froid, puisque vous 
l'aimez mieux. Je vous ai dépêché sous le contre-seing de 
M. d'Ormesson un paquet qui contenait une brochure avec une 
lettre. Je n'ai point entendu parler de ce paquet. 

Je vous ai demandé par une lettre suivante si ce paquet 
vous était parvenu. Pas plus de nouvelles de cette lettre que du 
paquet qui l'a précédée. 

Je vous suppliais par une troisième lettre de prier maman 
de vouloir bien être un élève de Gatti. Pas un mot de réponse 

''' Erim-te qu'il m'est absolument impossible de deviner 
pourquoi vous êtes à peu près contente de mon exactitude, 



298 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

puisque je ne m'aperçois pas qu'il vous parvienne un mot de moi. 

C'est un pieux M. de Saint-Fargeau qui a jugé le colporteur 
et le garçon épicier K Ce même homme opinait, il y a peu de 
temps, à appliquer un fils à la question pour le rendre accusa- 
teur de son père ; il disait qu'il y avait des casuistes qui auto- 
risaient cette atrocité. Un jeune conseiller lui répondit : « J'ai 
peu lu vos casuistes ; j'ignore ce qu'ils permettent ; mais je 
connais la nature qui les défend. » 

Croiriez-vous bien que cette fille qui a été baptisée garçon 
risque de perdre son état? et cela vraisemblablement par une 
étourderie de sacristain. 

Vous ai-je dit que j'avais appris, découvert par la voie de 
Pantin et de M'^'' Guimard, que ce dîner clandestin avec M. Du- 
bucq devait se faire chez M'"" de Coaslin? J'ai beau lire et relire 
vos lettres, elles ne me rappellent jamais ce que je vous ai ou 
n'ai pas dit. 

J'avais trois amis : j'étais froidement avec l'un ; presque 
brouillé avec l'autre; le troisième était malade à mourir. Cette 
position m'avait causé un tel dégoût des hommes, que j'ai été 
sur le point de me claquemurer. 

Le Baron est de retour; je dînai hier lundi avec lui. Cela 
s'est un peu rajusté. L'abbé Galiani y était ; il prêcha beaucoup 
contre l'exportation des grains, et cela par une raison qui n'est 
pas commune : c'est qu'il faut laisser subsister les mauvaises lois 
partout où il n'y a pas dans le ministère des hommes d'assez de 
tête pour faire exécuter les bonnes en pourvoyant aux inconvé- 
nients des innovations les plus avantageuses. 

11 prêcha contre la faveur accordée à l'agriculture par une 
raison très-bizarre : il disait que l'agriculture était la plus impor- 
tante des conditions, et qu'il avait fallu plus de quatre mille ans 
d'efforts pour l'avilir, et que chercher à la tirer de cet avilisse- 
ment c'était travailler à réduire les ducs et pairs à rien, et à 
mener le roi dans son Parlement accompagné de douze boulan- 
gers. (( D'accord, l'abbé, lui répondis-je; mais dans douze 
mille ans d'ici. » Oh ! combien de choses on peut faire sans 
conséquence pour les laboureurs, avant que le cortège du roi 
en soit composé 1 

1. Voir prccédemmcnt, p. 283. 



LETTRES A MADEMOISET.LE VOLLAND. 290 

"Voltaire a publié deux fables agréables toutes deux, mais 
la première charmante : le Marseillais et le Lion ; les Trois 
Empereurs en Sorbonne. On risquerait de vous les envoyer, si 
l'on pouvait seulement se promettre de savoir qu'elles vous sont 
ou ne vous sont pas parvenues. Je ne me fâche pas, vous voyez 
bien, on ne saurait être plus modéré. 

A propos du singulier abbé, il avait autrefois entrepris l'apo- 
logie de Tibère et de Néron. 11 entama hier celle de Galigula. Il 
prétendait que Tacite et Suétone n'étaient que des pauvres 
gens qui avaient farci leurs ouvrages des impertinents propos 

de la populace. 

J'aime encore mieux ces folies-là qui marquent du génie, des 
lumières, un penseur, que de plates et fastidieuses rabâcheries 
sur Jésus-Christ et ses apôtres. 

Le Baron fit pourtant une observation qui m'était venue 
longtemps avant lui : c'est par quel tour bizarre la religion d'un 
homme qui avait passé sa vie et qui l'avait perdue pour avoir 
prêché contre les temples et les prêtres était pleine de temples 

et de prêtres. 

Je n'entends pas comment on ne passe que deux jourS à 
Isle, quand on fait tant que d'y aller. Je ne doute pas que ces 
deux jours ne se soient passés bien gaiement : les hôtesses du 
château ne sont pas tristes, ni les survenants non plus. 

Je n'aime pas les femmes méchantes; cela est presque contre 
nature. C'est à nous qui sommes forts qu'il appartient d'être 
méchants. Si M. Évr'ard vous a tenu parole, vous devez avoir 
eu le plaisir du spectacle que vous vous promettiez. 

On ennuie ici à plaisir ce roi de Danemark qui est tout à fait 
aimable. Les pauvres têtes n'ont pu imaginer que la ressource 
des spectacles, et ils lui font entendre quatorze actes en un jour '. 

1. C'était le duc de Duras qui était chargé de promener le prince. Ou tU courir 
le quatrain suivant mis dans la bouche de Tétrauger fatigué : 

Frivole Paris, tu m'assommes 

De soupers, de bals, d'opéras ; 

Je suis venu pour voir des hommes : 

Rangez-vous, monsieur de Duras. 

Ce quatrain, attribué dans le temps à Boufflcrs et à Chamfort se trouve dans 
les œuvres de ces deux auteurs, mais avec de légères variantes. (i.J 



300 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

Ils sont embarrassés de remplir les journées d'un voyageur qui 
séjourne un mois dans un pays où il y a de quoi voir pour dix 
ans. 

Ce prince est souvent très-fin dans ses réponses et dans des 
occasions difficiles. Le roi lui disait, en lui montrant }]"'" de 
Flavacourt : « Sire, vous voyez cette femme-là; elle est belle; 
croiriez-vous qu'elle a cinquante-huit ans? oui, cinquante-huit 
ans : elle est d'un an plus jeune que moi. — Sire, lui répondit 
le jeune souverain , je vois qu'on ne vieillit pas dans votre 
royaume. » 

Il en est arrivé de ce prince tout au rebours des autres; 
le contraire de la fable des Bâtons flottimis. 

J'attends que l'histoire de votre remboursement et ses suites 
soient finies, pour en rire à mon aise. 

J'ai beau vous dire que je vous haïrai toutes si vous conti- 
nuez à vous porter mal, il n'y a que M"« de • • • à qui cela fasse 
peur. 

Vous pouvez soupirer après l'abbé Marin tant qu'il vous 
plaira ; je ne veux plus m'en soucier. 

Moi, je respire. La pauvre artiste ^ n'est pas encore à la 
barrière de Gharenton, mais elle y sera bientôt ; je vous ferai ce 
conte-là quand il en sera temps. 

Agréez et faites agréer mon respect. Je suis toujours le même, 
mon amie; oui, toujours. Revenez, si vous en doutez. 



CXIX 



A Paris, le 15 novembre 17G8. 



Je voLis supplie, mon amie, de ne pas vous plaindre de ma 
négligence: je réponds sur-le-champ. Votre dernière me parvint 
le 13 novembre, et votre avant-dernière était datée des derniers 
jours d'octobre. 

Je n'ai pas eu le moindre doute que maman, bonne, humaine, 



\. M"'« Thoi-bouclK 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 301 

bienfaisante, heureuse comme le sont presque toujours les [)ei- 
sonnes prudentes, n'aquiesçât à la proposition que je lui faisais. 
J'en ai prévenu Gatti, qui attend son retour avec la môme impa- 
tience que moi, et qui ne demande pas mieux que de l'initier 
.dans cette pratique de rinoculalion. 11 faut qu'au même moment 
où je la sollicite, le hasard lui envoie une pauvre créature 
aveuglée par la petite vérole naturelle pour appuyer ma demande. 
iNe craignez-vous pas que cette méchante femme n'apprenne 
ou ne soupçonne que vous êtes au fond de cette petite correction, 
et qu'elle ne fasse quelque coup de tête violent? Mes amies, 
prenez-y garde. 

Le portrait de M""' Bouchard a été gâté chez elle, et gâté 
presque sans ressource; l'artiste y a fait ce qu'il a pu, et il est 
à peu près comme au sortir de ses mains. 

J'oubliais de vous dire qu'il est sorti du petit liùpiial de 
Gatti soixante et un enfants inoculés sans qu'il y en ait eu un 
seul alité. 

J'embrasse de tout mon cœur le garçon chirurgien qui s'oc- 
cupe à bien faire depuis le matin jusqu'au soir, et qui s;iit si 
grand gré à ceux qui le suivent de loin. 

Je crois que vous m'aimez toujours; je m'en rapporte plus 
volontiers à votre goût pour la justice qu'aux apparences. 

Pour maman, je suis très-sùr que je lui suis cher : cela tout 
simplement parce qu'elle vous permet de me le dire. 

Quel diable d'amphigouri me faites-vous sur les grains? 11 
y a à la halle deux sortes de farines : il y a de la farine dite 
malicet, du nom de celui qui la fournit, qui est plus belle, i)lus 
chère, et peut-être dans des sacs cachetés. 

J'aime la conduite de vos magistrats ; il est rare que des ofli- 
ciers municipaux aient cette fermeté-là. 

Si je ne me mêle pas de traîner le cher parent dans la boue, 
je l'abandonnerai à un certain Target qui s'en acquittera bien 
pour moi. 

J'avoue que je ne connais pas quelle affaire nous pouvons 
avoir à démêler avec lui. Il a fait ses demandes; elles ont été 
accordées. 11 était fondé de procuration ; il a transigé pour lui 
et ses ayants cause. C'est donc un libelle qu'il veut |)ublH'r: il 
faut l'attendre,' et avoir confiance dans nos ongles et ceux des 
lois. 



302 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

C'est un conte que le bel ange : il y a eu ici quelque 
rumeur; mais il était question de tout autre chose. 

Écoutez la bonne , la grande , l'heureuse nouvelle : 
M""^ Therbouche est partie; elle s'avance de dimanche au soir, 
entre neuf et dix, vers Bruxelles, dans une chaise de poste; car 
elle n'a jamais voulu honorer la diligence de sa personne. 11 y 
a cent autres traits de puérile vanité de cette force-là. 

Je suis chargé de l'achat de tous les tableaux Gaignat, et je 
vais y procéder. 

Je vous ai dit que Grimm m'avait fait bien du mal. 

Hier, ce fut la répétition de la même scène avec le Baron. 

Ces gens-là ne veulent pas que je sois moi ; je les planterai 
tous là, et je vivrai dans un trou : il y a longtemps que ce 
projet me roule par la tête. 

Damilaville est moribond. Plus de force, pas même pour 
faire un pas. Plus d'appétit; nausées, défaillances, et abandon 
de médecin. 

Je ne saurais vous répondre sur l'histoire des portraits : je 
ne sais plus ce que c'est. Aussi y a-t-il toujours une bonne 
quinzaine entre mes lettres et vos réponses ! Voulez-vous par- 
lei" de la mystification? Les embarras d'un départ prochain ont 
tout suspendu, et le départ tout réduit à rien. Il ne nous reste 
de cela qu'une scène excellente, l'attente trompée de trois ou 
quatre autres, mais point de portraits. 

Je n'ai point vu M. Trouard. J'attends toujours sa visite 
promise par l'abbé. S'il ne vient pas, j'irai. 

Ce diner, je crois vous l'avoir dit, était un guet-apens où 
j'aurais bien donné sans un de ces hasards de ce pays-ci. Je 
devais me trouver en tête-à-tête avec M'"« de Coaslin. Gela s'est 
éventé par la Guimard qui le savait, et qui le confia à un 
libertin de sa société qui m'en avertit. la belle contrée où un 
libertin tient un philosophe par la main, et où la duchesse 
n'est séparée de la fille que par un intermédiaire commun qui 
dit souvent à la fille ce qu'il laisse ignorer à la duchesse ! 

J'espère fiuelquefois que M. Trouard veut me présenter la 
nomination de l'abbé; c'est un tour tout à fait à la façon de 
l'autre : il faut voir, et ne pas le leurrer de fausses espérances. 

Perdez, madame, perdez au trictrac tant qu'il vous plaira, 
mais n'allez pas gagner au whist; cela ne serait pas honnête. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 303 

Ah! voilà M. l'abbé Marin arrivé! J'entendrai parler de 
vous quand il plaira à Dieu. Mais je commence à me résigner 
à tout. 

Je savais tout ce que vous me dites de M. et de M'"« Duclos ; 
celui-ci est bien heureux de ne pouvoir vieillir; je lui envie ce 
secret, et le plaisir d'être auprès de vous. Voilà une ligne que 
vous ne passerez pas, parce qu'écrite elle ne signifie pas grand'- 
chose, et que passée, on y mettrait de l'importance. 

Agréez tout mon respect. 



cxx 

Paris, le ii novembre 17(J8. 

Mesdames et bonnes amies, 

Votre départ n'est pas encore fixé. Est-ce que ces mauvais 
temps-ci ne hâteront pas votre retour? Que faites-vous au châ- 
teau d'Isle, que vous ne fissiez mieux encore dans la rue Saint- 
Thomas-du-Louvre? Il y a là un jardinet pour le premier rayon 
du soleil ; des amis que vous désirez et qui vous attendent ; une 
petite table verte sur laquelle on peut s'accouder ; des nouvelles 
vraies ou fausses qu'on tient de la première main ; un âtre 
autour duquel on peut se presser dans les grands froids ; quel- 
ques amusements que rien ne peut remplacer à la campagne, 
lorsque la pluie, les vents, les frimas, ne permettent plus de 
s'éloigner de la maison. Il y a des jours où nous ferions bien à 
trois ou quatre la monnaie de l'abbé Marin. 

Où est le temps où mon impatience, mon dépit, ma colère 
vous auraient fait grand plaisir ? où vous auriez été enchantée que 
je n'eusse donné le temps ni à mes lettres ni à vos réponses 
d'arriver? où deux jours passés sans avoir entendu parler de 
moi m'auraient été reprochés comme un silence de deux semai- 
nes? Cela vous paraît injuste aujourd'hui : vous êtes d'une jus- 
tesse admirable dans vos calculs; on ne saurait avoir plus de 
raison que vous en avez acquis; vous ne vous fâchez plus; vous 



30^ LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

ne voulez pins que je me fâche ; voilà qui est dit : je ne me 
fâcherai plus. 

M""' Van Loo a pensé mourir d'une humeur dartreuse qui 
s'était jetée sur la poitrine; mais les crachements de sang 
purulent ont cessé, et elle court les rues jusqu'à nouvel 
ordre. 

M""" de Coaslin ne me verra pas : je l'ai déclaré net à M. Du- 
bucq, qui entrait chez moi au moment même où j'ouvrais le gros 
paquet de M"'" de Blacy. Dites à cette bonne mère d'être par- 
failement tranquille sur le compte de son fils; il a tout ce qu'il 
lui faut, j'en ai la parole expresse de M. Dubucq qui n'est 
homme ni à promettre ce qu'il ne veut pas faire, ni à garantir 
comme fait ce qui ne l'est pas. Les lettres que vous m'adressez 
par Damilaville me parviennent franches; si je ne vous ai pas 
répondu plus tôt sur cet article, c'est qu'il est on ne saurait 
moins important. 

D'où je connaiii yl/"'' Guimard? Mais, de tout temps, il y a 
eu cent moyens, et, à mon âge, il y a cent raisons de connaître 
la Guimard. On trouve dans ces filles-là je ne sais combien de 
ressources essentielles qu'on ne peut espérer dans une honnête 
femme, sans compter celle d'être avec elles connne on veut : 
bien, sans vanité; mal, sans honte. Au reste, c'est M. de Fal- 
baire, l'auteur de V Honnête eriniinel, qui la fréquente, je ne 
sais pas pourquoi, qui m'a garanti, par son indiscrétion, de 
l'embûche de M. Dubucq et de M™" de Goaslin. 

Je me suis trouvé au rendez-vous mystérieux; mais je me 
suis refusé net à ce qu'on en attendait. Qu'en attendait-on? Si 
maman se met à y rêver, elle le trouvera avant la fin de deux 
ourlets. Pour vous, mesdames, je vous conseille de ménager vos 
têtes : cela est au-dessus de vos forces. 

Que diable votre religieuse ne jette-t-elle son froc aux orties, 
et ne se réfugie-t-elle dans quelque coin ignoré où elle vivrait 
et mourrait en paix? Donnez-lui ce conseil que M'"' de Blacy ne 
désapprouvera pas. Il faut être Épictète en personne pour ne 
se pas danmer dans un cachot. 

J'y ferai de mon mieux pour qu'elles vous parviennent, ces 
fables de Voltaire ; mais vous seriez bien aimables de venir les 
chercher. C'est entendre assez mal son intérêt que de vous 
envoyer de l'amusement; si vous pouvez avoir la ville à la cam- 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 305 

pagne, je ne vois plus de raison de revenir de la campagne à 
la ville. 

Raccommodé avec Grbnm? Mais oui, ou à peu près, je le 
crois ; la chose s'est faite comme je l'avais prédite : j'ai eu la 
douleur et ne me suis pas sauvé de la visite. 

Le prince est venu passer deux heures chez moi en chenille * : 
c'était le mercredi. Le jeudi, je passai toute la journée avec lui 
chez le Baron, sans le connaître, du moins à ce qu'ils croyaient 
tous; mais le Baron m'avait averti, et les trompeurs ont été 
trompés; j'ai joué mon rôle comme un ange'. 

A propos de Sainte-Périne, c'est une nièce de M. de Neu- 
fond que nous avons épousée; je ne le sais que d'aujourd'hui; 
jugez combien l'oubli de toute cette histoire est nécessaire. 

J'ai démontré à notre artiste, deux heures avant son départ, 
qu'en moins de quinze mois elle avait dépensé à peu près huit 
cents louis. Elle est partie; elle est à Bruxelles. Le prince Ga- 
litzin la remettra dans sa patrie, dans sa famille, avec dignité, 
et ce ne sera pas de ma faute si son fds n'est pas secrétaire 
d'ambassadeur. 

L'ami jNaigeon s'empiége tant qu'il peut. Ehenl quanto hiho- 
ras in Churybdi, digne puer meliore flammâl M. l'abbé Marin 
vous expliquera ce latin-là. Au reste, la belle dame a pensé 
mourir d'une vapeur hystérique accompagnée subitement d'uno 
inllammation de bas-ventre et d'une perte. 

Vous avez raison de regretter un peu la lecture de ce Salon ; 
car il y a, ma foi, d'assez belles choses, et d'autres moins 
sérieuses et plus amusantes. 

Je ne sais qui plaidera pour notre mal baptisée. Si vous avez 
un peu médité cette affaire, vous y aurez vu plus de difficultés 
qu'elle n'en présente d'abord K 

Avant que de prononcer si ferme sur votre exactitude, je 
voudrais savoir à quel numéro j'en suis. 

Il n'y a plus de bon vin dans la cave de ma sœur; elle m'a 
envoyé les deux malheureuses pièces qui restaient. 

\. En chenille, en m'-gligé, expression du temps. 

2. Il paraît qu'en effet Diderot le joua très-bien, car Grimm, dans sa Corres- 
pondance, 15 décembre 1768, rend compte de cette journée, et s'amuse de riguo- 
rance où était Diderot du rang du jeune étranger. (T.) 

3. Voir précédemment, p. 297. 

20 

XIX. 



30G LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

Chanson que tout ce que vous me dites de maman. Voici 
le fait. Vous lui persuadez qu'elle a les jambes mauvaises. 
M'"* de Blacy lui fait compagnie; et vous allez courir les champs 
en tête-à-tête avec l'abbé. Cela n'est pas maladroit. 

Je suis fou à lier de ma fille. Elle dit que sa maman prie 
Dieu et que son papa fait le bien; que ma façon de penser 
ressemble âmes brodequins, qu'on ne met pas pour le monde, 
mais pour avoir les pieds chauds; qu'il en est des actions qui 
nous sont utiles et qui nuisent aux autres, comme de l'ail qu'on 
ne mange pas quoiqu'on l'aime, parce qu'il infecte; que, quand 
elle regarde ce qui se passe autour d'elle, elle n'ose pas rire des 
Égyptiens; que si, mère d'une nombreuse famille, il y avait 
un enfant bien méchant, bien méchant, elle ne se résoudrait 
jamais à le prendre par les pieds et à lui mettre la tête dans un 
poêle. Et tout cela en une heure et demie de causerie, en atten- 
dant le dîner. 

Je l'ai trouvée si avancée, que dimanche passé, chargé par 
sa mère de la promener, j'ai pris mon parti et lui ai révélé tout 
ce qui tient à l'état de femme, débutant par cette question : 
H Savez-vous quelle est la différence des deux sexes? » De là, 
je pris occasion de lui commenter toutes ces galanteries qu'on 
adresse aux femmes. « Cela signifie, lui dis-je : Mademoiselle, 
roudnez-vo7is bien, par complaisanee pour moi, vous désho- 
norer, perdre tout état, vous bannir de la société, vous ren- 
fermer à jamais dans un couvent, et faire mourir de douleur 
voire père et votre mère? » Je lui ai appris ce qu'il fallait dire 
et taire, entendre et ne pas écouter; le droit qu'avait sa mère 
à son obéissance; combien était noire l'ingratitude d'un enfant 
qui affligeait celle qui avait risqué sa vie pour la lui donner; 
qu'elle ne me devait de la tendresse et du respect que comme 
à un bienfaiteur; qu'il n'en était pas ainsi de sa mère; quelle 
était la vraie base de la décence, la nécessité de voiler des par- 
ties de soi-même dont la vue inviterait au vice. Je ne lui laissai 
rien ignorer de tout ce qui pouvait se dire décemment, et là- 
dessus, elle remarqua qu'instruite à présent, une faute commise 
la rendrait bien plus coupable, parce qu'il n'y aurait plus ni 
l'excuse de l'ignorance, ni celle de la curiosité. A propos de la 
formation du lait dans les mamelles et de la nécessité de l'em- 
ployer à la nourriture de son enfant ou de le perdre par une 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 307 

autre voie, elle s'écria : « Ah! mon papa, qu'il esl iioiribic 
d'aller jeter dans la garde-robe l'aliment de son enfant ! » Quel 
chemin on ferait faire à cette tête-là, si l'on osait! il ne s'agirait 
que de laisser traîner quelques livres. 

J'ai consulté sur cet entretien quelques gens sensés; ils 
m'ont tous dit que j'avais bien fait. Serait-ce qu'il ne faut point 
blâmer une chose à laquelle il n'y a plus de remède? 

Elle m'a dit qu'elle ne s'était jamais occupée de ces choses- 
là, parce qu'il viendrait apparemment un moment où il con- 
viendrait de les lui apprendre : qu'elle n'avait pas encore songé 
au mariage; mais que si cette fantaisie l'importunait, elle ne 
s'en cacherait pas, et qu'elle nous dirait nettement à sa mère 
et à moi : « Papa, maman, mariez-moi » ; parce qu'elle ne voyait 
point de honte à cela. 

Si je perdais cet enfant, je crois que j'en périrais de dou- 
leur : je l'aime plus que je ne saurais vous dire. 

La dévotion qui impose des pratiques affligeantes donne com- 
munément de l'humeur qui se répand sur les autres. 

Enfin, l'abbé Galiani s'est expliqué net. Ou il n'y a rien de 
démontré en politique, ou il l'est que l'exportation est une 
folie. Je vous jure, mon amie, que personne jusqu'à présent 
n'a dit le premier mot de cette question; je me suis prosterné 
devant lui pour qu'il publiât ses idées. Voici seulement un de 
ses principes : Qu'est-ce que vendre du blé? C'est échanger du 
blé contre de l'argent. Vous ne savez pas ce que vous dites : 
c'est échanger du blé contre du blé. A présent pouvez-vous 
jamais échanger avec avantage le blé que vous avez contre du 
blé qu'on vous vendra? Il nous montra toutes les branches de 
cette loi ; et elles sont immenses. Il nous expliqua la cause de la 
cherté présente ; et nous vîmes que personne ne s'en éiait 
douté. Je ne l'ai jamais écouté de ma vie avec autant de 
plaisir. 

Encore une fois, bonnes amies, prenez garde que la méchante 
femme ne vous devine. Eh ! quelle anicroche voulez-vous que 
votre remboursement souffre? 

Je ne sais ce que vous voulez dire avec votre barrière de 
Charenton : vous avez mal lu, ou je n'ai su ce que j'écrivais. 

Je vous ai dit ce qui était arrivé du portrait de M'""-* Bouchard, 
quoi que l'artiste ait pu faire, il est resté un peu nébuleux, 



308 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

défaut qu'on n'aurait pu lui ôter qu'en le repeignant en entier. 
Eh! vraiment oui, le jeune roi nous aurait vus tous! C'était 
une affaire arrangée en dépit de ses ministres et des nôtres. 
?îous devions dîner chez le baron de Gleichen; il devait survenir 
et nous surprendre, mais il est tombé malade, excédé de fêtes 
et d'ennui. Le baron prétend que c'est seulement une partie 
remise; je le souhaite, afin de montrer à ces ânes-là que l'on 
fait ailleurs quelque cas de nous. Je ne voulais pas être de ce 
dîner; voilà ce qui a occasionné entre le Baron et moi précisé- 
ment la même scène que j'avais eue huit jours auparavant avec 

Grimm^. 

Les bienfaits ne nous réussisent pas. Nous avons donné gîte 
à une de nos compatriotes qu'une affaire malheureuse avait 
appelée à Paris. Elle s'est amusée pendant trois mois à mettre, 
par ses caquets, tout mon peuple en combustion. 

Tandis que vous restez là, casanières à Isle, vous ne savez 
pas combien vous me serviriez à Paris. Je viens de recevoir 
ordre de l'impératrice de faire l'acquisition du cabinet Gaignat. 
Il pleut des bombes dans la maison du Seigneur; je tremble 
toujours que quelqu'un de ces téméraires artilleurs-là ne s'en 
trouve mal. Ce sont des Lettres philosophiques traduites ou 
supposées traduites de l'anglais de Toland ; ce sont des Lettres 
à Eugénie; c'est la Contagion sacrée; c'est Y Examen des pro- 
phéties; c'est la Vie de David ou de l'homme selon le cœur de 
Dieu-', ce sont mille diables déchaînés. Ah ! madame de Blacy, 
je crains bien que le Fils de l'Homme ne soit à la porte; que la 
venue d'Élie ne soit proche, et que nous ne touchions au règne 
de l'Antéchrist. Tous les jours, quand je me lève, je regarde 
par ma fenêtre, si la grande prostituée de Babylone ne se pro- 
mène point déjà dans les rues, avec sa grande coupe à la main, 
et s'il ne se fait aucun des signes prédits dans le firmament. 
Que faites-vous à Isle? Revenez-vous-en vite ici, afin que nous 
assistions tous ensemble à la résurrection générale des morts. 
Si vous attendez que le soleil s'éteigne, comment ferez-vous 

•1. Diderot vit Cliristian VII le 20 novembre 1768, à l'hôtel d'York, où tout le 
[Kuti pliilosoplii(iue avaii cté convoqué. Grimm (Corr. litt., 15 décembre 1768) a 
donné d'intéressants détails sur ces présentations. 

2. Tous ces ouvrages, imprimes en 1768, à Amsterdam, sous la rubrique de 
Londres, sont du baron d'Holbach, aidé de iNaigeon. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAM). 309 

pour revenir à Paris? il ne fait pas bon voyager quand on ne 
voit goutte. 

Mais M. Trouard ne vient point; si je l'ullais voir, ferais-je 
donc si mal? 

Je vous salue et vous embrasse toutes ensemble, et chacune 
en particulier, avec les distinctions qui conviennent. 

Je me porte bien aussi de mon côté, avec de la limonade le 
matin et du lait froid le soir. 

Gatti prétend que ce régime n'est pas si fou qu'on croirait 
bien. 

Je ne m'endors pas comme vous, mademoiselle, quoiqu'il en 
soit bien l'heure. 



CXXI 

Paris, le 24 juillet 17ti9. 

MesdaxMes et bonnes amies, 

Grondez-moi un peu; mais plaignez-moi beaucoup. Je me 
porte bien, je ne sais pour jusqu'à quand. Joignez à l'accable- 
ment du travail celui de la chaleur; je ne crois pas avoir autant 
travaillé de ma vie. Je me couche de bonne heure ; je me lève 
de grand matin ; et tant que la journée dure, je suis attaché à 
mon bureau. Je veux absolument qu'à votre retour, vous me 
trouviez dégagé de tout lien. Mes libraires veulent publier deux 
volumes à la fois ; ainsi voyez-moi entouré de planches de la 
tête aux pieds. L'absence de Grimm me donne une peine que je 
ne connaissais pas \ Je ne voudrais pas, pour autant d'or que 
je suis gros, continuer cette corvée le reste de ma vie. Et puis 
l'ouvrage de l'abbé Galiani - qu'il a fallu lire, relire et corriger. 
Ajoutez à cela toutes les distractions occasionnées par la bienfai- 
sance et les importuns, qui, sûrs de me trouver ch'^z moi, s y 
rendent plus communs que jamais. Vous m'adressez des repro- 



1. Did'^rot s'était chargé de continuer sa Correspondance. .... 

2. Dialogues sur le commerce des blés. Londres (l'aris, Merlin), 1770, ui-s. 



310 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

elles de tous côtés; il m'en vient d'Isle par mon amoureuse, il 
m'en vient de la rue des Vieux-Augustins par M"'^ Bouchard, il 
m'en vient de la rue Sainte-Anne par M. Digeon; et ceux que 
je me fais à moi-même, je vous assure que ce ne sont pas les 
moins durs. Malgré ma négligence, si vous ne voulez pas me 
chcâliei- trop durement, croyez que je vous suis aussi tendrement 
attaché que jamais. 

J'oubliais, parmi les occupations qui prennent mon temps, 
les soins que je prends de l'éducation de mon enfant : ah ! ma- 
demoiselle, la jolie enfant que j'ai là. Je vous jure qu'elle vous 
ferait tourner la tête à toutes. 11 est incroyable le chemin que 
cette imagination a fait toute seule, combien cela a rêvé ! com- 
bien cela a réfléchi ! combien cela a vu de choses! Il y a quel- 
ques jours que je lui confiai un ouvrage assez fort pour son 
âge; cà moitié de la lecture, elle me dit : « Cet homme-là ne 
m'a rien appris jusqu'à présent; j'en savais autant que lui >'. ; et 
je jugeai aux réponses qu'elle fit à mes questions qu'elle disait 
vrai. Voilà tout mon bonheur pendant votre absence. 

Bonjour, mes bonnes et tendres amies, comptez que les mo- 
ments que je pourrai vous refuser, je vous les restitaerai bien 
à votre retour. Je me prosterne aux pieds de maman, et je la 
supplie de ne me plus faire les gros yeux. Je tâcherai à l'avenir 
d'être un peu plus joH garçon. J'embrasse M™'= de Blacy de tout 
mon cœur. Vous, mademoiselle, tendez-moi la main et faisons 
la paix. Quand j'y pense, je ne conçois pas moi-même comment 
on peut alarmer, inquiéter, faire du mal à celle qu'on aime, 
quand il ne faut que quatre lignes bien douces pour le lui 
épargner, et que l'âme, toujours la même, en dicterait un cent 
tout de suite. Je vous prie de dire à M""" de Blacy que je n'ai 
rien négligé jusqu'à présent de toutes les petites commissions 
qu'elle m'a données; je ne désespère point des bons offices de 
M. Fontaine : un homme qui craint de s'éloigner sans donner 
signe de vie me paraît bien intentionné. M. Fontaine m'est 
venu voir purement et simplement pour me rassurer sur son 
silence et son absence. J'oubliais de vous dire que j'avais risqué 
d'aller voir M'"* Bouchard, et que j'avais été effrayé au premier 
aspect de son mari ; il faut qu'il ait été à toute extrémité. J'ai 
bien peur qu'elle n'ait un peu enchéri sur les injures dont on 
l'avait chargée pour moi. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 311 

Bonjour, mesdames et tendres amies. Ainiez-moi toujoui-s 
avec mon défaut; je tâcherai de m'amender. Voilà pourtant un 
Salon qui me va tomber sur le corps ^ C'est bien dommage que 
je ne puisse plus vous rendre compte de mes pensées connue 
autrefois; je vous proteste que nous y perdons tous des moments 
fort doux. Avez- vous fait de belles récoltes? Étes-vous bien 
riches cette année? Quoique je ne vous dise rien de ma vie, ne 
me laissez rien ignorer de la vôtre, à laquelle je ne saurais 
prendre un médiocre intérêt sans être le plus ingrat des hommes. 



GXXII 

Paris, le 10 août 1"G0. 

Mesdames et bonnes amies. 

Oh ! qu'il fait chaud ! Il me semble que je vous vois toutes 
trois en chemise de bain. Vous avez grande raison, mademoi- 
selle, lorsque vous dites qu'il est bien cruel de travailler par 
ce temps-là; mais il le faut : on en est quitte pour penser lâ- 
chement et pour écrire de même. 

Mais savez- vous mon grand chagrin? c'est de n'avoir per- 
sonne à qui lire une foule de petits papiers délicieux. Comme 
cela vous amuserait, et comme l'espérance de vous amuser me 
soutiendrait dans mon travail! A l'occasion d'un poëme médiocre, 
intitulé Narcisse-, j'en ai fait un papier joli pour la naïveté, la 
chaleur et les idées voluptueuses. Tout ce qu'il est possible 
d'imaginer y est, et cependant M"^ de Blacy le lirait en société 
sans rougir et sans bégayer. 

Je ne saurais écrire l'après-midi, et quand j'en aurais envie, 
ma fdle m'en empêcherait; elle prétend que quand je ne suis 
pas seul, il faut que je sois avec elle. Oh! le beau chemin que 

1. Celui (le 1760. 

2. Par Malfilàtre. Voir ce morceau, t. VJ, p. 355. 



312 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

cette enfant-là a fait toute seule! Je m'avisai, il y a quelques 
jours, de lui demander ce que c'était que l'âme, « L'âme ! me 
répondit elle; mais, on fait de l'âme quand on fait de la chair. » 

J'étais appelé au Grandval, et si je n'ai pas fait ce petit 
voyage, j'en ai été bien fâché : je ne manque jamais une occa- 
sion d'être utile sans regret. J'étais allé dîner à la Chevrette; 
je comptais reprendre mon bâton à la chute du jour, et regagner 
mon logis; point du tout; j'y soupai. Sedaine vint. J'entendis 
la lecture d'un ouvrage de sa façon, le Faucon^, opéra-comique; 
et à deux heures du matin, je n'étais pas encore à ma porte. 

L'abbé Le Monnier m'écrit des duretés; et il se soucie fort 
peu que je lui réponde ou non; mais je ne lui réponds pas; il faut 
qu'il ignore si vous vous portez bien, si vous l'aimez toujours; 
il faut que vous ignoriez aussi qu'il jouit de la plus belle santé; 
que mieux il se porte, plus il se souvient de vous! et voilà ce 
qu'il ne saurait me pardonner. Vous ne m'avez point fait de 
reproches; cela se peut; vous n'avez peut-être pas même pensé 
que j'en méritais; M'"" de Blacy qui m'aime, elle, me l'a bien 
témoigné, et je vous réponds que ses lettres ne sont pas de 
paille. Je croyais qu'il n'y avait que les prêtres et les curés 
qu'elle sût malmener; oh! elle ose les gros mots aussi pour les 
philosophes. 

Tenez, mesdames et bonnes amies, je suis et serai le même 
tant que je vivrai, et si je me casse une jambe, comme j'ai pensé 
faire hier, je vous l'écrirai tout de suite. Dites-moi, mon amie, 
est-ce que vous êtes malade? J'accepte la main de maman; je 
me relève, car j'étais resté à genoux depuis quinze jours; je 
prends la plume et je m'amende. 

Il y eut hier un bacchanal du diable à la Compagnie des 
Indes. Le ministre l'anéantit. L'abbé Morellet a publié un mémoire 
qui a fort mal pris. On compare l'abbé attaquant la Compagnie 
à l'abbé Terrasson défendant le système de Law. A sa place, je 
n'aimerais pas ce parallèle. Le comte de Lauraguais a écrit une 
lettre infâme contre l'abbé. Mais ce n'est pas là tout : il se fait 
un autre charivari à la Comédie-Française; et devineriez-vous 
bien la cause de ce charivari? C'est moi, c'est le Pi-re de Famille 
qu'on y joue aujourd'hui, malgré toutes les menées de mes 

1. Représenté le 19 mars 177'2. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLV^D. :î13 

ennemis. Brizard fait le père; Mole, l'amant; M"*^ Doligiiv, So- 
phie; M'"" Préville, Cécile; le Commandeur, je ne sais qui. Ce 
pauvre Commandeur a du malheur. Je vous jure que je trouve 
bien mauvais qu'on me traîne ainsi en public, malgré moi. La 
première fois, je vous instruirai de ma chute ou de mon succès. 
Bonjour, mesdames et bonnes amies. La sueur de mes mains 
mouille mon papier. Vos récoltes sont-elles faites? Jevoussalue, 
je vous embrasse sur le front, sur les yeux, partout où vous le 
permettez. 



CXXIII 



Paris, le '23 août 17(iU. 



Voilà qui est bien, ma tendre amie; vous m'instruisez de 
l'emploi de votre temps, de vos amusements, de vos récoltes. 
Vous supposez que j'y prends intérêt, et vous avez raison. Vos 
granges et vos greniers sont donc bien pleins! Vous serez donc 
bien riches! 11 n'y aura donc point de pauvi'es cette année, que 
les paresseux! Vous ne sauriez croire le plaisir que cela me 
fait. 

Ce pied de maman me chiffonne. Je ne sais comment cela se 
fait, mais je me soucie moins de vos santés que de la sienne. 
Je vous aime pourtant toutes également. Si cela n'est pas vrai, 
maman et sa fille aînée ne le voudraient pas; lisez- leur, si vous 
voulez, cela; et j'espère qu'elles auront le bon esprit de m'en- 
tendre et de ne s'en point fâcher. Voilà pourtant un mot doux, 
et c'est moi qui l'ai dit: il en amènera peut-être d'antres de 
ma part. 

Mes brouillons sont indéchiiïrables. Celui qui en fait des 
copies pour Grimm m'aura l'obligation de la perte de ses yeux; 
cependant je verrai : je vous jure que je suis aussi jaloux de 
vous envoyer les papiers dont je fais quelque cas que vous pou- 
vez l'être de les avoir. Ne voyez-vous pas qu'après le plaisir de 
servir mon ami, ma récompense la plus douce est d'amuser un 
moment mes amies? 

Je vais demain jeudi passer la journée au Grand val. Nous 



3U LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

n'avons jamais pu former une carrossée. 11 me semble que l'an- 
née est mauvaise pour les amitiés. J'espère que la nôtre se sau- 
vera de cette épidémie. 

On l'a donc joué, ce Père de Famille! Mole Saint-Albin est 
sublime; Brizard est passable; Cécile M""" Préville presque rien; 
Germeuil estmauvais; le Commandeur Auger, médiocre, excepté 
dans quelques scènes. M"« Doligny Sophie, bien, très-bien. Mais 
une justice que je leur dois à tous, c'est d'y avoir mis tout leur 
savoir-faire, et de jouer avec un concert si parfait que l'ensemble 
répare les défauts du détail. L'ouvrage est si rapide, si violent, 
si fort, qu'il est impossible de le tuer; enfin, il a été senti, et il 
a obtenu les applaudissements. C'a été, et c'est à toutes les 
représentations, un monde et un tumulte épouvantables. On 
n'a pas mémoire d'un succès pareil, surtout à la première re- 
présentation, où la pièce était, pour ainsi dire, presque nouvelle. 
Il n'y a qu'une voix, c'est un bel ouvrage. J'en ai moi-même été 
surpris. Il a un tout autre effet encore au théâtre qu'à la lecture. 
Votre absence nous a tous privés d'un grand plaisir. Si tous les 
rôles étaient remplis comme celui de Saint-Albin, on n'y tien- 
drait pas. Qu'on ne me redemande plus une pareille corvée, je 
n'y suffirais pas. Je ne me sens plus la tête avec laquelle on 
ordonne une pareille machine. Duclos disait, en sortant, que 
trois pièces comme celle-là par an tueraient la tragédie. Qu'ils 
se fassent à ces émotions-là, et qu'ils supportent après cela, 
s'ils le peuvent. Destouches et Lachaussée. Je désirais savoir 
s'il fallait écrire la comédie comme je l'ai écrite, ou comme 
Sedaine. C'est une question bien décidée, et pour moi et pour 
tout le monde. 

Mes amis sont au comble de la joie; je les ai tous vus. Croi- 
riez-vous bien que Marmontel en a pleuré en m'embrassant! Ma 
fille y a été, et en est revenue stupide d'étonnement et d'ivresse. 
Au milieu de tout cela, vous me croyez fort heureux; je ne le 
suis pas; je ne sais ce qui se passe au fond de mon âme, qui 
me chagrine : j'ai de l'ennui. Ce pauvre Grimm reviendra tout 
juste la veille de la dernière représentation. Son ouvrage m'ac- 
cable. Si vous voyiez la masse énorme que cela forme, et les 
lectures qu'elle suppose, vous croiriez que j'ai écrit et lu du 
matin au soir. 

Voilà donc la Compagnie des Indes anéantie. L'abbé Morellet 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLL\M). 3L') 

a fait un mémoire contre la Compagnie; il s'est montre- un mer- 
cenaire qui vend sa plume au gouvernement contre ses conci- 
toyens. M. Necker lui a répondu avec une gravité, une hauteur 
et un mépris qui doivent le désoler. L'abbé se propose de ré- 
pondre ; c'est-à-dire qu'après avoir donné un coup de poignard 
à l'homme, il veut avoir le plaisir de fouler aux pieds le cadavre. 
L'abbé voit mieux que nous tous : dans un an d'ici, personne 
ne pensera plus à l'action, et il jouira de la pension qu'où lui 
a promise. 

Bonjour, ma bonne et tendre amie. Avancez vos deux joues 
que je les baise, et que je vous souhaite une bonne fête. 
M. Perronet', à côté de qui j'étais tout à l'heure à la Comédie, 
me chargea d'ajouter une fleur à mon bouquet. Maman, madame 
de Blacy, aurez-vous la bonté de donner chacune un baiser pour 
moi à mademoiselle? Je vous présente à toutes mon respect. 
J'ai vu une seconde fois M"' Bouchard : son mari m'a paru mieux. 



GXXIV 

A Paris, le 2 septembre 1769. 

Mais, ma bonne amie, vous n'aviez pas raison de vous plain- 
dre : je vous avais écrit; et dans ce moment, vous recevez une 
autre lettre de moi; car je n'ai point de foi aux lettres perdues. 
Comment vouliez-vous que j'oubliasse que le 25 était le jour 
de votre fête? Aussi assuré que je le suis de l'intérêt que vous 
prenez à ce qui me touche, comment pouvais-je manquer à vous 
instruire de mon succès? A qui vouliez-vous donc que j'en par- 
lasse? Quoiqu'il n'y ait presque personne à Paris, le spectacle 
a toujours été plein jusqu'à la dernière représentation, et qui- 
conque voulait y trouver place devait s'y prendre de bonne 
heure. Les comédiens ont été forcés de donner la pièce deux 
fois de plus qu'ils ne se l'étaient proposé, le parterre l'ayant re- 

1. Jean-Rodolphe Perronct, célèbre ingénieur des ponts et cl.ansscos, ué h 
Suresnes, en 1708, mort à Paris en 1794. 



316 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

demandée. C'est M. Digeon qui m'a instruit de cetteparticularilé 
que j'ignorais; car je vous proteste que mes amis ont été plus 
sensibles à cet événement que moi-même. Il y avait longtemps 
que je m'étais expliqué avec moi-même sur la considération 
publique; mais l'expérience m'a bien appris que le peu de cas 
que j'en faisais était très-réel. Enfin M'"*" Diderot prit, le vendredi 
au soir, la veille de la dernière représentation, le parti d'y aller 
avec sa fille : elle sentit l'indécence qu'il y avait à répondre, à 
tous ceux qui lui faisaient compliment, qu'elle n'y avait pas 
été. Les comédiens jouèrent ce jour-là comme ils n'avaient pas 
encore fait; elle fut obligée de se prêter, malgré elle, au pres- 
tige de l'ouvrage et du jeu. Sa fille me dit qu'elle avait été 
aussi fortement remuée qu'aucun des spectateurs. Ce qui m'a 
plu davantage de tout cela, c'est d'avoir été embrassé bien 
serré par toutes ces actrices parmi lesquelles il y eu a trois ou 
quatre qui ne sont pas trop déchirées. Comme tout s'arrange 
dans ce monde-ci! De tous ceux que j'aurais désirés là, et à 
qui ce succès aurait tourné la tête, l'un n'est plus, l'autre court 
les champs S et vous êtes à votre campagne. Ils prétendent que 
cela doit m'encourager à reprendre ce genre de travail ; pour 
moi, je n'en crois rien. La tête qui s'exalte à ce point-là, je ne 
l'ai plus. Soyez bien convaincue qu'un poëte qui devient pares- 
seux fait fort bien de l'être; et quel que soit son prétexte, la vraie 
raison de sa répugnance, c'est que le talent l'abandonne; c'est 
comme un vieillard qui ne se soucie plus de courir : si maman 
aime encore à galoper, malgré sa patte douloureuse, c'est 
qu'elle n'est pas encore vieille. Puisque je me plais tant à lire 
les ouvrages des autres, c'est qu'apparemment le temps d'en 
faire est passé. Nous verrons pourtant : j'ai un certain SJu'rif 
par la tête et dont il faudra bien que je me délivre % ainsi que 
des importuns qui me le demandent. En attendant, j'ai de la 
besogne jusque par-dessus les oreilles; je suis trois ou quatre 
jours de suite enfermé dans la robe de chambre. La boutique 
de Grimm sera bien fourrée à son retour. Je me suis mis à 
deux ou trois ouvrages après lesquels les auteurs qui me les 
avaient confiés soupiraient depuis longtemps. Je vais au Grand- 



1. Damiliiville, mort le 13 décembre 17G8, et Grimm. 
ti. Voir le plan de cette pièce, t. VIII, p. o. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAM). 317 

val; je n'en reviendrai pas sans avoir mis la dei-nièic main ù 
ma correspondance avec Falconet. Je suis à présent à la révision 
de l'ouvrage de l'abbé Galiani, et à la correction de ses épreu- 
ves. Tandis que je serai absent, qui me reinplacera pour cette 
^édition? A vous dire vrai, il y a un homme qui en aurait l;i 
bonne volonté, mais à ({iii je n'en crois pas le talent. Tout cela 
me soucie : je voudrais bien contenter le Baron, et je ne voudrais 
pas délaisser l'abbé, d'autant plus qu'il est absent, ei que jr 
ne voudrais pas qu'il dît que les absents ont tort. Autre aventure; 
je viens de recevoir une comédie de Voltaire ', à préseiuer aux 
comédiens : c'est Gourville qui donne la moitié de sa fortune 
à un dévot, qui nie le dépôt, et l'autre moitié à Ninon, qui le 
rend fidèlement, quoique, dans l'absence de Gourville, elle se 
soit trouvée dans la plus grande détresse. Tout cela est encore 
fourré de trois ou quatre personnages bizarres et comiques. Elle 
est en vers et en cinq actes. Je doute que les comédiens l'ac- 
ceptent; et quand les comédiens l'accepteraient, je doute que 
la police la permette : c'est une copie du Tartuffe. Deuxième 
aventure dont je ne sais, ma foi, comment nous sortirons. Le 
censeur que M. de Sartine nous a donné pour l'ouvrage est un 
capucin renforcé qui joue de la serpe à tort et à travers. J'en ai 
déjà écrit quatre ou cinq fois au sublime magistrat, lui protestant 
sur mon honneur que celui qui faisait les lacunes aurait pour 
agréable de les remplir. 

Tout mon plaisir se réduit à vous écrire quelques lignes à 
la dérobée, et à m'en aller dans la chambre voisine, quand la tète 
est bien lasse, persifler la mère et l'enfant. Hier, l'enfant était 
sur le point de sortir, et voici une petite ébauche de notre cau- 
serie. (( Qu'as-tu Là sur la tête, qui te |la rend grosse comme 
une citrouille? — C'est une calèche. — Mais on ne saurait te voir 
au fond de cette calèche, puisque calèche il y a. — Tant mieux : 
on en est plus regardée. — Est-ce que tu aimes à être regar- 
dée ? — Gela ne me déplaît pas. — Tu es donc coquette? — L'n 
peu. L'un vous dit : Elle n'est pas mal; un autre : Elle est bien ; 
un troisième : Elle est jolie. On revient avec toutes ces petites 
douceurs-là, et cela fait plaisir. — Beau plaisir! — Tenez, mon 
papa, à tout prendre, j'aimerais mieux plaire un peu à bcau- 

1. Le Dépositaire, comédie de société, jouée à la campagne en 1707. 



318 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

coup de gens que de plaire beaucoup ta un seuL — Ah ça, va- 
t'en vite avec ta calèche. — Allez, laissez-nous faire; nous 
savons bien ce qui nous va, et croyez qu'une calèche a bien ses 
petits avantages. — Et ces avantages? — D'abord, les regards 
partent en échappade (c'est son mot) ; le haut du visage est 
dans l'ombre ; le bas en paraît plus blanc; et puis l'ampleur de 
cette machine rend le visage mignon, » etc., etc. 

Je crois vous avoir dit que j'avais fait un Dialogue entre 
d'Alembert et moi. En le relisant, il m'a pris fantaisie d'en faire 
un second, et il a été fait. Les interlocuteurs sont d'Alembert, 
qui rêve, Bordeu, et l'amie de d'Alembert, M"'' de l'Espinasse. 
Il est intitulé le Rcce de d'Alembert. Il n'est pas possible d'être 
plus profond et plus fou. J'y ai ajouté après coup cinq ou six 
pages capables de faire dresser les cheveux à mon amoureuse ; 
aussi ne les verra-t-elle jamais. Mais ce qui va bien vous sur- 
prendre, c'est qu'il n'y a pas un mot de religion, et pas un seul 
mot déshonnête. Après cela je vous délie de deviner ce que ce 
peut être. A propos de mon amoureuse, eh bien, je lui ai envoyé 
une lettre de M. Dubucq, qui la doit mettre un peu à son aise. 
Dites-lui que j'ai fait toutes ses commissions, et que je ne l'en 
aime pas moins, quoiqu'elle ne cesse de me gronder; les amou- 
reux qui ne se querellent pas de temps en temps ne s'aiment 
guère. Je n'ai pas vu M'"^ Bouchard, depuis que je lui ai fait le 
petit plaisir de l'envoyer à la Comédie : eh bien, elle m'em- 
brassera donc dans la rue si elle m'y rencontre ! Ma foi, partout 
où elle voudra : il est difficile d'être cruel avec ces femmes-là. 
Ma comédienne de Bordeaux me ferait enrager, si je m'y inté- 
ressais jusqu'à un certain point'. Imaginez qu'elle est fille de 
protestants, et qu'elle jouit d'une pension de deux cents livres, 
en qtuilité de nouvelle convertie. Eh bien, cette nouvelle con- 
vertie, qui touche tous les ans deux cents francs pour se mettre 
à genoux quand le bon Dieu passe, s'est avisée de s'en moquer 
un jour qu'il passait; on a rapporté ses propos au procureur 
général : elle a été décrétée, prise et mise en prison, d'où elle 
n'est sortie qu'à force d'argent. M. Perronet est très-sérieu- 
sement malade ; il est renfermé, il ne parle à personne. L'abbé 
Morellet passe les jours et les nuits à répondre à M. Necker. 

1. ]M"'= Jodiii. Voir plus loin les lettres qui lui sont adressées. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLÂND. 319 

J'étais invité à aller dîner aujouinriiui à Châtilluii, avec 
M. et M'"'' de Trudaine, qui ont de l'amitié pour moi. Je m'en 
suis excusé comme j'ai pu ; mais tout cela n'est que reculer 
pour mieux sauter. Oh! celte pièce a fait une diable de senisa- 
tion. Gomme un autre en tirerait bon parti pour se faufiler avec 
toute la terre! Gela ne m'arrivera pas, ou je changerais bien. Jt- 
n'ai pourtant pas pu me tirer des avances et des cajoleries de 
M. et de M'"'*' de Salverte. J'en suis à mon second voyage à leur 
maison de campagne, une des plus agréables qu'il y ait aux 
environs de Paris; elle est située comme la maison du père 
Lachaise : Paris paraît avoir été bâti pour elle. 

Bonsoir, bonnes amies; aimez-moi toujours, malgré mon indi- 
gnité. Portez-vous bien ; que M. Gras guérisse, et que ces mau- 
dites pluies-ci ne vous chagrinent pas. J'ai écrit à ma sœur 
pour avoir du vin; à peine en fera-t-elle pour sa provision ; et 
si ce temps dure, il sera cher et détestable. Mais attendons, et 
voyons ce que les vendanges deviendront. 



GXXV 

Paris, le 11 septembre 1"G0 

Mesdames et bonnes amies. 

Je suis tout à, fait sur les dents. Il est temps que Grimm 
arrive et que je lui remette le tablier de sa boutique. Je suis 
las de ce métier, et vous conviendrez que c'est le plus plat 
métier qu'il y ait au monde que celui de lire tous les plats ou- 
vrages qui paraissent. On me donnerait aussi gros d'or que moi, 
et je ne suis pas des plus minces, que je ne voudrais pas conti- 
nuer. Piéjouissez-vous; me voilà enfin tout à fait débarrassé de 
cette édition de YEnri/dopédie, grâce à l'impertinence d'un des 
entrepreneurs. M. Panckoucke, enllé de l'arrogance d'un nou- 
veau parvenu, et croyant en user avec moi comme il en use 
apparemment avec quelques pauvres diables à qui il donne du 
pain, bien cher s'ils sont obligés de iHgérer ses sottises, s'est 
avisé de s'échapper chez moi; ce qui ne lui a point réussi du 
tout. Je l'ai laissé aller tant qu'il a voulu; puis me levant brus- 



320 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

quement, je l'ai pris par la main ; je lui ai dit: « Monsieur Pan- 
ckoucke, en quelque lieu du monde que ce soit, dans la rue, 
dans l'église, en mauvais lieu, à qui que ce soit, il faut' toujours 
parler honnêtement; mais cela est bien plus nécessaire encore 
quand on parle à un homme qui n'est pas plus endurant que 
moi, et qu'on lui parle chez lui. Allez au diable... vous et votre 
ouvrage; je n'y veux point travailler. Vous me donneriez vingt 
mille louis, et je pourrais expédier votre besogne en un clin 
d'œil, que je n'en ferais rien. Ayez pour agréable de sortir d'ici, 
et de me laisser en repos. » Ainsi, voilà, je crois, une inquié- 
tude bien finie. 

Le Père de Famille a continué d'avoir le plus grand succès. 
Toujours pleine salle, malgré la solitude de Paris. C'est après- 
demain la dernière représentation; ils ne veulent pas l'user; 
ils le réservent pour l'hiver prochain; et d'ailleurs Mole n'y saf- 
fnait pas plus longtemps. 

Je me trouvai, il y a huit jours, à l'orchestre entre M. Per- 
ronet et M""' de La Ruette. Je m'invitai à aller voir ses travaux 
àNeuilly, à condition que nous ne serions que quatre,- en le 
comptant. Bon ; voilà le jour venu; le rendez-vous était chez 
moi ; ce n'est plus M. Perronet qui me vient prendre, c'est 
M. de Senneville; nous allons, et nous nous trouvons qua- 
torze ou quinze à table, sans compter le maître de la maison 
qui ne vint point. Gela se passa fort bien : M. de Senneville fut 
on ne peut plus gai et plus affable ; nous parlâmes un peu de 
M'"« Le Gendre; il convint qu'il avait eu le cœur un peu égra- 
tigné. Nous revînmes ensemble dans la voiture de M. Perro- 
net; il me déposa au Pont-Tournant, et nous nous séparâmes 
assez contents l'un de l'autre. 

Je vis beaucoup dans ma robe de chambre; je lis, j'écris; 
j'écris d'assez bonnes choses, à propos de fort mauvaises que je 
lis. Je ne vois personne, parce qu'il n'y a plus personne à Paris. 
M. Bouchard m'a fait une visite, et j'ai été fort aise de le voir 
venir de la rue des Vieux-Augustins, rue Taranne, grimper à 
un quatrième étage; c'est la tâche d'un homme en train de se 
bien porter. 

Lorsqu'il n'y a point de livres nouveaux dont je puisse 
rendre compte, je fais des extraits de livres qui ne sont pas, en 
attendant qu'on les fasse. Quand cette ressource, qui est assez 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 3iii 

féconde, me manque, j'en ai une autre, c'est de faire de petits 
ouvrages. J'ai fait un Dialogue entre d'Alembert et moi: nous 
y causons assez gaiement, et même assez clairement, malgré la 
sécheresse et l'obscurité du sujet. A ce Dialogue il en succède 
un second beaucoup plus étendu, qui sert déclaircissement au 
premier; celui-ci est intitulé : le licve de d'Alembert. Les inter- 
locuteurs sont : d'Alembert rêvant, M"" de L'Espinasse, amie de 
d'Alembert, et le docteur Bordeu. Si j'avais voulu sacrifier la 
richesse du fond à la noblesse du ton, Démocrite, Tlippocrate et 
Leucippe auraient été mes personnages ; mais la vraisemblance 
m'aurait renfermé dans les bornes étroites de la philosophie 
ancienne, et j'y aurais trop perdu. Cela est de la plus haute 
extravagance, et tout à la fois de la philosophie la plus pro- 
fonde ; il y a quelque adresse à avoir mis mes idées dans la 
bouche d'un homme qui rêve : il faut souvent donner à la sa- 
gesse l'air de la folie, afin de lui procurer ses entrées; j'aime 
mieux qu'on dise: « Mais cela n'est pas si insensé qu'on croirait 
bien », que de dire : « Écoutez-moi, voici des choses très- 
sages. )) 

Nos promenades, la petite bonne et moi, vont toujours leur 
train. Je me proposai dans la dernière de lui faire conce- 
voir qu'il n'y avait aucune vertu qui n'ei^it deux récompen- 
ses : le plaisir de bien faire, et celui d'obtenir la bienveil- 
lance des autres; aucun vice qui n'eût deux châtiments : l'un 
au fond de notre cœur, un autre dans le sentiment d'aversion 
que nous ne manquons jamais d'inspirer aux autres. Le texte 
n'était pas stérile; nous parcourûmes la plupart des vertus; 
ensuite, je lui montrai l'envieux avec ses yeux creux et son visage 
pâle et maigre; l'intempérant avec son estomac délabré et ses 
jambes goutteuses; le luxurieux avec sa poitrine asthmatique 
et le^ restes de plusieurs maladies qu'on ne guérit point, ou 
qu'on ne guérit qu'au détriment du reste de la machine. Cela 
va fort bien, nous n'aurons guère de préjugés ; mais nous aurons 
de la discrétion, des mœurs et des principes communs à tous 
les siècles et à toutes les nations. Cette dernière réflexion est 

d'elle. 

Je fis hier un dîner fort singulier : je passai presque toute 
la journée chez un ami commun, avec deux moines qui n'étaient 
rien moins que bigots. L'un d'eux nous lut le premier cahier 

21 

XIX. 



322 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

d'un traité d'athéisme très-frais et très -vigoureux, plein d'idées 
neuves et hardies; j'appris avec édification que cette doctrine 
était la doctrine courante de leurs corridors. Au reste, ces deux 
moines étaient les gros bonnets de leur maison ; ils avaient de 
l'esprit, de la gaieté, de l'honnêteté, des connaissances. Quelles 
que soient nos opinions, on a toujours des mœurs quand on 
passe les trois quarts de sa vie à étudier ; et je gage que ces 
moines athées sont les plus réguliers de leur couvent. Ce qui 
m'amusa beaucoup, ce furent les efforts de notre apôtre du 
matérialisme pour trouver dans l'ordre éternel de la nature une 
sanction aux lois ; mais ce qui vous amusera bien davantage, 
c'est la bonhomie avec laquelle cet apôtre prétendait que son 
système, qui attaquait tout ce qu'il y a au monde de plus révéré, 
était innocent, et ne l'exposait à aucune suite désagréable; 
tandis qu'il n'y avait pas une phrase qui ne lui valût un fagot. 

Pour toute réponse à mon amoureuse, je lui envoie une lettre 
de M. Dubucq, reçue presque au même moment que la sienne. 

Je vous salue toutes trois, et vous embrasse de bon cœur. 
Çà, venez, approchez vos joues, mon amoureuse ; maman, don- 
nez-moi votre main, vous ; mademoiselle Volland, tout ce qu'il 
vous plaira. 

Bon! j'allais oublier de vous dire que j'avais eu à la fin le 
courage d'aller dîner à la campagne, chez M. de Salverte. La 
journée se passa fort uniment, fort simplement, très-bien ; nos 
époux s'aiment, et sont dans la meilleure intelligence avec leurs 
parents. Chemin faisant, je descendis chez Casanove, et je trou- 
vai M™' Casanove toujours avec de belles joues, de beaux yeux, 
de très-belles dents, comme je le lui sus très-bien dire. 
Son mari avait la complaisance de détourner la tête de temps 
en temps: vous remarquerez que cela se passait à la campagne, 
et par conséquence sans conséquence'. 



1. La première femme de F.-J. Casanove, qui se .maria deux fois, était, selon 
M. Jal, une figurante des ballets de la Comédie-Italienne. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 323 



GXXVl 

Paris, le 22 septembre 1769. 

Oh, oui! vous avez bien deviné cela; bonne amie ! (iiiunn 
m'écrivait la veille de la dernière représentation, de Berlin, 
qu'il ne lui restait plus que cinq ou six cents lieues à faire. Il 
est arrivé une scène tout à fait sanglante à cette dernière 
représentation, qui a pensé troubler tout le spectacle. Au mo- 
ment où l'on entend du bruit dans la maison, et où Saint-Albin 
menace de tuer le premier qui osera mettre la main sur sa 
maîtresse, une jeune femme qui était aux premières loges poussa 
un cri aussi aigu que celui de Saint- Albin, et se trouva mal. 
Cette jeune femme se montrait au spectacle la première ibis 
après son mariage, comme c'est l'usage. Gela m'a valu la visite 
de son mari, qui a grimpé à mon quatrième étage pour me 
remercier du plaisir et de la peine que je leur avais faits. Ce 
mari est avocat général au parlement de Bordeaux ; il s'appelle 
M. Dupaty. Nous causâmes très-agréablement. Lorsqu'il s'en 
allait, et qu'il fut sur mon palier, il tira modestement de sa 
poche un ouvrage imprimé sur lequel il me pria de jeter les 
yeux avec indulgence, s'excusant sur sa jeunesse et la médio- 
crité de son talent. Le voilà parti ; je me mets à lire, et je 
trouve, à mon grand étonnement, un morceau plein d'éloquence, 
de hardiesse et de logique : c'était un réquisitoire en faveur d'une 
femme convaincue de s'être un peu amusée dans la première 
année de son veuvage, et menacée, aux termes de la loi, de 
perdre tous les avantages de son contrat de mariage. J'ai appris 
depuis que ce même magistrat adolescent s'était élevé contre 
les vexations du duc de Uichelieu, avait osé fixer les limites du 
pouvoir du commandant et de la loi, et faire ouvrir les portes 
des prisons à plusieurs citoyens qui y avaient été renfermes 
d'autorité. J'ai appris qu'après avoir humilié le commandant de 
la province, il avait entrepris les évêques qui avaient annulé des 
mariages protestants, et qu'il en avait fait réhabiliter quarante. Si 
l'esprit de la philosophie et du patriotisme allait s'emparer une 



32/i LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

fois de ces vieilles têtes-là , oh la bonne chose 1 Cela n'est pas 
impossible. Lorsque je revis M. Dupaty, je lui dis qu'en lisant 
son discours, ma vanité mortifiée n'avait trouvé de ressource 
que dans l'espérance que, marié, ayant des enfants, la soif de 
l'aisance, du repos, des honneurs, de la richesse le saisirait, et 
que tout ce talent ne réduirait à rien. Vous auriez souri de la 
naïveté avec laquelle il me promettait le contraire ^ 

J'ai encore huit ou dix jours au moins à porter l'ennuyeux 
tablier. Je pense que depuis que vous vous êtes félicitées du 
retour du beau temps, si les eaux de la Marne se sont renflées 
en proportion de celles de la Seine, la bourbeuse rivière couvre 
les vordes, et vous tient assiégées dans votre château. Il y 
a longtemps qu'on a dépouillé les comètes de toute influence sur 
nos afl'aires; est-ce à tort ou à raison ? ma foi, je n'en sais rien. 
Vous direz, vous, qu'elles font perdre au jeu; mais maman dira, 
elle, qu'elles y font gagner; et puis ce sera comme toutes les 
choses de ce monde, qui ne peuvent nuire à l'un qu'elles ne 
soient utiles à l'autre. Yitrichy ou plutôt Yillie était un médecin 
prussien qui publia plusieurs ouvrages, entre autres celui dont 
vous me parlez, où il traita de quelques propriétés merveilleuses 
du succin et autres substances naturelles. Il n'est point mort à 
Francfort, comme le dit le président de Thou, mais à Libuze. Si 
vous en voulez savoir davantage et qu'il y ait dans le canton 
quelqu'un qui ait besoin d'un autre philtre que celui d'un bon 
verre de vin que vous lui présenteriez en le regardant d'une 
certaine façon, je me le ferai prêter. Eh bien, vos récoltes ne 
sont donc pas achevées? et les chenilles sont donc en train de 
vous dispenser de celle des navettes? Aussi, que ne les faisiez- 
vous excommunier ? 

L'ouvrage de Neuilly est très-beau à voir; mais l'architecte 
est toujours claquemuré par sa maladie. M. et M™' de Trudaine 
m'ont pris dans une belle passion ; il n'a tenu qu'à moi d'aller 
dîner deux ou trois fois à Châtillon en petit comité. Je n'en ai rien 
fait, parce que je suis un ours ; mais j'ai promis, cela ne me 

1, J.-B. Mercier-Dupaty (1744-1^88), auteur des Lettres sur l'Italie qm curent 
tant de vogue, et président à mortier du parlement de Bordeaux. Le plaidoyer dont 
il s'agit et que ne mentionne pas Quérard est intitulé : Discours de M. Dupaty, 
avocat général dans la cause d'une veuve, accusée d'avoir forfait avant l'an du 
deuil. 1709, iu-8. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 325 

coûte rien, parce que je ne m'engage jamais à tenir mes pro- 
messes. Je ne puis rien vous dire ni de M. ni de M'"^ Bouchard, 
que je n'ai point vus. Un anachorète ne vit pas plus retiré que 
moi. Je me garderai bien de vous envoyer mes Dialogues; j'y 
perdrais le plaisir que j'aurais à vous les lire. D'ailleurs, sans 
me méfier de votre pénétration, je crois qu'il faut un petit com- 
mentaire. Cet ami qui était en quatrième avec les deux moines 
et moi, c'est un nommé Touche, dont vous aurez pu entendre 
parler à M""" Le Gendre qui le connaissait et l'estimait. Vos 
joues et vos yeux ! Oh ! je vous conseille de vous avancer davan- 
tage si vous ne voulez pas que M'"" Gasanove aille à l'enchère 
sur vous. Voici une nouvelle toute fraîche qui vous fera plaisir: 
le prince de Galitzin vient d'obtenir l'ambassade de La Haye, la 
meilleure de toutes et la moins pénible. Le voilà riche el pares- 
seux à jamais; le voilà au centre de la peinture; le voilà proche 
de ses amis; je suis sûr que la tête lui en tourne. Il part de 
Pétersbourg avec sa femme, qui fera ses couches à Berlin d'où 
ils se rendront en Hollande. 

Je veux mourir, si je vois dans ce fragment êpistoUiire 
autre chose que ce que vous y voyez; un homme qui, à l'occa- 
sion d'une bagatelle qui a pu vous être agréable, pousse sa 
pointe, et court après l'avantage d'avoir à se justifier auprès 
de vous des tendres sentiments qu'il a pris sans votre aveu, et 
qu'il ne désespérait pas de vous faire agréer. Cela n'est pas 
maladroit. Qu'il y réussît ou non, il se serait expliqué; mais il 
ne vous connaît guère : vous n« répondrez pointa cela. 

Bonsoir, mesdames et bonnes amies. Je suis harassé de 
fatigue, et il est temps que Grimm rentre dans sa boutique. 



CXXYII 

Paris, le l"" octobre 1709. 



Grinnn n'est pas encore arrivé ; ainsi, bonne amie, je porte 
encore le tablier de sa boutique ; mais je commence à m'en las- 
ser, et je ne sais plus ce qui me fait désirer son retour, si cest 



32G LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

le plaisir de revoir un ami, ou celui d'être soulagé d'un fardeau 
qui nie pèse. 

L'édition de l'abbé Galiani, mes planches, la corvée de 
Grimm, le Salon et mes petites affaires particulières m'accablent. 
Le soir, je suis quelquefois si las que je n'ai pas la force de 
manger; cela est à la lettre. 

Vous ai-je dit que Greuze venait de recevoir le rembourse- 
ment du mépris qu'il avait eu jusqu'àprésent pour ses confrères? 
Son but était d'être peintre d'histoire. Il a présenté pour sa 
réception un tableau d'histoire ; ce tableau était mauvais ; ils 
ont accepté son mauvais tableau, et l'ont reçu comme peintre 
de genre. Sa femme s'en ronge les poings de fureur. 

Mademoiselle Volland, mettez-vous en prière le soir, et 
demandez à Dieu le prompt retour de Grimm, et le prompt 
départ d'un de ses compatriotes appelé Weinacht, ou^en langue 
chrétienne jNoël. Ce Weinacht ou iNoël est le miré de l'impé- 
ratrice; voilà la troisième ou quatrième fois qu'il m'enivre 
avec d'excellents vins que nous buvons à la santé de Sa Majesté ; 
mais je pense que puisque ceci est affaire de prières, vous feriez 
bien de renvoyer cette commission à mon amoureuse. 

Sur ma bonne foil Oh! l'on peut m'y laisser en toute sûreté. 
J'ai eu le malheur de voir mon extrait baptistaire hier, avant- 
hier : ah ! mademoiselle Volland, que je suis vieux! Si je suis 
nul, je vous réponds qu'il y en a qui ont fermé boutique de 

meilleure heure. J'ai je n'oserais vous le dire : cet âge 

est effrayant ! 

Je remis, il y a quelques jours, entre les mains de Mole 
cette comédie de Voltaire*. Je n'en entends point parler ; je 
crains bien qu'elle ne me revienne avec un refus. 

Ma petite bonne est dans les grandes affaires : il s'agit du 
bouquet de son papa ; ce n'est pas une bagatelle ; il faut être 
sublime. Je traverse à'grandspasle salon du clavecin, parce qu'il 
ne faut pas que j'entende, et je vous jure que je n'entends rien : 
il ne faut pas apercevoir un bouquet qui doit nous être présenté. 

Ce Dialogue entre d'Alembert et moi j et comment diable 
voulez-vous que je vous le fasse copier? c'est presque un livre ; 
et puis, je vous l'ai dit, il faut un commentateur. 

2. Voir précédemment, page 321. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 327 

Ni moi ni personne ne sait un mol de la maladie de .M 

C'est un secret entre son médecin, sa femme et lui. Je n'ai 
point de nouvelles connaissances, et je n'en veux point ; je n'y 
vois rien à gagner pour soi, et tout à perdre pour ceux qui nous 
aiment. J'ai fait quelques voyages à la campagne de M. de Sal- 
verte: le moyen de s'y refuser ? 

Quelle fantaisie vous prend d'observer cette comète? Il y a 
près de cent ans que les comètes ne signifient plus rien. 

L'abbé Le Monnier m'a donné une commission ; je m'en suis 
bien acquité ; il m'a dit des injures, et puis je n'en ai plus en- 
tendu parler. Je ne «ais ce que sont devenus xM. et M'"'^ Bouchard. 

Bonjour, mesdames et bonnes amies. Portez-vous bien ; reve- 
nez bien vite ; et n'oubliez pas, le jour de la Saint-François, 
d'embrasser une bonne maman pour moi, avec vos bouquets. 
Présentez-lui mes souhaits et mon dévouement éternel. Vous 
revenez donc bientôt ? Ah ! la bonne nouvelle ! 



GXXVIII 

Paris, le 18 octobre 1709. 

Enfin, il est de retour, de mardi dernier, à ce qu'on dit; 
mais certains apprêts fort antérieurs, un voyage k la Briche, 
une santé bonne à la vérité, mais qui marquait déjà un peu de 
déchet, me font soupçonner un arrangement que je n'ai garde 
de blâmer. Il était très-naturel que nous nous vissions le mer- 
credi; en efïet, son tartare vint me dire qu'il m'attendait à onze 
heures ; mais cà cette heure-là même le carrosse de }[. de Sal- 
verte devait me venir prendre pour aller passer le reste de la 
journée à la campagne. Je ne vous ai jamais dit un mot de ces 
honnêtes gens-là. )L de Salverte me paraît faible de santé, un 
peu vaporeux, inattentif, cherchant le mot désobligeant, et heu- 
reusement ne le trouvant pas toujours; aimant le faste, la table, 
le bon vin, même un peu plus qu'il ne faut pour sa lorce. 
M'"^ de Salverte parle assez bien ; est cachée, silencieuse ; on la 
croirait fausse, à la juger sur sa physionomie ; elle est certaine- 



328 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAÎNU. 

ment sèche, mais je ne la crois pas mauvaise. Pour M""^ De- 
vaisnes, c'est une des femmes ou plutôt des enfants les plus 
aimables qu'il soit possible de voir ; de la raison, de la vivacité, 
de la gaieté, de la naïveté avec un peu de réflexion, une figure 
assez agréable, tout plein de talents; elle a tout cela et je l'aime 
beaucoup. J'oubliais de vous dire que M. de Salverte est très- 
despote et très-personnel ; M. Devaisnes commence à perdre ce 
ton léger et charmant qu'il tenait du grand monde ; soit que le 
séjour habituel à la campagne, soit que des pensées plus sérieuses 
l'aient un peu rembruni, je lui soupçonne plus d'ambition qu'il 
n'en montre. On arrive tard, on se met à table tout en arrivant; 
on mange bien, on boit encore mieux; on n'est ni bien gai, ni 
bien triste ; on joue après dîner à des jeux d'exercice, on se 
promène, on cause, on se sépare toujours en souhaitant de se 
revoir. Le jeudi, comme je suis veuf, madame et mademoiselle 
étant à Sèvres, je donnai à Grimm rendez-vous chez moi ; il vint 
de bonne heure, et nous nous séparâmes fort avant dans la nuit. 
Je ne vous parle pas du plaisir que nous eûmes à nous revoir, 
après une absence de cinq mois. Je l'aime, et j'en suis tendre- 
ment aimé. C'est tout dire. Je ne finirais pas si je m'embarquais 
dans l'histoire des agréments de son voyage ; le roi de Prusse 
l'a arrêté trois jours de suite à Potsdam, et il a eu l'honneur de 
causer avec lui deux heures et demie chaque jour. Il en est en- 
chanté; mais le moyen de ne pas l'être d'un grand prince, quand 
il s'avise d'être affable ? Au sortir du dernier entretien, on lui 
présenta de la part du roi une belle boîte d'or. Cela est fort 
bien ; le prince de Saxe-Gotha a fait encore mieux : il lui a 
donné un litre, je ne sais quel, et il a attaché à ce titre une 
pension de douze cents livres. Ajoutez à cela un ventre très- 
rondelet et une face lunaire qu'il a rapportés de son voyage, et 
vous trouverez qu'il n'a pas tout à fait perdu son temps sur les 
grands chemins. Mais je crains bien que le plus précieux de ces 
avantages, la santé, ne soit pas de longue durée. Tout à l'heure, 
vous saurez pourquoi je le présume. Rendez-vous pris chez moi 
encore pour le lendemain, c'est ce jour-là que je lui ai remis 
le tablier de la boutique, avec un volume de papiers effrayant. 
JNous en lûmes ensemble quelques-uns; j'avais choisi les plus 
amusants ; malgré cela, le peu d'attention qu'ils exigeaient lui 
avait coloré les pommettes des joues d'un incarnat de fâcheux 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 329 

augure ; la chaise de paille le tuera, s'il ne prend garde. Je lui 
demandai en grâce de ménager la pacotille que je lui remettais, 
de manière à vivre quelque temps là-dessus. C'était en eiïet la 
meilleure récompense que je pusse obtenir de ce pénible travail; 
il me l'a promise; me tiendra-t-il parole? j'en doute. Il a vu sa 
mère qui a quatre-vingt-cinq ou six ans passés, et qui jouit de 
la plus belle santé et de toute sa raison. Il a vu des frères, des 
neveux, des nièces dont il est enchanté. Au milieu de toutes ces 
agréables distractions-là, il a eu la bonté de se ressouvenir de 
M"^ Diderot, et de lui apporter un fardeau de musique imprimée 
des auteurs les plus renommés, et aussi belle que de la musique 
gravée. J'allai hier voir ma femme et ma hlle; je comptais pas- 
ser la journée en tête-à-lête avec elles, et je suis tombé dans 
une cohue de vingt-deux personnes. Nous avions fait la partie 
d'aller aujourd'hui au Grandval, mais nous en avons été détour- 
nés par une compagnie qui avait choisi le même jour. Nous y 
allons demain mardi ; nous passerons ensemble deux heures et 
demie en allant, et deux heures et demie très-douces en reve- 
nant ; voilà ce que nous nous sommes dit, et ce qui est vrai ; 
mais ce qui ne l'est pas moins, et ce que nous ne nous sommes 
pas dit, c'est que le baron s'emparera de moi. Et vous, mes- 
dames, quand me restituerez-vous les autres al)sents qui me 
sont chers? Voilà de beaux jours que je maudis de bon cœur; 
je mène la vie la plus retirée; j'y suis si bien fait, qu'il m'est 
arrivé une fois de m'habiller et de me déshabiller tout de 
suite. 

Je vous salue, et vous embrasse de tout mon cœur. Si 
M'^'= Volland voulait être sincère, elle m'avouerait qu'elle avait 
oublié le jour de ma fête. 



GXXIX 



Paris, le 2 novemhro l'tiO. 



Je vous ai écrit deux fois, bonne amie, avant que de faire 
mon petit voyage du Grandval. Je vous ai parlé du retour de 



330 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

Grimin. Je crois vous avoir dit que sa tournée avait été d'environ 
deux mille cinq cents lieues ; qu'il n'avait pas perdu tout son 
temps sur les grands chemins, quoiqu'il se fût refusé aux pro- 
positions les plus avantageuses ; qu'on lui avait donné h Gotha 
un titre honorifique avec une pension de douze cents livres; que 
le duc d'Orléans lui avait permis d'accepter l'un et l'autre, et 
qu'enlin il était riche, s'il était modéré dans ses désirs. Je vous 
ai priée de remercier mon amoureuse de son baume, dont le 
sédiment délayé avec un peu d'eau -de-vie de lavande m'a 
guéri d'un bobo au sein, qui commençait à m'inquiéter par son 
retour opiniâtre. 

Le baron m'a témoigné tant d'humeur de ce qu'après lui 
avoir promis d'aller vivre avec lui à la campagne, je lui avais 
manqué de parole; il menait une vie si déplaisante, sa femme, 
ses "enfants, sa belle-mère me désiraient si fort, qu'il a fallu 
céder. J'ai donc passé dix jours au Grandval ; comme on les y 
passe : dans la plus grande liberté, et la plus grande chère. 

Je me suis presque engagé à y retourner jusqu'à la Saint- 
Martin, que nous reviendrons tous ensemble à Paris; k moins 
que je n'exécute un projet proposé de folie, dans un de ces mo- 
ments où Ton est si content d'être les uns à côté des autres, 
qu'on se sent pressé du désir d'y rester, c'est de passer une 
bonne partie de l'hiver à la campagne. Je me débarrasserais 
là d'une multitude de besognes importunes qui me pèsent sur 
les épaules, et peut-être en entamerais-je quelques importantes 
qui me rendraient honneur et profit, et qui me conduiraient 
jusqu'à la fin de ma carrière ; elle est bien plus avancée que je 
ne croyais, à moins que je ne veuille la mesurer par la santé ; 
je suis vieux, mais il est sûr qu'il n'y paraît pas; on ne le croi- 
rait jamais, à moins que je ne révèle mon secret, ce que je ne 
fais pas volontiers avec les femmes que j'aime et dont je veux 
être aimé aussi longtemps que je pourrai leur en imposer. Made- 
moiselle, n'allez pas commettre cette indiscrétion-là avec mon 
amoureuse ; elle a, je crois, la meilleure opinion de moi ; je ne 
veux pas la perdre ; laissez-lui tout le mérite qu'elle peut avoir 
à me résister. Vous voyez bien qu'il n'est bon ni pour elle ni 
pour moi de savoir qu'en renonçant à moi elle ne renonce à 
rien. 

Voilà donc maman gaie connne moi ; se portant bien comme 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 331 

moi ; libre de toute indisposition, comme moi ; jeune comme 
moi? Dites-lui, en lui présentant mon respect, que je m'en réjouis 
autant que vous. 

J'ai rêvé au motif du voyage de Vialet, et voici ce qui in"a 
passé par la tête. Le projet de M. Deparcieux d'amener les eaux 
de la rivière d'Yvette au haut de l'Estrapade est arrêté. M. Pcr- 
ronet,qui en est chargé, n'ayant plus pour Vialet une aversion 
dont la cause ne subsiste plus, et sentant le besoin qu'il a de ses 
talents, le fait-il venir pour lui succéder dans la conduite de 
cette entreprise, ou mieux encore, pour remplacer Chésy à l'Ecole, 
tandis que celui-ci conduira les travaux de l'Yvette? Mais alors, 
une autre chose qui pourrait bien arriver, c'est que le beau- 
frère, qui n'a pas plus de religion qu'il ne faut, trouvera plus 
d'avantage à lui donner sa fille qu'à Digeon, qui n'a que des 
espérances, et que Digeon fût éconduit. 

Je suis veuf; j'arrive du Grandval ; et aussitôt ma femme et 
ma fille partent pour aller à la campagne ; elles y resteront 
jusqu'à dimanche prochain, que j'irai les rechercher. Si je me 
détermine lundi à aller passer la semaine, et faire la Saint-Martin 
avec le baron, au Grandval, je ne manquerai pas de vous en 
informer. 

Le tablier de la boutique de Grimm me reste encore pour 
jusqu'à ce qu'il soit délivré des embarras que son absence de 
cinq mois lui a accumulés. Ajoutez à cela que tout mon temps 
au Grandval s'en va à blanchir les chiffons des autres. 

Je vous salue, vous embrasse, et vous présente à toutes trois 
les sentiments du plus sincère et du plus tendre respect. A 
Paris, le lendemain de la Toussaint. 



GXXX 

Bourbonnc-lcs-Bains, le Kj juillet 1770. 



Mademoiselle, ce n'est pas à vous que je dis, c'est à celles 

qui m'aiment. 

Je ne suis pas venu en province pour mon amusement : je 



332 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

m'y attendais à beaucoup d'affaires déplaisantes, et j'y en ai 
trouvé plus que je n'en espérais. Nous partîmes, Grimm et moi, 
le même jour que vous ; mais il y a toute apparence que vous 
n'étiez pas à moitié de votre route que la nôtre était achevée. 
C'a été l'affaire de trente-cinq heures. Grimm a dîné et soupe 
une fois avec nous; le lendemain de notre arrivée, il est parti 
pour Bourbonne; il y a passé cinq jours sans moi, trois jours 
avec moi; et moi, cinq jours sans lui. Je ne vous dirai rien de 
la santé de M'"" de Meaux et de madame sa fille, que vous ne 
connaissez point, et qui ne peuvent vous inspirer un grand inté- 
rêt. Mais je puis vous dire des nouvelles positives de celle 
de M. et de M'"* de Sorlières ; je n'ai pas manqué un seul jour 
de les aller voir : c'était un si grand plaisir pour eux et une si 
bonne œuvre de ma part ! M'"*' de Sorlières est fort bien ; elle a 
de la gaieté autant que sa position lui en permet. Je ne me suis 
point aperçu, en comparant son visage et son humeur de Paris 
avec le visage et l'humeur que je lui ai vus à Bourbonne, que 
Tun ou l'autre eût souffert de son voyage. M. de Sorlières est à 
peu près tel qu'il était ; il prétend que son bras a pris un peu 
plus de liberté ; mais en vérité on le dispenserait volontiers de 
la preuve qu'il en donne; cela fait une peine infinie à voir; il 
lui faut deux bonnes minutes au moins pour porter sa main 
jusqu'à son menton, et c'est un long voyage pour cette main. 
Sans les douleurs de sa jambe et de sa cuisse, il en ignorerait 
l'existence. Ces douleurs sont pourtant moins aiguës ; il peut 
monter un escalier; mais c'est une si terrible corvée que de le 
descendre, que s'il arrive en visite à l'heure de la promenade, 
on prend son parti, on le laisse par égard et l'on s'en va. M""= de 
Sorlières ne sort point : je ne l'ai aperçue hors de chez elle 
qu'une seule fois, c'était au jardin des Capucins, qui est ouvert 
à tous les malades. Quand je quittai Bourbonne, M. de Sorlières 
se disposait à s'abandonner à toutes les ressources des eaux, en 
les prenant à la fois en boisson, en bains et en douches. Ce qui 
me fâche, c'est que son embonpoint se soutient. Sa maladie est, 
je crois, une de celles qui ne. guérissent point sans empirer. Je 
voudrais qu'il s'élevât subitement dans cette masse de liqueurs 
et de chairs une fièvre violente qui le secouât fortement. 

Bourbonne est un séjour triste, le jour par la rencontre des 
malades, la nuit par le fracas de leur arrivée; et puis, nulle 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 333 

promenade, un pavé détestable, des environs arides et déplai- 
sants; des habitants que 50,000 écus ne peuvent enrichir tous 
les ans, parce que les denrées de consommation en emportent 
les deux tiers au loin; point de vivres, même pour de l'argent; 
des logements très-chers; des hôtes avides qui regardent les 
malades comme les Israélites regardent les cailles et la manne 
dans le désert. J'ai passé là une partie de mon temps à m'in- 
struire des eaux, de leur nature, de leur ancienneté, de leur 
effet, de la manière d'en user, des antiquités du lieu, et j'en ai 
fait une lettre^ à l'usage des malheureux que leurs infirmités 
pourraient y conduire; et puis il ne fallait pas que des mille 
et une questions que le docteur Roux et mes amis ne manque- 
raient pas de me faire, je n'ieusse réponse à aucune. Mon des- 
sein était de ne voir personne; malgré que j'en eusse, il a 
fallu voir tout le monde. J'ai passé mes premiers jours à 
Langres dans ma famille et celle de mon gendre futur. Je disais, 
en arrivant, à Grimm : « Je crois que ma sœur sera bien ca- 
duque » ; jugez de ma surprise, lorsqu'elle s'est élancée vers 
notre voiture avec une légèreté de biche, et qu'elle m'a pré- 
senté à baiser un visage de Bernardin. Toute la ville était en 
attente sur l'entrevue des deux frères, qui ne se sont pas encore 
aperçus ; ce n'a pas été la faute d'allées, de venues, de pour- 
parlers, de négociateurs mâles et femelles. La fin de tout cela 
c'est que les deux frères ne sont point raccommodés, et que la 
sœur et le frère, qui étaient bien ensemble, seront brouillés. 
Cela me peine beaucoup; je n'ai trouvé qu'un moyen de m'étour- 
dir là-dessus, c'est de travailler du matin au soir; c'est ce que 
je fais et continuerai de faire. Votre douce solitude pourrait 
bien être troublée par une compagnie nombreuse : si l'abbé Le 
Monnier me tient parole, nous mettrons pied à terre à votre 
grille en même temps. Je prendrai la liberté de vous demander 
asile pour mon conducteur. M. et M'"^ de Sorlières sont dans le 
dessein de vous aller voir. Je ne sortirai point d'ici sans avoir 
arrangé mes affaires. J'ai promis à M'"'= de Meaux et à M, de 
Sorlières de les visiter encore une fois ; ils comptent peu sur 
ma parole ; cependant je la tiendrai : c'est le sacrifice de deux 
jours. Je reviendrai à Langres dans le commencement de sep- 

1. Voir le Voyage à Bourbonne, tome XVII. 



33!t LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

lembre, me rasseoir un moment au milieu des miens; et le 9 
ou le 10, je me mettrai en chemin pour ma grande tournée. Je 
n'ai point oublié que c'est après-demain la fête de mademoi- 
selle Je joins, mesdames, mon hommage à vos souhaits, et 

je vous supplie de le faire agréer. Si M""" de Blacy est persuadée 
de mon sincère attachement, elle ne doutera pas de l'inquiétude 
que j'ai sur le dérangement de sa santé : je vous prie de dire à 
mon amoureuse que je ne me ferai jamais à ces sortes d'alarmes; 
il faut pour mon bonheur, ou qu'elle se porte bien, ou que 
j'ignore qu'elle se porte mal. L'honneur de sa guérison serait 
bien capable d'abréger mon séjour ici; mais je ne croirai pas 
aisément que ma personne fasse un miracle que celles d'une 
bonne sœur et d'une maman comme je n'en connais point ne 
sauraient faire; elle sera guérie quand j'arriverai, et je n'aurai 
qu'à jouir de sa bonne santé. Croiriez-vous bien qu'au milieu de 
mes soucis, je n'ai pas cessé de souffrir de l'incertitude des ré- 
coltes? Il faisait des pluies continuelles; je voyais des champs 
couverts, et je ne savais pas si l'on recueillerait un épi. Joignez 
à cette idée le spectacle présent de la misère. Je commence à 
me rassurer depuis que je vois la terre se dépouiller; et, à en 
juger par le soulagement que j'éprouve, il fallait que la crainte 
de la disette pour mes semblables entrât considérablement dans 
mon malaise. Maman, consolez-vous de vos mauvaises récoltes; 
nous aurons la soupe et le bouilli, nous boirons de la bière, et 
nous serons contents. Le bon dîner est celui qu'on . fait avec 
ceux qu'on aime; et je vous aime autant que je vous respecte. 
Vous seriez bien aise, mademoiselle, de trouver ici un mot doux, 
mais votre lettre m'a fait trop de peine, pour n'en pas avoir de 
ressentiment : je vous aime bien ; mais, par Dieu ! je ne vous 
le dirai pas. M. Le Gendre n'est donc plus ! s'il avait voulu 
finir un ou deux ans plus tôt, il aurait été plus regretté. Voilà 
sa fille sortie du couvent et bien mariée; et son fils sur 
le point d'être] claquemuré dans un collège. Gomme tout se 
retourne! 

Bonjour, mesdames et bonnes amies. Je vois arriver avec 
joie le moment de vous embrasser. Recevez toutes trois mon 
respect. 



LETTRES A MADEMOISELLE YOLLAND. 335 



GXXXI 

Paris, le 12 octobre 1770. 

Mesdames et bonnes amies, 

Il faut pourtant vous rendre compte du ma mauvaise con- 
duite. Je me remets à ce vendredi matin où je fus enlevé d'isle 
entre dix et onze heures. JNous arrivâmes à Châlons sur les six 
heures du soir. M'^'^Duclos entend des chevaux, une voiture qui 
entre dans sa rue; elle accourt sur la porte; elle croit aller 
embrasser M'"'' de Meaux et M"^ de Prunevaux, qu'elle attendait : 
jugez de son étonnement, lorsqu'elle me vit, moi qu'elle n'at- 
tendait pas. Je n'en fus pas moins bien reçu. 

Je croyais M'"^ de Meaux à Bourbonne, retenue sur son lit 
par une maladie de femme ; elle m'avait écrit à Langres que le 
docteur Juvet l'avait condamnée à y rester jusqu'au 25; j'allais 
sans savoir sa marche; elle, sans savoir la mienne; et la chose 
n'aurait pas été mieux quand elle aurait été concertée. A sept 
heures, une heure après moi, autre postillon, autres chevaux, 
autre voiture : c'est M'"" de Meaux, M'"" de Prunevaux, et un 
M. de Foissy, écuyerde M. le duc de Chartres, homme de trente 
ans, mais avec la raison, le jugement de quarante-cinq; plein 
d'égards, de douceur, de politesse, d'agréments et de gaieté; 
il avait été conduit à Bourbonne par une sciatique gagnée au 
service des grands. Là, il avait connu ces dames; il avait pris 
pour elles beaucoup de goût, elles pour lui; il avait retardé son 
retour pour les accompagner; il avait cédé sa chaise de poste à 
une des femmes de chambre; il avait pris la place vacante dans 
la voiture de M'"' de Meaux; elles l'avaient mené à Vandœuvre 
chez M. de Provenchères, qu'il ne connaissait point, et dont il 
n'était pas connu, et où il avait été accueilli comme il le méri- 
tait; il arrivait à Châlons chez M. Duclos, qu'il ne connaissait 
point, et dont il n'était point connu davantage, et qui ne l'en 
accueillit pas moins bien. 

Nous voilà donc tous à la fois à Châlons, chez M. Duclos; 
sa femme était vraiment folle de nous avoir. Je n'ai pas vu de 



336 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

ma vie une créature plus heureuse; tout ce qu'il est possible de 
faire pour vous rendre sa maison agréable, elle l'a fait, et avec 
une âme et des démonstrations qui ne se rendent pas ; cela était 
à voir. J'ai passé à Ghâlons le samedi et le dimanche; j'en suis 
parti le lundi malin; M'"' de Meaux et les autres y sont restés 
deux jours de plus. Le dimanche, c'était la clôture du théâtre, 
nous allâmes à la comédie. Celui qui fit le compliment me savait 
au spectacle, et me régala publiquement d'un compliment qui 
n'était pas trop mal fait. Vous me connaissez; jugez de mon 
embarras; je m'étais baissé, baissé, baissé dans la loge; peu 
s'en fallait que je ne fusse perdu, par pudeur, sous les cotillons 
des dames. 

Tandis que tout dormait encore, excepté la maîtresse de la 
maison, on mit nos chevaux; nous déjeunâmes et nous prîmes 
congé; la bonne Duclos fondait en larmes; son mari en faisait 
autant; je pleurais aussi; et mon petit gendre était sorti, de 
peur que la même envie ne le prît. J'ai su que la même scène 
douloureuse s'était renouvelée en se séparant d'avec M'"Ule 
Meaux. Je suis arrivé ici le 26 septembre à la chute du jour; 
j'y serais arrivé pour dîner, si notre postillon, au sortir de Châ- 
teau-Thierry, n'avait pas pris la route de Soissons au lieu de 
prendre celle de Paris. Nous partîmes de Château-Thierry à huit 
heures et demie du matin, et grâce à cette erreur, forcés de 
revenir trois lieues sur nos pas, nous nous retrouvâmes, à quatre 
heures du soir, à Château-Thierry. 

Je ne manque pas d'embarras journaliers et d'affaires cou- 
rantes; jugez de ce ({ue j'en ai trouvé d'accumulées après deux 
mois d'absence. Ma femme était en bonne santé, ma fille avait 
été malade, mais très-malade, elle l'était encore; elle va mieux. 
Pour moi, j'ai déjà perdu tout ce que j'avais ramassé d'embon- 
point, de force et de gaieté sur les grands chemins. Les trois 
premiers jours, il me semblait vivre dans une atmosphère infecte. 
Je me suis donné tant de peine et de mouvement, que la ma- 
chine s'est dérangée; j'ai été malade trois jours sans pouvoir 
sortir; cela s'est passé, et trois jours après cela m'a repris; 
c'est l'estomac qui périclite; ce sont les intestins qui font mal 
leurs fonctions. Ma fête est venue, il a fallu, pour l'amusement 
des autres, se prêter à une petite débauche de table. 

J'allai voir, tout en arrivant, M. et M'"' Digeon. Je ne trouvai 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLANI). 337 

que madame avec l'iiabit de deuil et le visage de la 'Mielé el 
de la santé. J'y causai environ deux heures. Hier, je rencontrai 
M. Digeon; nous nous embrassâmes fort tendrement. Je lui dis 
tout le bien que je pensais et que vous pensiez de lui. Quelques 
jours auparavant, j'étais allé faire visite à M'"'' Bouchard : j'y 
passai la soirée fort gaiement; nous fîmes là, elle, l'abbé de 
La Chau^ et moi, de la philosophie très-folle et très-solide. Je 
lui trouvai bon visage. Notre arrangement pour les papillons, 
s'ils viennent, est tout convenu : autant de baisers que de pa- 
pillons; mais pas un baiser à la même place; et comme il y 
aura beaucoup de papillons, j'espère qu'il n'y aura pas la lar- 
geur de l'ongle sur toute ma personne qui ne soit baisée plu- 
sieurs fois; à moins que la dame n'aime mieux racheter tant de 
baisers à donner pour un seul qu'elle recevra et que Je placerai 
à mon choix. J'ai été à la Briche, où M. Grimm et M'"'= d'Ëpinay 
se sont réfugiés contre les maçons qui démolissent le pignon 
sur la rue de la maison qu'occupe ou qu'occupait M"" d'Épinay, 
rue Sainte-Anne. A force de travailler, je suis au courant de 
mes affaires; ma santé et ma gaieté reviendront; quand? qnand 
vous reviendrez. J'ai et je donne h tout le monde Tespérance 
que ce sera incessamment; cette espérance est si douce, que 
tout le monde la prend tout de suite. Je vous embrasse toutes 
de tout mon cœur; je commence par maman. 

Ne m'accusez pas, ni elle non plus, d'avoir oublié le jour de 
ma naissance ; ce jour-là ce fut celui de sa fête, et celui oii on 
lui préparait au loin un joli enfant qui l'aimera, la respectera, 
lui restera attaché toute sa vie. Après maman, de droit, c'est 
mon amoureuse. Si je voulais, je ne lui dirais pas la moindre 
petite douceur, parce qu'elle me connaît, qu'elle est sûre de moi, 
et que mon éloignement, mon silence, mon absence, ne peuvent 
lui donner aucun souci sur mes sentiments. Pour vous, made- 
moiselle VoUand, rendez-vous justice à vous-même, et tout sera 
dit; et puis vous prenant toutes les trois à la fois, je vous réité- 
rerai ce que je vous ai promis mille fois, que vous m'êtes infini- 
ment chères autant que jamais; que vous ne pouvez cesser 
de me l'être, et que j'ai résolu; oh! non; ce n'est pas une ré- 

1. L'abbé Géraiid de La Cliau, bibliothécaire, interprète et garde dos pierres 
gi-avées du duc d'Orléans, auteur d'une Dissertation sur les attributs de Vénus, 
Prault, 177G, in-4. 

XIX 22 



338 LETTRES A MADEMOISELLE YOLLAND. 

solution, c'est un penchant très-vrai, très-ancien, toujours le 
même, qui me presse vers vous, auquel je ne résiste ni ne 
cherche à résister. Revenez, revenez et vous me trouverez tel 
peut-être que vous ne me supposez pas, mais tel que j'ai tou- 
jours été. 

Bonjour, mes bonnes, mes tendres amies; bonjour. 



CXXXII 



Au Grandval, le 2 novembre 1770. 



Rendons à mes amies un petit compte de ma conduite. Vous 
savez, mesdames et bonnes amies, ce que je suis devenu depuis 
le 9 d'octobre, jour de ma fête. La veille, joli concert et grand 
souper; j'ai fait des miennes tant qu'on a voulu; j'ai réconcilié, 
par occasion, deux êtres qui se méprisaient injustement, et qui, 
pour s'estimer, n'avaient qu'à se mieux connaître: c'est M"«Bajon 
et le petit maître de ma fille. Je fis jouer un concerto à celui-ci ; 
l'autre l'entendit, et trouva qu'il jouait comme un ange. Je fis 
jouer et chanter la demoiselle, à présent dame; elle chanta et joua 

comme un ange, et l'autre en convint. Kohaut, ce luth que je vous 
ai nommé quelquefois, y fut conduit par sa curiosité maligne, 
qui fut trompée en ne trouvant pas de quoi s'exercer. Il comptait 
bien boire du bon vin la veille, et faire de moi et de mes con- 
vives un bon conte le lendemain; il n'y eut pas moyen, car tout 
alla bien. Je me couchai à trois heures du matin; j'étais levé 
à six heures et demie; à onze heures, j'avais environ cinq heures 
de travail par devers moi; et j'étais à la Comédie-Italienne à 
une répétition à laquelle j'étais invité. Ma petite bonne est 
moins tourmentée de ses vomissements; ils se passent, ils re- 
viennent ; avec tout cela je n'en suis pas moins inquiet. Phili- 
dor me vint voir, il y a quelque temps ; je fus curieux de savoir 
ce qu'il penserait de son talent harmonique; il l'entendit pré- 
luder pendant une demi-heure et plus; et il médit qu'elle 
n'avait plus rien à apprendre de ce côté; qu'il ne lui restait 
qu'à manger tout son soûl, qu'à se repaître sans fin de bonne 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 339 

musique. Quelques jours après la Saint-Denis, je suis parti pour 
le Grandval, où j'ai apporté une besogne inuncnse, et où j'en 
ai trouvé de la bien plus difficile à faire. J'ai commencé par 
celle sur laquelle je ne comptais pas. Il est impossible que l'on 
ne soit heureux où l'on fait le bien. J'ai fait retirer vos volumes 
de la chambre syndicale, avant que de quitter la ville. Je n'ai 
vu qu'une fois l'abbé; je ne sais s'il vous aura écrit la lettre en 
question ; mais de retour à Paris, soyez sûres que j'y veillerai. 
Nous reviendrons le lendemain de la Saint-Martin tous ensem- 
ble. A présent que je suis hors de danger, et que je me porte 
bien, il faut que vous sachiez que j'ai pensé mourir dune indi- 
gestion de pain ; cela ne pouvait ni remonter ni descendre : j'ai 
gardé sur mon estomac pendant plus de quinze heures un poids 
elTroyable qui m'étouffait, et qui ne se laissait pas ébranler par 
l'eau chaude, de quelque côté que je la prisse. J'en suis encore à 
vivre de régime, chose difficile ici, où les repas sont énormes, et 
où l'on désoblige sérieusement la maîtresse de la maison quand 
on n'use pas de la bonne chère qu'elle vous fait d'aussi bonne 
grâce qu'elle y en met. J'ai profité de l'extrême liberté de cette 
indisposition qui m'a affranchi de toutes les petites servitudes de 
bienséance, pour me renfermer davantage dans mon apparte- 
ment, et pour travailler davantage. J'ai mis au net, pour la 
seconde fois, le Traite d'Jiannonie du petit-maître de ma fille '. 
Je vous dirai en passant que le petit Allemand, pour avoir voulu 
me suivre le jour de ma fête, et faire les honneurs de ma table 
et de son pays, en a pensé mourir. Je suis après la Mcre jalouse 
de M. BarthC; comédie nouvelle. J'ai encore-deux ou trois autres 
petits projets pour lesquels il me faudrait plus de temps qu'il 
ne m'en reste. Je m'étais si bien fait à la vie de province que je 
l'ai regrettée. Je suis si bien fait à la vie de campagne, (pi'il ne 
m'en coûterait rien pour renoncer à la ville, à présent surtout 
que vous n'y êtes pas; combien on y a de temps, et comme on 
l'emploie! De ce temps que j'ai ici à profusion, j'en ai donné 
à Grimm quelques moments. iNous recevons de temps en temps 
des transfuges de Paris : l'abbé Morellet nous est venu; oh! le 
plaisant corps! comme je vous eu amuserais, si j'en avais le 
temps! Il m'a laissé le seul exemplaire de son ou\rage, qui a 

L Bemetzricder. Voir ce Traité, tome MI. 



3Ù0 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLÂND. 

été supprimé, contre les Dialogues de l'abbé Galiani; je ne l'ai 

pas encore ouvert; le Baron, qui l'a parcouru, m'a dit qu'il était 

plein d'amertume. 

Adieu, mes amies, mes bonnes, tendres et respectables 
amies; ne soyez inquiètes ni de ma santé, ni de mon amitié. 
Écoutez bien : je ne suis ni injuste, ni fou ; je vous aime et vous 
aimerai toute ma vie, toute la vôtre. 11 faudrait, pour le mieux, 
mourir tous le même jour; mais comme il ne faut pas s'y at- 
tendre, je jure de rester aux deux qui auront le malheur de 
survivre; je jure de rester à celle qui survivra. Bonjour, made- 
moiselle \olland, mon cœur est le même; je vous l'ai dit, et je 
ne mens pas. 



CXXXIII 

Paris, le 20 novembre 1770. 

Mesdames et bonnes amies, 

J'ai fait un second voyage au Grandval. J'y ai passé la vie 
la plus agréable; des jours partagés entre le travail, la bonne 
chère, la promenade et le jeu; et puis cette liberté illimitée 
qu'accorde la maîtresse de la maison à ses hôtes, et qu'en vérité 
l'on n'a pas chez soi. 

Je suis revenu à. Paris quatre ou cinq jours après la Saint- 
Martin, l'âme pleine d'inquiétude. Si j'étais homme à pressen- 
timents, je vous dirais que j'en avais. 11 est inouï tout ce que 
j'ai souffert depuis mon retour; sans la distraction d'un travail 
ioicé, je crois que j'en serais devenu fou. Premièrement, une 
scène violente entre le Baron et moi ; scène dans laquelle le tort 
était de mon côté. Secondement, toutes sortes de commissions 
déplaisantes du prince de Galitzin, de Grimm et d'autres. Troi- 
sièmement, mes attaques de néphrétique, plus faibles, mais 
toujours fort incommodes. Quatrièmement, et cela est à la 
lettre, le remords continuel de me dire perpétuellement : Il faut 
écrire à mes amies, elles sont inquiètes; ce silence les trouble; 
et d'arriver d'un jour à l'autre au lendemain sans l'avoir fait. 



LETTRES Â MADEMOISELLE VOLLVND. 3U 

Cinquièmement, le désagrément d'avoir donné tout mon temps, 
tous mes soins, toute ma peine à l'ouvrage de l'alibéTialiani. 
et de n'en recueillir que chagrin par une petite femme Iracas- 
sière qui se mêle de tout et qui brouille tout, parce qu'elle se 
croit bonne à tout, et que dans le vrai, elle n'est bonne à rien. 
Sixièmement, l'indisposition de mafdie, qui est tourmentée par 
un vomissement opiniâtre, qui me désespère. Septièmement, 
d'avoir tout fait au monde pour prévenir un grand malheur et 
de n'avoir pu l'empêcher : l'homme que j'estimais s'est, il y a 
huit jours, cassé la tête de deux coups de pistolet; et la mienne 
n'en est pas encore remise. 

Je pourrais ajouter un huitièmement, c'est une alarme ter- 
rible qu'on ignore ici, parce que j'ai pu seul remédier à tout : 
je travaille la nuit, comme vous savez; je travaillais donc, et 
j'étais si las de fatigue et de peine, que je me suis endormi la 
tète sur mon bureau ; tandis que je dormais, soit que ma lumière 
soit tombée sur mes papiers, ou autrement, le feu a pris à tout 
ce qui m'environnait; la moitié des livres et des papiers qui 
étaient sur ma table ont été brûlés ; heureusement je n'ai rien 
perdu d'essentiel. Je me suis tu de cet accident, parce qu'un mol 
indiscret là-dessus aurait suffi pour ôter h jamais le repos à ma 
femme. J'ai si bien pris mes précautions, qu'il n'est pas resté le 
moindre indice de l'accident qu'elles ont couru et moi aussi. 

Pardonnez-moi; recevez mes respects, plaignez-moi, et re- 
venez toutes trois, si vous voulez voir combien vous êtes sincè- 
rement respectées, et tendrement aimées. 



GXXXIV 

La Haye, le 22 juillet 1773. 



Mesdames et bonnes amies, 



Plus je connais ce pays-ci, mieux je m'en accommode. Les 
soles, les harengs frais, les turbots, les perches, et tout ce qu • 
appellent ivatcrftsh, sont les meilleures gens du monclL. 



3/j2 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

promenades sont charmantes ; je ne sais si les femmes sont bien 
sages ; iiiais avec leurs grands chapeaux de paille, leurs yeux 
baissés, et ces énormes fichus étalés sur leur gorge, elles ont 
toutes l'air de revenir du salut ou d'aller à confesse. Les 
hommes ont du sens; ils entendent très-bien leurs affaires; ils 
sont bien possédés de l'esprit républicain ; et cela depuis les 
premières conditions jusqu'aux dernières. J'ai entendu dire à un 
bourrelier-bâtier : « Il faut que je me hâte de retirer mon enfant 
du couvent; je crains qu'elle ne prenne là un peu de cette bas- 
sesse monarchique. » C'était une fille qu'il faisait élever à 
Bruxelles. 

Je ne m'étendrai pas sur ce pays-ci ; je veux avoir à vous 
en parler à mon aise au coin de votre foyer, lorsque j'aurai le 
bonheur de vous y retrouver ; car j'espère que vous voudrez bien 
vous conserver pour vos amis; pour moi qui ai bien résolu de 
vous aimer toute votre vie et toute la mienne, et qui, par cette 
raison et beaucoup d'autres, la désire fort longue. 

La princesse est revenue de son voyage. C'est une femme 
très-vive, très-gaie, très-spirituelle, et d'une figure assez aima- 
ble; plus qu'assez jeune, instruite et pleine de talents; elle a 
lu ; elle sait plusieurs langues ; c'est l'usage des Allemandes ; elle 
joue du clavecin et chante comme un ange ,• elle est pleine de 
mots ingénus et piquants; elle est très-bonne : elle disait hier, 
à table, que la rencontre des malheureux est si douce qu'elle 
pardonnerait volontiers à la Providence d'en avoir jeté quel- 
ques-uns dans les rues. Nous avions un butor qui se repentait 
de ne s'être pas fait peindre à Paris; elle lui demanda s'il n'y 
était pas au temps d'Oudry^ Elle est d'une extrême sensibilité; 
elle en a même un peu trop pour son bonheur. Comme elle a 
des connaissances et de la justesse, elle dispute comme un petit 
lion. Je l'aime à la folie, et je vis entre le prince et sa femme, 
comme entre un bon frère et une bonne sœur. 

C'est ici qu'on emploie bien son temps; point d'importuns 
qui viennent vous prendre toutes vos matinées ; le malheur est 
qu'on se couche fort tard, et qu'on se lève de même. Notre vie 
est tranquille, sobre et retirée. 

J'ai vu ici deux vieillards qui ont eu jusqu'à présent, qu'ils 

■1. Célèbre peintre d'animaux. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLVM). V^i 

sont lin peu sous la remise, où ils se trouvcni mal cl avec rai- 
son, la plus grande influence dans les allaires du gouvernement. 
A leur air grave, à leur ton sentencieux et sévère, en vérité il 
me semblait que j'étais entre les Fabius et les Régulus; rien ne 
rappelle les vieux Romains comme ces deux respectables per- 
sonnages-là : ce sont les deux Bentink, l'un Charles Bentink, 
et l'autre Bentink, comte de Rhoone. 

J'ai fait deux ou trois petits ouvrages assez gais*. Je ne sors 
guère; et quand je sors, je vais toujours sur le bord de la mer, 
que je n'ai encore vue ni calme ni agitée; la vaste uniformité 
accompagnée d'un certain murmure incline à rêver; c'est là que 
je rêve bien. 

J'ai cherché des livres très-inutilement ; les étrangers ont 
enlevé tous ceux dont j'espérais me pourvoir. 

Je commence à sentir la mauvaise pièce de mon sac; c'est, 
comme vous savez, mon estomac; pendant le premier mois je 
me suis cru guéri. 

Je vous salue et vous embrasse de tout mon cœur. Je pré- 
sente mes compliments et mon respect à M. et M""' Bouchard, à 
M. et M'"* Digeon, à M. Duval, à qui je dois de la reconnais- 
sance pour l'intérêt qu'il. prend à vos affaires et celui qu'il a 
bien voulu prendre aux miennes. Ne me laissez pas oublier par 
M. Gaschon, lorsqu'il vous apparaîtra. Je vous souhaite une 
prompte et heureuse fin d'affaires domestiques. Je vous suis 
attaché pour tant que je vivrai ; et en quelque lieu que le ciel 
me promène, je vous y porterai dans mon cœur. 



cxxxv 

La Haye, ce 13 août 1773. 

Mesdames et bonnes amies, 
Est-ce que vous avez résolu de me désespérer? 11 y a Un 

1. Jacques le Fataliste, le Neveu de Rameau et la liéfutalion d'Helvétius ont 
été écrits ou revus à cette époque. 



3/i4 LETTRES A MADEMOISELLE YOLLAND. 

siècle que je n'ai entendu parler de vous; par hasard, est-ce que 
vous n'auriez pas reçu ma dernière lettre? Mademoiselle, si vous 
saviez toutes les visions cruelles qui m'obsèdent, vous vous 
garderiez bien de les laisser durer; dites-moi seulement que 
vous vous portez bien, et que vous m'aimez : que je voie encore 
une fois de votre écriture. 

Eh bien, mes amies, le sort est jeté : je fais le grand voyage; 
mais rassurez-vous. 

M. de Nariskin, chambellan de Sa Majesté Impériale, me prend 
ici à côté de lui dans une bonne voiture, et me conduit à Pé- 
tersbourg doucement, commodément, à petites journées, nous 
arrêtant par tout où le besoin de repos ou la curiosité nous le 
conseillera. M. de Nariskin est un très-galant homme, qui a 
pris à Paris pour moi beaucoup d'estime et d'amitié ; il s'est 
fait, dans une contrée barbare, les vertus délicates d'un pays 
policé : elles lui appartiennent. Ce n'est pas tout ; au mois de 
janvier prochain, une autre bonne voiture, où je m'assiérai à 
côté du frère du prince de Galitzin et de sa femme qui font le 
voyage de France, me déposera au coin de la rue Taranne. 
J'aurais peut-être un jour du regret d'avoir négligé un voyage 
que je dois à la reconnaissance. 

Bonjour, madame de Blacy ; je vous salue et vous embrasse 
de tout mon cœur. Bonjour, madame Bouchard; je vous salue et 
vous embrasse aussi. Adieu, bonne amie ; adieu, mademoiselle 
VolhiiKl. Dans quatre jours je serai en chemin pour Pétersbourg. 
Faites des vœux pour vous et pour moi. La différence des degrés 
de latitude ne changera rien à mes sentiments ; et vous me 
serez chère sous le pôle, comme vous me l'étiez sous le méri- 
dien de Cassini. 

Ne vous inquiétez point; ne vous affligez pas; conservez- 
vous. Nous serons un peu plus éloignés que quand vous partiez 
de Pans pour Isle ; mais notre séparation sera moins longue; et 
nos cœurs ne cesseront pas de se loucher. Accordez à des cir- 
constances importantes ce que vous accordiez à la nécessité 
d'accompagner une mère chérie dans une terre qui faisait ses 
délices. Je sais qu'il est dur d'être privé à la fois de tous ceux 
que nous aimons ; mais, ma bonne, ma tendre amie, nous nous 
reverrons ! Si vous m'écrivez, adressez, à La Haye, vos lettres 
au prince de Galitzin, qui me les fera passer à Pétersbourg. 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 3^5 

Je vous salue ; je vous serre entre mes bras ; j'ai l'ànie pleine 
de douleur; une seule espérance nie soutient, c'est celle de 
retrouver une femme que j'aime, et de lui ramener un homme 
dont elle a toujours été tendrement aimée. Madame Bouchard, je 
vais dans une contrée où je songerai à votre goiit pour l'histoire 
naturelle, et à la douceur des baisers en croix; j'en aurai 
quelques-uns si Dieu me prête vie ; mais ce ne sera pas dans 
les premiers huit jours ; j'espère que vous voudrez bien aban- 
donner mes joues à M"'' Yolland et à M"'^ de Blacy ; elles seront 
si aises de me revoir ! 

Bonjour, toutes ; songez toutes à moi ; parlez-en ; dites-en 
du bien, dites-en du mal : pourvu que vous en parliez avec in- 
térêt je serai satisfait. Je vous réitère mes tendres et sincères 
amitiés. Ne vous attendez, de Pétersbourg, qu'à des généralités. 
Nous ferons le carnaval ensemble : je vous le promets. Adieu, 
adieu. 

J'espérais trouver Grimm à Pétersbourg, à la suite de la 
princesse d'Armstadt dont une des fdles va épouser le grand-duc ; 
tout a été dérangé, et le temps de cette fête et le voyage de 
Grimm ; je n'ai pas appris cette nouvelle sans chagrin. 



CXXXVI 

Pétersbourg, le 29 décembre 1773. 

Mademoiselle et i50N]\e amie, 

Après avoir été tourmenté des eaux de la ^Y'va pendant une 
quinzaine, j'ai repris le dessus ; je me porte bien. Je suis tou- 
jours dans la même faveur auprès de Sa Majesté Impériale. 
J'aurai fait le plus beau voyage possible quand je serai de retour. 
Nous partirons, Grimm et moi, dans le courant de février. Je 
vous salue et vous embrasse aussi tendrement que jamais. Mdl.' 
tendres compliments à M"- de Blacy, mon amoureuse, et a M. et 
M'- Bouchard, à l'abbé Le Monnier et à M. Gaschon. Combien 
nous en aurons à dire au coin de votre foyer! 



346 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

Pétersbourg, le 29 décembre 1773; c'est la veille du jour 
l'an. Le reste s'entend. 



CXXXVII 

La Haye, le 8 avril 17 7 i. 

Mesdames et boinnes amies, 

Après avoir fait sept cents lieues en vingt-deux jours, je 
suis arrivé à La Haye, le 5 de ce mois, jouissant d'une très- 
bonne santé, et moins fatigué de cette énorme route que je ne 
l'ai quelquefois été d'une promenade. Je vous reviens comblé 
d'honneurs. Si j'avais voulu puiser à pleines mains dans la cas- 
sette impériale, je crois que j'en aurais été fort le maître ; mais 
j'ai mieux aimé faire taire les médisants de Pétersbourg et me 
faire croire des incrédules de Paris. Toutes ces idées qui rem- 
plissaient ma tête en sortant de Paris se sont évanouies pendant 
la première nuit que j'ai passé à Pétersbourg. Ma conduite en 
est devenue plus honnête et plus haute. N'espérant rien et ne 
craignant rien, j'ai pu parler comme il me plaisait. Quand au- 
rons-nous la douceur de nous revoir? Peut-être sous quinzaine; 
peut-être aussi beaucoup plus tard. L'impératrice m'a chargé 
de l'édition des Règlements de ses nombreux et utiles établisse- 
ments. Si le libraire hollandais est un arabe, à son ordinaire, 
je le plante là, et je viens imprimer à Paris. Si j'en puis obtenir 
un traitement raisonnable, je reste jusqu'à la fin de ce cette 
tâche qui ne sera pourtant pas éternelle. Quoique la saison ait 
été si belle que, soumise à nos ordres, elle ne l'aurait pas été 
davantage ; que nous ayons eu les plus belles journées et les 
routes les meilleures, cela n'a pas empêché que nous n'ayons 
laissé en chemin quatre voitures fracassées. Quand je me rap- 
pelle le passage de la Dwina, à Riga, sur des glaces entr'ouvertes 
d'où l'eau jaillissait autour de nous, qui s'abaissaient et s'éle- 
vaient sous le poids de notre voiture, et craquaient de tous côtés, 
je frémis encore de ce péril. J'ai pensé me briser un bras et une 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. :V',7 

épaule en passant dans un bac à Millau où une trentaine 
d'hommes élaient occupés à porter en l'air noire voilur»; au 
hasard de tomber et de nous précipiter tous pêle-mêle dans la 
rivière. Nous avons été forcés à Hambourg d'envoyer nos malles 
à Amsterdam, par un chariot do poste ; une voiture un peu 
chargée n'aurait jamais résisté à la difficulté des chemins. 

Je suis chez le prince de Galitzin, dont vous pouvez concevoir 
la joie en me revoyant par celle que vous ressentirez ou un peu 
plus tôt ou un peu plus tard. 

Je crois déjà vous avoir dit qu'après m' avoir fait l'accueil le 
plus doux, permis l'entrée de son cabinet tous les jours depuis 
trois heures jusqu'à cinq ou six, l'impératrice a bien voulu sous- 
crire à toutes les demandes que je lui ai faites en prenant 
congé d'elle : je lui ai demandé de satisfaire aux dépenses de 
mon voyage, de mon séjour et de mon retour, lui faisant remar- 
quer qu'un philosophe ne voyageait pas en grand seigneur; elle 
me l'a accordé; je lui ai demandé une bagatelle qui tirait tout 
son prix d'avoir été à son usage ; elle me l'a accordée, et 
accordée avec une grâce et des marques de l'estime la plus 
distinguée. Je vous raconterai cela, si ce n'est pas déjà une 
affaire faite. Je lui ai demandé un des officiers de sa cour pour 
me remettre sain et sauf où je désirerais, et elle me l'a accordé, 
ordonnant elle-même la voiture et tous les apprêts de mon 
voyage. 

xMesdames et bonnes amies, je vous jure que cet intervalle de 
ma vie a été le plus satisfaisant qu'il était possible pour l'amour- 
propre. Oh! parbleu, il faudra bien que vous m'en croyiez sur 
ce que je vous dirai de cette femme extraordinaire ! Car mon 
éloge n'aura pas été payé, et ne sortira pas d'une bouche vé- 
nale. Je vous salue, vous embrasse, et vous présente mon tendre 
respect. Vous êtes bien injustes si vous ne croyez pas que je 
vous rapporte les mêmes sentiments que j'avais en me séparant 
de vous; ce n'est pas mon cœur, ce seront vos âmes qui seront 

changées. 

Je présente mon respect à M"« Bouchard. Si vous voyez 
M. Gaschon, rappelez-moi à son souvenir. Mademoiselle, je vous 
embrasse de tout mon cœur. Mais, est-ce que votre santé n'est 
pas rétablie? 



3^8 LETTRES Â MADEMOISELLE VOLLAXD. 



CXXXVIIl 

La Haye, le 15 jula 1774. 

Mesdames et bonnes amies, 

Ce n'est pas un voyage agréable que j'ai fait; c'est un 
voyage très-honorable : on m'a traité comme le représentant 
des honnêtes gens et des habiles gens de mon pays. C'est sous 
ce titre que je me regarde, lorsque je compare les marques de 
distinction dont on m'a comblé, avec ce que j'étais en droit 
d'en attendre pour mon compte. J'allais avec la recommandation 
du bienfait, beaucoup plus sûre encore que celle du mérite; et 
voici ce que je m'étais dit : Tu seras présenté à l'impératrice ; 
tu la remercieras ; au bout d'un mois, elle désirera peut-être 
de te voir; elle te fera quelques questions; au bout d'un autre 
mois, tu iras prendre congé d'elle, et tu reviendras. Ne conve- 
nez-vous pas, bonnes amies, que ce serait ainsi que les choses 
se seraient passées dans toute autre cour que celle de Péters- 
bourg ? 

Là, tout au contraire, la porte du cabinet de la souveraine 
m'est ouverte tous les jours, depuis trois heures de l'après-midi 
jusqu'à cinq, et quelquefois jusqu'à six. J'entre; on me fait 
asseoir, et je cause avec la même liberté que vous m'accordez ; 
et en sortant, je suis forcé de m'avouer à moi-même que j'avais 
l'âme d'un esclave dans le pays qu'on appelle des hommes 
libres, et que je me suis trouvé l'àme d'un homme libre dans le 
pays qu'on appelle des esclaves. Ah ! mes amies, quelle souve- 
raine ! quelle extraordinaire femme ! On n'accusera pas mon 
éloge de vénalité, car j'ai mis les bornes les plus étroites à sa 
munificence; il faudra bien qu'on m'en croie, lorsque je la 
peindrai par ses propres paroles; il faudra bien que vous disiez 
toutes que c'est l'âme de Brutus sous la figure de Cléopâtre ; la 
fermeté de l'un et les séductions de l'autre : une tenue incroyable 
dans les idées avec toute la grâce et la légèreté possibles de l'ex- 



LETTRES A IVIADKM0ISP:LLE VOLLAND. V49 

pression ; un amour de la vérité porté aussi loin qu'il est possible; 
la connaissance des affaires de son empire, comme vous l'avez 
de votre maison : je vous dirai tout cela, mais quand? xMa foi, je 
voudrais bien que ce fût sous huitaine, car il en faut moins pour 
arriver de La Haye à Paris du train dont je suis revenu de 
Pélersbourg à La Haye; mais Sa Majesté Impériale et le général 
Betzky, son ministre, m'ont chargé de l'édition du plan et des 
statuts des différents établissements que la souveraine a fondés 
dans son empire pour l'instruction de la jeunesse et le bonheur 
de tous ses sujets. J'irai le plus vite que je pourrai, car vous 
ne doutez pas, bonnes amies, que je ne sois aussi pressé de me 
restituer à ceux qui me sont chers qu'ils peuvent l'être de me 
revoir. Sachez, en attendant, qu'il s'est fait trois miracles en ma 
faveur: le premier, quarante-cinq jours de beau temps de suite, 
pour aller ; le second, cinq mois de suite dans une cour, sans 
y donner prise à la malignité ; et cela, avec une franchise de 
caractère peu commune et qui prête au lorquet des courtisans 
envieux et malins ; le troisième, trente jours de suite d'une sai- 
son dont on n'a pas d'exemple, pour revenir, sans autre accident 
que des voitures brisées : nous en avons changé quatre fois. 
Combien de détails intéressants je vous réserve pour le coin du 
feu! Je commence à perdre les traces de vieillesse que la fatigue 
m'avait données ; il me serait si doux de vous retrouver avec 
de la santé, que je me flatte de cette espérance. Je compte 
beaucoup sur les soins de M'"^ de Blacy, et sur ceux de M""^ Bou- 
chard ; je les salue et les embrasse toutes deux. M""^ Bouchard, 
qui ne pardonne pas aisément une bagatelle, me pesmeltra 
apparemment de garder un long et profond ressentiment d'un 
mal qui ne m'a pas encore quitté. La première fois que vous 
verrez M. Gaschon, dites-lui que si son affaire n'est pas faite, 
ce n'est pas que je l'aie oubliée ; les circonstances n'étaient 
guère propres au succès dans un pays où la souveraine calcule. 
J'ai vu Euler, le bon et respectable Eulor, plusieurs fois : c'est 
l'auteur des livres dont votre neveu a besoin. J'espère qu'il sera 
satisfait. La princesse de Galitzin en avait fait son affaire avant 
mon départ, et depuis mon arrivée, le prince Henri s'en est 
chargé. Vous me direz : Pourquoi se reposer sur d'autres de ce 
ciu'on peut faire soi-même? C'est que l'édition d'un des volumes 
publiés à Pétersbourg est épuisée, et que l'édition de l'autre 



3ju lettres xV mademoiselle volland. 

volume s'est faite à Berlin, où je n'ai pas voulu passer, quoique 
j'y fusse invité par le roi. Ce n'est pas l'eau de la Neva qui m'a 
fait mal, c'est une double attaque d'indammation d'entrailles en 
allant ; ce sont des coliques et un mal effroyable de poitrine 
causés par la rigueur du Iroid à Pétersbourg, pendant mon 
séjour; c'est une chute dans un bac à Mittau, à mon retour, qui 
ont pensé me tuer; mais la douleur de la chute et les autres 
accidents se sont dissipés; et si votre santé était à peu près 
aussi bonne que la mienne, je serais fort content de vous. 

J'avais laissé Grimm malade à Pétersbourg ; il est convales- 
cent et au moment de son retour; il revient l'âme navrée de 
douleur : la landgrave de Darmstadt, qu'il avait accompagnée, 
son amie, la mère de la grande-duchesse, vient de mourir. Je 
ne saurais vous dire l'étendue de la perte qu'il fait en cette 
femme. Ma fille m'apprend que, pendant mon absence, vous 
avez eu quelque bonté pour elle ; je vous en fais bien mes 
remerciements. Ne craignez rien pour ma santé; nous nous 
retirons de bonne heure, nous ne sôupons presque pas. Je n'ai 
pas encore le courage de travailler ; il faut laisser le temps à mes 
membres disloqués de se rejoindre; c'est l'aflaire du sommeil; 
aussi, depuis mon retour, je dors huit à neuf heures de suite. 
Le prince a son travail politique; la princesse mène une vie qui 
n'est guère compatible avec la jeunesse, la légèreté de son 
esprit, et le goût frivole de son âge ; elle sort peu ; ne reçoit 
presque pas compagnie, a des maîtres d'histoire, de mathéma- 
tiques, de langues; quitte fort bien un grand dîner de cour 
pour se rendre chez elle à l'heure de sa leçon, s'occupe de plaire 
à son mari; veille elle-même à l'éducation de ses enfants; la 
renoncé à la grande parure ; se lève et se couche de bonne 
heure, et ma vie se règle sur celle de sa maison. Nous nous 
amusons à disputer comme des diables; je ne suis pas toujours 
de l'avis de la princesse, quoique nous soyons un peu férus tous 
deux de rantiquomanie,et,,il semble que le prince ait pris à tâche 
de nous contredire en tout: Homère est un nigaud; Pline, un 
sot nciïé;les Chinois, les plus honnêtes gens de la terre, et ainsi 
du reste. Comme tous ces gens- là ne sont ni nos cousins, ni nos 
intimes, il n'entre dans la dispute que de la gaieté, de la viva- 
cité, de la plaisanterie, avec une petite pointe d'amour-propre 
qui l'assaisonne. Le prince, qui a tant acquis de tableaux, aime 



LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 351 

mieux avouer qu'il ne s'y connaît pas que d'accorder le niri-ite 
de s'y connaître à aucun amateur. 

r>onjour, mes bonnes amies; agréez mon tendre respect, et 
me croyez tout à vous, comme j'étais et je serai toute ma vie. 



GXXXIX 

La Haye, le 3 septembre 177 1, 

Mesdames et bonnes amies, 

Mes caisses ont été embarquées hier pour Rotterdam ; il ne 
mo reste ici de butin que ce qu'on enferme dans un sac de nuit 
pour un voyage de cinq à six jours. 

Le prince et la princesse de Galitzin font tout leur possible 
pour me retenir jusqu'à la fin du mois; ils prétendent que 
je devrais attendre, à côté d'eux, la dernière résolution de la 
cour de Russie sur un projet dont l'impératrice même a fixé 
l'accomplissement dans le courant de ce mois; mais il n'en sera 
rien; l'édition de son ouvrage n'est pas encore achevée; j'ai 
accorde dans ma tête une huitaine à l'imprimeur ; passé ce 
terme, finira la besogne qui voudra. Malgré toutes les attentions 
de mes hôtes, malgré la beauté du séjour de La Haye, je sèche 
sur pied ; il faut que je vous revoie tous. Qui m'aurait dit, lors- 
que je partis de Paris, qu'un voyage que j'imaginais de cinq à 
six mois serait presque trois fois plus long ? Je lui aurais bien 
répondu qu'il en aurait menti par sa gorge. Enfin, je vais rega- 
gner mes foyers pour ne les plus quitter de ma vie : le temps 
où l'on compte par année est passé, et celui où il faut compter 
par jour est venu; moins on a de revenu, plus il importe d'en 
faire un bon emploi. J'ai peut-être encore une dizaine d'années 
au fond de mon sac. Dans ces dix années, les fluxions, les 
rhumatismes , et les restes de cette famille incommode en 
prendront deux ou trois ; tâchons d'économiser les sept 
autres pour le repos et les petits bonheurs qu'on peut se 
proniettre au delà de la soixantaine. C'est mon projet dans 



352 LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND. 

lequel j'espère que vous voudrez bien me seconder. J'avais 
pensé que les fibres du cœur se racornissaient avec l'âge; il n'en 
est rien ; je ne sais si ma sensibilité ne s'est pas augmentée : 
tout me touche, tout m'affecte; je serai le plus msigne pleiw- 
nidieur vieillard que vous ayez jamais connu. Adieu, mesda- 
mes et bonnes amies ; encore un petit moment et nous nous 
reverrons. Je vous salue et vous embrasse de tout mon cœur.. 
Madame de Blacy, on dit que, pendant mon absence, quelqu'un 
m'a coupé l'herbe sous le pied. Si vous êtes restée ce que vous 
étiez, vous auriez tout ausi bien fait de me garder. Si vous vous 
êtes départie de la rigidité de vos principes, je vous félicite de 
votre perversion et de votre inconstance. Comme je vais être 
baisé de M'"' Bouchard si elle a conservé son goût pour l'his- 
toire naturelle! J'ai des marbres, et tant de baisers pour les 
marbres; j'ai des métaux, et tant de baisers pour les métaux ; 
des minéraux, et tant de baisers pour les minéraux. Comment 
fera-t-elle pour acquitter toute la Sibérie? Si chaque baiser doit 
avoir sa place, je lui conseille de se pourvoir d'amies qui s'y 
prêtent poiu*elle : mes baisers, comme vous pensez bien, seront 
les plus petits que je pourrai; mais la Sibérie est bien grande. 
Vous auriez fait la même faute que moi, si vous m'aviez laissé 
oublier de M. et M""" Digeon. Dites encore un petit mot de moi 
à M. Gaschon, si vous le revoyez avant moi. Il n'aura pas en- 
core résigné sa charge de satellite du plaisir, la plus excentri- 
que de toutes les planètes, qui le promène avec elle sur toutes 
sortes d'horizons. Adieu, mes bonnes amies; adieu ; je reparaî- 
trai bientôt sur le vôtre, et pour ne plus m'en éloigner. 



FIN DES LETTRES A MADEMOISELLE VoLLAND. 



LETTRES 



A L'ABBE LEMONNIEIl 



(17C5-1'Î79.) 



XIX. 



23 



NOTICE PRELIMINAIRE 



Cet abbé Le Monnier, que Diderot rencontra chez les dames VoUand 
et dont il resta l'ami jusqu'à la fin, est une agréable figure de rlmeur, 
d'humaniste et de philanthrope. Mais il a expié le tort d'avoir écrit des 
fables après La Fontaine et d'avoir traduit Perse et Térence qu'on ne 
lit plus guère aujourd'hui, même dans une traduction. Quant à la Fêle 
des bonnes gens^ elle n'a point survécu à ses fondateurs. Parler de r,e 
Monnier, c'est donc ajouter un chapitre à cette histoire des oubliés et 
des dédaignés de la littérature que chaque siècle laisse à faire après 
lui. 

Guillaume-Antoine Le Monnier naquit à Saint-Sauveur-le-Vicomte 
(Manche), en 1721. Après ses études commencées à Coutances et ache- 
vées au collège d'Harcourt, il fut nommé, en 17/ia, chapelain de la 
Sainte-Chapelle, où, pour l,/iOO livres par an, il enseignait aux enfants 
de chœur le plain-chant et le latin. Plus tard, une épître, fort genti- 
ment tournée, à son archevêque lui valait une pension de 800 livres qui 
le garantissait, disait-il, « de la faim comme de l'indigestion ». La maî- 
trise et la classe ne l'empêchaient pas de se lier avec Diderot, Grétry, 
Raynal, « qui l'appelait le meilleur des hommes », Elle de Beaumont, 
Greuze, Moreau le Jeune, Sophie Arnould, 



Le Carpcntier, 

Cochin, Perronet, Cendrier, 

Et de leurs pareils quinze ou seize, 

Oui sont amis chauds comme braise. 



Non content de corriger le Dialogue sur la raison hu?naine, qui est 
la première œuvre imprimée de l'abbé, Diderot relisait, la plume à la 
main, ses deux traductions, et leur cherchait un éditeur. Le Monnier 
l'en remerciait par une fable dont il empruntait le sujet à une repartie 



356 ■ NOTICE PRÉLIMINAIRE. 

de M"'" Diderot *. Cochin dessinait pour ses Fables et pour les Salives 
de Perse des frontispices aussi compliqués que les énigmes du Mercure 
d'alors; il ornait son Térence de sept belles planches gravées par Cliof- 
fard, A. de Saint-Aubin, Rousseau et Prévost. Plus tard, un autre ami, 
Moreau le Jeune, gravait lui-même pour la Fêle des bo?ines gens de Canon 
une de ses plus délicieuses eaux-fortes. 

Si l'abbé s'en était tenu à ses traductions, il serait peut-être tout 
doucement arrivé au fauteuil académique. Par malheur, il s'avisa 
d'écrire pour Philidor une comédie en un acte et en prose mêlée 
d'ariettes, intitulée le Bon Fils et représentée sur le Théâtre-Italien le 
11 janvier 1773. Ce fut une lourde chute. Grimm se garda de signaler 
l'échec, d'un ami; mais les Mémoires secrets, qui n'avaient pas les mêmes 
motifs pour ménager l'abbé, se montrèrent impitoyables. Dès la veille 
de la représentation, ils insinuent que le sujet est emprunté à un conte 
de Marmontel, « mine féconde où puisent tous nos faiseurs d'opéras- 
comiques ». Le ih janvier, ils annoncent que les comédiens italiens l'ont 
jouée : « Les paroles sont d'un certain abbé Le Monnier qui a traduit 
Térence, mais ne s'entend en rien au théâtre. Indépendamment des 
vices de construction, la forme n'a aucune beauté; il n'y a pas une 
scène qui vaille quelque chose ; les ariettes même sont détestables. La 
musique du sieur Philidor n'a pu compenser tant de défauts, et si le Bon 
Fils n'est pas tombé, il n'est guère possible qu'il aille bien loin, v Le 
5 février : « L'abbé Le Monnier, auteur du Bon Fils, est chapelain de la 
Sainte-Chapelle. Il a pris un nom postiche et sur les imprimés on lit : 
Par M. de Vaux. Cependant, comme il est notoirement connu pour 
l'auteur de cette mauvaise pièce, le Chapitre est furieux contre ce 
suppôt prévaricateur et l'archevêque de Paris exige, dit-on, qu'il soit 
destitué de sa place. Cela serait acheter bien cher la honte d'avoir pro- 
duit une aussi détestable drogue. » C'était dur, en effet ; le pauvre abbé 
dut quitter Paris. Grâce à Élie de Beaumont, il obtint la cure de Mont- 
martin-en-Graignes, non loin de Saint-Lô. Il y fit le bien et s'occupa 
de l'institution des fêtes de bienfaisance que la famille d'Élie de Beau- 
mont avait créées à Canon et à Passais. Dès lors, il ne vint plus guère 
à Paris. Mais ses amis ne l'oubliaient pas. M'"'= Vallayer-Coster, celle-là 
même qui avait peint M"" Volland, exposa au Salon de 1775 un portrait 
de l'abbé, et Did(!rot, en 1779, le chargeait de solliciter Target pour le 
fils de M"'« de Blacy, dans des termes qui prouvent que leur amitié ne 
s'était jamais refroidie. 

La Révolution survint. Le Monnier, dépossédé de sa cure, fut arrêté 
et enfermé, à^Paris d'abord, à Sainte-Marie-du-Mont, puis à Sainte- 
Pélagie. L(; 9 thermidor l'en fit sortir; et la Convention non-seulement 
lui accorda une pension, juais, sur la proposition de Letourneur 
(de la Manche), lui donna la succession de Dom Pingre comme conser- 
vateur de la bibliothèque du Panthéon. En même temps, il était élu à 

\. Voir la fable XXIX : Le Philosophe et sa femme. 



NOTICE PRELIMINAIRE. 357 

l'Institut, dans la section des langues vivantes. 11 paya son tribut par 
un mémoire sur le pronpm Soi et il fit au Lycée la lecture de fables et 
de poésies. Mais les honneurs venaient le chercher trop tard; il mourut 
le II avril 1797. 

Quelques jours après, un de ses collègues du Lycée, le citoyen F. V. 
Mulot, lisait en séance publique un éloge de Le Monnier, écrit dans la 
langue pompeuse du temps. L'auteur, bien renseigné, d'ailleurs, sur les 
particularités de la vie de l'abbé, terminait en souhaitant qu'on plantât 
sur la tombe « un arbre vert, moins triste que le cyprès qui eût trop 
contrasté avec la gaîté de son caractère. » Sous le titre (ï Apothéose de 
Le Monnier viennent tout aussitôt des couplets de Favart sur l'air : Que 
ne suis-je la fougère ? un dithyrambe de Desforges (serait-ce l'auteur 
du Poëte?) et d'autres couplets encore, d'un anonyme, sur l'air : Fem- 
mes qui voulez savoir, etc. La mémoire aimable de Le Monnier était 
fêtée comme il convenait. 

M. Brière possède presque tous les autographes des lettres de Diderot 
à l'abbé, publiées par lui. Le fac-similé de l'un d'eux est joint à ce 
volume. Grâce à la bienveillance de M. Alfred Sensier et de M. J. Des- 
noyers, nous avons pu enrichir cette série de deux lettres inédites, 
l'une que plusieurs catalogues ont mentionnée comme adressée à 
Galiani, l'autre qui est un véritable plaidoyer en faveur du neveu de 
M"'' VoUand. De plus la lecture attentive du texte de nos prédécesseurs 
nous a fait replacer à leurs dates réelles riuelques-unes de ces lettres 
dont l'ordre chronologi(iue avait été visiblement interverti. 



XIX 



LETTRES 



A L^ABBÉ LE MONNIER 



Monsieur et cher abbé, si j'avais un service à vous rendre, je 
ne manquerais pas d'aller cliez vous; mais j'en ai un à vous 
demander et il faut vous en ménager toute la bonne grâce ; don- 
nez-vous donc la peine de venir chez moi. Demain, par exemple, 
vous me trouveriez dans la matinée; songez que ce délai peut 
vous priver du plaisir d'obliger et de m'obliger. Si vous diffé- 
riez à m'apparaître, je vous croirais indisposé ou retenu par 
quelque contre-temps fâcheux, et j'en aurais plus de souci que 
de mon alTaire. Et ce Philosophe sans le savoir, où est-il? et ce 
Tcrence? et ces figures? Venez me dire tout cela et que la 
chose à laquelle je m'intéresse n'est pas infaisable. Bonjour, je 
vous embrasse de tout mon cœur. Songez à votre poitrine et 
soyez sage. Voyez de jolies femmes et regardez-les tant qu'il 
vous plaira. Soupez avec des gens qui boivent du bon vin de 
Champagne, mais laissez-les faire. Votre serviteur et ami. 



Il 



Je n'y veux rien faire à cette pièce, mon très-cher abbé'. 
Malheur à ceux qui n'en seront pas fous! Dans l'état où elle est, 

1. Cette lettre a été certainement écrite au sortir de la rôp'itition Roncralc du 
Philosophe sans le savoir, qui eut lieu le 30 novembre 1700, devant M. de Sariiiu' 



3G0 LETTRES A L'ABBÉ LE MONNIER. 

c'est un clief-d'œuvre de simplicité, de finesse, de force. Le 
génie et le naturel y brillent de tout côté. C'est l'ouvrage d'un 
très-habile et du plus honnête homme du monde. Je courus 
avant-hier toute la matinée après lui, pour lui accorder une 
petite portion de sa récompense, l'admiration et l'éloge d'un 
ami dont il connaît la sincérité, et dont il ne méprise pas le 
jugement. Je lui remis en même temps une lettre de Grimm 
qu'il peut regarder comme l'expression des sentiments de toute 
notre société de la rue Royale. Voyez cette lettre, elle contient 
quelques observations sensées auxquelles il est facile de satis- 
faire. Nos vues, bonnes peut-être, le jetteraient dans un travail 
infmi; et puis je craindrais que l'ensemble n'en prît un air tour- 
menté. Je ne veux point du tout le mot de philosophe, ni dans 
une bouche ni dans une autre. Il meplaîtinfmiment que le titre 

de la pièce ne s'y trouve pas seulement une fois Si la scène 

de la comtesse de province ne fait point d'effet, c'est qu'elle 
commence mal; je vous l'ai dit, c'est une scène assise. Qu'elle 
vienne cette comtesse exprès pour s'entretenir avec son frère 
de l'établissement de son neveu, alors elle donnera à ce frère 
cent coups de poignard et qui seront tous sentis du spectateur. 
Pour la scène des violons, je crois que placée et exécutée comme 
Grimm l'a pensé, elle fera bien. Ce n'est pas tout cela qu'il 
faut corriger, mon ami ; mais bien premièrement ce foutu Bri- 
zard qui joue sans âme, sans pathétique, sans force, et qui, 
au premier coup de marteau qui a fait renverser plusieurs 
femmes sur le fond de leurs loges, ne sait pas se laisser tomber 
dans son fauteuil ; c'est cet insipide Grandval qui balbutie son 
rôle et qui le fait si bêtement, si bêtement, qu'à présent que je 
me le rappelle, je ne sais comment il n'a pas fait tomber la 
pièce. Jetez-moi ce sot bougre-là hors delà scène, il n'est plus 
bon à rien; ce sont les trois quarts de cette racaille au beau 
milieu de laquelle nous étions, et qui ne seront faits de mille 
ans d'ici pour bien sentir la vérité et la simplicité de ce drame ; 
que diable voulez-vous que je réponde à un plat qui me 
demande si je trouve cela écrit? « Et foutre non, lui réponds-je, 
cela n'est pas écrit, mais cela est parlé. » Si cet homme était en 



et d'autres magistrats. Voir à ce sujet la Correspondance Utléraire de Grimm, 
du 15 décembre 17G5. 



LETTRES A L'AUBÉ LE MONNIEU. 3G1 

état de sentir combien ma réponse est bonne, il ne se serait pas 
mis dans le cas de l'entendre. Mon cher ami, si Sedaine ne 
recueille pas de son talent, cette fois-ci, tout l'honneur qui lui 
est dû, je connais quinze à dix-huit honnêtes gens qui en seront 
plus affligés que lui. Parmi ces honnêtes gens-là, il y a trois 
femmes très-aimables, très-jolies, qui veulent absolument 
l'embrasser; il n'a qu'à dire quand il lui plaira de prêter ses 
joues. Je ne sais si jamais vous avez entendu nommer un M. de 
Saint-Lambert; c'est un homme de mérite et qui veut vous 
connaître. Bonjour, mon ami. Si vous m'aimez bien comme je 
le désire et le crois, ne me dites plus que des choses que vous 
croyez et que je puisse croire. Je vous embrasse de tout mon 
cœur. Embrassez encore pour vous et pour moi l'ami Sedaine. 
C'est un furieux homme. Je ne sais s'il a des ennemis; on a 
quelquefois comme cela plus qu'on ne mérite; mais il les écra- 
sera tous comme des chenilles. Bonjour. 



III 



Vous écrivez bien mal, monsieur et très-aimable abbé ; U 
faut que vous ayez bien peu de vanité pour négliger d'aussi 
jolis enfants que les vôtres. J'ai eu toutes les peines du monde 
à vous déchiffrer. Vous me direz à cela que je m'en suis donné 
tout le temps ; mille pardons. Je ne suis ni paresseux ni négli- 
gent, et je sens très-bien la marque d'estime que vous m'avez 
(loiHîée. Mais c'est le diable qui se mêle de mes affaires, et qui 
ne laisse jamais faire que celles qui me désespèrent et qui m'en- 
nuient. Enfin, voilà votre dialogue avec les misérables petites 
observations que vous me demandez '. U ne tenait qu'à vous que 
je fisse mieux mon devoir d'Âristarque, vous n'aviez qu'à faire 

1. Le MoiinicT a publié en 170.) un Dialogue sur la raison humaine quo nous 
n'avons p.i nous procurer. 11 le refit sur les conseils de Diderot et le replaça dans 
ses Fables, Contes et Epitres, sons le titre de : Le Fils ingrat. La prose a di^^ 
paru, et deux demoiselles de Saint-Cyr ont remplacé les deux enfants de chœur 
la première version. 



362 LETTRES A LABBÉ LE MONNIER. 

moins bien votre devoir d'auteur. Premièrement, je n'aime 
point la prose, je la trouve commune, point d'élégance, et pas 
assez de naïveté ; que ne causiez-vous de cela, comme quand 
vous causez avec nous? Relisez-la, et vous verrez que l'apo- 
logiste de la raison n'a pas le ton d'un camarade, mais celui 
d'un maître; ce n'est pas que dans cette prose, dont je 
vous dis tant de mal, il fi'y ait pourtant de très-jolis endroits. 
Venons aux vers. Don précieux, guide fragile, nu lieu de 
régir votre eirgile. Ça vous plaît-il beaucoup? n'y a-t-il rien là 
d'entortillé? dit-on régir l'argile? là, je m'en rapporte à vous. Et 
cette argile vient-elle bien à propos? Est esclave dans sa maison, 
c'est cela qui est bien. Rayez-moi, s'il vous plaît, les quatre 
vers suivants. lîoi faible, lîoi trop débonnaire, etc. La raison 
e'st du sexe féminin, l'usage l'a ainsi voulu. C'est une reine, 
une pauvre reine, j'en conviens; mais c'est une reine. Mais nos 
sens, rebelle vulgaire, cela a du sens, mais point de facilité, 
point de grâce, point de musique, faits à la Robe. Fustigés par 
les écoliers. Fustigés, si j'en avais un autre, je vous le dirais; 
bafoué est bas, méprisé est faible. Mais je suis une bête de me 
tracasser pour vous trouver un autre mot. Parbleu, c'est votre 
affaire. Qui est-ce qui voudrait se mêler de conseiller un poète, 
s'il fallait faire mieux que hùl Pour triompher de l'univers; 
serviteur au frère chapeau. Je suis charmé de la réponse, etc. 
Voilà des vers, cela; cela est simple, facile, élégant et clair, et 
vous le savez bien, perfide abbé, sans que je vous le dise. Il est 
tout, hors un point, qui seul était en sa puissance j j'aimerais 
bien autant qui même était eu sa puissance. Si j'étais un peu 
de mauvaise humeur, je pointillerais bien sur ces deux vers; 
mais je ne veux pas que vous hochiez de la tête et que vous 
disiez foin des critiques ! parce que toute la fable est charmante, 
facilement écrite et conduite à ravir ; et les iuterruptions de 
l'interlocuteur tout à fait naturelles. Des jeunes gens de son 
espèce, r échantillon, etc.; à merveille. Vous pouvez m'en croire ; 
car nous autres Frérons, La Porte, Aliborons, nous ne louons 
qu'à regret, et nous ne lisons que pour trouver à reprendre. 
Ce ne sont pas des fleurs, c'est des chardons qu'il nous faut et 
que nous cherchons. Un tourment, s il est défendu; j'aimerais 
bien autant s'il était et deviendrait ; mais la mesure ne le veut 
pas; à la bonne heure. // est bientôt cueilli, mangé, etc. ; très- 



LETTRES A L'ABBÉ LE MONNIER. 303 

bien noté. Si l'on juge qu alors le père^ etc. Eh bien, qu'en 
voulez-vous dire?... Point d'humeur. Gomme vous prenez feu, 
je vois bien qu'il n'est pas nécessaire de vous les louer, ces 
vers-lcà, et que vous n'en êtes pas moins content que moi. N'est 
que Tavant-propos; c'est peut-être 2m avant-propos. Si vous 
laissez /'avant-propos, je vous demanderai et de quoi ? Quelle 
guenille! direz-vous, et vous aurez raison. Fils ingrat^ lui dit- 
il, mais fils ingrat que j'aime. Voilà un bon père et qui parle 

i\'h?,-h\Qn. Entre mes bras, j'aurai soin, etc s'Use troure en 

chemin, etc Je "suis un peu fâché que vous n'ayez pu com- 
mencer par le second membre et dire : s'il se troure, etc., 
entre mes bras, j'aurai soin de te prendre. Et puis voilà deux 
soins qui sont un peu proches l'un de l'autre. "Voyez; plus pro- 
mettre, plus pro, chagrinent un peu mon oreille. L'essai des 
premiers pas et du bâton est très-bien peint. J'aime \e pied pré- 
curseur, et j'aime bien autant et ne sert cjue de contenance. Ce 
que dit le père ensuite est on ne peut mieux ; car je suis père 
aussi, et je m'y connais. Et ne fait qu'à sa tête; aurie^-vous 
quelque répugnance à dire : et ne va qu'à sa tête, ou n'm va 
qu'à sa tête? car il est ici question de marcher. Puisse le ciel, 

juste vengeur Prenez garde, qu allez-vous dire? C'est tout 

le genre humain que vous allez maudire', le père, l'enlant, etc., 
très-beau, mon cher abbé, très-beau. Cet endroit frappera tout 
le monde. La suite est un peu négligemment écrite. Mais cela 
finit à merveille, et par un vers sentencieux qui est très-bien 
fait. Bonjour, monsieur et cher abbé, recevez mon très-sincère 
compliment sur votre fable, et que mes chicanes ne vous fassent 
ni plus ni moins de pitié qu'à moi ; et cela sera fort bien... 
Mais, à propos de ce bâton, ne trouvez-vous pas qu'on en ferait 
le même éloge, en quelque forêt qu'il eût été coupé? Le bonze, 
le derviche, l'iman, le disciple de Moïse, celui de Fô, celui du 
Christ, et tout autre marchand de bâton, s'accommodera de votre 
fable. Quoi dire? Y a-t-il ou n'y a-t-il pas bâton et bâton comme 
il y a fagots et fagots? Me direz-vous qu'il faut s'en tenu' à 
celui qu'on nous met à la main, quand nous venons au monde, 
en quelque lieu de la terre que ce soit? Fort bien, oui, et allez- 
vous-en prêcher cette morale-là à messieurs des Missions 
étrangères, rue du Bac, et vous verrez s'ils s'en accommoderont. 
J'ai bien peur, monsieur et cher abbé, que le vrai bâton, le bâioii 



36/i LETTRES A L'ABBÉ LE MONNIER. 

universel, celui que le père commun des hommes leur a donné, 
ne soit cette raison même dont vous dites tant de mal. Il faut au 
moins avouer que c'est à elle qu'il appartient déjuger du choix 
du bâton même avec lequel tant d'aveugles se promènent; et 
puis, tenez, votre maudit bâton ne leur sert qu'à s'entr'assommer 
les uns les autres ; c'est, c'a été et ce sera à toute éternité le plus 
terrible sujet de querelle qu'il puisse y avoir entre les hommes. 
J'aimerais tout autant qu'ils s'en passassent. Moi qui n'en ai 
point, par exemple, il me semble que je n'en vais pas moins 
mon droit chemin, sans tomber, sans heurter les passants, et 
puis voilà que je vais faire le rôle de Gros-Jean qui remontre 
à son curé. Adieu, monsieur et cher abbé. Je vous aime et 
vous embrasse de tout mon cœur. J'ai pour vous les sentiments 
de l'estime et de l'amitié la plus vraie; trouvez seulement l'oc- 
casion d'en faire l'essai, et vous verrez si je vous dis vrai. 
Encore mille pardons de vous avoir gardé votre ouvrage si 
longtemps. J'ai été bien tenté d'en prendre copie, cependant je 
ne l'ai pas fait. 11 me fallait votre aveu, et je ne l'avais pas. 
Quand est-ce qu'on vous verra? C'est toujours par là qu'on finit, 
lorsqu'une fois on vous a vu. 



IV 



Lo V août 1709. 



Vous avez raison, mon cher abbé; je suis l'homme du monde 
le plus paresseux, niais vous êtes bien aimable et bien bon de 
me pardonner comme vous faites un défaut que vous n'avez pas. 
Je me porte à merveille, quoique je fasse tout ce qu'il faut pour 
venir à bout de ma santé. Je me couche tard, je me lève matin, 
je travaille comme si je n'avais rien fait de ma vie, que je 
n'eusse que vingt-cinq ans et la dot de ma fdle à gagner. Je ne 
sais rien prendre modérément, ni la peine, ni le plaisir, et si 
je me laisse appeler philosophe sans rougir, c'est un sobriquet 
qu'ils m'ont donné et qui me restera. Mon ami, courez bien les 
champs, soyez sobre, faites de l'exercice, ne pensez à quoi que 
ce soit au monde, pas même à faire un vers aisé, quoiqu'il vous 



LETTRES A LABnÉ LE MONNIEH. 36iS 

en coûte bien peu de chose pour le faire bon ; je vous le défends, 
entendez-vous, et si vous revenez avec une pièce de vingt vers 
en poche, vous nous la lirez, nous l'écouterons avec plaisir et 
vous battrons comme plâtre. El .sarro snnto far iiicntc. Voilà 
le seul Dieu auquel nous vous permettions de sacrifier, et boire, 
manger, dormir, voilà tout son culte. 

Nos amies sont bien loin; cela n'empêche pas que nous ne 
causions très-souvent de vous, elles prennent l'intérêt le plus 
sincère à votre santé. Si elle est bonne, ne me le laissez i)as 
ignorer, afin qu'elles le sachent et qu'elles s'en réjouissciii a\ec 
moi. Lorsque vous reverrez l'honnête et aimable commère, et 
l'époux et toute la poussinée, embrassez tout cela pour moi ; si 
je pouvais leur être de quelque utilité, vous ne manquerez pas 
de me le dire, parce qu'il est doux de faire le bien à tout le 
monde, et surtout à ceux qui en sont aussi dignes. Je vois quel- 
quefois Sedaine, et jamais sans commémoration du cher abbé. 
Il y a à la barrière de Seine une petite tanière de jeunes liber- 
tins, où j'ai encore le plaisir de vous entendre nommer avec 
éloge. Je vous jure que quand je ne saurais pas combien il y a 
à gagner à mériter l'estime et l'amitié de ses semblables, je 
l'aurais bien appris pendant votre absence. Vous avez tout plein 
d'amis. Je vous dis tout cela par occasion, car la raison, la vraie 
raison qui me fait écrire, c'est que j'ai vendu votre Encyclo- 
pédie; non pas autant que je l'aurais bien voulu; le bruit ([ue 
ces coquins de libraires de Suisse ont répandu, qu'ils allaient 
donner une édition de l'ouvrage corrigé et augmenté, nous a 
fait un peu de tort. Envoyez donc prendre chez moi neuf cent 
cin([uante livres qui vous appartiennent; si cela ne sufïisail à 
vos dépenses, à côté du tiroir qui contient votre argent, il y en 
a un autre qui renferme le mien. Je ne sais pas ce qu'il y a, 
mais je le compterai à vos ordres. Quand vous donnez une 
adresse, ne pourriez-vous pas l'écrire un peu plus lisiblement? 
Bonjour, mon ami, je vous embrasse de tout mon cœur. Pré- 
sentez mon respect et embrassez pour moi votre chère cousine. 
Si je vous disais que nous ne sommes pas pressés de vous re- 
voir, vous n'en croiriez rien, et vous diriez que je mens. Ne nous 
revenez cependant qu'à la fin des beaux jours. Le dévot iMron 
fait de mauvais vers orduriers. Le vieux Voltaire fait des ouvrages 
tout jeunes. Je lis tout cela; si vous étiez là, j'en causerais; 



3GG LETTRES A LWBBÉ LE MONNIER. 

mais je ne saurais en écrire. Pour Dieu, homme de bien, envoyez- 
moi une copie de YOiseau phoyic; je n'oserais vous demander 
le Muplili. Si cependant je l'avais, je l'enverrais à mon impé- 
ratrice. Après vous avoir dit que si cette dernière pièce parais- 
sait, on ne manquerait pas de vous accuser d'ingratitude, vous 
pourriez compter sur ma discrétion. Faites pourtant comme il 
vous plaira. Vous adresseriez l'une et l'autre àM.Gaudet, direc- 
teur général du vingtième, et sur la seconde enveloppe, à 
M. Diderot. Vous comptez sur ma tendre amitié et vous faites 
bien*. 



Langres, le G août 1770. 



Voilà, monsieur et cher abbé, vos Adelphes expédiés; je les 
ai lus deux fois; peut-être l'épreuve, plus nette que votre ma- 
nuscrit, me montrerait -elle des choses qui me sont échappées, 
mais j'ai fait de mon mieux. Je suis arrivé ici en trente-cinq 
heures. Je ne suis point fatigué. Je n;e porte à merveille. Je jouis 
du plaisir d'être à côté d'une sœur qui m'aime et que je chéris. 
J'arrange mes affaires, j'ai plus de temps à donner au travail 
ici qu'à Paris et j'en use bien. Lorsque le moment de mon re- 
tour sera venu, je vous en préviendrai, afin que nous puissions 
descendre à Isle tous les deux en même temps. Je vous salue 
et vous embrasse de tout mon cœur ; je vous adresse votre 
manuscrit à M. Bouret; n'oubliez pas d'aller le retirer. 

1. Lu SLisciiiitiou porte : Au château de Couterne, près Aleiiçon. 



LETTRES A L'ABBÉ LE M ON NIER. 



367 



V[ 



1770. 



Monsieur et cher abbé, je voulais engager une de ces dames' 
à vous proposer de venir passer la journée de demain lundi à 
la campagne avec elles. Mais elles prétendent que vous vous 
rendez plus aisément à ma prière et à mes avancesqu'aux leurs ; 
rien n'est plus faux, et quoiqu'à dire vrai vous ayez bien de 
l'amitié pour moi parce que vous ne voudriez pas être un ingrat, 
il y a cent moments contre un où vous leur donneriez la préfé- 
rence, et vous feriez bien et je ferais comme vous. Mais j'obéis. 
Voulez-vous passer la journée de demain, mais toute la journée, 
à compter depuis sept heures du matin jusqu'à neuf du soir, 
avec la mère, une des filles et moi, si cela vous convient? (11 
faudrait que vous fussiez bien maussade, si cela ne vous conve- 
nait pas. Qui est-ce qui vous aime et vous estime plus que nous? 
Qui est-ce qui vous le dira mieux? Qui est-ce qui vous en don- 
nera des marques plus vraies?) (Je ne savais pas quand cette 
parenthèse finirait; c'est que, quand on vous cajole, il en coûte 
si peu qu'on ne finit pas.) En voilà une autre, et si je n'y prends 

garde, j'en ferai une troisième Mais où enétais-je? Si cela 

vous convient; du moins, vous serez tout vêtu, tout chaussé, 
tout nimable, tout gai, à sept lieures du matin que j'irai vous 
prendre chez vcus, pour disposer de vous comme il nous plaira. 
Si l'on vous met à mal, eh bien, cher abbé, vous vous en con- 
solerez. N'oubliez pas votre naïveté que j'aime tant, ni votre 
voix, afin que nous puissions être enchantés, soit que vous par- 
lie/., soit que vous chantiez. Un mot de réponse par écrit, sans 
dire un mot au domestique. C'est une partie qu'on trame en 
secret; ce qui me fait réellement craindre i)our vous. Mais 
voyez, ou plutôt répondez bravement : tout est vu, et je courrai 
toutes les aventures qu'il plaira à ces dames de me faire courir. 

1. La famille Volland. 



368 LETTRES A L'ABBÉ LE MONNIER. 

Bonjour, je vous embrasse de tout mon cœur, et si vous en 
cloutez, c'est par coquetterie, afin que je vous embrasse encore 
une fois. 



Yll 

1170. 

Monsieur et cher abbé, tout ce que vous me dites est fort 
bien dit, mais cela n'en fait que plus de mal; vous m'auriez 
beaucoup obligé, si vous eussiez jeté les hauts cris. Tous êtes 
d'une modération tout à fait désespérante; après les douleurs 
d'un mal d'oreilles de quinze jours, une nouvelle telle que vous 
m'apprenez ne réconcilie pas avec la vie. Je n'ai ni perdu ni 
oublié vos deux comédies; mais dussé-je vous ruiner, il est dit 
que je ne vous les rendrai qu'après les avoir lues. C'est une fata- 
lité à laquelle je vous conseille de vous résigner, cela vous sera 
d'autant plus facile que je ne vois pas ce qui peut vous en 
arriver de pis. Si j'étais un fermier général, je vous prierais de 
m'envoyer les quatre autres, et tout serait réparé. Persuadez 
donc à iM'"* Le Gendre de me remettre ce bon qu'elle me retient 
depuis plus de deux ans ; voilà le moment d'en faire un bon usage. 
Si Barbou nous manque, peut-être trouverons-nous quelque 
autre libraire qui le remplacera sans aucun dommage pour vous. 
Il faut au moins que cela soit pour la tranquillité de ma con- 
science. Bonjour, je vous salue et n'ose vous embrasser. 



VIII 



1770. 



Monsieur et cher abbé, vous n'avez point vu ces dames de- 
puis huit jours; et cela est fort mal fait à vous. Si vous les eus- 
siez vues, elles vous auraient appris que j'étais sur le grabat, 
et vous seriez venu vous asseoir à côté du malade. Vous n'en 
avez rien fait; mais Philémon et Baucis sont réunis, et je vous 
pardonne. 



LETTRES A L'ABBÉ LE MONNIER. 309 



IX 

1770. 



Je ferai, monsieur et cher abbé, pour vous, pour Gochin, 
pour M. Cellot, pour moi et M. de Sartine, que j'aurais dû nom- 
mer le premier, tout ce qu'il faudra pour empèclier ce dernier 
de faire une injustice. Je vous salue et vous embrasse de tout 
mon cœur. Faites ressouvenir Gochin ou M. Jombert que Gochin 
m'a promis communication de lettres écrites de Hollande, où il 
y a des bribes sur les beaux-arts dont je suis friand. 

M. Evrard ne sera à Paris que vers le 10 du mois prochain. 

Pardon, si je vous griffonne ainsi, etc. 



X 

1770 



Monsieur et cher abbé, laissez partir ces dames pour leur 
terre; ensuite j'auraiquelques journées dont je pourrai disposer, 
et vous saurez qu'il y a peu d'hommes avec lesquels j'aime mieux 
me trouver qu'avec l'abbé Le Monnier. Il faut qu'en attendant 
j'aille une de ces soirées vous prendre, vous détourner dans 
quelque endroit où nous serons seuls, et là causer avec vous de 
ma position domestique, sans quoi il y aura toujours dans ma 
conduite quelque chose d'inintelligible, que je n'y veux pas 
laisser pour vous. Un autre avantage, ce sera de vous donner 
une marque d'estime et de confiance. Bonjour, mon cher abbé, 
je vais courir un autre lièvre que le vôtre, et que je n'aurai pas 
sûrement le même plaisir à prendre. Bonjour encore, point 
d'humeur, je vous prie; ce n'est point refus, c'est nécessite. 



XIX. 



570 LETTRES A L'ABBÉ LE MONNIER. 



XI 

ITTO 

Cela va sans dire, jeudi, vous, Sedaine, le gigot et moi. Vous 
voyez comme je suis honnête, je vous mis vous et l'ami Sedaine 
avant le gigot, et je me suis mis après; c'est que j'aurai bon 
appétit, et que le gigot sera un personnage important. Vous 
vous êtes donné la peine d'envoyer ou de venir vous-même. 
Mais est-ce que je ne vous avais pas dit que, toute affaire ces- 
sante, j'étais vôtre à la première réquisition? Je n'oublie rien 
de ce que j'ai eu beaucoup de plaisir à promettre. A demain 
donc. Je vous salue et vous embrasse comme je vous aime, de 
tout mon cœur. 



XI l 

i7:o. 

Bonjour, monsieur et cher abbé. Sedaine écrivit hier au soir 
fort tard qu'il avait la mâchoire entreprise d'une lluxion, et 
qu'il ne pouvait pas venir; ainsi voilà notre dîner et notre espiè- 
glerie renvoyée à un autre jour. Je n'en suis pas trop fâché, 
parce que de mon côté je ne me porte pas trop bien, et que je 
présume que vos offices vous auraient peut-être empêché d'être 
des nôtres. Bonjour. 



X H I 

Mon cher abbé, j'avais été si longtemps sans recevoir aucune 
épreuve du Perse, que je me croyais cassé aux gages, et j'en 



Û~^ i^'Hih^-UoOT^ 






cj€^r^^U^^ eyfr- ^^^ ^^^ " 



<^ ûc^a-1^ /^**t^ - ^^'^'^ '^^^ ^.;**^t,^»^^ ^^---A^^ 
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/ 




Tiré de la collection dautograpKes de W Bnère. 



LETTRES A L'ABBK LE MONNIER. 371 

étais mortifié. Les nouvelles feuilles oui consolé mon amour- 
propre, et je suis fort bien. 

Autre chose. J'ai oublié parmi mes papiers une souscription; 
le souscripteur n'entend pas raison. Conmient se tire-t-on de 

là? 

Item, vous m'avez promis un exemplaire commun que je 
puisse barbouiller tout à mon aise; je l'ai refusé, je l'accepte : 
vous serez imprimé, à coup siir, car votre ouvrage réussit comme 
je le souhaitais. Alors vous trouverez mes observations toutes 
prêtes. 

Satisfaites à tous ces points-là. 



XIV 



Voilà, monsieur et cher abbé, un mémoire que je vous laisse 
et que vous irez présenter et recommander fortement à M. le 
premier président de Maupeou. C'est moi qui vous en prie, et 
ce sont toutes ces dames en corps qui vous l'ordonnent. Elles 
prennent le plus vif intérêt à M. Evrard, et vous répondent 
qu'il n'y a pas un mot à rabattre de tout ce qui est avancé dans 
le mémoire. Lisez-le, car il faut que vous sachiez ce que vous 
avez à demander; d'ailleurs, il est court, très-bien fait, et de 
votre ami Target. On refuse une fdle riche à un homme qui n'a 
que du talent et des vertus; si vous ne vous y opposez, des 
parents avides feront déclarer la grand'mère imbécile, renfer- 
meront la petite-fdle dans un couvent, la dégoûteront du ma- 
YÏ-à^e lui feront prendre l'habit religieux pour le bien de son 
âme et s'empareront de sa fortune. Dites bien à M. de Maupeou 
qu'il n'est pas honnête de permettre les oppositions a de pareils 
mariages. L'argent en fait tant et tant tous les jours, qu'on peut 
bien souffrir une fois, sans conséquence, qu'il s'en fasse un par 
de meilleurs motifs. Bonjour, mon très-cher et très-cst.mable abbe. 
Mais songez que ces dames veulent absolument que M. Evrard, 
leur protégé, couche avec M"« Gargau, et que l'alTaire s^ pla.de 
samedi, après-demain; ainsi point de temps a perdre. 



372 LETTRES A L'ABBÉ LE MONNIER. 



XV* 



Monsieur et cher abbé, je ne suis pas mort, mais peu s'en 
faut. Je verse des flots de lait sur ma poitrine inflammable que 
je ne peux éteindre; c'est un incendie qui se renouvelle à 
chaque quart d'heure de conversation ; et Dieu a voulu, pour ma 
santé et pour celles des honnêtes mécréants avec qui vous vivez 
et auxquels je ne laisse pas de vous envier, malgré ce que j'aurais 
à y perdre et ce qu'ils ont à y gagner, que vous fussiez à une 
soixantaine de lieues d'ici. Je vous embrasse de tout mon cœur. 
Je révère sincèrement les personnes avec lesquelles vous avez 
la bonté de vous entretenir de moi, mais jugez par le bien que 
vous leur en yiites combien je dois craindre de les connaître. 
Rappelez-moi à M. le marquis d'Adhémard aussitôt que vous le 
verrez. J'ai cru longtemps qu'il avait de l'amitié pour moi. Celui 
qui médite n'est peut-être pas un animal dépravé, mais je suis 
bien sûr qu'il ne tardera pas à être un animal malsain. Rousseau 
continue de méditer et de se porter mal. Votre serviteur continue 
de méditer et ne se porte pas trop bien ; et malheur à vous si 
vous méditez, car vous ne tarderez pas à être malade. Malgré 
cela, je n'aimerais le gland, ni les tanières, ni le creux des 
chênes. 11 me faudrait un carrosse, un appartement commode, 
du linge fin, une fille parfumée, et je m'accommoderais volontiers 
de tout le reste des malédictions de notre état civilisé. Je me 
sers fort bien de mes deux pieds de derrière, et, quoi que Rous- 
seau en dise, j'aime encore mieux que cette main qui trace ces 
caractères soit une main qui vous écrive que je vous chéris de 
tout mon cœur et que j'accepte tous les services que vous m'of- 
frez, que d'être une vilaine patte malpropre et crochue. Adieu, 
mon cher monsieur; revenez vite auprès de nous et quittez-moi 
la société dans laquelle vous vivez et risquez de perdre le petit 
o-rain de foi que Dieu vous a donné. Je dis un petit grain, car si 

1. lucditc. Communiquùe par M. Alfred Sciiiier. 



LETTRES A L'ABBE LE MONNIEP,. 373 

vous en aviez seulemenl gros comme un grain de navette, il est 
de soi que vous transporteriez des montagnes et je ne crois pas 
d'honneur que vous en soyez encore là. Si, par hasard, je me 
trompais, laissez les montagnes où elles sont, mais transportez- 
vous vous-même ici, seulement pour une minute, que je vous 
voie, que je vous embrasse, que je vous charge de compliments 
et de respects pour les personnes qui vous possèdent, et puis 
vous irez les rejoindre par la même voiture, qui doit être fort 
douce ainsi que je le présume, quoique je ne l'aie jamais éprouvé. 
Je suis, avec l'estime la plus sincère et le dévouement le plus 
vrai, monsieur et cher abbé, etc. 



XVI 



Paris, octobre 1779. 



Voici, monsieur et cher abbé, une belle occasion d'exercer 
votre bienfaisance. Si la distance des lieux était moins grande 
et ma santé moins mauvaise, je serais à présent à Canon, et je 
resterais aux genoux de M. Target jusqu'à ce que j'en eusse 
obtenu la faveur ou la justice que vous solliciterez à ma place 
avec autant de chaleur que j'y en mettrais et avec un tout autre 
avantage, paice que M. Target est votre ami. 

Il s'agit de M. Vallet de FayoUe, fils de notre 'amie commune 
'SI"" de Blacy, et neveu de M"'' Volland, que j'envoyai à Cayenne 
en 63, je crois, et qui y est malheureux depuis seize ans, 

Yous direz à M. Target que Vallet de FayoUe, à l'âge de vingt- 
deux ans, vint me trouver et me tint le propos qui suit : « Mon 
cher tuteur, je vous supplie d'intercéder auprès de mes parents 
pour que l'on me chasse incessamment de Paris ; je me sens 
entraîné à toutes sortes de vices, et je suis sur le point de me 
perdre. » 

On lui proposa de passer à Cayenne avac la foule de ces 

1. Inédite. Communiquée par M. J. Desnoyers, de Tlnstitut. La suscription 
porte : A monsieur Fabbé Le Mounier, curé de Montmartin. près Carentan. 



37/, LETTRES A L'ABBÉ LE MONNIER. 

malheureux qui y ont presque tous péri; il accepta sans balan- 
cer. On lui fit une pacotille, et il partit. 

Vous direz à M. Target qu'au milieu de toutes les calamités 
auxquelles les nouveaux colons furent exposés, on lui reconnut 
tant de moyens, d'intelligence et de fermeté qu'on le choisit 
unanimement pour aller à Ceylan et à la Martinique solliciter 
du secours, et qu'il répondit parfaitement à la confiance de 
ses commettants. 

Vous direz à M. Target que la misère de la colonie s' accrois- 
sant de jour en jour par l'avidité des pourvoyeurs et la scélé- 
ratesse de l'administrateur, il se réfugia dans les forêts avec 
un nègre et qu'ils y vécurent de singes et de perroquets pendant 
six mois, jusqu'à l'arrivée de M: de Fiedmond qui, sur les éloges 
et les regrets qui retentissaient à ses oreilles, fit chercher le 
jeune homme et se l'attacha en qualité de secrétaire. 

Peu de temps après il se maria ; il avait acquis une pauvre 
habitation et il commençait à respirer de ses peines, lorsque, 
des chasseurs ayant mis le feu dans les savanes, sa maison fut 
incendiée. Il se trouva lui, sa femme et sa belle-mère nus, au 
milieu de la campagne. Sa constance et sa probité ont successi- 
vement passé par les épreuves les plus dures. 

Dites à M. Target que, pauvre, il a joui et qu'il jouit de la 
considération la plus illimitée dans une contrée où l'on ne vaut 
qu'à proportion de la richesse que l'on possède. 

Dites à M. Target que son indigence est devenue respec- 
table même pour ses créanciers. J'en atteste M. Dubucq. 

Vous direz à M. Target que les différents administrateurs qui 
se sont succédé à Cayenne, divisés d'opinions et de caractères, se 
sont tous réunis dans l'attestation de ses lumières et de ses vertus. 
Vous direz à M. Target qu'il a été en correspondance suivie 
avec le ministre de la marine et que ses mémoires sur l'amélio- 
ration de la colonie ne se sont plus trouvés, soit que M. de Borne 
y ait assez attaché de prix pour les emporter avec lui, soit qu'ils 
aient été supprimés par des commis intéressés à l'inexécution 
de ses projets. 

Vous direz à M. Target qu'à l'arrivée de M. Malouet à 
Cayenne, il fut député, d'une voix unanime, à l'assemblée des 
colons et qu'il s'y distingua par sa conduite, par ses mémoires, 
par son intelligence et surtout par sa hardiesse, se montrant au- 



LETTRES A L"AI515É LE MONNIER. 375 

dessus de loute autre considération que celle du bien général. 
Cependant il n'ignorait pas toutes les haines auxquelles il s'ex- 
posait. 

Dites à x\I. Target qu'il se concilia la plus haute estime du 
gouverneur, même en le contredisant, parce qu'heureusement 
ce gouverneur était un excellent homme. 

Dites et redites à M. Target que le gouverneur lui ayant 
oITert d'acquitter ses dettes en le plaçant dans la classe des 
colons insolvables, il lui répondit avec noblesse que, quand il 
aurait vendu tout ce qu'il possédait et qu'il en aurait distribué le 
montant à ses créanciers, il saurait s'il était insolvable ou non, 
qu'il ne lui convenait pas d'accepter des secours plus nécessaires 
à d'autres qu'à lui, et qu'il ne lui restait que l'honneur et un peu 
de crédit, deux biens inestimables qu'il ne sacrifierait jamais. 
Discours que le colon le plus opulent n'aurait pas tenu. 

Dites à M. Target que \'allet de FayoUe n'a jamais été 
ébianlé par le pernicieux exemple d'une multitude de coquins 
qui prospéraient autour de lui ; et que, pendant quinze ans de 
suite, il a mieux aimé suppojter l'indigence que d'en sortir par 
les voies déshonnêtes et usitées. 

Dites à M. Target qu'il continue de s'épuiser de travail dans 
le cabinet de M. de Fiedmond, qui l'a bercé jusqu'à présent 
d'éloges et leurré d'espérances qu'il ne réalisera jamais, parce 
que M. de Fiedmond n'a garde de se priver d'un homme intel- 
ligent et vertueux en qu'il a mis toute sa conhance et qui lui 
est essentiel. 

Dites enfin à M. Target de ne pas croire un seul mot de tout 
ce que je viens d'avancer; mais de s'en rapporter à un juge diffi- 
cile, qui se connaît en hommes et en vertus, M. Malouet. 

11 est digne de M. Target de tendre la main, sinon au seul, 
du moins au plus honnête homme qu'il y ait à Cayenne en lui 
accordant la direction des biens des Jésuites, poste qui est va- 
cant et de sa nomination. 

J'ai entendu dire, même aux ennemis de Yallet de Fayolle, 
qu'ils ne connaissaient aucunes fonctions, quelque importantes 
qu'elles fussent , qu'il ne méritât pas ses vertus et ses 
lumières. 

Monsieur et cher abbé, si vous réussissez, vous aurez ajouté 
à vos bonnes œuvi-es une action excellente; vous me 1 appren- 



376 LETTRES A L'ABBÉ LE MONNIER. 

(Irez et vous remplirez mon âme de joie. Songez, mon ami, que 
c'est moi qui ai envoyé Vallet de Fayolle à Gayenne et que je suis 
le principal auteur de sa longue infortune. Vallet de Fayolle a 
quarante ans et il attend encore un instant de bonheur. Je vous 
salue, je vous embrasse, et vous souhaite toute l'éloquence de 
M. Target lorsque vous plaiderez ma cause devant lui. 



FIN DES LETTRES A L ABCÉ LE MONNIER. 



LETTRES 



A MADEMOISELLE JODIN 



(1705-1769) 



NOTICE PRELIiMINAlRE 



Sans les lettres que Diderot lui écrivit, M"" Jodiii serait absolument 
inconnue et l'honneur d'avoir eu un tel correspondant n'a pas sufîi à la 
tirer tout à fait de l'obscurité profonde où l'a laissée son talent drama- 
tique. Ce que l'on sait d'elle peut aisément tenir en quelques lignes. 
Elle était fille de Pierre Jodin, né à Genève en 1715, mort à Saint-Ger- 
main-en-Laye, le 6 mars 1761, qui avait présenté à l'Académie des 
sciences le modèle d'un moulin à lavure et publié deux brochures, l'une 
sur l'horlogerie, Les cc/iappemenls à repos comparés à ceux de recul, 
175/1, in-12, l'autre sur l'astronomie, Examen des observations de M. de 
Lalande, 1755, in-12. Ce furent ces travaux qui mirent Jodin en 
rapport avec Diderot et qui l'amenèrent, dit-on, à collaborer à VEn- 
cyclopédie, sans doute quand cette grande entreprise s'achevait clan- 
destinement, car son nom ne figure pas dans les listes placées en tête 
des huit premiers volumes. Lorsqu'il fut mort, sa fille céda à son goût 
pour le théâtre et partit pour Varsovie : elle y eut quelques succès, se 
vit proposer par l'intermédiaire du philosophe un engagement pour 
Pétersbourg qui n'eut pas lieu et alla jouer à Bordeaux où elle fut 
suivie par le comte de Schullembourg, son amant. Soit qu'elle n'ait 
eu dans cette ville aucun succès, soit qu'elle ail pris un pseudonyme, 
son nom ne figure pas une fois dans les travaux de MM. Lamothe et 
Detcheverry sur les théâtres de Bordeaux. Le seul renseigntMnent bio- 
graphique que nous ayons sur ce séjour vient encore de Diderot. On 
a vu (p. 322) que M"« Jodin, protestante convertie et pensionnée co.mnie 
telle, ayant plaisanté sur le passage d'une procession, avait été empri- 
sonnée, puis relâchée sous une forte caution. Cette dernière incartade 
irrita assez vivement Diderot pour qu'il cessât de s'occuper d'elle. Il ne 
lui avait j usque-là d'ailleurs ménagé ni les reproches ni les conseils. 
Ses lettres respirent la morale familière la plus pratique, en même 
temps qu'elles renferment sur l'art dramatique des préceptes dignes 



380 NOTICE PRÉLIMINAIRE. 

de l'auteur du Paradoxe sur le comédien; et nos prédécesseurs de 182! 
pensaient avec raison que leur publication était la meilleure réponse aux 
injures dont Lamennais venait de couvrir Diderot dans son Essai sur 
V indifférence. 

M. Brière s'était servi de copies qu'il tenait de P. Bernard d'Héry. 
Il a pu les conférer sur les originaux qui, depuis, auraient été détruits. 



LETTRES 
A MADEMOISELLE JODIN 



A MADEMOISELLE JODIN, A VARSOVIE. 

'21 août 1705, 

J'ai kl, mademoiselle, la lettre que vous avez écrite à ma- 
dame votre mère. Les sentiments de tendresse, de dévouement 
<et de respect dont elle est remplie ne m'ont point surpris ; vous 
êtes un enfant malheureux, mais vous êtes un enfant bien né. 
Puisque vous avez reçu de la nature une âme honnête, con- 
naissez tout le prix du don qu'elle vous a fait, et ne souffrez 
pas que rien l'avilisse. Je ne suis pas un pédant, je me garde- 
rai bien de vous demander une sorte de vertus presque incom- 
patibles avec l'état que vous avez choisi, et que des femmes du 
monde, que je n'en estime ni ne méprise davantage pour cela, 
conservent rarement au sein de l'opulence, et loin des séduc- 
tions de toute espèce dont vous êtes environnée. Le vice vient 
au-devant de vous, elles vont au-devant du vice; mais songez 
qu'une femme n'acquiert le droit de se défaire des lisières que 
l'opinion attache à son sexe que par des talents supérieurs et 
les qualités d'esprit et de cœur les plus distinguées. Il faut 
mille vertus réelles pour couvrir un vice imaginaire. Plus vous 
accorderez à vos goûts, plus vous devez être attentive sur le 
choix des objets. On reproche rarement à une femme son atta- 
chement pour un homme d'un ir.érite reconnu. Si vous n'osez 
avoue: celu: q;i3 vous aurjz [^.(i.'i:j, c'est que vous vous en nié- 



382 LETTRES A MADEMOISELLE JODIN. 

priserez vous-même, et quand on a du mépris pour soi, il est 
rare qu'on échappe au mépris des autres. Vous voyez que pour 
un homme qu'on compte entre les philosophes, mes principes 
ne sont pas austères : c'est qu'il serait ridicule de proposer à 
une femme de théâtre la morale des capucines du Marais. Tra- 
vaillez surtout à perfectionner votre talent; le plus misérable 
état, à mon sens, est celui d'une actrice médiocre. 

Je ne sais pas si les applaudissements du public sont très- 
flatteurs, surtout pour celle que sa naissance et son éducation 
avaient moins destinée à les recevoir qu'à les accorder, mais je 
sais que ses dédains ne doivent être que plus insupportables 
pour elle. Je vous ai peu entendue, mais j'ai cru vous recon- 
naître une grande qualité qu'on peut simuler peut-être à force 
d'art et d'étude, mais qui ne s'acquiert pas ; une âme qui 
s'aliène, qui s'affecte profondément, qui se transporte sur les 
lieux, qui est telle ou telle, qui voit et qui parle à tel ou tel 
personnage. J'ai été satisfait lorsque, au sortir d'un mouvement 
violent, vous paraissiez revenir de fort loin et reconnaître à 
peine l'endroit d'où vous n'étiez pas sortie et les objets qui vous 
environnaient. Acquérez de la grâce et de la liberté, rendez 
■ toute votre action simple, naturelle et facile. Une des plus 
fortes satires de notre genre dramatique, c'est le besoin que 
l'acteur a du miroir. N'ayez point d'apprêt ni de miroir, con- 
naissez la bienséance de votre rôle et n'allez point au delà. Le 
moins de gestes que vous pourrez ; le geste fréquent nuit à 
l'énergie et détruit la noblesse. C'est le visage, ce sont les 
yeux, c'est tout le corps qui doit avoir du mouvement et non 
les bras. Savoir rendre un endroit passionné, c'est presque ne 
rien savoir; le poëte est pour moitié dans l'effet. Attachez- vous 
aux scènes tranquilles, ce sont les plus difficiles; c'est là qu'une 
actrice montre du goût, de l'esprit, de la finesse, du jugement, 
de la délicatesse quand elle en a. Étudiez les accents des pas- 
sions, chaque passion a les siens, et ils sont si puissants qu'ils 
me pénètrent presque sans le secours de la parole. C'est la 
langue primitive de la nature. Le sens d'un beau vers n'est pas 
à la portée de tous; mais tous sont affectés d'un long soupir 
tiré douloureusement du fond des entrailles; des bras élevés, 
des yeux tournés vers le ciel, des sons inarticulés, une voix 
faible et plaintive, voilà ce qui touche, émeut et trouble toutes 



LETTRES A MADEMOISELLE JODLN. 383 

les âmes Je voudrais bien que vous eussiez vu (larrick jouer le 
rôle d'un père qui a laissé tomber son enfant dans un puits. Il 
n'y a point de maxime que nos poètes aient plus oubliée que 
celle qui dit que les grandes douleurs sont muettes. Souvenez- 
vous-en pour eux, afin de pallier, par votre jeu, l'impertinence 
de leurs tirades. 11 ne tiendra qu'à vous de faire plus d'eflet 
par le silence que par leurs beaux discours. 

Voilà bien des choses et pas un mot du véritable sujet de 
ma lettre. Il s'agit, mademoiselle, de votre maman. C'est, je 
crois, la plus infortimée créature que je connaisse. Votre père 
la croyait insensible à tous événements, il ne la connaissait pas 
assez. Elle a été désolée de se séparer de vous, et il s'en fallait 
bien qu'elle fût remise de sa peine lorsqu'elle a eu à supporter 
un autre événement fâcheux. Vous me connaissez, vous savez 
qu'aucun motif, quelque honnête qu'on pût le supposer, ne me 
ferait pas dire une chose qui ne serait pas dans la plus exacte 
vérité. Prenez donc à la lettre ce que vous allez apprendre. Elle 
était sortie; pendant son absence on a crocheté sa porte et on 
l'a volée. On lui a laissé ses nippes heureusement; mais on a 
pris ce qu'elle avait d'argent, ses couverts et sa montre. Elle en 
a ressenti un violent chagrin, et elle en est vraiment changée. 
Dans la détresse où elle s'est trouvée, elle s'est adressée à tous 
ceux en qui elle a espéré trouver de l'amitié et de la com- 
misération, mais vous avez appris par vous-même combien ces 
sentiments sont rares, économes et peu durables, sans compter 
qu'il y a, surtout en ceux qui ne sont pas faits à la misère, une 
pudeur qui les retient et qui ne cède qu'à l'extrême besoin. 
Votre mère est faite autant que personne pour sentir toute cette 
répugnance; il est impossible que les modiques secours qui lui 
viennent puissent la soutenir. Nous lui avons offert notre table 
pour tous les jours et nous l'avons fait, je crois, d'assez bonne 
grâce pour qu'elle n'ail point souffert à l'accepter; mais la nour- 
riture, quoique le plus pressant des besoins, n'est pas le seul 
qu'on ait. Il serait bien dur qu'on ne lui eût laissé ses nippes 
que pour s'en défaire. Elle luttera le plus qu'elle pourra, mais 
cette lutte est pénible, elle ne dure guère qu'aux dépens de la 
santé, et vous êtes trop bonne pour ne pas la prévenir ou la 
faire cesser. Voilà le moment de lui prouver la sincérité des 
protestations que vous lui avez faites eu la quittaut. Il m a seni- 



38i LETTRES A MADEMOISELLE JODIN. 

blé que mon estime ne vous était pas indifférente; songez, ma- 
demoiselle, que je vais vous juger, et ce n'est pas, je crois, 
mettre cette estime à trop haut prix que de l'attacher aux pro- 
cédés que vous aurez avec votre mère, surtout dans une circons- 
tance telle que celle-ci. Si vous avez résolu de la secourir comme 
vous le devez, ne la laissez pas attendre. Ce qui n'est que d'hu- 
manité pour nous est de premier devoir pour vous; ce n'est 
pas assez que de prêcher la bonté, il faut être bonne; il ne faut 
pas qu'on dise que sur les planches et dans la chaire, l'acteur 
et le docteur de Sorbonne sont également soigneux de recom- 
mander le bien et habiles à se dispenser de le faire. J'ai le 
droit par mon âge, par mon expérience, l'amitié qui me liait 
avec monsieur votre père, et l'intérêt que j'ai toujours pris à 
vous, d'espérer que les conseils que je vous donnerai sur votre 
conduite et votre caractère ne seront point mal pris. Vous êtes 
violente; on se tient à distance de la violence, c'est le défaut le 
plus contraire à votre sexe, qui est complaisant, tendre et 
doux. Vous êtes vaine; si la vanité n'est'pas fondée, elle fait 
rire; si l'on mérite en effet toute la préférence qu'on s'accorde 
à soi-même, on humilie les autres, on les offense. Je ne per- 
mets de sentir et de montrer ce qu'on vaut que quand les autres 
l'oublient jusqu'à nous manquer. Il n'y a que ceux qui sont 
petits qui se lèvent toujours sur la pointe des pieds. J'ai peur 
que vous ne respectiez pas assez la vérité dans vos discours. 
-Mademoiselle, soyez vraie, faites-vous en l'habitude; je ne per- 
mets le mensonge qu'au sot et au méchant; à celui-ci pour se 
masquer, à l'autre pour suppléer à l'esprit qui lui manque. 
N'ayez ni détours, ni finesses, ni ruses, ne trompez personne; 
la femme trompeuse se trompe la première. Si vous avez un 
petit caractère, vous n'aurez jamais qu'un petit jeu. Le philo- 
sophe, qui manque de religion, ne peut avoir trop de mœurs. 
L'actrice, qui a contre ses mœurs l'opinion qu'on a conçue de 
son état, ne saurait trop s'observer et se montrer élevée. Vous 
êtes négligente et dissipatrice; un moment de négligence peut 
coûter cher, le temps amène toujours le châtiment du dissipa- 
teur. Pardonnez à mon amitié ces réflexions sévères. Vous n'en- 
tendrez que trop la voix de la flatterie. Je vous souhaite tout 
succès. Je vous salue et finis sans fadeur et sans compliment. 



LETTRES A MADEMOISELLE JODLN. 333 



II 

A LA MÊME, A VARSOVIE. 

Ce n'est pas vous, mademoiselle, qui pouviez vous offenser 
de ma lettre; mais c'était peut-être madame votre mère. En y 
regardant de plus près, vous auriez deviné que je n'insistais 
d'une manière si pressante sur le besoin qu'elle avait de vos 
secours que pour ne vous laisser aucun doute sur la vérité de 
son accident. Ces secours sont arrivés à temps, et je suis bien 
aise de voir que votre âme a conservé sa sensibilité et son hon- 
nêteté, en dépit de l'épidémie de votre état, dont je ferais le 
plus grand cas si ceux qui s'y engagent avaient seulement la 
moitié autant de mœurs qu'il exige de talents. Mademoiselle, 
puisque vous avez en le bonheur d'intéresser un homme habile 
et sensé, aussi propre à vous conseiller sur votre jeu que sur 
votre conduite, écoutez-le, ménagez-le, dédommagez-le du dé- 
sagrément de son rôle par tous les égards et toute la docilité 
possibles : je me réjouis bien sincèrement de vos premiers suc- 
cès; mais songez que vous ne les devez en partie qu'au peu de 
goût de vos spectateurs. Ne vous laissez pas enivrer par des 
applaudissements de si peu de valeur. Ce n'est pas k vos tristes 
Polonais, ce n'est pas aux barbares qu'il faut plaire, c'est aux 
Athéniens. Tous les petits repentirs dont vos emportements ont 
été suivis devraient bien vous apprendre à les modérer. Ne 
laites rien qui puisse vous rendre méprisable. Avec un maintien 
honnête, décent, réservé, le propos d'une fille d'éducation, on 
écarte de soi toutes ces familiarités insultantes que l'opinion, 
malheureusement trop bien fondée, qu'on a d'une comédienne, 
ne manque presque jamais d'appeler à elle, surtout de la part 
des étourdis et des gens mal élevés qui ne sont rares dans aucun 
endroit du monde. Faites-vous la réputation d'une bonne et 
honnête créature. Je veux bien qu'on vous applaudisse, mais 
j'aimerais encore mieux qu'on pressentît que vous étiez desti- 
née à autre chose qu'cà monter sur des tréteaux, et que sans 
trop savoir la suite d'événements fâcheux qui vous -a conduite 
XIX. 2j 



38<-) LETTRES A MADEMOISELLE JODIN. 

là, on vous en plaignît. Les grands éclats de rire, la gaîté im- 
modérée, les propos libres, marquent la mauvaise éducation, la 
corruption des mœurs, et ne manquent presque jamais d'avilir. 
Se manquer à soi-même, c'est autoriser les autres à nous imiter. 
Vous ne pouvez être trop scrupuleuse sur le choix des per- 
sonnes que vous recevez avec quelque assiduité. Jugez de ce 
qu'on pense en général de la femme de théâtre par le petit 
nombre de ceux à qui il est permis de la fréquenter sans s'ex- 
poser à de mauvais discours. Nesoyez contente de vous que quand 
les mères pourront voir leurs filles vous saluer sans consé- 
quence. Ne croyez pas que votre conduite dans la société soit 
indifférente à vos succès au théâtre. On applaudit à regret à 
celle qu'on hait ou qu'on méprise. Economisez; ne faites rien 
sans avoir l'argent à la main ; il vous en coûtera moins, et vous 
ne serez jamais sollicitée par des dettes criardes à faire des 
sottises. 

Vous vous époumonnerez toute votre vie sur les planches, 
si vous ne pensez pas de bonne heure que vous êtes faite pour 
autre chose. Je ne suis pas difficile; je serai content de vous si 
vous ne faites rien qui contrarie votre bonheur réel. La fantaisie 
du moment a bien sa douceur, qui est-ce qui ne le sait pas? 
mais elle a des suites amères qu'on s'épargne par de petits 
sacrifices, quand on n'est pas une folle. Bonjour, mademoiselle; 
portez-vous bien ; soyez sage si vous pouvez ; si vous ne pou- 
vez l'être, ayez au moins le courage de supporter le châtiment 
du désordre; perfectionnez-vous. Attachez-vous aux scènes 
tranquilles, il n'y a que celles-là qui sont difficiles. Défaites- 
vous de ces hoquets habituels qu'on voudrait vous faire prendre 
pour des accents d'entrailles, et qui ne sont qu'un mauvais 
technique, déplaisant, fatigant, un tic aussi insupportable sur 
la scène qu'il le serait en société. N'ayez aucune inquiétude sur 
nos sentiments pour madame votre mère ; nous sommes disposés 
à la servir en toute occasion. Saluez de ma part l'homme intré- 
pide qui a bien voulu se charger de la dure et pénible corvée 
devons diriger: que Dieu lui en conserve la patience. Je n'ai 
pas voulu laisser partir ces lettres, que madame votre mère m'a 
remises, sans un petit mot qui vous montrât l'intérêt que je 
prends à votre sort. Quand je ne me soucierai plus de vous, 
je ne prendrai plus la liberté de vous parler durement; et si je 



LETTRES A MADEMOISELLE JODIN. 387 

vous écris encore, je finirai mes lettres avec toutes les politesses 
accoutumées. 



TU 



A LA MÊME, A VARSOVIE. 

Mademoiselle, nous avons reçu toutes vos lettres, mais il 
nous est diiïicile de deviner si vous avez reçu toutes les nôtres. 
Je suis satisfait de la manière dont vous en usez avec madame 
votre mère. Conservez cette façon d'agir et de penser. Vous en 
aurez d'autant plus de mérite à mes yeux, qu'obligée, par état, 
à simuler sur la scène toutes sortes de sentiments, il arrive 
souvent qu'on n'en conserve aucun, et que toute la conduite 
de la vie ne devient qu'un jeu, qu'on ajuste comme on peul aux 
différentes circonstances où l'on se trouve. 

Mettez-vous en garde contre un ridicule qu'on prend imper- 
ceptiblement, et dont il est impossible dans la suite de se 
défaire : c'est de garder, au sortir de la scène, je ne sais quel 
ton emphatique qui tient du rôle de princesse qu'on a fuit. En 
déposant les habits de Mérope, d'Âlzire, de Zaïre ou de Zénobie, 
accrochez à votre porte-manteau tout ce qui leur appartient. 
Reprenez le propos naturel de la société, le maintien simple et 
honnête d'une femme bien née. Ne vous permettez à vous-même 
aucun propos libre, et, s'il arrive qu'on en hasarde en votre 
présence, ne les entendez jamais. Dans une société d'hommes, 
distinguez, adressez-vous de préférence à ceux qui ont de l'âge, 
du sens, de la raison et des mœurs. Après les soins que vous 
prendrez de vous faire un caractère estimable, donnez tous les 
autres à la perfection de votre talent. Ne dédaignez les conseils 
de personne. 11 plaît quelquefois à la nature de placer une àme 
sensible et un cœur très-délicat dans un homme de la condition 
la plus commune. Occupez-vous surtout à. avoir les mouvements 
doux, faciles, aisés et pleins de grâce. Étudiez là-dessus les 
femmes du grand monde, celles du premier rang, quand vous 
aurez le bonheur de les approcher. Il est important, quand on 
se montre sur la scène, d'avoir le premier moment pour soi, et 



388 LETTRES A MADEMOISELLE JODIN. 

vous l'aurez toujours si vous vous présentez avec le maintien et 
le visage de votre situation. Ne vous laissez point distraire dans 
la coulisse. C'est là surtout qu'il faut écarter de soi et les ga- 
lanteries, et les propos flatteurs, et tout ce qui tendrait k vous 
tirer de votre rôle. Modérez votre voix, ménagez votre sensibilité, 
ne vous livrez que par gradation. Il faut que le système général 
de la déclamation entière d'une pièce corresponde au système 
général du poëte qui l'a composée; faute de cette attention, on 
joue bien un endroit d'une scène, on joue même bien une 
scène, on joue mal tout le rôle. On a de la chaleur déplacée ; 
on transporte le spectateur par intervalles ; dans d'autres on 
le laisse languissant et froid, sans qu'on puisse quelquefois en 
accuser l'auteur. Vous savez bien ce que j'entends par le 
hoquet tragique. Souvenez-vous que c'est le vice le plus 
insupportable et le plus comnmn. Examinez les hommes dans 
leurs plus violents accès de fureur, et vous ne leur remarquerez 
rien de pareil. En dépit de l'emphase poétique, rapprochez 
votre jeu de la nature le plus que vous pourrez; moquez- 
vous de l'harmonie, de la cadence et de l'hémistiche ; ayez la 
prononciation claire, nette et distincte, et ne consultez sur le 
reste que le sentiment et le sens. Si vous avez le sentiment 
juste de la vraie dignité, vous ne serez jamais ni bassement 
familière, ni ridiculement ampoulée, surtout ayant à rendre des 
poètes qui ont chacun leur caractère et leur génie. JN'aflectez 
aucune manière, la manière est détestable dans tous les arts 
d'imitation. Savez-vous pourquoi on n'a jamais pu faire un bon 
tableau d'après une scène dramatique? c'est que l'action de 
l'acteur a je ne sais quoi d'apprêté et de faux. Si, quand 
vous êtes sur le théâtre, vous ne croyez pas être seule, tout est 
perdu. Mademoiselle, il n'y a rien de bien dans ce monde que 
ce qui est vrai ; soyez donc vraie sur la scène, vraie hors de la 
scène. Lorsqu'il y aura dans les villes, dans les palais, dans le» 
maisons particulières, quelques beaux tableaux d'histoire, ne 
manquez pas de les aller voir. Soyez spectatrice attentive dans 
toutes les actions populaires ou domestiques. C'est là que vous 
verrez les visages, les mouvements, les actions réelles de l'amour, 
de la jalousie, de la colère, du désespoir. Que votre tête devienne 
un portefeuille de ces images, et soyez sûre que, quand vous les 
exposerez sur la scène, tout le monde les reconnaîtra et vous 



LETTRES A MADEMOISELLE JODIN. 389 

applaudira. Un acteur qui n'a que du sens et du jugement est 
froid ; celui qui n'a que de la verve et de la sensibilité est fou. 
C'est un certain tempérament do bon sens et de chaleur qui fait 
l'homme sublime; et sur la scène et dans le monde, celui qui 
montre plus qu'il ne sent fait rire au lieu de toucher. Ne cher- 
chez donc jamais à aller au delà du sentiment que vous aurez; 
tâchez de le rendre juste. J'avais envie de vous dire un mot sur 
le commerce des grands. On a toujours le prétexte ou la raison 
du respect qu'on leur doit pour se tenir loin d'eux et les arrêter 
loin de soi, et n'être point exposée aux gestes qui leur sont 
familiers. Tout se réduit à faire en sorte qu'ils vous traitent la 
centième fois comme la première. Portez-vous bien, vous serez 
heureuse si vous êtes honnête. 



IV 

A LA. MÊME, A VARSOVIE. 



Je ne laisserai point aller cette lettre de madame votre mère, 
mademoiselle, sans y ajouter une pelite pincée d'amitié, de con- 
seils et de raison. Premièrement, ne laissez pas ici cette bonne 
femme, elle n'a pas l'ombre d'arrangement, elle vous fera une 
dépense enragée et n'en sera que plus mal. Appelez-la auprès 
de vous, elle vous coûtera moins, elle sera mieux, ne vous ôtera 
aucune liberté et mettra même dans votre position quelque dé- 
cence, surtout si vous vous conduisez bien. Si vous voyez des 
grands, redoublez d'égards pour leur naissance, leur rang et 
tous leurs autres avantages, c'est la seule façon honnête et sûre 
de les tenir à la distance qui convient. Point d'airs de princesse 
qui feraient rire Là-bas comme ici, car le ridicule se sent partout, 
mais toujours l'air de la politesse, de la décence et du respect 
de soi-même. Ce respect qu'on a pour soi en donne l'exemple 
aux autres. Quand les hommes manquent à une femme, c'est 
assez communément qu'elle s'est oubliée la première. Plus votre 
état invite à l'insolence, plus vous devez être en garde. Etudiez 
sans cesse, point de hoquets, point de cris, de la dignité vraie, 



390 LETTRES A MADEMOISELLE lOblN. 

un jeu ferme, sensé, raisonné, juste, mâle; la plus grande 
sobriété de gestes. C'est de la contenance, c'est du maintien qu'il 
faut déclamer les trois quarts du temps. Variez vos tons et vos 
accents, non selon les mots, mais selon les choses et les posi- 
tions. Donnez de l'ouvrage à votre raison, à votre âme, à vos 
entrailles, et épargnez-en beaucoup à vos bras. Sachez regarder, 
sachez écouter surtout ; peu de comédiens savent écouter. Ne 
veuillez pas vous sacrifier votre interlocuteur. Vous y gagnerez 
peut-être; mais la pièce, la troupe, le poëte et le public y per- 
dront quelque chose. Que le théâtre n'ait pour vous ni fond ni 
devant, que ce soit rigoureusement un lieu où et d'où personne 
ne vous voie. Il faut avoir le courage quelquefois de tourner 
le dos au spectateur, il ne faut jamais se souvenir de lui. 
Toute actrice qui s'adresse à lui mériterait qu'il s'élevât une 
voix du parterre qui lui dît : Mademoiselle, je n'y suis pas; 
et puis le meilleur conseil même pour le succès du talent, 
c'est d'avoir des mœurs. Tâchez donc d'avoir des mœurs. 
Gomme il y a une différence infinie entre l'éloquence d'un 
honnête homme et celle d'un rhéteur qui dit ce qu'il ne sent 
pas, il doit y avoir la même différence entre le jeu d'une honnête 
femme et celui d'une femme avilie, dégradée par le vice 
qui jase des maximes de vertu. Et puis croyez-vous qu'il 
n'y en ait aucune pour le spectateur à entendre une femme 
d'honneur ou une femme perdue? Encore une fois, ne vous en 
laissez point imposer par des succès ; à votre place je m'occupe- 
rais à faire des essais, à tenter des choses hardies, à me faire un 
ieu qui fût mien. Tant que votre action théâtrale ne sera qu'un 
dssu de petites réminiscences, vous ne serez rien. Quand l'âme 
inspire, on ne sait jamais ce qu'on fera, comment on dira, c'est le 
moment, la situation de l'âme qui dicte, voilà les seuls bons 
maîtres, les seuls bons souffleurs. Adieu, mademoiselle, portez- 
vous bien, risquez d'ennuyer quelquefois les Allemands pour 
apprendre à nous amuser. 



LETTRES A MADEMOISELLE JODIN. 391 



V 

A LA MÊME, A VARSOVIE. 

Nous sommes toujours également disposés, mademoiselle, à 
servir madame votre mère, et nous n'avons point changé de 
sentiments pour vous. Madame votre mère est une bonne créa- 
ture née pour être la dupe de tous ceux en qui elle se confie, 
pour se confier au premier venu et pour être toujours étonnée 
que le premier qui lui vient ne soit pas le plus honnête homme 
du monde. Nous nous épuisons avec elle en bons conseils qu'elle 
reçoit avec toute la reconnaissance qu'elle nous devrait peut- 
être, s'ils lui étaient de quelque utilité ; mais heureusement les 
contre-temps qui feraient tourner la tête à une autre ne 
prennent ni sur sa bonne humeur, ni sur sa santé. Elle jouit du 
plus bel embonpoint, et mourra à cent ans avec toute fexpé- 
rience de ce monde qu'elle avait à huit ans ; mais ceux qui la 
trompent sont toujours plus à plaindre qu'elle. 

Mais vous, est-ce que vous n'apprendrez jamais à bien con- 
naître ceux en qui vous aurez à placer votre confiance? N'espé- 
rez pas trouver des amis parmi les hommes de votre état. Traitez 
vos compagnes avec honnêteté; mais ne vous liez avec aucune. 
Lorsqu'on rélléchit aux raisons qui ont déterminé un homme 
à se faire acteur, une femme à se faire actrice, au lieu où le 
sort les a pris, aux circonstances bizarres qui les ont portés sur 
la scène, on n'est plus étonné que le talent, les mœurs et la 
probité soient également rares parmi les comédiens. 

Voilà qui est bien décidé; M"« Clairon ne remonte pas. Le 
public vient d'être un peu dédommagé de sa perte par une 
jeune fille hideuse de visage, qui est de la laideur la plus amèrc, 
dont la voix est sépulcrale, qui grimace, mais qui se laisse de 
temps en temps si profondément pénétrer de son rôle, qu elle 
faitoubUer ses défauts et qu'elle entraîne tous les applaudisse- 
ments. . |. • 
Comme je fréquente peu, très-peu les spectacles, je ne ^ 



392 LETTRES A MADEMOISELLE JOUIN. 

point encore vue. Je serais porté à croire qu'elle pourrait bien 
devoir une partie de son succès à la haine qu'on porte à x)I'"^ Clai- 
ron. C'est moins une justice que l'on rend à l'une qu'une 
mortification qu'on veut donner à l'autre ; mais tout ceci n'est 
qu'une conjecture. 

Exercez-vous, perfectionnez-vous, il y a quelque apparence 
qu'à votre retour vous trouverez le public disposé à vous ac- 
cueillir, et la scène sans aucune rivale que vous ayez à redouter. 

Bonjour, mademoiselle, portez-vous bien, et songez que les 
mœurs, l'honnêteté, l'élévation des sentiments ne se perdent 
point sans quelque conséquence pour les progrès et la perfec- 
tion dans tous les genres d'imitation. Il y a bien de la différence 
entre jouer et sentir. C'est la différence de la courtisane qui 
séduit, à la femme tendre qui aime, et qui s'enivre elle-mènie 
et un autre. 

xMadame votre mère n'a pas voulu fermer sa lettre sans y en- 
fermer un petit mot de moi, et je ne me suis pas fait presser. Je 
m'acquitte, par l'intérêt que je prends à vous, de tout ce que je 
devais à monsieur votre père. 



VI 

A LA MÊME, A VARSOVIE. 



17C7. 



lî est fort difficile, mademoiselle, de vous donner un bon 
conseil ! Je vois presque égalité d'inconvénients aux différents 
partis que vous avez à prendre. 11 est sûr qi;'on se gâte à une 
mauvaise école, et qu'il n'y a que des vices à gagner avec des 
comédiens vicieux. Il ne l'est pas moins que vous profiteriez 
plus ici spectatrice, qu'en quelque endroit que ce soit de l'Eu- 
rope, actrice. Cependant, c'est le jugement, c'est la raison, c'est 
l'étude, la réflexion, la passion, la sensibilité, l'imitation vraie 
de la nature, qui suggèrent les finesses de jeu; et il y a des 
défauts grossiers dont on peut se corriger par toute la terre. Il 
suffit de se les avouer à soi-même et de vouloir s'en défaire. 
Je vous ai dit, avant votre départ pour Varsovie, que vous aviez 



LETTRES A MADEMOISELLE JODIN. 393 

contracté un hoquet habituel, qui revenait à chaque instant, et 
qui m'était insupportable, et j'apprends par de jeunes seigneurs 
qui vous ont entendue que vous ne savez pas vous tenir, et que 
vous vous laissez aller à un balancement de corps très-déplai- 
sant. En effet, qu'est-ce que cela signifie? cette action est 
sans dignité. Est-ce que, pour donner de la véhémence à son 
discours, il faut jeter son corps à la tête? Il y a partout des 
femmes bien nées, bien élevées, qu'on peut consulter, et dont 
on peut apprendre la convenance du maintien et du gesle. Je 
ne me soucierais de venir à Paris que dans le temps où j'aurais 
fait assez de progrès pour profiter des leçons des grands 
maîtres. Tant que je me reconnaîtrais des défauts essentiels, je 
resterais ignorée et loin de la capitale. Si l'intérêt se joigiuiit 
encore à ces considérations, si, par une absence de quclrjues 
mois, je pouvais me promettre plus d'aisance, une vie plus 
tranquille et plus retirée, des études moins interrompues, plus 
suivies, moins distraites; si j'avais des préventions à détruire, 
des fautes cà faire oublier, un caractère à établir, ces avantages 
achèveraient de me déterminer. Songez, mademoiselle, qu'il n'y 
aura que le plus grand talent qui rassure les comédiens de 
Paris sur les épines qu'ils redoutent de votre commerce ; et puis 
le public, qui semble perdre de jour en jour de son goût pour 
la tragédie, est une difficulté également effrayante et pour les 
acteurs et pour les auteurs. Rien n'est plus commun ([tie les 
débats malheureux. Étudiez-vous, travaillez, acquérez quelque 
argent; défaites-vous des gros défauts de votre jeu, et puis 
venez ici voir la scène, et passez les jours et les nuits à vous 
conformer aux bons modèles. Vous trouverez bien quelques 
hommes de lettres, quelques gens du monde, prêts à vous con- 
seiller; mais n'attendez rien des acteurs et des actrices. N'en 
est-ce pas assez pour elles du dégoût de leur état, sans y ajou- 
ter celui des leçons, au sortir du théâtre, dans les moments 
qu'elles ont destinés au plaisir ou au repos? Votre mère a été 
sur le point d'acheter des meubles, elle a loué un logement, il 
ne lui reste plus qu'cà se conformer à vos vues, selon le parti 
que vous suivrez. Elle n'ira point se réinstaller chez votre oncle ; 
cet homme est dans l'indigence, et serait plus à charge 
qu'utile. J'accepte vos souhaits, et j'en fais de très-sincères pour 
votre bonheur et vos succès. 



oOh LETTRES A MADEMOISELLE JODIN. 



VII 

A LA MEME, A VARSOVIE. 



1707. 



Quoi! mademoiselle, ce serait tout de bon, et en dépit de 
l'étourdissement de l'état, des passions et de la jeunesse, qu'il 
vous viendrait quelque pensée solide, et l'ivresse du présent ne 
vous empêcherait pas de regarder dans l'avenir! Est-ce que vous 
seriez malade ? Auriez-vous perdu l'enthousiasme de votre 
lalent? Ne vous en promettriez-vous plus les mêmes avantages? 
J'ai peu de foi aux conversions, et la prudence m'a toujours 
paru la bonne qualité la plus incompatible avec votre caractère. 
Je n'y comprends rien. Quoi qu'il en soit, si vous persistez à 
vouloir placer une somme à fonds 'perdus, vous pouvez me 
l'adresser quand il vous plaira. Je tâcherai de répondre à cette 
marque de confiance en vous cherchant quelque emploi avan- 
tageux et solide; comptez sur ma discrétion, comptez sur toute 
la bonne volonté de M""" Diderot. Nous y ferons tous les deux 
de notre mieux. Envoyez en même temps votre extrait baptis- 
taire si vous l'avez, ou dites-nous sur quelle paroisse vous avez 
été baptisée, afin qu'on puisse se pourvoir de cette pièce qui 
constate votre âge et vos surnoms. Il n'y a presque aucune for- 
tune particulière qui ne soit suspecte, et il m'a semblé que 
dans les plus grands bouleversements de finances, le roi avait 
toujours respecté les rentes viagères constituées sur lui. Je 
donnerais donc la préférence au roi, à moins que vous ne soyez 
d'une autre opinion. Mais je vois avec plaisir par votre lettre 
du jour de l'an que ce projet de vous assurer quelque revenu 
à tout événement, quoiqu'il soit bien sage, n'est point le tour 
de tête d'un bon moment, et que vous y persistez. Je vous en 
fais mon compliment; nous voilà donc tout prêts à vous servir, 
et moi en mon particulier un peu soulagé du reproche que je 
me faisais d'avoir peut-être donné lieu par mon silence et mon 
délai à la dissipation de votre argent, et rendu inutile une des 



LETTK1«:.S A MADEMOISELLE JODIN. 395 

meilleures vues que vous avez eues. Détachez-vous donc promp- 
tement de cet argent, qui est certainement dans les mains les 
moins sûres que je connaisse, les vôtres. Si je ne le tiens pas 
avant un mois d'ici, je ne compterai sur rien. La mère et l'en- 
fant sont infiniment sensibles à vos souhaits et à votre éloge, 
elles seront très-heureuses toutes les fois qu'elles apprendront 
quelque chose d'agréable de vous. Vous savez, pour moi, que 
si l'intérêt que je prends à vos succès, à votre santé, à votre 
considération, à votre fortune, pouvait servir à quelque chose, 
il n'y aurait sur aucun théâtre du monde aucune femme plus 
honorée, plus riche et plus considérée. Notre scène fi-anraise 
s'appauvrit de jour en jour; malgré cela, je ne vous invite pas 
encore k reparaître ici. Il semble que ce peuple devienne d'au- 
tant plus difficile sur les talents, que les talents sont plus rares 
chez lui; je n'en suis pas étonné, plus une chose distingue, 
plus on a de peine à l'accorder. L'impératrice de Russie a chargé 
quelqu'un ici de former une troupe française; aurez-vous le 
courage de passer à Pétersbourg et d'entrer au service d'une 
des plus étonnantes femmes qu'il y ait au monde! Réponse là- 
dessus. Je vous salue et vous embrasse de tout mon cœur. Sa- 
crifiez aux grâces, et étudiez surtout la scène tranquille; jouez 
tous les matins pour votre prière la scène d'Athalie avec Joas, 
et pour votre prière du soir quelques scènes d'Agrippine avec 
Néron ; dites pour bénédicité la scène première de Phèdre et 
de sa confidente, et supposez que je vous écoute; ne vous ma- 
nierez point surtout. Il y a du remède à V empesé, au raide, au 
rustique, au dur, à l'ignoble; il n'y en a point à la petite ma- 
nière ni à l'afl'éterie. Songez que chaque chose a son ton. Ayez 
quelquefois de l'emphase, puisque le poëte en a. N'en ayez pas 
aussi souvent que lui, parce que l'emphase n'est presque 
jamais dans la nature; c'en est une imitation outrée. Si vous 
sentez une fois que Corneille est presque toujours à Madrid et 
presque jamais dans Rome, vous rabaisserez souvent ses richesses 
par la simplicité du ton, et ses personnages prendront dans 
votre bouche un héroïsme domestique, uni, franc, sans apprêt, 
qu'ils n'ont presque jamais dans ses pièces. Si vous sentez une 
fois combien la poésie de Racine est harmonieuse, nombreuse, 
filée, chantante, et combien le chant cadencé s'accorde peu avec 
la passion qui déclame ou qui parle, vous vous étudierez a 



396 LETTRES A MADEMOISELLE JODIN. 

Dous dérober son extrême musique ; vous le rapprocherez de 
la conversation noble et simple, et vous aurez fait un grand 
pas, un pas bien difficile. Parce que Racine fait toujours de la 
musique, l'acteur se transforme en un instrument de musique; 
parce que Corneille se guindé sans cesse sur la pointe des 
pieds, l'acteur se dresse le plus qu'il peut; c'est-à-dire qu'on 
ajoute au défaut des deux auteurs. C'est le contraire qu'il fal- 
lait faire. Voilà, mademoiselle, quelques préceptes que je vous 
envoie: bons ou mauvais, je suis sûr qu'ils sont neufs; mais je 
les crois bons. Garrick me disait un jour qu'il lui serait impos- 
sible de jouer un rôle de Racine, que ses vers ressemblaient à 
de grands serpents qui enlaçaient un acteur, et le rendaient 
immobile; Garrick sentait bien et disait bien. Rompez les ser- 
pents de l'un, brisez les échasses de l'autre. 



VIII 

A LA MÊME, A VARSOVIE. 



1768. 



J'apprends, mademoiselle, tous vos succès avec le plus 
grand plaisir; mais en cultivant votre talent tâchez aussi d'avoir 
des mœurs. 

Je n ai point fait la commission en livres que vous m'aviez 
donnée, parce que j'ai toujours attendu que M. Dumolard me 
remît des fonds, ce qu'il ne se presse pas de faire. 

Je suis tellement accablé d'affaires, que je suis forcé de 
vous écrn-e à Varsovie comme si vous demeuriez à quatre pas 
de chez moi. 

xAlon respect à madame votre mère. Encore une fois ce n'est 
pas assez que d'être grande actrice, il faudrait encore être 
honnête femme, j'entends comme les femmes le sont dans les 
autres états de la vie. Cela n'est pas bien rigoureux. Songez 
quelquefois à l'étrange contraste de la conduite de l'actrice 
avec les maximes honnêtes dispersées de temps en temps dans 
son rôle. 

Un rôle honnête fait par une actrice qui ne l'est pas me 



LETTRES A MADEMOISELLE JODIN. 397 

choque presque autant qu'un rôle de fille de quinze ans fait 
par une femme de cinquante. 

Bonjour, mademoiselle, portez-vous bien et comptez tou- 
jours sur mon amitié. 



IX 

A LA MÊME, A VARSOVIE. 



21 février 176S. 



J'ai reçu, mademoiselle, et votre lettre et celle qui servira 
à arranger votre compte avec M. Dumolard, et votre certificat 
de vie et la procuration très-ample que vous m'accordez pour 
traiter de vos aflaires, et la lettre de 12,000 francs sur 
MM. Tourton et Baure. Gomme cette lettre est cà uu mois et demi 
d'échéance, cela me donnera le temps de me retourner et de 
préparer un emploi sûr de votre argent. Vous êtes bien plus 
sage que je ne vous croyais, et vous me trompez bien agréable- 
ment. Je savais que le cœur était bon ; pour la tête, je ne pen- 
sais pas que femme au nionde en eût jamais porté sur ses 
épaules une plus mauvaise. Me voilà rassuré sur l'avenir; 
quelque chose qui puisse vous arriver, vous avez pourvu, pour 
vous et pour votre mère, aux besoins pressants de la vie. 
Je verrai M. Dumolard incessamment. Je souhaite que notre 
entrevue se passe sans aigreur; j'en doute. Je ne prononce 
rien sur la droiture de M. Dumolard, mais je ne puis faire un 
certain cas d'un homme qui divertit à son propre usage un 
argent qui ne lui appartient pas. Ninon, manquant de pain, 
n'aurait pas fait ainsi. Je me hâte de vous tranquilliser. Ilàtez- 
vous de me répondre sur les propositions que je vous fais au 
nom de M. Mitreski, chargé de former ici une troupe. Je me 
sers du mot propre, et vous savez, par le cas que je fais des 
grands talents, en quelque genre que ce soit, que mon dessein 
n'est pas de vous humilier. Si j'avais l'âme, l'organe et la figure 
de Quinault-Dufresne, demain je monterais sur la scène, et je 
me tiendrais plus honoré de faire verser des larmes au méchant 
même sur la vertu persécutée, que de débiter dans une chaire. 



398 LETTRES A MADEMOISELLE JODIN. 

en soutane et en bonnet carré, des fadaises religieuses qui ne 
sont intéressantes que pour les oisons qui les croient. Votre 
morale est de tous les temps, de tous les peuples, de toutes les 
contrées; la leur change cent fois sous une très-petite latitude. 
Prenez donc une juste opinion de votre état: c'est encore un des 
moyens d'y réussir. Il faut d'abord s'estimer soi-même et ses 
fonctions. Il est difficile de s'occuper fortement d'une chose 
qu'on méprise. J'aime mieux les prédicateurs sur les planches 
que les prédicateurs dans le tonneau. Voyez les conditions que 
l'on vous propose pour la cour de Pétersbourg. Pour appointe- 
ments, 1,600 roubles, valant argent de France 8,000 francs; 
pour aller, mille pistoles, autant pour revenir. On se fournit les 
habits à la française, à la romaine et à la grecque; ceux d'un 
costume extraordinaire se prennent au magasin de Ja cour. On 
s'engage pour cinq ans. Il y a carrosse pour le service impérial 
seulement. Les gratifications sont quelquefois très-fortes, mais 
il faut, comme partout ailleurs, les mériter. Qu'aussitôt ma 
lettre reçue vous m'instruisiez de vos desseins, et que M. Mi- 
treski sache s'il doit ou ne doit pas compter sur vous. Au cas 
que les 8,000 francs et le reste vous conviennent, faites deux 
lettres, à huit jours de date l'une de l'autre, dans l'une desquelles 
vous demanderez plus qu'on ne vous offre, et dans la seconde 
vous accepterez les offres qu'on vous a faites; envoyez-les toutes 
les deux à la fois. Je ne produirai d'abord que la première. 
Surtout expliquez-vous clairement ; ni M. Mitreski ni moi n'avons 
rien pu comprendre aux précédentes. Bonjour, mademoiselle, 
vous voilà en bon train ; persistez, je ferai, pour l'avancement 
de vos affaires ici tout ce qui dépendra de moi. 



A L.V MEME, A DRESDE. 

G avril 17G8. 



]Se vous arrêtez à Strasbourg que le moins que vous pour- 
rez, mademoiselle, vos affaires demandent ici votre présence. 



LETTRES A MADEMOISELLE JODIN. 399 

J'ai reçu tout ce que vous m'avez envoyé. Je vous fais passer 
ces deux lettres qui vous auraient attendue ici trop longtemps. 
Je laisse eu repos le Dumolard, avec lequel vous serez la maî- 
tresse d'en user comme il vous plaira. Le sieur lîaure n'ira pas 
en avant sans m'avoir vu. J'espère qu'après demain au plus 
tard votre argent sera placé. Je n'ai pu faire plus de diligence, 
parce que les rentes viagères sur le roi étaient fermées quand 
j'ai reçu vos fonds. J'ai laissé en l'air votre poursuite contre la 
cour de Saxe. Ce n'est pas que je n'aie bien pressenti vos vues, 
mais je crains que vous ne fassiez en ceci une fausse démaiche, 
peut-être une folie qui vous attirerait à Paris un traitement 
encore plus fâcheux qu'à Dresde. Il ne faudrait qu'une plaiute 
de l'ambassadeur à la cour de France. Vous n'avez pas bien 
pesé les choses. Ce n'est pas mauvaise volonté de la part de 
M'"« Diderot, ni aucuu éloignement à vous obliger en tout; m:iis 
son avis, qui me paraît bon, était que vous logiez un mois en 
hôtel garni ; que là vous déposiez vos ellets, et que vous nous 
donniez le loisir de chercher un appartement qui vous con- 
\ienne; parti forcé par le moment, le terme de Pâques étant 
passé. Je vous écris à la hâte, je suis désolé de votre aventure; 
mais vous arrivez, nous nous verrons et nous consulterons sur 
vos affaires. Bonjour, mademoiselle. Un mot encore: ce n'est 
pas s'annoncer favorablement aux comédiens français que de faire 
liaison avec Aufresne \ qui s'est séparé d'eux mécontent. Songez 
à cela, portez-vous bien, et arrivez. 



XI 

A LA. MÊME, A DRESDE. 



1 juillet 1708. 



Vous ne me persuaderez jamais, jamais, mademoiselle, que 
vous n'ayez pas attiré vous-même le désagrément (pii vous est 

1. Aufresnc, refusé comme sociétaire après son début au Tliéàtre-Français, 
mérita les applaudissements de Frédéric à Berlin, et ceux de Catlionne à Pet.TS- 
bourg. Sa fille a écrit quelques pièces pour le théâtre de l'Ij-mitagc. 



^00 LETTRES A MADEMOISELLE JODIN. 

arrivé sur la route. Quand on veut êire respectée des autres, il faut 
leur en donner l'exemple par le respect qu'on se porte à soi-même. 
Vous avez commis une autre indiscrétion, c'est d'avoir donné à 
cette aventure de la publicité par une poursuite juridique. i\e 
concevez-vous pas que c'est une nouvelle objection que vos en- 
nemis ne manqueront pas de vous faire, si, par des événements 
qu'il est impossible de prévoir, vous étiez malheureusement 
forcée à revenir à votre état? Et puis vous vous réclamez de moi 
dans une circonstance tout à fait scandaleuse. Mon nom pro- 
noncé devant un juge ne peut alors donner meilleure opinion 
de vous et ne peut que nuire à la bonne opinion qu'on a de 
moi. J'ai touché les 200 livres de votre pension sur le roi. 
M. de Van-Eycken a payé le billet tiré sur lui, et M. Baure a 
accepté la lettre de change que vous savez. J'ai donc entre mes 
mains une bonne somme d'argent dont je disposerai comme il 
vous plaira. J'ai aussi le portrait de M. le comte et la copie du 
vôtre. Surtout, mademoiselle, ne parlez point de cet argent à 
madame votre mère. La pension que vous lui avez assignée lui 
sera exactement payée; mais si elle me savait un fonds, dissi- 
patrice comme elle l'est, nous en serions perpétuellement har- 
celés, et bientôt il vous resterait peu de chose. J'attends tou- 
jours qu'on expédie le contrat de vos rentes viagères constituées 
sur le roi. Cela ne peut plus guère souffrir de délai. L'hôtesse 
de l'hôtel de la rue Saint ^Benoît prétendait obliger votre mère 
à rester trois mois ; il y a eu un procès que nous avons gagné. 
Soyez sage, soyez honnête, soyez douce; une injure répondue 
h une injure faite sont deux injures, et l'on doit être plus hon- 
teux de la première que de la seconde. Si vous ne travaillez 
pas sans relâche k modérer la violence de votre caractère, vous 
ne pourrez vivre avec qui que ce soit, vous serez malheureuse, 
et personne ne pouvant trouver le bonheur avec vous, les sen- 
timents les plus doux qu'on aura conçus pour vous s'éteindront, 
et l'on s'éloignera d'une belle furie dont on s'ennuiera d'être 
tourmenté. Deux amants qui s'adressent des propos grossiers 
s'avilissent tous deux. Regardez toute querelle comme un com- 
mencement de rupture. A force de détacher des fils d'un câble, 
quelque fort qu'il soit, il faut qu'il se rompe. Si vous avez eu 
le bonheur de captiver un homme de bien, sentez-en tout le 
prix; songez que la douceur, la patience, la sensibilité sont les 



LETTRES A MADEMOISELLE JODIN. ^,01 

vertus propres de la femme, et que les pleurs sont ses vérita- 
bles armes. Si vos yeux s'allument, si les muscles de vos joues 
et de votre cou se gonflent, si vos bras se raidissent, si les ac- 
cents durs de votre voix s'élèvent, s'il sort de votre bouche des 
propos violents, des mots déslionnêtes, des injures grossières 
ou non, vous n'êtes plus qu'une femme de la halle, une créa- 
ture hideuse à voir, hideuse à entendre, vous avez renoncé aux 
f|u alités aimables de votre sexe, pour prendre les vices odieux 
du nôtre. Il est indigne d'un galant homme de frapper une 
fennue, il est plus mal encore à une femme de mériter ce châ- 
timent. Si vous ne devenez pas meilleure, si tous vos jours con- 
tinuent à être marqués par des folies, je perdrai tout l'intérêt 
que je prends à vous ; présentez mon respect à M. le comte, 
faites son bonheur puisqu'il se charge du vôtre. 



XII 

A LA MÈMK, A SALTZ-VEDEL, PRÉS MAGDEBOURG. 

i(j juillet 17G8. 

Vous avez écrit à madame votre mère une lettre aussi dure 
(fue peu méritée. Elle a gagné son procès. La Brunet ne me 
paraît pas une femme trop équitable. J'ai touché la pension sur 
le roi. J'ai reçu deux lettres de change de M. Fischer, l'une de 
1,373 livres 18 sous 6 deniers sur MM. Toiirton et Baure : elle 
est acceptée et sera payée le 9 du mois prochain ; l'autre de 
•2,376 livres 1 sou () deniers sur M. de Van-Eycken (jui est 
payée. Ces deux sommes font celle de 3,750 livres qui répondent 
à mille écus de Saxe. Jeferai faire votre bracelet par un M. Belle, 
de mes amis, dont je réponds pour le travail et pour la probité. 
Mais de deux choses l'une, c'est que le portrait est de beaucoup 
trop grand et qu'il en faudra supprimer i)resque jusqu'au cha- 
peau, ce qui ne nuira à rien; l'autre, c'est que l'entourage du 
portrait et celui du chill're seront bien mesquins en n'y mettant 
que cent louis. L'artiste, qui ne demande ni à vendre ni à 
XIX. 26 



f,02 LETTRES A MADEMOISELLE JODIN. 

gagner, prétend que, pour que ces bracelets soient honnêtes, il y 
faut consacrer 3,000 livres ou 1,000 écus. En ce cas, voyez ce 
que vous avez à faire. Faites-moi réponse là-dessus, et présentez 
mon respect à M. le comte. Tâchez, pour Dieu, de ne faire 
aucune folie ni l'un ni l'autre, si vous ne voulez pas en être 
châtiés l'un par l'autre. Aimez-vous paisiblement, et ne per- 
vertissez pas la nature et la fm d'une passion qui est moins 
précieuse par les plaisirs qu'elle nous donne que par les maux 
dont elle nous console. Si vous vous déterminez à dépenser 
1,000 écus à vos bracelets, il me restera 750 livres dont je dis- 
poserai comme il vous plaira. Soyez bien aimable, bien douce 
surtout et bien honnête. Tout cela se tient. Si vous négligez 
une de ces quahtés, il sera difficile que vous ayez bien les deux 
autres. 



XIII 

A LA MÊME, 
CHEZ M. LE COMTE DE SCHULLEMBO URG, A BORDEAUX. 

10 septembre 1768. 

Mademoiselle, je ne saurais ni vous approuver ni vous blâ- 
mer de votre raccommodement avec M. le comte. Il est trop 
incertain que vous soyez faite pour son bonheur et lui pour le 
vôtre. Vous avez vos défauts, qu'il n'est jamais disposé à vous 
pardonner; il aies siens, pour lesquels vous n'avez aucune 
indulgence. Il semble s'occuper lui-même à détruire l'effet de 
sa tendresse et de sa bienfaisance. Je crois que de votre côté 
il faut peu de chose pour altérer votre cœur et vous porter à un 
parti violent. Aussi je ne serais pas étonné qu'au moment où 
vous recevrez l'un et l'autre ma belle exhortation à la paix, vous 
ne fussiez en pleine guerre. 11 faut donc attendre le succès de 
ses promesses et de vos résolutions. C'est ce que je fais sans 
être indifférent sur votre sort. 

J'ai reçu votre procuration, elle est bien. 11 me faut à présent 
un certificat de vie légalisé. Ne différez pas d'un instant à me 
l'envover. Je vous enverrai, par la voie que vous m'indiquerez, 



LETTRES A MADEMOISELLE JODL\. 403 

le portrait et les lettres de M. le comte. Cela serait coûteux par 
la poste. 

A la lecture de la défense que vous faites à votre mère de 
rien prendre sur les sommes dont je suis dépositaire, elle en est 
tombée malade. En effet, que voulez-vous qu'elle devienne et 
que signifie cette pension annuelle de 1,500 francs que vous 
prétendez lui faire, si vous en détournez la meilleure partie à 
votre propre usage? Si vous n'y prenez garde, il n'y aura de 
votre part qu'une ostentation qui ne tirera pas votre mère du 
malaise. Il ne s'agit que de calculer un peu pour vous en con- 
vaincre et vous amener à de la raison, si vous avez réellement à 
cœur le bonheur de votre mère. 

Comme vos intentions m'étaient expliquées de la manière la 
plus précise, je l'ai renvoyée h votre réponse, qu'elle attend 
avec la plus grande impatience. 

Je ne sais d'où vous vient cet accès de tendresse pour la 
Brunet, qui vous a déchirées toutes les deux chez le commis- 
saire de la manière la plus cruelle et la plus malhonnête. Il 
n'y a rien de si chrétien que le pardon des injures. 

Un avis que je me crois obligé de vous donner, c'est que 
votre femme de chambre est en correspondance avec la dame 
Brunet; vous en ferez l'usage qu'il vous plaira. 

Comme vous n'avez pas pensé à me marquer votre adresse 
à Bordeaux, je vous écris à tout hasard. 

Autre chose; il n'y a plus de rentes viagères sur le roi; 
mais si votre argent était prêt, je le placerais à 6 poitr 100 
sur des fermiers-généraux, et le fonds vous resterait. 

C'est un service que je pourrais aussi rendre à M. le comte, 
mais il n'y aurait pas un moment à perdre. 

Je vous salue, mademoisslle. Je vous prie de présenter mon 
respect à M. le comte. 

Je voudrais bien vous savoir heureux l'un et l'autre. Je n'ai 
pas le temps de moraliser. Il est une heure passée, il faut que 
cette lettre soit à la grande poste avant qu'il en soit deux. 

Donnez attention, mademoiselle, aux petits états de reçus et 
de dépenses que je vous envoie, et jugez là-dessus de ce que 
vous avez à faire pour madame votre mère, qui est malade, 
inquiète et dans un besoin pressant de secours. 

Ainsi point de délai sur tous les objets de ma lettre; cl là- 



LOh LETTRES A MADEMOISELLE JODIN. 

chez d'être sensée, raisonnable, circonspecte, et de profiter un 
peu de la leçon du passé pour rendre l'avenir meilleur. 



XIV 



A LA MÊME, 
CHEZ M. JAMBELLANT, MARCHAND SELLIER, RUE PORTE-BASSE, 

A BORDEAUX. 

21 novembre 1768. 

Je vais, mademoiselle, répondre à vos deux dernières lettres. 
Je suis charmé que vos dernières petites commissions aient été 
faites à votre gré. Je n'ai point traité votre oncle trop durement. 
Tout homme qui s'établira chez une femme, qui y boira, man- 
gera, qui en sera bien accueilli, et qui, au moment où cette 
femme ne se trouvera plus en état de lui rendre les mêmes bons 
offices, la calomniera, la brouillera avec sa fille, et l'exposera à 
tomber dans l'indigence, est un indigne qui ne mérite aucun 
ména-ement. Ajoutez à cela le mépris qu'il a dû m'inspirer par 
ses mensonges accumulés. Quand on est assez méchantpour faire 
une noirceur, il ne faut pas avoir la lâcheté de la nier. Votre 
mère ne voit point, n'a point vu la dame Traas ; elle n'a reçu 
de compagnie que celle que votre oncle lui a donnée, et il est 
faux qu'elle soit raccommodée avec lui. M. Roger, qui vous est 
attaché qui vous sert, qui ne demande pas mieux que d'être 
utile à votre mère, également maltraité clans le libelle de votre 
oncle n'a eu que le ressentiment qu'il devait avoir, et, à son 
âo-e ressentir et se venger, c'est presque la même chose. Bref, 
mademoiselle, je ne saurais soulTrir les gens à ton mielleux et 
à procédés perfides. Si vous eussiez donné un peu plus d atten- 
tion à la lettre qu'il vous a écrite, vous y eussiez reconnu le 
tour platement ironique, qui blesse plus encore que l'injure. 
On a f.it toutes les démarches nécessaires pour préparer a sa 
fille un avenir moins malheureux; il s'y est opiniâtrement re- 
fusé 11 a mieux aimé la garder et la sacrifier à ses prétendus 
besoins domestiques. Vous voilà quitte de ce côté, envers vous- 



LETTRES A MADEMOISELLE JODIN. ^05 

même et envers votre nièce. Vous avez un autre pauvre parent 
qui s'appelle Massé, qu'on dit honnête homme, et qui se recom- 
mande à votre commisération. Le secours le plus léger lui ser- 
virait infiniment. Voyez si vous voulez faire quelque chose pour 
lui; ce sera une bonne action une fois faite. J'ai fait passer à 
votre oncle la dernière lettre que vous lui avez écrite, mais il 
me reste entre les mains un gros paquet à son adresse, que j'ai 
retenu jusqu'à ce que vous fussiez instruite de ses procédés, et 
que vous m'apprissiez l'usage que j'en devais faire. Vous ne 
m'avez rien répondu sur ce point, et le paquet tout cacheté est 
encore sur ma table, tout prêt ou à vous retourner ou à aller à 
votre oncle, comme vous le jugerez à propos. Ne m'oubliez ja- 
mais auprès de M. le comte. Le meilleur moyen que j'aie de 
reconnaître ses marques d'estime, c'est de vous prêcher son 
bonheur. Faites tout, mademoiselle, pour un galant homme qui 
fait tout pour vous. Songez que vous êtes moins maîtresse de 
vous-même que jamais, et que la vivacité la plus légère et la 
moins déplacée serait ou prendrait le caractère de l'ingra- 
titude. II sent trop délicatement pour déparer ses bienfaits; 
vous avez de votre côté un tact trop fin pour ne pas sentir com- 
bien votre position actuelle exige de ménagement. Une femme 
commune se croirait affranchie, et vous serez cette femme-là si 
vous ne concevez pas que c'est de cet instant tout juste que 
commence votre esclavage. Il peut y avoir des peines pour vous, 
il ne doit plus y en avoir pour lui. Il a acquis le droit de se 
plaindre, même sans en avoir de motif, vous avez perdu celui 
de lui répondre, même quand il a tort, parce qu'il vaut mieux 
souflrir que de soupçonner son cœur. Je n'oserais approuver 
vos tentatives au théâtre, je ne vois pas un grand avantage à 
réussir, et je vois un inconvénient bien réel à manquer de suc- 
cès. Ce que vous perdrez dans l'esprit de M. le comte par le 
défaut de succès est bien au-dessus de ce que vous y gagnerez 
par des applaudissements. Mademoiselle, ne vous y trouipez 
pas; malgré qu'il en ait, un refus du public ou du tripot Icra 
elfet sur lui. C'est ainsi que l'homme est bâti. Je ne suis point 
surpris de son ennui dans une ville où il y a si peu de conve- 
nances avec son cœur, son caractère et ses qualités personnelles. 
S'il m'oflre l'occasion de lui être utile, vous ne douiez pas que 
je ne sois très-heureux de la saisir. Tout ce que vous prévoyez 



ZiOG LETTRES A MADEMOISELLE JODIN. 

de son sort me paraît bien pensé, et je ne le lui dissimulerai pas. 
Au reste, je garderai le silence sur tout ceci avec madame votre 
mère. Je n'insistais à placer sur sa tête et la vôtre que par une 
crainte qui nous aurait été commune, c'est son pitoyable état 
dans le cas où elle aurait eu le malheur de vous survivre ; mais, 
puisque vous lui voyez une planche assurée dans ce naufrage, 
je n'ai plus rien à vous objecter, et les choses seront arrangées 
selon votre désir. Je vous salue et vous embrasse. L'ordre que 
vous commencez à mettre dans vos affaires, et le coup d'œil, le 
premier peut-être que vous ayez jeté de votre vie sur l'avenir, 
me donne bonne, meilleure opinion de votre tête; soyez sage, 
et vous serez heureuse. 



XV 

A LA MÊME. 

17G0. 

Je ne saurais vous dire combien je suis satisfait de la 
manière dont vous en usez avec madame votre mère. Si vous 
étiez là, je vous embrasserais de tout mon cœur, car j'aime les 
enfants qui ont de la sensibilité et de l'honnêteté. Yous la 
mettez au courant de ses affaires. Quinze cents francs nets sont 
plus que suffisants pour lui faire une vie aisée. Je lui viens de 
déclarer même avec un peu de dureté cju'elle n'obtiendra rien 
ni de vous ni de moi au delà de cette somme, et que s'il arrive 
que par mauvais arrangement, esprit de dissipation, ou autre- 
ment, elle se constitue dans de nouvelles dettes, ce sera tant 
pis pour elle; j'espère qu'elle y regardera. 

"Votre oncle, permettez que je vous le dise, est un fieffé 
marouQe qui s'est mis en tète de la brouiller avec vous du 
moment où on lui a déclaré qu'elle n'était plus en état de le 
nourrir. 11 lui reproche des dépenses qu'elle n'a faites que pour 
lui, des sociétés ou qu'elle n'a point eues, ou qu'il lui a menées 
lui-même. J'ai été profondément indigné de la lettre qu'il vous 
a écrite; c'est un ingrat. Celle où il vous fait juge de ses pro- 
cédés et de ceux de votre mère est un insolent persiflage qui 



LETTRES A MADEMOISELLE JODIN. /»07 

ne mérite de votre part que le silence ou la réponse la plus 
verte. Il vint chez moi, il y a quelques jours; je lui reprochai 
la noirceur qu'il y avait à brouiller avec une fille une mère qui 
l'avait comblé d'amitié. 11 s'en défendit; il entassa mensonges 
sur mensonges; je lui mis votre lettre, ou plutôt celle qu'il 
vous avait écrite, sous le nez ; il resta confondu, il balbutia, 
et tandis qu'il balbutiait, je le pris par les épaules, et le chassai 
comme un gueux. . ^ 

Vous eûtes pitié de sa fille, votre nièce, et vous laissâtes 
des nippes, du linge et quelque argent pour faciliter son entrée 
dans un couvent. L'argent a été mangé, les nippes vendues, et 
la pauvre créature est sans vêtements, sans pain, sans res- 
sources, exposée à mourir de faim dans une chambre où on 
l'enferme toute seule. Cet état misérable et les smtes qu i 
peut amener me déchirent l'âme. Ce n'est pas le père, qu il 
faut abandonner au sort qu'il mérite, ce n'est pas la mère, qm 
ferme cruellement les yeux sur la misère de son enfant, qu il 
faudrait soulager ; c'est cette enfant. Mademoiselle, faites une 
bonne action, faites une action que vous puissiez vous rappeler 
toute votre vie avec satisfaction. Tendez la main à cette enfant. 
11 ne faut sacrifier à cela que ce qu'un domino un peu orne 
pourrait vous coûter pour un bal de parade. Privez-vous d une 
partie de plaisir, d'un ajustement, d'une fantaisie coûteuse, 
et votre nièce vous devra la vie, fhonneur, le bonheur de 



sa vie. 



Si vous joignez cette bonne action au bon procède que 
vous avez avec votre mère, vous serez vraiment respectable a 
mes yeux, plus respectable que bien des femmes hères de la 
régularité de leurs moeurs, et qui croient avoir tout fait quand 
elles se sont sauvées de la galanterie. 

Présentez mon respect à M. le comte, faites son bonheur, 
puisqu'il veut bien se charger de faire le vôtre. Je vous salue 
et vous embrasse de tout mon cœur. Nous nous réjouirons tou- 
jours de vos succès. 



Z|03 LETTRES A MADEMOISELLE JODIN. 



XVI 

A LA MÊME. 



10 février 1760. 



Vous voilà, mademoiselle, sufTisamment garantie contre 
tous les événements fâcheux de la vie. Vous êtes en jouissance 
d'an revenu honnête dont rien ne peut vous priver. Je sais 
très-bien quelle est la vie que le bonheur et la raison devraient 
vous dicter, mais je doute qu'il soit dans vos vues et votre 
caractère de vous y soumettre. Plus de spectacles, plus de 
théâtre, plus de dissipations, plus de folies. Un petit apparte- 
ment en bon air et en quelque recoin tranquille de la ville, un 
régime sobre et sain, quelques amis d'un commerce sûr, un 
peu de lecture, un peu de musique, beaucoup d'exercice et de 
promenade; voilà ce que vous voudriez avoir fait lorsqu'il n'en 
sera plus temps. Mais laissons cela; nous sommes tous sous la 
main du destin qui nous promène à son gré, qui vous a déjà 
bien ballottée, et qui n'a pas l'air de vous accorder sitôt le 
repos. Vous êtes malheureusement un être énergique, turbu- 
lent, et l'on ne sait jamais où est la sépulture de ces êtres-là. 
Qui vous eut dit, à l'âge de quatorze ans, tous les biens et 
tous les maux que vous avez éprouvés jusqu'à présent, vous 
n'en auriez rien cru. Le reste de votre horoscope, si on pouvait 
vous l'annoncer, vous semblerait tout aussi incroyable, et cela 
vous est commun avec beaucoup d'autres. Une petite fille allait 
régulièrement à la messe en cornette plate , en mince et 
légère siamoise; elle était jolie comme un ange, elle joignait 
au pied des autels les deux plus belles menottes du monde. 
Cependant un homme puissant la lorgnait, en devenait fou, en 
faisait sa femme ; la voilà riche, la voilà honorée; la voilà 
entourée de tout ce qu'il y a de grand à la ville, à la cour, dans 
les sciences, dans les lettres, dans les arts ; un roi la reçoit chez 
lui et l'appelle maman '. Une autre, en petit juste, en cotillon 

1. W"" Geoffrin. 



LETTRES A MADEMOISELLE JODIN. f|09 

court, faisait frire des poissons dans une auberge ; de jeunes 
libertins relevaient son cotillon court par derrière, et la cares- 
saient très-libreineiit. Elle sort de là; elle circule dans la société, 
et subit toutes sortes de métamorphosos jusqu'à ce qu'elle 
arrive à la cour d'un souverain. Alors toute une capitale reten- 
tit de son nom; toute une cour se divise pour et contre elle; 
elle menace les ministres d'une chute prochaine, elle met 
presque l'Europe en mouvement ^ Et qui sait tous les autres 
ridicules passe-temps du sort? 11 fait tout ce qu'il lui plaît. 
C'est bien dommage qu'il lui plaise si rarement de faire des 
heureux. 

Si vous êtes sage, vous laisserez au sort le moins de lisières 
que vous pourrez, vous songerez de bonne heure à vivre comme 
vous voudriez avoir vécu. A quoi servent toutes les leçons 
sévères que vous avez reçues, si vous n'en profitez pas? Vous 
êtes si peu maîtresse de vous-même! Entre toutes les marion- 
nettes de la Providence, vous êtes une de celles dont elle 
secoue le fil d'archal qui l'accroche d'une manière si bizarre 
que je ne vous croirai jamais qu'où vous êtes, et vous n'êtes 
pas à Paris, et vous n'y serez peut-être pas sitôt. 

11 est bien honnête à vous de me proposer de me faire gra- 
ver, presque aussi honnête qu'il serait vain à moi de l'accepter ; 
mais c'est une affaire faite. Un artiste-, que j'avais obligé et qui 
m'estimait, me dessina, me fit graver et graver supérieurement, 
et m'envoya la planche avec une cinquantaine d'épreuves. 
Ainsi l'on vous a coupé l'herbe sous les pieds. 

Bonjour, mademoiselle, portez-vous bien, usez de circons- 
pection, lie corrompez pas vous-même votre propre bonheur, et 
croyez que la vraie récompense de celui qui mérite de nous obli- 
ger est dans les petits services mêmes qu'il nous rend. 



1 . M""" Du Barry. 
'i.Greuzo. 



UO LETTRES A MADEMOISELLE JODIN. 



XVII 

A LA MÊME, 



24 mars 1769. 



Je vous suis infiniment obligé, mademoiselle, de l'énorme 
jambon que vous m'avez envoyé. 11 ne sera pas mangé sans 
boire à votre santé avec madame votre mère. 

Cultivez vos talents, je ne vous demande pas les mœurs d'une 
vestale, mais celles dont il n'est pe-rmis à personne de se pas- 
ser : un peu de respect pour soi-même. 

Il faut mettre les vertus d'un galant homme à la place des 
préjugés auxquels les femmes sont assujetties. 

Méfiez-vous de la chaleur de votre tête qui sans cela vous 
mènera souvent trop loin, et du premier mouvement de votre 
cœur facile qui vous conseillera de bonnes actions indiscrètes. 

Si vous vous donnez le temps de la réflexion, vous ne ferez 
jamais le mal, et vous ne ferez que le bien qui convient à votre 
situation; vous ne serez jamais méchante et vous serez bonne 
avec juste mesure. Je prêche l'économie à votre mère tant que 
je puis, mais l'économie est entre les autres vertus une chose 
de caractère et d'habitude; cela ne se prend pas en un moment. 



XVIII 

A LA MÊME. 



11 mai 17ti9. 



Je suis bien aise que vous ayez débuté avec succès, car il 
n'y a guère que des applaudissements continus qui puissent 
dédommager de la fatigue et des dégoûts de votre état. Mon 
dessein n'est pas de vous décourager ni de flétrir un moment 



LETTRES A MADEMOISELLE JODIN. ',11 

heureux; mais songez, mademoiselle, qu'il y a bien de la dif- 
férence entre le public de Bordeaux et le public de Paris. (Com- 
bien n'avez-vous pas entendu dire d'une femme qui chantait 
en société et qui même chantait fort bien qu'elle était au-des- 
sus de la Le Maure? Quelle difierence cependant, lorsque, placée 
l'une à côté de l'autre sur les planches, on venait k les com- 
parer! C'est ici, en scène avec M"*" Clairon ou M"'' Dumesnil, que 
je voudrais que vous eussiez obtenu de notre parterre les éloges 
que l'on vous donne à Bordeaux. Travaillez donc, travaillez 
sans cesse; jugez-vous sévèrement, croyez-en moins aux claque- 
ments de mains de vos provinciaux qu'au témoignage que vous 
vous rendrez à vous-même. Quelle confiance pouvez-vous avoii' 
dans les acclamations de gens qui restent muets dans les mo- 
ments où vous sentez vous-même que vous faites bien, car je 
ne doute point que cela ne vous soit arrivé quelquefois? Per- 
fectionnez-vous surtout dans la scène tranquille. 

Ménagez votre santé; faites-vous respecter, montrez-vous 
sensible aux procédés honnêtes. Recevez-les même quand ils 
vous seront dus comme si l'on vous faisait grâce en vous les 
accordant. Mettez- vous au-dessus de l'injure et n'y répondez 
jamais. Les armes de la femme sont la douceur et les grâces, 
et l'on ne résiste point à ces armes-là. . 

M. le duc d'Orléans ne prend rien à fonds perdu, même de 
ceux qui vivent dans son intimité. 

M""^ et M"' Diderot sont tout à fait sensibles à vos succès et 
à votre souvenir. 



XI A 

A LA MÊME. 



15 juillet 170a. 



Toutes vos allaircs, mademoiselle, sont dans le meilleur 
ordre; n'ayez, je vous prie, aucune inquiétude sur la sûreté de 
vos fonds. J'en ai usé pour vous comme j'aurais fait pour moi- 
même, et, lorsque vous serez de retour à Paris et que je vous 



/»i2 li:ttres a mademoiselle jodin. 

remettrai vos titres, vous verrez que je me serais bien gardé 
d'aventurer une somme assez considérable sur la tête de ma 
fille, si cet emploi ne m'avait pas semblé plus avantageux et 
plus solide qu'aucun autre. Donnez tranquillement ; pour que 
vous souflrissiez quelque chose, il faudrait que l'État se boule- 
versât de fond en comble. Jusqu'à présent les rentes viagères 
ont été sacrées. Le gouvernement n'ignore pas qu'il est dépo- 
sitaire, en cette partie, de toute la fortune de ceux qui ont eu 
conliance en lui, et qu'en trompant cette confiance il réduirait 
un million de citoyens à la mendicité ; ce qu'il n'a jamais fait et 
ce qu'il ne fera point. C'est son intérêt. C'est sous peine de 
ruiner absolument son crédit. Celui que j'avais chargé de tou- 
cher vos rentes a égaré votre certificat de vie. Aussitôt ma 
lettre reçue, ayez la bonté de m'en envoyer une autre. Le plus 
tôt sera le mieux. 

Travaillez, ne vous contentez pas de vos succès, prêtez moins 
l'oreille à ceux qui vous applaudissent qu'à ceux qui vous criti- 
quent. Les applaudissements vous laisseront où vous en êtes; 
les critiques, si vous en profitez, vous corrigeront de vos dé- 
fauts et perfectionneront votre talent. Mettez à profit leur mau- 
vaise volonté. 

Adoucissez votre caractère violent, sachez supporter une 
injure; c'est le meilleur moyen de la repousser. Si vous répon- 
dez autrement que par le mépris, vous vous mettrez sur la 
même ligne que celui qui vous aura manqué. 

Surtout mettez tout en œuvre pour vous rendre agréable à 
vos associés. 

Je vous ai tant prêchée sur les mœurs, et ma morale est si 
facile à suivre, qu'il ne me reste plus rien à vous dire là-dessus. 



FIN DES LETTRES A MADEMOISELLE JODIN. 



CORRESPONDANCE GÉNÉRALE 



(1749-1784) 



NOTICE PRÉLIMINAIRE 



Naigeon, à qui la tâche eût été plus facile qu'à tout autre, n'a point 
pris la peine de réunir les lettres de Diderot; l'édition Belin en avait 
rassemblé dix-neuf auxquelles l'édition Brière joignit, outre les corres- 
pondances avec Le Monnier et M"'^' Jodin, douze lettres inédites, ain.si 
que divers billets ou réponses de Voltaire, Rousseau, Galiani, M"»° Ric- 
coboni. Nous en offrons près du triple; dans ce nombre trente environ 
sont inédites, et le reste était dispersé dans des recueils peu consultés 
ou dans des publications plus récentes. 

Ce résultat n'est pas tel, certes, que nous l'eussions souhaité; mais 
nous sommes bien forcé d'arrêter là des investigations poursuivies 
pendant plus de trois années, et, sans vouloir fatiguer le lecteur du 
récit de nos déceptions ou des péripéties de nos recherches, nous cite- 
rons les noms de ceux qui se sont faits nos collaborateurs bénévoles. 

Tout d'abord, nous ne ferons aucune difficulté de reconnaître que 
nous devons un avantage ainsi marqué sur nos prédécesseurs au goût 
des autographes, qui, à peine soupçonné il y a cinquante ans, a, de 
nos jours, presque renouvelé l'érudition historique et littéraire. Aussi 
les premiers noms que nous devons inscrire ici sont ceux des dignes 
représentants de la science créée par Jacques Charavay et Auguste 
Laverdet. Le successeur de celui-ci, M. Gabriel Charavay, a mis à 
notre disposition les exemplaires annotés des ventes qu'ils ont dirigées; 
quant à M. Etienne Charavay, non content de nous prodiguer les indi- 
cations les plus utiles, il a usé de la légitime considération dont l'iiono- 
rent les amateurs pour nous procurer l'accès de collections que nous 
n'espérions pas toujours voir s'ouvrir. 

C'est ainsi que le doyen des amateurs parisiens, M. Boutron-Char- 
lard, nous a permis de copier une épître très-flatteuse au président de 
Brosses et un bulletin de victoire, tout brûlant d'enthousiasme, adressé 
à Voltaire, lors de la première représentation, à Paris, du Père de Fa- 



k\C> NOTICE PRÉLIMINAIRE. 

mille; c'est ainsi que M. Alfred Sensier nous a communiqué, outre la 
lettre à Le Monnier qui figure plus haut, quelques piquants billets à 
Suard; c'est ainsi encore que le regretté M. Rathery a, par le prêt de 
lettres à Langeac et à Sartine, comblé deux des lacunes trop nom- 
breuses que nous révélaient les catalogues de ventes. 

M. Moulin, à qui nous devons une autre lettre à Sartine, nous en- 
gageait à aller frapper à la porte de M. le marquis de Fiers, et, tout 
aussitôt, celui-ci mettait sous nos yeux trois lettres à l'abbé Gayet de 
Sansale, qui forment un véritable petit drame judiciaire. Sur la re- 
commandation de M. Gh.-L. Livet, M. le baron de Boyer de Sainte-Su- 
zanne autorisait, dans les termes les plus gracieux, la reproduction de 
quatre longues lettres relatives au séjour et au retour de Russie. 

C'est de Saint-Pétersbourg môme que M. Howyn de Tranchère nous 
faisait connaître en quels ternies Diderot posait sa candidature à 
l'Académie impériale des arts. M. Dubrunfaut, à qui M. Assézat devait 
de pouvoir collationner le texte de Jacques sur une copie ancienne, 
lui remettait en même temps diverses lettres inédites à Grimm et à 
Suard. 

M. le duc de Broglie empruntait à ses archives de famille un inté- 
ressant remerciement du philosophe à M""" iNecker. 

Au moment de se séparer de sa magnifique collection. M- Benjamin 
Fillon nous permettait de prendre copie d'une curieuse lettre de recom- 
mandation adressée aussi à cette femme célèbre dont le salon fut un 
des derniers qu'il fréquenta dans sa vieillesse. 

Une requête conservée à la Bibliothèque nationale (Département des 
manuscrits, réserve) nous révélait que Diderot prenait, à Vincennes 
iiiénie, sur Vl/isloire iialarelle, des notes qu'il demandait la permission 
d'ollrir àBuffon; la bibliothèque Victor Cousin, nous fournissait deux 
réponses, fort différentes par la date et le contenu, à Jaucourt et à 
Mercer, et nous permettait de rétablir, dans une lettre à Voltaire, tout 
un passage où Diderot osait le combattre sur sa haine pour Shakes- 
peare. 

On trouvera, d'ailleurs, au bas de chaque pièce nouvelle, le nom de 
son possesseur ou l'indication de sa provenance, renseignement qui 
nous a parfois manqué pour les lettres contenues dans les éditions 
Relin et Brière. 

Nous avons suivi, pour le classement, l'ordre chronologique même 
lorsque, malgré l'absence fréquente des dates, le contenu de la lettre ou 
le nom du destinataire nous éclairait sur l'époque où elle avait dû être 
écrite, et nous avons rejeté aux dernières pages quelques billets que 
nous aurions été contraint de placer arbitrairement, si nous les 
eussions supposé écrits àçtel moment ou adressés à tel personnage. 



NOTICE PRÉLIMINAIRE. /,17 

Quant aux desiderata dont, plus que personne, nous connaissons le 
nombre et Timportance, l'un des appendices du vingtième volume 
renfermera tout au moins, sur ceux qui nous auront définitivement 
chappé, des renseignements que nos successeurs mettront peut-être 
un jour à profit. Jusque-là, nous voulons espérer que nos derniers 
appels aux détenteurs de certains autographes seront entendus. 



27 
XIX. "" 



CORRESPONDANCE GÉNÉRALE 



A VOLTAIRE'. 

11 juin l"iO. 



Le moment où j'ai reçu votre lettre, monsieur et cher 
maître, a été un des moments les plus doux de ma vie; je vous 
suis infiniment obligé du présent que vous y avez joint. Vous 
ne pouviez envoyer votre ouvrage à quelqu'un qui fût plus admi- 
rateur que moi. On conserve précieusement les marques de la 
bienveillance des grands ; pour moi, qui ne connais guère de 
distinction réelle entre les hommes que celles que les qualités 
personnelles y mettent, je place ce témoignage de votre estime 
autant au-dessus des marques de la faveur des grands que les 



1. Dans la notice de la Lettre sur les Aveugles, M. Assézat ayant annoncé qu'il 
donnerait la lettre de Voltaire à laquelle celle-ci repond, nous la publions ici, par 
exception ; pour les autres lettres ou réponses de Voltaire et de Rousseau, le lec- 
teur voudra bien se reporter aux éditions complètes de ces deux écrivains. 

« Je vous remercie, monsieur, du livre ingénieux et profond que vous avez eu la 
bonté de m'envoyer;je vous en présente un qui n'est ni l'un ni l'autre, mais dans 
lequel vous verrez l'aventure de l'aveugle-né plus détaillée dans cette nouvelle édi- 
tion que dans les précédentes. Je suis entièrement de votre avis sur ce que vous 
dites des jugements que formeraient, en pareil cas, des hommes ordinaires qui 
n'auraient que du bon sens, et des philosophes. Je suis fâché que, dans les exem- 
ples que vous citez, vous ayez oublié l'aveugle-né qui, en recevant le don de la vue, 
voyait les hommes comme des arbres. 

<( J'ai lu avec un extrême plaisir votre livre qui dit beaucoup, et qui fait entendre 
davantage. Il y a longtemps que je vous estime autant que je méprise les barbares 
stupides qui condamnent ce qu'ils n'entendent point, et les méchants qui se Joi- 
gnent aux imbéciles pour proscrire ce qui les éclaire. 

« Mais je vous avoue que je ne suis point du tout de l'avis de Saundcrson, qui 



/t20 » CORRESPONDANCE GÉNÉRALE. 

grands sont au-dessous de vous. Que ce peuple pense à présent 
de ma Lettre sur les Aveugles tout ce qu'il voudra ; elle ne vous 
a pas déplu; mes amis la trouvent bonne : cela me suffît. 

Le sentiment de Saunderson n'est pas plus mon sentiment 
que le vôtre; mais ce pourrait bien être parce que je vois. Ces 
rapports qui nous frappent si vivement n'ont pas le même éclat 
pour un aveugle : il vit dans une obscurité perpétuelle ; et cette 
obscurité doit ajouter beaucoup de force pour lui à ses raisons 
métaphysiques. C'est ordinairement pendant la nuit que s'élè- 
vent les vapeurs qui obscurcissent en moi l'existence de Dieu; 
le lever du soleil les dissipe toujours; mais les ténèbres durent 
pour un aveugle, et le soleil ne se lève que pour ceux qui voient, 
il ne faut pas que vous imaginiez que Saunderson dût apercevoir 
ce que vous eussiez aperçu à sa place : vous ne pouvez vous 
substituer à personne sans changer totalement l'état de la 
question. 

Voici quelques raisonnements que je n'aurais pas manqué de 
prêter à Saunderson, sans la crainte que j'ai de ceux que vous 
m'avez si ]}ien peints. 

S'il n'y avait jamais eu d'êtres, lui aurais-je fait dire, il n'y 
en aurait jamais eu; car pour se donner l'existence il faut agir, 
et pour agir il faut être : s'il n'y avait jamais eu que des êtres 
matériels, il n'y aurait jamais eu d'êtres spirituels ; car les êtres 
spirituels se seraient donné l'existence ou l'auraient reçue des 
êtres matériels, ils en seraient des modes ou du moins des 



nie un Dieu parce qu il est né aveugle. Je me trompe peut-être ; mais j'aurais, 
à sa place, reconnu un être très-intelligent, qui m'aurait donne tant de supplé- 
ments do la vu'^, et en apercevant, par la pensée, des rapports infinis dans toutes 
les choses, j'aurais soupçonné un ouvrier infiniment liabile. Il est fort impertinent 
de prétendre deviner ce qu'il est, et pourquoi il a feit tout ce qui existe; mais il 
me paraît bien Iiardi de nier qu'il est. Je désire passionnément de m'entretciiir 
avec vous, soit que vous pensiez êtie un de ses ouvrages, soit que vous pensiez 
être une portion néces-airemcnt organisée d'une manière éternelle et nécessaire. 
Quelque chose «[iie vous soyez, vous êtes une partie bien estimable de ce grand 
tout(|ue je ne connais pas. Je voudrais bien, avant mon départ pour Lunéville, 
obtenir de vous, monsieur, que vous me fissiez Thonneur de faire un repas philoso- 
phique (liez moi avec quelques sages. Je n'ai pas l'honneur de l'être, mais j'ai une 
grande pission pour ceux qui le sont à la manière dont vous l'êtes. Comptez, 
monsieur, que je sens tout votre mérite, et c'est pour lui rendre encore plus de 
justice que je désire de vous voir et de vous assurer à quel point j'ai l'honieur 
d'être, etc. » 



CORRESPONDANCE GÉNÉRALE. ^21 

effets, ce qui n'est point du tout votre compte. Mais s'il n'y 
avait jamais eu que des êtres spirituels, vous allez voir qu'il n'y 
aurait jamais eu d'êtres matériels. La bonne pliilosophie ne me 
permet de supposer dans les choses que ce que j'y aperçois 
distinctement; mais je n'aperçois distinctement d'autres facultés 
dans l'esprit que celles de vouloir et de penser, et je ne conçois 
non plus que la pensée et la volonté puissent agir sur les êtres 
matériels ou sur le néant, que le néant et les êtres matériels sur 
les êtres spirituels. Prétendre qu'il ne peut y avoir d'action du 
néant et des êtres matériels sur les êtres purement spirituels, 
parce qu'on n'a nulle perception de la possibilité de cette ac- 
tion, c'est convenir qu'il ne peut y avoir d'action des êtres 
purement spirituels sur les êtres corporels; car la possibilité de 
cette action ne se conçoit pas davantage. Il s'ensuit donc de 
cet aveu et de mon raisonnement, continuerait Saunderson, 
que l'être corporel n'est pas moins indépendant de l'être spi- 
rituel que l'être spirituel de l'être corporel, qu'ils composent 
ensemble l'univers, et que l'univers est Dieu. Quelle force 
n'ajouterait point k ce raisonnement l'opinion qui vous est 
commune avec Locke : que la pensée pourrait bien être une 
modification de la matière 1 

Mais, lui répliquerez-vous, et ces rapports infinis que je 
découvre dans les choses, et cet ordre merveilleux qui se 
montre de tous côtés; qu'en penserai-je? — Que ce sont des 
êtres métaphysiques qui n'existent que dans votre esprit, vous 
répondrait-il. On remplit un vaste terrain de décombres jetés 
au hasard, mais entre lesquels le ver et la fourmi trouvent des 
habitations fort commodes; que diriez-vous de ces insectes, si, 
prenant pour des êtres réels les rapports des lieux qu'ils ha- 
bitent avec leur organisation, ils s'extasiaient sur la beauté de 
cette architecture souterraine, et sur l'intelligence supérieure 
du jardinier qui a disposé les choses pour eux? 

Ah ! monsieur, qu'il est facile à un aveugle de se perdre 
dans un labyrinthe de raisonnements semblables, et de mourir 
athée, ce qui toutefois n'arriva point à Saunderson ! Il se recom- 
manda, en mourant, au dieu de Glaïke, de Leibnitz et de New- 
ton, comme les Israélites se recommandaient au dieu d'Abraham, 
d'Isaac et de Jacob, parce qu'il est cà peu près dans une position 
semblable ; je lui laisse ce qui reste aux sceptiques les plus d»;- 



422 CORRESPONDANCE GÉNÉRALE. 

terminés, toujours quelque espérance qu'ils se trompent ; mais 
que cela soit ou non, je ne suis point de leur avis. Je crois en 
Dieu, quoique je vive très-bien avec les athées. Je me suis 
aperçu que les charmes de l'ordre les captivaient malgré qu'ils 
en eussent; qu'ils étaient enthousiastes du beau et du bon, el 
qu'ils ne pouvaient, quand ils avaient du goût, ni supporter un 
mauvais livre, ni entendre patiemment un mauvais concert, ni 
souffrir dans leur cabinet un mauvais tableau, ni faire une mau- 
vaise action : en voilà tout autant qu'il m'en faut ! Ils disent 
que tout est nécessité. Selon eux, un homme qui les offense ne 
les offense pas plus librement que ne les blesse la tuile qui se 
détache et qui leur tombe sur la tête : mais ils ne confondent 
point ces causes, et jamais ils ne s'indignent contre la tuile, 
autre conséquence qui me rassure. Il est donc très-important 
de ne pas prendre de la ciguë pour du persil, mais nullement 
de croire ou de ne pas croire en Dieu : « Le monde, disait Mon- 
taigne, est un esteuf qu'il a abandonné cà peloter aux philosophes», 
et j'en dis presque autant de Dieu même. Adieu, mon cher 
maître. 



Il 



A BERNARD DU CIIATELET, 

GOUVERNEUR DU CHATEAU DE VINCENNES'. 

A Vincenncs, ce 30 septembre 1749, 

Monsieur, 

Lorsque vous me fîtes sortir du Donjon, vous eûtes la bonté 
de me promettre que les cahieis que j'y avais écrits me seraient 
rendus. Si vous les avez parcourus, vous vous serez aperçu que 
des observations, bonnes ou mauvaises, sur V Histoire nalurelle 
composent la plus grande partie de ce qu'ils contiennent. On 
travaille actuellement à une seconde édition de cet ouvrage, et 
je serais bien aise de communiquer mes remarques à M. de Buffon 

1. Inédite. Bibliothèque nationale. Département des manuscrits. (Réserve.) 



CORRESPONDANCE GÉNÉRALE. 423 

pour qu'il en fit l'usage qu'il jugerait à propos. Voilà, monsieur, 
la seule raison que j'aie de vous redemander des matériaux m- 
formes, dont je ne fais pas grand cas dans l'état où ils sont, mais 
qui peuvent devenir meilleurs. Je vous supplie de me conti- 
nuer les marques de votre bienveillance auprès de M. d'Argenson, 
car j'en ai plus besoin que jamais. 
J'ai l'honneur d'être, monsieur, etc. 



111 

A JAUCOURTl. 



Je vous dois, monsieur, en mon particulier, un remerciement 
pour l'article Anatomie. J'emploierai votre article Bijsse, ceux 
que M David m'a fait passer de votre part et les autres que vous 
voudrez bien nous communiquer; et je n'ignore pas ce que 
notre Dictionnaire y gagnera. Je serai bien charmé d avoir 1 hou- 
neur de vous voir chez moi, mais permettez que je vous tasse 
une visite. Nous causerons chez vous plus à notre aise et je 
veux mettre à profit cette conversation même pour la perfection 
de notre ouvrage. Je serai chez vous, dimanche matin prochain 
entre neuf et dix. En attendant, je suis, avec toute 1 estime et 
le respect que l'on doit aux hommes de votre mente, mon- 

sieur, etc. . ,+ „oc 

Si le jour et l'heure que je prends ne vous conviennent pas, 

vous pouvez m'en marquer d'autres. 

,. inédite. Collection d'autographes de la bibliothèque ^'^f Jj^^f ^^.J^;^,^;;" 
cnption porte : A monsieur, monsieur le chevalier de Jaucourt, rue de G.enUle 



h2k CORRESPONDANCE GÉNÉRALE. 



IV 

A FOR ME Y*. 

Paris, 5 mars 1751 . 



Monsieur, 



On ne peut être plus sensible que je le suis à l'honneur que 
vous m'annoncez-. 

Pour savoir à quel titre je dois l'accepter, je n'ai qu'à me 
juger en parcourant les noms célèbres auxquels l'Académie n'a 
pas dédaigné de joindre le mien. Il est heureux que pour la seule 
fois qu'elle eut àse relâcher de ses maximes, ce fut en mafaveur; 
et qu'elle ait accordé à l'espérance d'encourager en moi quelque 
talent ce qu'on n'avait obtenu d'elle, jusqu'à ce jour, que sur 
des preuves d'un mérite supérieur. 

Tels sont, monsieur, les sentiments avec lesquels j'ai reçu 
son diplôme et que je vous supplie de lui rendre dans les expres- 
sions les plus fortes. Moins j'avais lieu de m'attendre à une 
grâce de sa part, plus j'en dois être pénétré. 

Nous nous sommes promis, mon illustre collègue M. d'Alem- 
bert et moi, de lui présenter les volumes de VEncyrlopcdic à 
mes